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LA VIE DE FAMILLE AU XVIII® SIECLE. LES ENFANTS

DE MARIN CHÉRON ([jS3-ijgo)

APRÈS nous avoir fait connaître son père par les traits à la fois touchants et fermes qu^on vient de lire, François Chéron nous introduit au sein de sa famille et la fait revivre sous nos yeux. Rien n'est plus propre à mettre en relief un temps, une société, que ces descriptions de fêtes domestiques, où les moindres usages sont rapportés avec fidélité. Les esprits superficiels peuvent seuls y trouver quelque ennui : l'historien et le philosophe savent que sous les récits naïfs et intimes, qui n'ont pas été préparés pour l'histoire, se cache la vie d'un peuple. Au reste, avec Chéron pour guide, Tennui n'est pas à craindre, car il sait quels détails il doit omettre et quelles

scènes il faut développer. Sa plume alerte et fine excelle à nous rendre les vives émotions de sa jeunesse.

On se figure aisément la gaieté qui devait régner dans ces réunions de Saint-Germain, où le planteur en chef des forêts du roi réunissait autour de sa table ses nombreux enfants, ses petitsfils et ses petites-filles, et les parents auxquels il donnait l'hospitalité. Pareil spectacle est devenu rare à notre époque, où les enfants, sitôt élevés, quittent le toit domestique et n'y reviennent plus. L'instabilité des familles est un des fléaux les plus redoutables de notre société civile; c'est une conséquence de notre instabilité politique, de Fincertitude qui pèse sur nos destinées, de notre législation successorale et de nos mœurs. « Pour nous, écrit un auteur que nous aimons à citer, parce qu'il a longuement étudié le mal et discerné le vrai remède \ pour nous, Tindividu seul existe; seul, il est la source et Tobjet de droits absolus. L'intérêt propre étant pour chacun un mobile souverain, le faisceau de la famille se brise, et dès lors disparaissent les liens qui en dépendent. Cet individu, considéré exclusive-

I. Les familles et la société en France avant la Révolution, par M. Charles de Ribbe, p. io3, t. I,

ment dans sa personnalité, est tout en puissance : en fait, quand on pénètre dans les classes les plus nombreuses, on le voit devenir un grain de sable, perdu dans le tourbillon d'une collectivité anonyme. Entre lui et l'Etat se creuse un abîme où se précipitent tous les instincts inassouvis. C'est ainsi que des masses, formées d'une multitude de déclassés au moral et au physique, sont livrées à des erreurs qui aboutissent au renversement de la raison et à la négation de l'expérience. C'est ainsi également que TEtat grandit comme un colosse dans cette poussière. Comment sortirons-nous d'une telle situation? Quelles institutions sont possibles, là où tout, absolument tout, est mobile? »

Heureusement, un commencement de retour vers un état meilleur se fait sentir depuis quelque temps. Frappées par les événements et condamnées à rimpuissance dans la sphère politique, un grand nombre de familles françaises se replient sur elles-mêmes, et nous voyons se former, comme autrefois, des foyers domestiques, soit dans les villes, soit dans les campagnes, où se renouent les liens de la tradition. Nous espérons que nos récits contribueront pour leur part à convaincre ceux qui les liront que le bonheur et la

dignité de la vie consistent à suivre et à développer sur place les traditions de famille. Nous les reprenons où nous les avions laissés au précédent chapitre :

« En 1782, j^avais dix-huit ans. L^union la plus parfaite régnait dans ma famille. Ma sœur, Mme Dumas, mon aînée de quinze ans, avait quatre filles, bien élevées, tendres et respectueuses envers leurs parents. Leur plus grand bonheur était d'être auprès d^eux. Les jours de réunion, qui étaient fréquents, occupaient toute la semaine la pensée de mes jeunes nièces et de leur mère. La plus grande punition qu'on pût leur infliger était de ne pas aller dîner chez grand-papa et grand' maman. Et le jour de l'an et les jours de fête, quelle activité, quelle ardeur dans les préparatifs! Quel intérêt touchant, quelles recherches délicates pour imaginer quelque surprise, pour trouver quelque cadeau qui fût agréable à leurs parents! Je n'avais jamais eu l'idée de rien composer, et c'était de bien bonne foi que je ne m'en croyais pas le talent; mais, à rapproche de ces jours de fête si désirés, mes jeunes nièces me priaient, me pressaient avec tant d'instances I... Enfin, je me suis risqué.

