‹ Mémoires et récits de François ChéronChapitre 27 sur 35 · LETTRES INÉDITES DE VICTOR HUGO, LACRE · texte numérisé non relu

LETTRES INÉDITES DE VICTOR HUGO, LACRE

TELLE, PARCEVAL-GRANDMAISON, ANDRIEUX , QUA- TREMÈRE DE QUINCY, ANGELOT, VIENNET, ETC.

LA Restauration fut une des plus belles époques de Pesprit humain. Pendant ce court espace de quinze années, nous voyons fleurir à la fois Péloquence sacrée, la poésie lyrique et dramatique, Péloquence parlementaire et tous les arts, tandis que les sciences physiques, géologiques et médicales font de rapides progrès. On croirait assister à Paurore du plus beau siècle de notre histoire, et c'est à peine si nous pouvons comprendre aujourd'hui comment tant d'espérances se sont si vite et si complètement évanouies. Quel temps que celui où dans la même journée

on pouvait entendre à la Chambre des députés ou à la Chambre des pairs les accents d'un Royer-Collard ou d'un Chateaubriand, admirer à l'exposition les tableaux d^un Gérard ou d'un Géricault, écouter à la Sorbonne les savantes leçons d'un Villemain, d'un Guizot ou d'un Cousin, et passer sa soirée soit à la première de la Dame Blanche ou de Guillaume Tell, soit à la bataille rangée des classiques et des romantiques en face à'Hejmani! Et quelle originalité dans tous ces talents! Il semble que la France sorte d'un long sommeil, mais plus belle, plus jeune, plus fraîche qu'autrefois. Le despotisme avait pesé sur elle, mais il n'avait pu étouffer son génie, et à peine rendue à la liberté, elle faisait jaillir de son sein des sources fécondes de gloire et de grandeur.

Le premier service et le plus désintéressé de tous que la monarchie traditionnelle rendit à la France fut la liberté de la tribune, liberté qu'on n'avait pas encore connue, car les orateurs des assemblées révolutionnaires subissaient la pression de la foule ou tremblaient devant l'échafaud, et ceux de TEmpire étaient enchaînés. Pour retrouver franchise de langage semblable à celle que la charte de 1814 laissa aux députés» il fau-

drait remonter jusqu'aux assemblées provinciales dont Chéron déplorait tant la perte. Trois fois la balance politique oscilla pendant ces quinze années, et trois fois, spectacle unique, deshommes nouveaux, d'un talent supérieur et d'une honnêteté irréprochable, occupèrent avec éclat les premiers rôles. Ce fut d'abord la politique du centre représentée par le duc de Richelieu, Royer-Collard, de Serre et Decazes, Jusqu'en 1820; puis la politique de di^oite ^ avec MM. de Villèle, Corbière, Chateaubriand; puis la politique de gauche modérée que M. de Martignac sut honorer par sa douce et franche éloquence. Aux derniers jours, Berryer et Guizot faisaient en même temps leur entrée à la Chambre; mais combien de noms n'oublions-nous pas qui donnaient à l'opposition de droite ou de gauche un grand éclat, Labourdonnaye, de Bonald, Marcellus, Benjamin Constant, le général Foy et tant d'autres!

La grandeur morale ne fut pas le seul résultat de cette politique : la Restauration est le seul gouvernement qui, ayant à payer une lourde contribution de guerre léguée par les fautes d'autrui, n'ait cessé d'amortir sa dette et de diminuer en même temps les impôts.

Mais c'est au point de vue littéraire que nous devons surtout l'envisager. Dès le début , la poésie lyrique se relève d'une longue obscurité : la muse de Victor Hugo, de Lamartine, de Casimir Delavigne, d'Alfred de Vigny enivre une génération de jeunes esprits. Une noble émulation règne parmi la jeunesse des lycées et des collèges : on se dispute la gloire à vingt ans. Entouré de quelques amis dont le talent soutenait Tardeur de son génie, Sainte-Beuve, Deschamps, de Vigny, Pavie, le jeune homme qui devait prendre quelques années plus tard la direction du mouvement nouveau excite à la fois l'admiration et Tenvie de ses contemporains. En même temps, Royer-Coilard remet en honneur les doctrines du spiritualisme; Cousin, son héritier, donne à sa chaire un nouvel éclat; Aug. Thierry et Guizot s'élancent les premiers vers les régions encore obscures du moven âge, où ils retrouvent les origines de notre civilisation, et Villemain, suivant la même route dans son cours de littérature, fait passer sous les yeux de ses auditeurs les troubadours, les trouvères, les chroniqueurs^ les romanciers de la chevalerie ^

