I. « Une femme inesnagère entrant en une pauvre
Le récit de François contient ici quelques traits sur lesquels il est nécessaire de s'arrêter un instant pour en faire ressortir la portée.
La succession de Marin Chéron, étant roturière, devait, d'après la coutume, être partagée par égales parties entre les quatre enfants et petit-tils survivants. Si les héritiers du planteur
maison Tenrichit, une dépensière ou fainéante destruit la riche. La petite maison s'agrandit entre les mains de celle-là, et entre les mains de celle-ci la grande s'appetisse , » lisons-nous dans le Mesnager des champs. (' Plus grande richesse ne peut souhaiter l'homme en ce monde que d'avoir une femme de bien et de bon sens. » Cette grande richesse, Marin Chéron l'avait possédée. La fe.iime, écrit M. de Ribbe, est le cœur même de la famille : providence et charme du foyer, elle est au dehors la force qui produit le bon gouvernement du ménage. Placée à .côté de la matrone romaine, la mère chrétienne grandit de toute la hauteur qui sépare l'idéal divin de l'Evangile de l'idéal de beauté terrestre ou d'ordre matériel dont s'inspirent les civilisations antiques dans leurs meilleurs jours, avant la dégradation finale et irrémédiable au sein de laquelle la famille disparut. Et plus loin : c Notre pays, en perdant le sentiment des devoirs de la p .ternité, a mieux gardé le respect de la maternité, dans les familles demeurées fidèles à la tradition. On peut même dire que les mères chrétiennes sont devenues aujourd'hui la force et l'espérance de la société en détresse. Mais il ne faut pas s'y tromper; si le torrent continue à entraîner le peu qui reste des mœurs et de l'éducation domestique, cela ne durera pas toujours. 11 n'est pas dans l'ordre naturel et normal que les principes établis par Dieu soient renverses, que le chef de famille abdique la direction morale de son foyer, que la femme porte seule la responsabilité et le fardeau du gouvernement des enfants. »
en chef avaient suivi cette règle, que serait-il advenu? Aucun d^eux n'étant en situation de conserver la maison de Saint-Germain, celle-ci eût été vendue, et il eût fallu renoncer à toutes les réunions de famille et à ce confortable dans lequel le vaillant forestier avait, jusqu'à sa mort, entretenu ses enfants. En outre, les reprises de Mme Chéron étant « presque nulles », ainsi que nous rapprend son fils, la mère de famille eût été réduite à une condition très inférieure. Aussi ne peut-on assez admirer le généreux mouvement de tous ces enfants venant prier leur mère de régler elle-même son sort, c'est-à-dire de prélever sur la fortune indivise ce qui lui semblerait nécessaire pour conserver à la famille un centre d'union. Cette démarche était un fruit de Téducation chrétienne qui leur avait été donnée au foyer paternel.
Les enfants de Marin Chéron furent récompensés comme ils le méritaient. Leur mère usa du droit qu'on lui laissait dans l'intérêt général, venant au secours de ceux qui luttaient difficilement contre les coups de la fortune, et employant ses revenus à conserver à tous, au sein du foyer domestique, les agréments ordinaires de la vie. Elle garda près d'elle, à Saint-Germain, ses deux
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fils aînés; elle cautionna son gendre, reprit après un certain temps les réunions de famille, et si les événements politiques n'avaient pas contrarié ses projets , nul doute qu'elle n'eût transmis d'une façon durable à Tun de ses enfants, Louis- Claude ou François, le foyer lui-même avec ses traditions et ses souvenirs.
De tels exemples sont rares de nos jours où les lois successorales sont appliquées avec rigueur. Aussi voyons-nous la plupart des familles, quand elles ont de nombreux rejetons, s'affaisser sur elles-mêmes à chaque génération, comme un oiseau blessé à Taile qui ne se relève un instant que pour retomber plus lourdement à terre. On ne sortira de cette situation, qui entraîne après elle les conséquences les plus déplorables au point de vue de la population, que lorsqu'on voudra comprendre que la famille est un être moral, à la conservation et à la prospérité duquel tous les membres et la société elle-même sont solidairement intéressés. Ce qui importe avant tout, c'est de sauver la « famille «, c'est-à-dire le toit domestique et ses traditions dans le pays. Ce qui est secondaire, c'est qu'un seul héritier, l'aîné ou tout autre, soit chargé de ce soin, soit par le testament du chef commun, soit par la loi, soit par une
convention entre les héritiers. Loin d'être violées par cette coutume, inégalité et la justice sont au contraire essentiellement sauvegardées, ainsi quUl serait facile de le démontrer si de tels développements ne devaient pas nous faire perdre de vue les récits de François Chéron \
(c De nouveaux événements et de nouveaux intérêts ont signalé le cours de Tannée 1786. Ma mère vieillissait, sa santé commençait à s'altérer.