Cela n'était pas bien bon. et cependant quelle impression délicieuse produisit ce premier essai de ma muse! J'ai assisté depuis lors à bien des fêtes de famille; mais trop souvent elles m'ont paru gâtées par l'apprêt, l'affectation, la cupidité même, gauchement déguisée. Ici, tout était naïf, pur, désintéressé. Je vois encore la surprise et la joie briller sur le front de mon vieux père, ma bonne mère ne pouvant retenir ses larmes; je vois l'attendrissement, l'allégresse de toute la jeune famille; mon cœur bat encore de plaisir quand je me rappelle l'innocent orgueil, l'effusion touchante de mes nièces, me remerciant du petit triomphe que mes inspirations leur avaient pro- ■curé. Non, jamais de telles scènes ne s'effaceront de mon souvenir!

« Ma nièce aînée avait alors douze ans. Elle se nommait Marie, et, comme les noms de roman n'étaient pas encore à la mode, on. l'appelait bourgeoisement Manette. La bonne Manette n'a pas été heureuse. Mariée en premières noces à un sot orgueilleux qui a laissé périr entre ses mains un bel établissement de commerce, elle n'a pas été plus chanceuse dans un second mariage. Accablée de chagrins, en proie à toutes les tribulations qui suivent le délabrement de la

fortune, elle est morte à Paris, sans enfants, au mois de juillet 1810.

« Adélaïde, la cadette, était âgée de dix ans. Avec un excellent cœur, elle était excessivement légère, ennemie de tout travail et rebelle à toute instruction. A la mort de son mari, Adélaïde n'a pas su régler sa fortune, et elle a fini par la dissiper entièrement. Elle est morte en 1823, dans un état voisin de la détresse.

ce Elisabeth est la seule qui ait survécu. Favorisée par la fortune, elle a su la conserver. Agée alors de neuf ans, elle en a cinquante-cinq en 1828, année dans laquelle je retrace ces souvenirs.

« Alexandrine, ma quatrième nièce, était la seule qui restât à marier lorsque le bel établissement de son père, M. Dumas, fut bouleversé.... Cette ruine fut complète. Je me suis uni à mon frère pour marier Alexandrine. Elle a été constamment malheureuse et a déployé dans l'adversité un noble caractère.

« Outre ces quatre filles, ma sœur avait un fils, Auguste Dumas; c'était un gros garçon, assez épais et assez lourd, et d'une allure un peu sauvage. Ce jeune homme a été malheureux toute sa vie. Il avait à peine douze ans lors de la ca-

LES ENFANTS DE MARIN CHÉRON Zj

tastrophe qui renversa la maison de son père. Nous nous sommes tous cotisés pour achever son éducation, qui, malgré tous nos efforts, ne fut pas aussi surveillée que nous l'aurions désiré. Le mouvement progressif de la Révolution, les calamités qui en ont été la suite, Tébranlement et la diminution de toutes les fortunes, le souci que chacun était obligé de prendre de sa propre sécurité, tout a concouru à consommer son infortune. Dumas tils a été tour à tour soldat, commis, maître d'école; il a fait tous les métiers et a terminé sa vie dans la pauvreté.»

Après avoir ainsi, d'un trait rapide, décrit les personnages qu'il va mettre en scène, Chéron passe au récit de quatre ou cinq réunions de famille, soit à Saint-Germain, le jour de la Saint- Marin, soitchezM. Dumas, soitentinàBailly, chez M. Fontaine : mais il se défend de toute pensée de sotte vanité en transcrivant ses légères poésies :

