‹ Mémoires et récits de François ChéronChapitre 29 sur 35 · QUINCY · texte numérisé non relu

QUINCY

F. Chéron n'eut aucune peine à faire l'article que son vieux camarade lui demandait, car il avait pour lui une estime toute particulière, dont

I. Nous avons déjà plusieurs fois parlé de Quatremère de Quincy (i 755-1849). Il fut membre de TAssembléc législative en 1791, incarcéré pendant la Convention, député aux Cinq-Cents et déporté au 18 fructidor. Au retour des Bourbons, en 181 5, il fut nommé intendant des arts et monuments. L'Académie des inscriptions le choisit pour secrétaire général en 1816,

il nous a laisse une dernière preuve par le petit récit qui va suivre :

« Mon ami Quatremère de Quincy, qui joint aux connaissances les plus étendues dans les sciences et dans les arts un grand talent d'exécution, a sculpté de sa propre main un modèle de pendule du plus noble genre. C'est un disque, au centre duquel est le cadran et autour duquel on voit les heures d'un côté se traînant péniblement et de Tautre fuyant d'un vol rapide, avec cette légende tirée du poème de V Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac :

Afflictis lefjtœ, celeres gaudentibus horœ! « Après avoir exécuté ce petit monument en marbre, Quatremère Ta fait couler en bronze, et, pour rintelligence de ceux à qui la langue latine n'est pas familière, il m'a demandé deux vers français qui exprimassent à la fois la pensée du poète latin et Pallégorie dont Ta revêtue le sculpteur français.

( Voici ces deux vers, qui vont recevoir un honneur que de belles compositions auraient mieux mérité, Thonneur d'être coulés en bronze :

Sur ce disque, à nos vœux les heures infidèles, Lentes pour la douleur, dans la joie ont des ailes! »

Nous savons que Lacretelle ^ était aussi un

des anciens amis de F. Chéron. En 1824, il

donna au public une Histoire de la révolution

française^ et aussitôt il fit parvenir au critique

du Moniteur le petit billet suivant :

« Vous m'apprenez , mon cher et ancien compagnon de guerre, une nouvelle qui me flatte beaucoup. Je suis très sensible à votre aimable empressement. Tout me dit que vous me lirez, et avec émotion, et que vous me jugerez avec bienveillance. Vous reconnaîtrez surtout que j^ai songé à acquitter toutes les dettes de la reconnaissance publique, et voilà ce qui m'a fait supporter une tâche sévère et dont vous connaissez tous les dangers. Ch. Lacretelle. »

L'écriture est tremblée. On voit que Fâge est déjà venu pour l'ancien rédacteur du Journal de Paris.

Mais il y a un dernier genre et le plus redoutable : c'est celui des auteurs qui harcèlent sans pitié le critique et ne le laissent pas respirer. Tel est le système de M. Parseval Grandmaison, dont

I. Charles Lacretelle, ancien proscrit du i3 vendémiaire et du 18 fructidor, fut anobli par Louis XVIIL Il fit le cours d'histoire de France à la Faculté de Paris de 1809 à i853 et ne le cessa qu'à l'âge de quatre-vingtsept ans.

les volumineuses épîtres remplissent le dossier i. La première est du 4 novembre 1826; il s'agit du poème de Philippe-Auguste : « Eli ! bon Dieu, mon cher ami, je suis bien éloigné de vous demander un article ex professo^ comme vous vous Fêtes figuré. A Dieu ne plaise que j'abuse à ce point de votre complaisance et de votre amitié? Mon seul désir est que ma nouvelle édition soit mentionnée par vous de manière à inspirer au lecteur le désir de connaître les améliorations que fai faites à mon ouvrage. Si ma seconde édition paraît sans que les journaux rappellent sur elle Fattention du public, je suis enterré! Leurs articles ne font pas vivre un mauvais ouvrage, mais leur silence en tue un bon, et, si vous ne parlez pas de ma seconde édition, je vous range au nombre des assassins. Dites tout ce qui vous passera par la tête : ce qu'il y aurait de pire serait de vous taire. Songez bien qu'ici je ne vous mets pas le couteau sur la gorge, je vous demande la charité. Parlez, parlez, dussiez-vous

I. M. Parseval Grandmaison avait déjà donné en 1804 les Amours épiques, poème en six chants. Il travailla pendant vingt ans à son grand poème héroïque de Philippe-Auguste, qui contient des beautés de premier ordre, mais qui manque d'intérêt. Parseval Grandmaison mourut en 1834.

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me critiquer! cela vaut encore mieux que le silence. Vous voyez que je vous mets bien à votre aise. Totus tuiis. Parseval Grandmaison. — » Postscriptum : « Au nom du ciel, faites sur-le-champ mon article, ne fût-il que de dix lignes; envoyezle à Sauvo sur-le-champ, et dites-lui que je me mets à ses pieds pour qu'il Tinsère au plus vite. »

Le critique ennuyé n'écrivit pas l'article demandé. A sa place, qui n"'en eût fait autant? Presse-t-on les gens de la sorte! Mais M. Parseval Grandmaison ne se déconcerte point. Quelques jours se passent, et il écrit de nouveau :

