I. L'article est signé : F. C
« Nous croyons que l'une des premières conditions de l'art est de plaire et que les moyens de plaire de la poésie sont les ressorts de la sensibilité, les accents de la langue des passions, l'élévation des sentiments.
« Nous croyons qu'imiter la nature, ce n'est pas la contrefaire, et que le plaisir que Fart procure ne peut être celui qu'on éprouve à voir la nature elle-même, mais bien la nature dans une image qui est le produit de l'art.
« Nous croyons enfin que ce n'est point aux sens que Fart doit s'efforcer de plaire, mais à l'âme, et que le plaisir de l'art est un plaisir moral!... »
Après avoir ainsi posé ce qu'on pourrait appeler les principes de Tart classique, Chéron les applique au drame nouveau, et, sans nier les beautés du CromipelU il prouve que cette bizarre composition est défectueuse :
« Mais Cromwell! CromxpelU... quelles sont les qualités, quels sont les défauts que nous y avons remarqués!... Nous en demandons pardon à nos lecteurs, mais une œuvre aussi extraordinaire ne peut être soumise à une analyse, toujours imparfaite. Il faut la lire pour bien Tapprécier. Quant à nous, francs et loyaux
25o MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHERON
adversaires, nous avons cherché de bonne foi s^il n'y aurait pas quelque moyen de rapprochement possible entre les parties belligérantes. Nos efforts ont été vains. Quel accord, quel accom- ■ modement peut-on espérer avec un jeune homme qui va s^écriant avec toute la fougue du fanatisme : « — Mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. Jetons bas ce vieux plâtrage qui menace la façade de Tart : il n''y a ni règles ni modèles! »
Les efforts de Chéron pour opérer un accommodement entre les romantiques et les classiques nous font un peu sourire aujourd'hui. Voit-on Victor Hugo ou Baour-Lormian donnant la main à Delille et à Pabbé Ducis? Le chef de l'école romantique ne songeait guère à se montrer aimable avec ses adversaires et leur refusait même, après la défaite, les honneurs de la guerre. Loin de se calmer, la lutte s'accentuait donc de jour en jour, et Chéron lui-même se laissait aller de temps à autre à quelques vivacités. Il attaquait le 28 décembre les Etudes françaises et étrangères d'Emile Deschamps et la préface de 60 pages qui précède le volume. « Cette préface, dit-il, est un nouveau manifeste du romantique ; c^est un appendice de la fameuse préface de M. Victor
Hugo. Une tendre amitié paraît unir les deux jeunes poètes. M. Emile Deschamps est le nouveau Patrocle d*un nouvel Achille. Comme lui, impigef^ iracundes ^ wexorabilis ^ acer ^ il dédaigne et foule aux pieds toutes les règles et toutes les prescriptions, jura negat sibi nata... Nous ferions subir à M. Deschamps une rude pénitence, si nous soumettions à la juste sévérité de la critique un grand nombre des pièces dont se compose son volume; mais nous voulons lui épargner ce chagrin. Il sera plus agréable de compenser par de justes éloges la sévérité des réflexions que rintérêt et l'amour de l'art nous ont dictées. » Le critique cite alors deux pièces, le Rêve et le Fleuve^ et conclut ainsi : « Voilà certainement de beaux vers, mais cela est un peu court, un peu resserré : il y a loin de là aux beaux chants élégiaques de MM. de Lamartine, Victor Hugo et de Vigny. Toutefois il serait injuste de ne point reconnaître dansces études un talent remarquable. En considération de sa touchante poésie, nous bornerons donc la pénitence de M. Emile Deschamps à rinscrire sur la liste des classiques... puisse-t-il ne pas se trouver trop puni !»
C^est ainsi qu'à cette époque se faisait la grande guerre entre les deux écoles. Nous avons voulu
en détacher quelques épisodes; mais il est temps de nous replier et de quitter ces hauteurs pour descendre dans la plaine où de plus obscurs rivaux se disputaient la gloire.