« J'aurais peine, dit-il, à déterminer de quelle nature sont les sentiments dont je suis animé en transcrivant ces fugitives productions. Je n'ai pas besoin de dire que la vanité n V a point de part. Il est trop évident qu'il n"v a pas de quoi s'enorgueillir, tant s'en faut! Le bel esprit eût paru d'ailleurs fort déplacé dans les bouches

innocentes de ces enfants. Mais. Tamour-propre d^auteur écarté, ne reste-t-il pas des sentiments plus puissants que la vanité! Comment ne pas se complaire à retracer ce e^ui tant de fois a fait la joie et le bonheur de ma famille? Ce sont des lieux communs, sans doute; mais ces lieux communs ont rempli d'allégresse tant de jeunes cœurs, ont fait verser de si douces larmes à leurs parents! Dirai-je que jMprouve un véritable plaisir à me rappeler ces jours de félicité...? Non, le plaisir n'est plus fait pour moi. J'achève mon existence dans les regrets. J'ai perdu tous ceux que je chantais : j'ai survécu même à presque toute cette jeunesse aimable et chérie qui me prêtait ses doux accents. Mon âme est livrée à une mélancolie profonde ^; en quelques mains que ces souvenirs puissent tomber, j'espère qu'on y puisera d'utiles leçons, quelques bonsexemples à suivre et à donner. »

I. La mélancolie! sentiment anormal qu'on ne connaissait pas avant la Révolution, parce que chacun v était à sa place, uniquement occupé de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille, sans grand souci de l'avenir au point de vue matériel, et plein de confiance dans les autorités religieuses et sociales. Quelle place la tristesse aurait-elle occupée dans ces foyers si remplis et si joyeux ? La mélancolie est née de la Révolution, qui a tué la foi; elle est sœur de l'individualisme et de l'isolement : c'est la compagne habituelle de l'envie.

Il nous sera difficile d'accompagner notre auteur dans tous les détails qu^il nous confie sur ces fêtes de famille que Ton goûtait si vivement au xviiie siècle. Nous pouvons cependant en saisir les traits principaux.

Voici, par exemple, à quelle occasion il composa une chanson pour son frère Louis-Claude, le seul survivant, avec lui, des fils de Marin Chéron. C'était le jour de la Saint-Louis, le 20 août :

« Ce n'est plus un père, écrit-il. ni une mère que nous avions à fêter; c'est un frère, un jeune oncle, aimable, gai, spirituel, qu'il fallait chanter selon son caractère exempt d'austérité. Il était d'autant plus convenable de saisir cette nuance que cette petite fête devait avoir lieu à Saint- Germain-en-Laye, sous les yeux de ma mère, à laquelle nous voulions ménager cette surprise, et qui avait été fêtée à Paris peu de jours avant, comme grand'maman. Cette petite partie fut très joyeuse. Toute la famille s'était rendue à Saint-Germain pour la foire de la Saint-Louis, qui était alors assez brillante. Mon frère ne s'attendait pas au bouquet de notre caravane, qu'il reçut avec une cordialité parfaite. Ce souvenir est d'autant plus doux pour moi que je n'en ai

pas VU d'autre exemple depuis que j'existe. Quelle union touchante que celle de frères, sœurs, neveux et nièces, se livrant sous les yeux de leurs parents aux épanchements de la tendresse la plus pure, tendresse que n^ont pu même altérer les tristes affaires d^intérêt! Pourquoi faut-il que de si douces réalités passent aujourd'hui pour des fictions ou des prodiges ^?

COUPLETS

Composés à Saint-Germain-en-Laye, le 25 août 1781.. jour de la fête de mon frère Louis.

Mme Dumas, ma sœur.

(Air : A la façon de Barbari.)

Je ne prendrai pour te chanter Ni tambour ni trompette ; S'il ne fallait que te Hatter.

Je resterais muette;

I. «11 est remarquable, lisons-nous dans la Vie du village en Angleterre (Paris, Didier, 1862), que le peuple anglais, d'ordinaire si froid, si compassé, ait multiplié à ce point les occasions de fêtes et de réunions joyeuses, tandis que dans notre France, de tempérament si naturellement] enjoué, presque toutes les fêtes qui réunissaient nos pères et jetaient un si grand charme dans la vie ont disparu les unes après les autres. Des jouissances individuelles, solitaires et égoïstes, ont remplacé partout chez nous, même dans les villages, les plaisirs pris en commun, et cela au grand préjudice du lien social et du bonheur de tous. «

Mais le cœur dicte ma chanson (La faridondaine, la faridondon , Et je vais te chanter ici

Biribi A la façon de Barbari, Mon ami 1

* Adélaïde, ma nièce.

(Air : Tous les bourgeois de Chartres.)