I. Voyez Histoire de la littérature sous la Restauration, par M. Nettement.

Vaincus au théâtre, les classiques se réfugiaient dans les journaux; nous allons voir Chéron exprimer son opinion à la troisième page du Moniteiu^ officiel, avec une urbanité et un bon goût qui lui vaudront les remerciements de Tauteur de Ci'omjpell; mais notre tableau, bien qu'il suffise déjà à illustrer une époque, n'est pas encore complet. La comédie avait aussi ses maîtres. Picart, Andrieux, Désaugiers, terminaient leur carrière en donnant leurs meilleures pièces, la Comédienne , les Trois quartiers^ VHomme aux précautions , et Scribe ouvrait la sienne, avec un succès qui ne se démentit jamais. Son talent original attira la foule au nouveau théâtre du Gymnase, fondé par M. de Mirbel en 1820, et le préserva même des sévérités de M. de Corbière ^ .

I. Les directeurs avaient violé l'ordonnance ministérielle et donné des pièces entières au lieu de fragments de pièces. Le théâtre allait être fermé, mais on connaissait le goût de Mme la duchesse de Berry pour la littérature. La troupe menacée se rendit à Dieppe pendant le séjour de la princesse et joua devant elle ses plus agréables pièces, puis Scribe écrivit, exprès pour elle, un vaudeville tout parfumé de ses louanges les plus fines. Le lendemain d'un jour où M. de Corbière avait fait écrire une lettre comminatoire au Gymnase , la duchesse dit en souriant à ce ministre qui venait lui faire sa cour : « J'espère, monsieur, que vous « ne tourmenterez plus le Gymnase, car il portera désor-

A cette heureuse époque, tous les arts florissaient à la fois! La peinture brillait d'un vif éclat, avec les tableaux de Gros, de Gérard, de Girodet, de Guérin, des Vernet, d'Ingres, d'Arv Scheffer, de Delacroix, de Géricault, de Prudhon, de Léopold Robert, merveilleux talents, qui donnaient à l'école française une renommée universelle! Louis XVIII et Charles X encourageaient tous ces artistes et honoraient royalement leurs travaux. La musique avait le même bonheur. Le roi ayant appelé Rossini en France, les compositeurs français lui donnèrent une fête en 1823. Veut-on savoir quels noms sont inscrits sur la liste? Ce sont tous les maîtres de l'école : Lesueur, Boieldieu, qui venait de donner les Voitures versées et qui préparait la Dame Blanche, Auber. dont la Muette fut jouée par ordre royal, et malgré la censure, au grand Opéra* Hérold,rauteur de Marie et de F Illusion. Panseron enfin, dont les délicates compositions nous charment encore !

On a peine à suivre dans tous ses détails cet épanouissement intellectuel : Tesprit en est

« mais mon nom. » En effet, dès le mois de septembre 1824, on lut sur les affiches : Théâtre de Madame!

(Nettement.)

comme ébloui. Et que serait-ce si nous parlions des hommes qui s''illustraient alors par leurs travaux scientifiques, Cuvier, Geoffroy Saint- Hilaire, Biot, Arago, Ampère, Gay-Lussac et Thénard, Orfila, Broussais, Laënnec! l'histoire naturelle, l'astronomie, la physique, la chimie, les mathématiques et la médecine, toutes les sciences à la fois fouillées et approfondies, la nature révélant ses secrets, et les maîtres de ce temps ne laissant à la génération suivante que le soin d'appliquer leurs découvertes! quelle merveilleuse harmonie de toutes les splendeurs du génie humain!

Mais si la sève fut prompte et fertile, elle ne coula pas longtemps. Comme une vigne dont les sarments se sont étendus trop loin, la génération de 181 5 fut promptement épuisée. L'école catholique et monarchique perdit de bonne heure ses chefs, Joseph de Maistre, de Bonâld, de Marcellus; d'autres furent victimes d'un étrange aveuglement et passèrent à l'ennemi. L'école révolutionnaire reprit peu à peu le dessus : on fonda des journaux pour préparer l'émeute, et les politiciens, précurseurs de toutes les tempêtes, apparurent à l'horizon. De 1827 à i83o, on ne combat déjà plus'que pour la vie, jusqu'au jour

de la catastrophe. « Il y a, dit M. Nettement, des sauvages qui coupent Tarbre pour écraser sur le fruit le ver qui en altère le duvet. Cette société avait fini par croire que les supports qui maintenaient Tédifice de ses libertés les gênaient. On raconte qu'un jour le chêne, cet arbre royal, qui élève librement dans les airs ses branches majestueuses, asile des oiseaux du ciel, abri des troupeaux qui paissent dans les prairies d'alentour, se lassa et se plaignit, comme d'une sujétion, de la profondeur de ses racines enfoncées dans les entrailles de la terre, et traita de servitude cette condition de sa stabilité : survint une révolution intérieure du sol qui exauça et déracina le chêne, et les oiseaux du ciel et les troupeaux d'alentour demeurèrent ensevelis sous ses débris. »