I. Nous renvoyons nos lecteurs aux savants ouvrages de M. Le Play, dans lesquels cette question est traitée en détail. Qu'on nous permette seulement de signaler un exemple sur ce dernier point. Un cultivateur, propriétaire de sa métairie, avait deux fils. Il garda l'aîné, peu intelligent, près de lui, à la campagne, et l'employa avec succès à la culture et à Tamelioration de son patrimoine : il envoya le second au lycée, le fit recevoir bachelier, et l'aida à entrer dans une administration publique. Pour payer les dépenses considérables de son éducation, il vendit une closerie qu'il possédait, puis il mourut. Le cadet demanda aussitôt, le Code en main, partage par moitié de la succession. L'aîné protesta vainement : on eut peine à rempccher de plaider, en lui prouvant que le code civil n'admet pas le rapport « des frais d'éducation ou d'instruction ». Il fallut vendre la métairie pour partager sa valeur en deux lots égaux. Retiré aujourd'hui dans une ferme de l'arrondissement voisin, \i tils aîné, déchu de son ancienne situation et brouillé avec son frère qu'il ne reverra sans doute de sa vie, prétend toujours qu'il a été injustement spolié, accuse son frère de déloyauté et le Code d'injustice. Il est inutile d'insister sur ces désordres sociaux et sur cette prétendue égalité des partages : -tout a été dit sur ce sujet.
Elle avait Thabitude de venir à Paris une ou deux fois pendant le cours de la belle saison. En 1786, elle devint plus sédentaire, et resta constamment dans sa maison de Saint-Germain.
'( D'un autre côté, Tépoque de sa fête était voisine de celle où devait se faire le mariage de sa petite-fille. C'était la plus heureuse des fêtes pour le cœur de cette bonne mère. Sa Manette occupait toute sa pensée, et elle voulut que l'on réservât les chansons pour le jour de la cérémonie, à lae^uelle elle se promit bien d'assister. En conséquence, on n'alla point à Saint-Germain le i5 août, et les chants ne recommencèrent que le 2 octobre 1786, jour du mariage de Mlle Dumas, l'aînée
« L'année 1788 offrit à la France plus d'un funeste symptôme et plus d'un présage sinistre. Tous les esprits étaient en fermentation . La lièvre de l'innovation était devenue épidémique. Le long et douloureux enfantement de la Révolution approchait de son terme.
« Le i3 juillet, un mois avant la fête de ma mère, fut marqué par un désastre épouvantable. Une grêle sanglante et meurtrière dévasta toutes nos campagnes, dans le rayon de plus de vingt lieues de Paris. J'ai brisé plusieurs grêlons d'une
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grosseur énorme, qui renfermaient une sorte de sang caillé . Les naturalistes n^ ont rien vu , qu'un accident de la nature. J^ai contemplé cet effrayant tableau, j^ai vu les moissons couvertes de plus d'un pied de glace et les routes obstruées par les arbres les plus robustes, brisés et renversés par la tempête. Je ne puis encore y penser sans frémir.
« La consternation était générale. Une tristesse inexprimable flétrissait tous les cœurs. Le jeu avait disparu de toutes les sociétés, et les chants avaient cessé dans toutes les fêtes de famille . C'est dans de telles circonstances que se présenta le 14 août, où je tâchai de distraire de tant d'affligeantes contemplations ma mère et ma sœur par un impromptu qui se ressentait de l'influence de l'époque '.
« La dernière réunion de famille eut lieu le 16 mai 1789, jour du mariage d'Elisabeth Dumas, ma troisième nièce.
I. La chanson en eftet ne ressemble guère aux précédentes. Voici les premiers vers, qui feront juger de la différence des temps :
Eh quoi ! pas un seul couplet !
Aujourd'hui chacun se tait !
D'où provient donc ce silence r Faut-il beaucoup d'éloquence Pour trouver quelque refrain ....
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'< La Révolution était commencée, mais on était loin de prévoir les horribles attentats qui étaient sur le point de la souiller. On était à la veille du 14 juillet, et rillusion était telle que les hommes réputés les plus sages admiraient qu'un nouvel ordre de choses s'établît si facilement 1 On fut trop tôt et trop cruellement désabusé!