Sans une peine extrêùie Je compose un couplet :

Je dis que je vous aime. Et l'ouvrage est parfait !

Sur un défaut d'esprit jamais je ne m'excuse ; Pour cela faut-il être auteur r Mais je n'écoute que mon cœur.

Qui jamais ne m'abuse .. etc.

« Ces couplets simples et naïfs eurent un grand succès auprès de mes nièces. Les sublimes esprits qui de nos jours ne parlent qu'avec dédain de ces gothiques usages ne savent pas combien ces niaiseries sentimentales . comme ils les appellent, fortifient l'esprit de famille, donnent de charme à Taccomplissement des devoirs, en font une délicieuse habitude, et entretiennent ainsi les tendres affections, la concorde et l'harmonie entre les pères et mères et les enfants, et, ce qui est plus rare encore, entre les frères et sœurs si prompts à se diviser, quand le vieux respect pour les grands-parents ne leur sert plus de frein

et que la tyrannie si puissante de Tintérêt n^a point à combattre ces souvenirs touchants consacrés tant de fois par les regards et les pleurs paternels. On peut m'en croire, jamais famille ne fut plus unie que la nôtre, alors que nos cœurs étaient si profondément touchés de ces douces solennités, si méprisées aujourd'hui.

« La chanson suivante est au nombre des plus pénibles. Saint Marin, patron de mon père, se fêtait le 3 mars. L'affaiblissement trop évident de ses facultés nous faisait alors pressentir une funeste catastrophe. Notre affliction était profonde. Nous voulions la dissimuler, et je fus chargé de la cruelle tâche de chanter et de feindre un espoir qui n'était plus dans nos cœurs. Il faut avoir subi une telle épreuve pour en sentir toute l'amertume. C'est au milieu des plus vives anxiétés que j'écrivis ces tristes rimes; mon père n'a survécu qu'un peu plus d'un mois à cette fête :

COUPLETS

Composés le 3 mars 1783, jour de la Sainl-Marlii, pour la fête de mon père.

Mlle Dumas, Taînée.

;Air : Vive Henri.' Vive Henri!)

Pour fêter le meilleur des pères, Ne cherchons point de compliments.

Plus nos vœux sont purs et sincères

Moins ils ont besoin d'ornements.

Dans ce jour de fête,

Choisissons un simple refrain

Et qu'à Tenvi chacun répète :

Vive Marin!

Alexandrine (âgée de six ans)

Je cède à mes sœurs l'avantage D'avoir plus que moi de raison :

Mais ici le cœur n'a point d'âge, Lui seul a dicte ma chanson.

Sans art, sans étude, Je répète ce doux refrain ; De le chanter je prendrai l'habitude Vive Marin ! etc.

a Ces fêtes de famille, renouvelées aux grands jours de chaque année et célébrées avec d^assez pauvres couplets, ainsi qu'on a pu le voir, produisaient de telles impressions, excitaient un tel enthousiasme dans les âmes naïves et pures de mes jeunes nièces, qu'elles ne me laissaient pas de repos, chaque fois qu'il se présentait une occasion de les renouveler. En vain leur disais-je que je ne pouvais éviter la répétition des mêmes mots, l'expression des mêmes sentiments; j'étais obligé de leur céder! »

Mais ce n'était pas seulement dans les réunions de Saint-Germain que Chéron récitait ou chan-

tait ses vers; suivant la mode générale à cette époque, il envoyait des poésies piquantes aux jeunes héritières du voisinage, et il nous en a laissé quelques-unes qui ne manquent pas de charme. Puis c'étaient des bouts-rimés, des impromptus, qui attiraient Fattention des personnes à qui ils étaient dédiés. Ces petites anecdotes sont très propres à nous faire connaître la société bourgeoise de la fin du xviii^ siècle :

« C'était en 1784. Mlle B..., jeune et jolie héritière, était à marier. Je n'avais que vingt ans et je n'étais pas fort pressé de lui faire ma cour. Mlle B... venait avec sa mère aux petits bals de famille que donnait ma sœur. Mes nièces ne manquèrent pas de lui dire que je faisais des couplets. Elle m'en fit compliment. Mon amourpropre en fut flatté. Je crus devoir Fen remercier en lui adressant la veille de sa fête un petit échantillon de mon savoir-faire. Malheureusement, la jeune personne fut trop vivement touchée de mon hommage. Elle crut à une déclaration en règle. Voyant que la chose était prise trop au sérieux, je fus plus économe de mes visites. Mlle B... s'en plaignit. Plusieurs de ses parents me pressèrent d'y retourner, de manière