« J'ignore, mon cher camarade, si vous avez rédigé Particle que vous m'aviez promis pour la seconde édition de Philippe- Auguste? S'il n'est pas encore fait, je vous conjure de vous y mettre tout de suite pour qu'il paraisse avant l'ouverture des Chambres, qui s'assemblent, m'a-t-on dit, le 14 ou le 18 du courant. J'ai été vous chercher dans votre ancien logement sur les boulevards, et j'ai vu Sauvo, qui m'a promis de faire imprimer l'article dès qu'il lui serait envoyé par vous au Moniteur,.. J'ai d'autant plus besoin de votre appui qu'on nous annonce une prochaine détn-

nation de vers ^ qui fera taire mes batteries qui manquent d'artilleurs. Je n'ai d'autre ambition que de ne pas mourir tout vivant. Adieu, mon vieux camarade. Totus tuus. »

L'infortuné! On le fait languir, et c'est le ton de la supplication qu'il prend dans ses autres lettres: « Eh quoi, mon cher ami, s'écrie-t-il dans un beau mouvement ex abrupto^ m'avezvous donc totalement oublié? J'attends et ne vois point venir l'article que vous m'avez promis. J'aurais été me rappeler à votre souvenir, si je n'étais cloué chez moi par un catarrhe obstiné, mais Je ne désespère pas de votre bienveillance, qui ne s'est jamais démentie à mon égard. » Puis il ajoute des notes pour faciliter le travail du critique, et, ce qui devient très piquant, il se juge lui-même! « Voici, dit-il naïvement, le fond de ce qu'on peut dire, » et il fait l'article comme s'il était lui-même à la place de Chéron. Inutile d'ajouter qu'il s'efforce de ne pas se louer outre mesure!

Les grandes luttes littéraires des romantiques ■et des classiques empêchaient sans doute F. Chéron de prêter assez d'attention aux objurgations

I. Il s'agit sans doute de la publication annoncée du Cromwell de Victor Hugo.

de l'auteur de Philippe- Auguste. Il fallut céder cependant, sous peine de recevoir une lettre tous les trois jours. La dernière est plaintive comme le chant d'un condamné : « Je reprends la plume, mon cher ami, pour vous dire que Sauvo attend votre article depuis longtemps! Accordez-moi ce témoignage d'amitié. Ce que je redoute le plus, c'est votre silence; le sort de mon édition dépend de vous... Être ou ne pas être ^voilk ma situation 1 Totus tuus. Pauseval. »

Le persévérant auteur dut être heureux quand il lut au Moniteur les deux colonnes que Chéron lui consacra. Franchement, il les avait méritées : il doit être dur d'être académicien , d'occuper l'un des quarante fauteuils, et de solliciter avec tant d'ardeur la protection d'autrui ! Mais c'est surtout en pareille matière qu'il est vrai de dire : « On a souvent besoin, d'un plus petit que soi! »

Toujours fidèle à Pamitié, Chéron s'efforçait de ramener le public aux ouvrages de ses vieux camarades, et en particulier d'Andrieux, pour qui il avait une vive affection. Mais il devenait difficile, à cette époque, de raviver le goût pour les comédies : la foule se pressait aux drames nouveaux et négligeait les jolies scènes comiques

qu'elle applaudissait au début de la'Restauration. La lettre suivante d^Andrieux nous fera juger de ce changement dans les esprits et dans les mœurs; le vieil auteur, alors âgé de soixante-dix ans, prend des précautions pour être joué plusieurs fois. C'est un signe qui ne trompe pas :

« Mon cher et bon confrère, écrit-il à Chéron, figurez-vous qu'il y a cinq semaines que je n'ai mis le pied dehors, pas même pour aller à notre Académie. Je suis descendu, clopin-clopant, pour faire mes leçons, et la petite vacance de Pâques est venue bien à propos pour me donner le temps de me défaire d'une douleur ou rhumatismale ou nerveuse qui m'a tenu perclus de la cuisse et delà jambe gauche. J'ai éprouvé pendant trois semaines des douleurs intolérables et qui me faisaient crier; enfin elles se sont apaisées, mais j'ai été encore quinze jours pouvant à peine me tenir debout. Je commence à être moins mal, et je suis allé hier à l'Académie, mais en voiture. Je me ferai voiturer un de ces jours chez vous pour vous remercier d'avoir pensé et fait penser à la Comédienne. Je viens d'avoir la visite de M. Baptiste aîné, à qui j 'ai donné bien volontiers, comme vous pouvez croire, mon aveu pour la représentation. Mais j'ai eu soin de faire mettre sur l'af-

fiche première représentation de la reprise^ en sorte que c'est une espèce d'engagement pour la comédie de jouer quelquefois la pièce. Il n^en sera donc pas comme de Molière avec ses amis, que M. Sainte-Foi a choisi pour sa représentation et qu'on n'a joué que cette seule fois.

Adieu, mon cher confrère. Au plaisir de vous voir, ce qui ne tardera pas. Je vous réitère mes remerciements et les assurances de ma haute considération et de mon vieil et sincère attachement.

« Andrieux. »

Cette attitude à la fois simple et digne, ce jugement éclairé , ce goût littéraire si vif et si pur, cette appréciation saine des ouvrages de toute sorte qui paraissaient alors, et cet ensemble de qualités qui attiraient vers lui la plupart des écrivains jeunes ou vieux, appelèrent Chéron dans les derniers temps de sa vie à faire partie d^une importante commission qui se réunit au ministère de rintérieur dans le but d'augmenter le nombre des théâtres. Le directeur de la section des Belles-Lettres au ministère de l'intérieur, vicomte Siméon , fils de Tancien pair de France, lui adressa le 19 novembre 1828 la lettre sui-

vante , qui indique la sollicitude du gouvernement pour les progrès de la saine littérature :

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