Il n'y a pas de spectacle plus curieux que celui d^auteurs demandant des articles ou plutôt mendiant des éloges aux critiques en renom. C'est peut-être une nécessité de situation, et nous sommes loin de les blâmer; les ouvrages de second ordre passeraient la plupart inaperçus si les journaux n'en parlaient pas, et les auteurs le savent si bien qu'ils emploient toutes sortes d'artifices pour obtenir un compte rendu favorable. Les uns, et c'est le plus grand nombre, flattent leur juge sans vergogne : d'autres lui adressent quelque hommage ou l'invitent à dîner, ce qui est la forme la plus captieuse qu'on puisse employer.... mais le critique a soif d'indépendance et n'accepte pas toujours. Il se souvient qu'il est juge , responsable envers l'opinion publique , et il repousse souvent les présents d'Artaxercès. Alors on fait appel à son cœur, à sa compassion : l'auteur est jeune, ou bien il est vieux; il faut l'encourager ou le consoler! D'autres y vont plus franchement : ils envoient
OU font envoyer leurs ouvrages au critique : prenez, lisez et jugez ; je remets mon sort entre vos mains! C'est ce piquant tableau que je voudrais mettre un instant sous les yeux du lecteur : il n'y a pas de moment plus favorable que celui ou nous sommes placés de 1824 à i83o, et le dossier des autographes nous fournira une ample moisson,
M. Dupré de Saint-Maure emploie la première manière. Il flatte F. Chéron, et Ton trouvera sans doute que ses flatteries sont un peu exagérées :
« Mon très cher monsieur, écrit-il, je sais combien sont grandes vos occupations, mais je n'ai confiance qu'en votre goût et en ce tact admirable des bienséances littéraires que si peu de gens possèdent! Je prends donc la liberté de vous adresser ces premières feuilles, que j'irai reprendre mardi matin... Menacé (soit dit entre nous) de fonctions très bien rétribuées, mais fort épineuses, je tiens plus que jamais à ne pas trop prêter le flanc à la malice des journaux sous le rapport grammatical^ et je me livre à cette amitié généreuse que vous voulez bien me témoigner et dont je m'honore. Comptez sur ma vive et bien sincère reconnaissance. C'est un sentiment qui
est dans la bouche de tout le monde et dans le cœur de fort peu de gens. Il n'en sera pas ainsi de votre très dévoué et très reconnaissant serviteur. Ce dimanche matin, le i8 mai 1828. Dupré DE Saint-Maure. »
Une seconde manière va nous être fournie par M. Viennet, dePAcadémie française. Celui-ci ne flatte pas son juge, mais il flatte son œuvre, et il ne veut pas en avoir Tair :
« Mon cher maître, Fami Sauvo 1 vient de me dire que la Philippide vous serait envoyée avec prière de faire des articles. Mais, comme je pars demain pour la campagne, je n'ai pas le temps d'aller flatter mon juge. Je m'en rapporte à sa bienveillance pour moi. Songe^ que c'est un ouvrage de vingt-six ans et de 16 000 vers! Je. me rappelle toujours avec reconnaissance que vos articles ont servi de passeport à mes premières épîtres. Puissent-ils assurer le succès de mon poème ariostique, dans lequel un peintre célèbre prétend avoir découvert g y tableaux tout dessinés. Mille civilités affectueuses. Viennet. Mardi 5 août 1829. ))
I. Directeur du Moniteur pendant la Restauration. M. Sauvo était un homme fort remarquable et très aimé des écrivains. Il était lié d'une étroite amitié avec notre aïeul.
Le moven de refuser un article élo^ieux à i6 ooo vers et à 97 tableaux tout dessinés!
Mais Ancelot est plus habile que les précédents. Il connaît la bonne manière, et sa stratégie est savante, dans sa simplicité ' :
« Si le bien aimable monsieur Chéron était libre samedi prochain, 20 de ce mois, et qu'il voulût disposer de sa soirée en ma faveur, j'en serais bien reconnaissant. Je ne veux pourtant point le prendre en traître, et je l'avertis qu'il entendra une certaine Elisabeth, en cinq actes, dont il a déjà ouï parler.
« Ainsi, que monsieur Chéron consulte ses forces, et s'il se trouve assez robuste pour soutenir le choc , je l'attends à huit heures très précises. Les portes seront closes à huit heures et demie. J'offre à monsieur Chéron le nouvel hommage de mon respectueux dévouement. Son très humble et très affectionné serviteur. Angelot. Lundi 1 5 juin 182g. »
I. Arsène Ancelot, né au Havre en 1794 et mon en 1864, était déjà célèbre à cette époque par sa tragédie de Louis IX. Il obtint une pension de Louis XVIII et donna successivement plusieurs tragédies. La révolution de Juillet lui enleva sa place de bibliothécaire à Meudon et sa pension. Il fit alors des vaudevilles et des comédies historiques, le Régent^ la Jeunesse de Richelieu, etc. Il entra à l'Académie française en 1841.
Le vieux Quatremère de Quiiicy * y va plus rondement. Faut-il se gêner avec un ami de tous les temps? Quatremère, d'ailleurs, n'est pas un intrigant ; il ne connaît pas un seul journaliste et ne tient pas au succès :
« Mon cher Chéron, je vous envoie mon bouquin ! Je viens vous demander de l'aider à se faire connaître, si vous croyez qu'il en vaille la peine. Je ne saurais me refuser à vous demander cette corvée, puisque l'intérêt du libraire s'y trouve compromis. S'il ne s'agissait que de l'auteur, il laisserait très volontiers l'ouvrage mourir de sa belle mort... Les éditeurs me paraissent fort peu liés avec les journalistes, et moi je n'en connais aucun. Si toutefois la chose vous ennuie, laissez tomber le tout, et n'en parlons plus. Adieu. Tout à vous. 9 avril 1823. Quatremère de