à me convaincre que l'on me regardait déjà comme un futur. Alors, je m'éloignai tout à fait. Mlle B... épousa peu de temps après un agent de change, M. C..., qui fit de très mauvaises affaires et mit le feu chez lui pour faire disparaître les traces de ses opérations. Cet événement a occupé tout Paris. Mlle B... et son infortuné mari n'existent plus. Elle était digne d'un meilleur sort; mais eût-elle été plus heureuse avec moi? Mon étoile n'était pas favorable...

« Voici le premier impromptu que jVie fait en société. C'était pour une jeune et jolie veuve, qui n'aurait pas mieux aimé que de m'enchaîner à son char. Mais je n'ai jamais aimé la coquetterie, poussée à un certain excès. Mme D... était aimable, spirituelle, tenant une fort bonne maison et y recevant une société bien choisie. Je m'y amusais assez, et pourtant je la recherchais peu. Je reçus un jour une invitation pressante. Je m'y rendis. La société était nombreuse. Beaucoup de fleurs, un grand nombre de bougies allumées, de brillantes parures, tout annonçait un jour de fête. On m'apprit que c'était celle de la maîtresse de la maison, qui s'appelait Vic^ toire. L'idée me vint aussitôt de faire des cou-

plets. On joua. Je lis quelques caves à la bouillotte aux trente sols. La tête pleine de mes couplets, je perdis mon argent. En ayant Tair d'être spectateur au jeu, que je ne regardais pas, je composai quatre petits couplets qui surprirent d'autant plus Mme D... qu'elle m'avait fait toute la soirée la guerre sur ma taciturnité et ma maussaderie... On m'en plaisanta : on me proclama tout bas le vainqueur de Mme D... J'en fus piqué. Je devins plus rare de jour en jour, et je finis par laisser Victoire sur la bonne bouche de ma chanson. Je ne me rappelle toutes ces petites circonstances que comme une suite d'imprudences et de sottises. »

C'est à ce moment que Chéron nous raconte les premières impressions qu'il reçut à sa sortie du collège. Le récit, quoique très simple, est assez piquant et assez vif pour mériter d'être reproduit :

« M. Fontaine, dont j'ai déjà parlé, avait un fort joli domaine à Bailly, près de Versailles. Quand il avait le bonheur d'y recevoir mon père, rien n'égalait sa joie. Tous les jours étaient des jours de fête. Je fis partie du voyage en 1780, année de ma sortie du collège. A cet âge, tout était nouveau

pour moi. Je n'avais encore vu que la modeste maison paternelle de Saint-Germain. Quelle délicieuse impression fit sur moi cette nouvelle résidence, où je vis pour la première fois de jolis bois, des pièces d'eau, peuplées de poissons, et surtout le petit bateau, peint en bleu, avec son pavillon blanc! Que de plaisirs pour un écolier! un jour, promenade sur Teau; le lendemain, pêche à la ligne ! Et comment oublierais-je que c"'est là, que c'est à Bailly, que mon premier coup de fusil fut tiré! Je mourais d'envie d'éprouver mon adresse, et je n'osais en parler à mon père et à ma mère, qui certainement s'y seraient opposés. Un jour que je vis entrer mon cousin dans son bois, armé d'un fusil, je lui demandai la permission de le suivre. Il y consentit, à condition que je marcherais à pas de loup, en évitant de faire le moindre bruit. Après avoir fait quelques pas, nous nous embusquâmes dans un fourré où nous restâmes plus d'une demi-heure, immobiles, et n'osant presque respirer : mais j'eus bien de la peine à comprimer ma joie en voyant sortir d'un taillis un jeune lapin qui fut bientôt suivi de cinq ou six autres, s'égayant sur la clairière dont nous étions voisins, pendant que .Fontaine ajustait son arme sur la troupe imprévoyante.