Cette comparaison n'est que trop juste, et trois générations ont cruellement expié les fatales journées de juillet i83o. Ce fut la seconde manière de la Révolution, manière politique, qui devait, après avoir ébranlé beaucoup d^autres trônes, faire place en 1848 à la troisième et dernière forme, populaire et sociale ^

I. Nous ne voulons pas désespérer nos lecteurs. Si Chéron vivait encore, il reconnaîtrait assurément les

Nous avons dit que Chéron était partisan des classiques. Elevé dans l'étude des grands génies du XVII*' siècle, il lui sembla qu'on faisait fausse route en abandonnant les voies qu'ils avaient tracées et en allant chercher en Angleterre ou en Allemagne de nouveaux modèles qui ne valaient ni Corneille ni Racine. Il était difficile , à cette époque, de démêler aussi bien que nous le faisons aujourd'hui ce qu'il y avait d'exagéré et ce qu'il y avait de vrai dans Técole romantique. Une rénovation était nécessaire, mais elle ne

signes avant-coureurs d'une sérieuse restauration de la société. Les classes élevées reviennent à Dieu, et les classes populaires cherchent à se grouper. Le corps politique de la nation reprend peu à peu de la cohésion. C'est la voie du salut, et les révolutionnaires le savent d'instinct, car dès les premiers jours ils ont interdit les associations et n'ont jamais cédé sur ce point. C'est à nous de hâter ce mouvement salutaire. Il en sera de notre France comme des terrains envahis par les eaux. Autour de quelques racines flottantes, un peu de terre s'unit et s'aggrège, et la petite masse résiste au courant, puis d'autres îlots se forment de la même manière, et tous finissant par se joindre, le sol redevient solide et d'autant plus fertile qu'il a été plus remué! Les associations rempliront le rôle de ces îlots. a Lorsque les hommes les plus honnêtes et les plus éclairés de notre patrie seront pénétrés de la vraie notion de la souveraineté... lorsqu'ils s'apercevront que les nations dépérissent quand elles s'écartent de leurs traditions séculaires, alors il se trouvera quelqu'un qui fera le reste ! » (René Bazin, préface aux Considérations sur la France.)

pouvait réussir qu'à la condition de ne pas dépasser une certaine mesure.

Il est intéressant de savoir ce que pensaient de cet impétueux mouvement les hommes de goût qui, après avoir fait leurs preuves au théâtre, écrivaient dans les journaux. Chéron nous a laissé sur ce point des notes en partie inédites, que nous reproduirons sans commentaires , parce qu'elles offrent un tableau original de la critique littéraire au service de Técole classique, dans la seconde période de la Restauration.

«4 décembre 1828.

(( M. Victor Hugo est doué d'un si rare talent, et il y a tant à louer dans ses ouvrages qu'il peut sans crainte en abandonner une part à la critique. Chacun de ses quatre volumes (Odes et ballades et O^omipell] est précédé de... de quoi? Cela n'a point de titre; ce n'est ni une préface, ni un discours préliminaire, ni un avant-propos, c'est de la prose, et une prose très vive, très animée, très ingénieuse.

(c Que l'on ne pense pas toutefois que cette prose sans titre doive être lue avec indifférence. L'auteur y attache beaucoup de prix. On n'y trouve

pas ces tournures obséquieuses, ces suppliques modestes « d'un auteur à genoux dans une humble préface )>. Ce sont des doctrines nouvelles qu'il professe, des éléments nouveaux qu'il veut accréditer, et c'est ce qui mérite le plus sérieux examen. L'intérêt de Tart se confond ici avec Fintérêt qu'inspire le jeune auteur. Quel dommage en effet si, en s'écartant des routes battues, un talent aussi distingué allait se perdre dans des régions désertes et stériles! Pourquoi faut-il qu^un si aimable professeur n'ait pas encore appris Tart de s'exprimer avec plus de mesure sur le compte de ses prédécesseurs depuis Aristote jusqu'à nous? Si l'autorité de ce grand homme en métaphysique et en philosophie proprement dite a cédé, quant à la méthode, à des enseignemenis modernes plus lumineux et plus sûrs , il ne reste pas prouvé pour cela qu'il se soit trompé en traçant les règles de Fart dans les diverses parties de la littérature. Mme de Staël, M. Schlegel, M. de Sismondi ne sont pas encore parvenus à le détrôner^ et nous ne croyons pas que M. Victor Hugo obtienne plus de succès. On regrette de voir un jeune homme, à peine sorti de l'adolescence, soutenir que jusqu'à l'heureux siècle qui l'a vu naître, on

n'a cessé de déraisonner sur Tart qu'il professe. Son mépris pour toute autre doctrine que la sienne se manifeste à chaque page. Tantôt c'est la veille masure scolastique dont la solive est vermoulue, et tantôt c'est la procession des rhéteurs et des pédagogues qui portent grave^ ment de Teau claire au tonneau vide !

a Comme les réputations s'élèvent et grandissent rapidement par le temps qui court! Naguère M. Victor Hugo n'était qu'un disciple, bien fervent il est vrai, mais encore humble et soumis, des professeurs allemands et anglais. Trois années sont à peine écoulées, et déjà c'est un maître, que dis-je? c'est le chef d'un nouveau Portique; c'est le libérateur appelé à briser les chaînes qui durant trente siècles ont arrêté l'essor de l'esprit humain!...