« Dès lors, on pense bien que les douces affections furent comprimées par un sentiment de crainte auquel ne tarda pas à succéder l'effroyable terreur. Il faut ajouter que la famille, en s'étendant et en se multipliant, subissait un relâchement inévitable de ses anciens nœuds. Les nouveaux intérêts et les nouvelles familles qui se formaient ne tendaient plus au même centre. Les sentiments , dispersés et partagés, perdent nécessairement de leur force.
(t A cette même époque, les affaires de mon beau-frère allèrent de mal en pis. Sous prétexte de spéculations superbes , il nous mettait de bonne foi à contribution pour des emprunts ou des cautionnements. Ma mère l'avait cautionné pour une rente viagère de quatorze cents francs au profit d'un sieur Guillaume La S'**, auquel elle ne tarda pas longtemps à payer cette rente, à son grand chagrin. Et. depuis son décès, ce
La S*** nous fit bien du mal par ses persécutions, surtout depuis la chute des assignats, époque à laquelle nos maisons indivises ne rapportaient presque rien '.
« On imaginerait difficilement tout ce que cette hypothèque de 28,000 francs, qui frappait sur tous nos biens, nous a causé de gêne et d'embarras, et tout ce qui en est résulté de funeste, pour moi particulièrement, qui, étant le seul des héritiers qui résidât à Paris, recevais toujours les premières attaques, sauf à me pourvoir ensuite contre mes cohéritiers, tant pour cette créance que pour les neuf cents francs de rente viagère que mon père avait légués à ses domestiques ^. Il
1. On n'a pas encore assez fait remarquer à quel point la Révolution frappa les familles bourgeoises, non seulement dans l'ordre moral, mais aussi dans l'ordre matériel. On sait qu'il y eut beaucoup plus de bourgeois et d'ouvriers décapités, noyés ou fusillés que de nobles : de même il y eut intiniment plus de fortunes modestes, comme celle des Chéron, atteintes par la révolution de 1789 et totalement anéanties. Le crédit s'étant resserré, la frayeur ayant saisi tous les esprits, l'avenir paraissant très sombre et l'argent ne circulant plus, bien avant les mauvais jours de 1793, la pauvreté et la misère avaient fait invasion partout. Le souvenir de cette époque d'anxiété, qui précéda la Terreur, est resté traditionnel dans un grand nombre de familles de province. Le récit de François Gheron en offre un frappant exemple.
2. « Il faut rendre justice aux domestiques légataires de mon père : ils se sont abstenus de prendre hypothèque. » {Note du manuscrit.)
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me fallait trouver tous les trois mois 600 francs en argent à une époque où nos maisons étaient presque sans valeur, des appartements de cent louis se donnant pour sept à huit cents francs.
« Ce n'est pas tout. L'argent ne se prétait alors qu'à deux pour cent par mois, soit 24 0/0 par an, et encore avec des sûretés. Et ces maudites hypothèques faisaient reculer tous les préteurs, de sorte qu'avec une part indivise d'un quart dans des propriétés d^une valeur de plus de six cent mille francs je traînais une existence des plus misérables; mais le moment n'est pas venu d'entrer dans le détail de ces tribulations, qui ont été suivies de calamités bien plus grandes. Je n'en fais mention ici en passant que pour signaler le principal artisan de cette longue chaîne de malheurs qui ont accablé la famille.
(( J'ai besoin de faire une halte à cette époque de ma vie, qui dès lors devint aussi agitée qu'elle avait été douce et paisible jusqu'à la fin de mon adolescence. »
Sous le coup de ces tristes événements, la famille Chéron se dispersa, et tous ses membres, préoccupés de leur sort particulier, se séparèrent sans violence et par la force des choses. Il était
temps que leur vieille mère allât rejoindre son mari. Elle vit cependant les premiers jours de la Terreur et ne mourut que le 2 décembre 1793. Avec elle disparut cette famille modèle dont nous avons, avec l'aide des récits de F. Chéron, retracé le riant tableau. Ce sont de telles familles qui ont fait, pendant des siècles, la grandeur de la France : c'est par elles, comme on l'a dit, que la race française , douée d'une fécondité plus puissante que tous les malheurs, a constitué son unité et sa nationalité, fait germer dans les profondeurs du pays ses libertés locales, conquis une gloire militaire incomparable, réalisé les types du vrai et du beau dans les œuvres de l'esprit, et assuré à une longue suite de générations l'inestimable bienfait de la paix sociale et de la stabilité. Il faut connaître et honorer la vieille France si nous voulons mieux servir la France nouvelle, qui cherche ses destinées et qui ne les trouvera que lorsqu'elle sera revenue à ses traditions.
MADAME CHEROX
NEE DE FRADDE ,1717-179