Le coup part : deux victimes restent sur place.. Je m^empresse d''aller m'en saisir. Elles respiraient encore et se débattaient contre la mort. J'avoue que ce spectacle, nouveau pour moi, ne me plut guère, et de ce moment je sentis que je n'aurais jamais un goût bien vif pour la chasse. Mais l'orgueil affaiblit bientôt cette impression. Je retournai fièrement à la maison, chargé de ma proie. « Voilà, dit Fontaine en arrivant^ voilà la chasse de des Carrières! » Mon père fronça le sotHrcil, le regard de ma mère était inquiet, et moi je rougissais et je baissais les yeux. Fontaine vit bien que la plaisanterie n'avait pas de succès, et il se hâta de dire que je n'avais été que le témoin, mais témoin intrépide, et qui n'aurait pas demandé mieux que d'être acteur. c< C'est bon, dit mon père; mais cela ne presse pas; il faut attendre... quand il aura de la barbe! y « Je me tins donc pour dit qu'il fallait m'abstenir de la chasse jusqu'à nouvel ordre ; mais comme il ne m'était pas défendu d'accompagner mon cousin, j'en épiais avec soin toutes les occasions. Un jour, à peine étions-nous entrés dans le bois, nous entendîmes un grand bruit. C'était un pauvre chat qui s'était laissé prendre au piège. « Ah! le maudit chat, dit Fontaine, c'est lui qui

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mange mes lapins! veux-tu le tirer? - Je fus retenu par un sentiment d'orgueil qui me faisait répugner à tuer à coup sur un animal sans défense. La crainte du ridicule l'emporta. Fontaine reprit le fusil, et la pauvre béte reçut aussitôt la charge dans les tiancs.

ce Deux jours après, une honorable revanche me fut donnée. Embusqué dans un buisson, sur un tertre assez élevé, je tuai d'un seul coup deux jeunes lapereaux. Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire qu'ils étaient rassemblés au nombre de douze au moins lorsque je tirai sur eux. Je me gardai bien de me vanter de ce triomphe, et je n'en fus ni plus lier ni plus amoureux de ce genre d'exercice. Mes deux victimes, frappées par un maladroit, n'étaient qu'estropiées : il fallut les achever. L'épreuve était faite! il était écrit que je serais toute ma vie un mauvais chasseur, et mon horoscope s'est accompli, puisque, à l'exception de trois ou quatre perdrix qui ont eu le malheur de se trouver depuis devant moi, je n'ai jamais fait le moindre mal à aucune autre béte vivante.

<'. Certes, je ne prétends occuper l'attention de personne avec de telles puérilités: c'est pour moi, c'est pour ma satisfaction que je les retrace.

ces souvenirs de Tenfance qui me rappellent les soins, la tendresse et les bienfaits de mes parents. Mais il n'est plus temps de m'abandonner à ces doux épanchements!... »

Nous pourrions citer encore la description que François nous a laissée des fêtes de sa mère, de son beau-frère M. Dumas et de ses jeunes nièces; mais à quoi bon allonger ces récits, au risque de diminuer par la répétition des mêmes scènes rintérêt du tableau? Ce qu'il nous importe de connaître, ce sont les mœurs de la société moyenne sous Fancien régime, cette vie patriarcale, ces délassements à la fois si vifs et si purs, qui mettaient la joie dans tous les cœurs. La religion faisait alors le charme de la vie, car toutes ses grandes fêtes étaient une occasion qu'on saisissait avec empressement de se réunir et de se reposer des travaux de la saison, en chantant quelque vieux refrain. Ces douces habitudes se sont maintenues dans nos campagnes jusqu'à ces dernières années, dans les familles d'agriculteurs. Nous nous souvenons d'avoir assisté plus d'une fois, dans notre enfance, à de semblables fêtes où l'on attendait impatiemment le dessert pour entendre quelque vieille chanson, pleine de sentiment, et l'émotion que nous ressentions

aJors devait être bien vive, puisque aujourd'hui, après trente ans passés, le souvenir nous en est resté très présent et très doux. C'est ainsi que se taisaient les fortes éducations, à défaut de ces ouvrages de philosophie qu'on met aujourd'hui entre les mains des enfants à l'école. Mais cette mode a cessé, et quand nous retournons au village, nous retrouvons désertes les maisons où Ton chantait, et nous n'entendons plus que des couplets malsains, ou la politique se mêle à Timmoralité.