« Il faut bien l'avouer! j'ai constamment exercé cette critique pédante^ frivole , ignorante , si énergiquement signalée par M. V. H. et qui doit bientôt céder la place à une critique forte , franche, savante, grave, une critique du siècle, qui commence à pousser des jets vigoureux sous les vieilles branches de V ancienne école! Epouvanté de rimperturbable assurance des nouveaux docteurs, étourdi de ce concert d'éloges démesurés

dont ils se font un si obligeant échange, oserai-je combattre des adversaires jeunes, ardents, pleins d'audace et de témérité? Est-ce avec une tactique usée et de vieilles manœuvres que Ton peut attaquer un fort dont la défense est appuyée de tous les secours d'une nouvelle stratégie? N'importe; ne perdons pas courage. Un siège n'est pas l'affaire d'un jour. Essayons seulement d'ouvrir la brèche, et si nous prenons une bonne position, il y aura une chance de succès pour les attaques ultérieures....

« Quoique vétéran de la vieille C7^itiqiie, si malmenée par M. Victor Hugo, nous nous abstiendrons de toute critique de détail. M. V. H. est doué d'un beau talent. Son astre Va créé poète. Nous rendons hommage à la pureté de ses doctrines morales et religieuses ; son âme est élevée, sa sensibilité profonde et expansive; son style est énergique, animé, plein de sève et de chaleur : mais on regrette souvent que le goût, la correction et l'éloquence lui semblent l'apanage de la médiocrité. Impatient de tout frein, rebelle à toute autorité en littérature, il se fait gloire de ne suivre que ses inspirations, de ne marcher que par élans; mais ses inspirations sont quelquefois bizarres et ses élans mal dirigés; il se complaît

surtout dans tout ce qui flatte son penchant à exagérer ses sentiments et ses pensées, à envelopper, obscurcir et outrer leur expression. On sent qu'il vise ou plutôt qu'il aspire constamment au sublime; il lui arrive deTatteindre, mais plus souvent il s^égare, et ce qu'il prend pour tel est du faux sublime, du sublime de fabrique^ si nous osons employer ce terme vulgaire. C'est que le sublime ne doit pas se chercher, il faut qu^il se trouve, ou plutôt qu'il éclate, qu'il tonne d'une manière subite et imprévue! »

Chéron donna au Moniteur officiel du 4 décembre 1828 une partie de ses observations sur les Odes et ballades, se réservant de juger plus tard le CromxpelL Aussitôt que Victor Hugo, alors âgé de vingt-six ans, eut connaissance de l'article, il s'empressa d'écrire au critique une lettre dont le but se devine sans peine. Nous la reproduisons textuellement :

« On vient de m'apporter, monsieur, un article que vous avez bien voulu me consacrer dans le Moniteur du 4 décembre. Quelle que soit la différence de nos façons de voir en littérature, je crois devoir vous remercier de votre article : j-ai rarement rencontré des adversaires qui eussent votre loyauté et votre urbanité, et je me fais un plaisir,

monsieur , de vous le dire à vous-même : un digne ennemi est presque aussi précieux quMn ami.

« Je regrette que la retraite où je vis m'ait empêché de connaître plus tôt votre article. J'ignore même votre nom 1 ; mais, quel qu'il soit, c'est celui d'un homme de science et de conscience auquel je suis charmé d'offrir l'expression de ma reconnaissance, ib décembre 1828. Victor Hugo. »

Cette aimable lettre ne paraît pas avoir changé les dispositions de F. Chéron, car, peu de jours après, le critique du Moniteur attaquait vigoureusement le grand drame de Cromwell, les théories de la réforme littéraire, la négation de toutes les règles de Tart dramatique et la prétendue alliance du grotesque et du beau.

« Nous croyons, nous, s'écriait-il le 26 décembre 1828, que tout art est soumis à des règles^ à des lois, à des conditions, à des conventions, sans lesquelles il cesserait d'être un art.

« Nous croyons que chaque art a des moyens qui lui sont particuliers et qu'il ne peut emprunter ceux d'un autre sans altérer sa propre nature.

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