Ce fut le malheur de la génération dont F. Chéron faisait partie, que la dissolution de Tordre social étant proche et en quelque sorte inévitable par suite de Fétat des esprits et des mœurs, les plus fortes éducations et les plus belles qualités de Tàme se trouvèrent impuissantes en face des mouvements publics. Tout fut emporté dès les premiers jours, et les masses populaires, abandonnées à leurs instincts, jetèrent au vent du siècle leurs traditions séculaires. Nous allons voir la famille Chéron frappée d'abord par la mort de son chef, troublée par les désastres financiers qui accompagnèrent la révolution et presque anéantie par les événements politiques : la maison paternelle conservée

quelques années par la mère, puis abandonnéCy et enfin Jes liens qui unissaient cette belle famille tellement brisés que la plupart de ses membres ne se revirent plus à partir de 1790, et que François se demandait en 1828 ce qu"* avaient pu devenir toutes ces personnes qu"'il avait tant aimées! C^est ainsi que devait s'accomplir le funeste vœu de Barrère, s'écriant à la tribune de la Convention, lorsqu'on fit table rase de Tantique organisation des familles : « Nous avons pris ce parti pour effacer tous les souvenirs d'histoire, tous les préjugés résultant de la communauté des intérêts et des origines : tout doit être nouveau en France, et nous ne voulons dater que d'aujourd'hui! »

Marin Chéron, le chef de la famille, mourut le 7 avril 1783. A cette époque, il n'avait plus que trois enfants , Louis-Claude, François et Mme Dumas; mais d'un autre fils prédécédé il lui restait un petit-fils, Florent Chéron, de Bellesme , et nous savons que Mme Dumas avait elle-même quatre filles et un fils. La mort avait fauché cette jeune génération, et ces cruelles épreuves, sur lesquelles François garde un respectueux silence, avaient sans doute altéré, avant l'heure, la santé du robuste forestier.

De courtes notes laissées par les deux fils survivants nous font entrevoir le désespoir de leur mère quand elle perdit celui qui était son honneur et sa force. A partir de ce jour, elle prit le deuil et ne le quitta plus, mais elle n'abandonna aucun de ses devoirs, et, dans l'exercice de son autorité maternelle, nous aurons plus d'une occasion d'admirer la noblesse et la fermeté de son caractère.

« Il n'y eut point de fête pendant Tannée du deuil de mon père, à la mémoire duquel je me réserve de payer mon tribut filial dans le cours de ces souvenirs...

« L'harmonie qui régnait alors dans la famille ne fut point troublée par la mort de mon père; notre mère sut l'entretenir. Il est même rare que des affaires de succession soient traitées avec autant de loyauté et de désintéressement que le furent les nôtres. Les opérations de commerce de M. Dumas, mon beau-frère, étaient pourtant en souffrance, dès cette époque, à notre insu, et les intérêts de mon neveu. Florent Chéron de Bellesme, étaient entre les mains de son beau-père... Mais la déférence, ou plutôt la vénération pour les grands-parents, avait alors un grand pouvoir.

Elle dominait toutes les passions et jusqu'à l'intérêt pécuniaire.

ce Quoique mon père eût été le seul artisan de sa fortune et que les reprises de ma mère fussent presque nulles, on lui déféra unanimement le droit de fixer elle-même son sort, ce qu'elle fit avec toute la délicatesse qui la distinguait. Et pourtant ce sort fut si beau que ma mère eut le moyen de conserver jusqu'au terme de ses jours (1798) son même logement de Paris, sa voiture à deux chevaux, trois domestiques, sa maison de campagne de Saint-Germain, et son jardinier chargé de sept enfants, qu'on pense bien qu'il ne pouvait nourrir, vêtir et élever avec huit cents francs de gages. « Mais le moyen, disait cette bonne mère, de renvoyer un père de sept enfants ! » « Ma mère suffisait à tout avec moins de quinze mille livres de rente. Mon frère et moi nous vivions avec elle, nous logions sous le même toit, nous ne l'avons pas quittée pendant les dix années qu'elle a survécu à mon père, nous lui avons fermé les yeux, et, grâce au ciel, tant que nous avons eu le bonheur de la conserver, elle n'a eu ni un vœu à former, ni l'ombre d'un reproche à nous faire ^. y>

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