I. En voici quelques strophes
L'Amour et l'Hymen.
L'Hymen et l'Amour autrefois
Etaient en grande guerre.
Pour le partage de leurs droits,
Ils embrasaient la terre.
L'Amour prenait tout sans façon L'Hymen disait avec raison :
« Ne suis-je pas ton frère ?
Tu n'es qu'un enfant comme moi
Et Venus est ma mère ; Je fais mon bonheur, comme toi.
heureuse : ils eurent cinq enfants, mais ils en perdirent trois et ne gardèrent que deux filles. dont Taînée mourut à vingt-trois ans; la seconde suivit son mari, M. Meauzé, et se fixa à Angers.
D'aimer, comme de plaire :
Si tu fais naître les désirs.
Prés de moi sont les vrais plaisirs :
Amour, je suis ton frère. >>
— Eh bien ! lui répondit TAmour,
Ami, pas de colère :
Au conseil des dieux, sans détour
Expliquons notre affaire :
S'ils me condamnent, je suis prêt A reconnaître leur décret
Et j'embrasse mon frère. »
Tous deux aux célestes lambris
Vont d'une aile légère :
Près d'Amour, sont les jeux, les ris,
Les grâces, le mystère.
Une mère auprès d'un enfant Est le cortège plus touchant
Qu'Hymen offre à son frère...
C'était au monarque des dieux
A décider l'affaire ; Mais on prétend qu'il aima mieux
Laisser juger leur mère.
Venus auprès d'eux s'avança :
Contre son cœur elle pressa
Et l'un et l'autre frère.
« Mes enfants, dit-elle à ses tils.
Cédez à mes prières Et demeurez toujours unis.
Plus d'intérêts contraires :
Qu'Amour rende Hymen plus charmant.
Qu'Hymen rende Amour plus constant.
Et vivez en bons frères ! •
Louis-Claude ne se maria qu'après la mort de sa mère, en 1794. Il épousa mademoiselle Beltz, nièce de l'abbé Morellet et cousine de Marmontel. Quelques traits ébauchés par François Chéron et surtout les récits de Tabbé Morellet et les causeries de Sainte-Beuve nous font connaître cette femme distinguée que tous ses contemporains ont appréciée. Elle aimait passionnément la musique, et, à la fin du Directoire et sous le Consulat^ elle recevait dans les salons de son oncle, directeur de l'Académie française, tous les beaux esprits et tous les écrivains du temps.
« En cette même année (1794), lisons-nous dans les Mémoires de l'abbé Morellet, je fis venir de Lvon ma nièce, depuis mariée à M. Chéron, ancien membre de l'Assemblée législative. Fille de la plus jeune de mes sœurs, qui avait épousé un négociant suisse, elle montrait dès lors pour le clavecin un talent prodigieux; elle exécutait les plus difficiles sonates de Clémenti avec une netteté et une vigueur que je n'ai jamais vues qu'en elle et qu'elle a non seulement conservées, mais perfectionnées depuis par les leçons de Piccini. Viotti. etc. Je trouvai en elle tout ce que je pouvais y désirer, une âme sensible, un esprit naturel, droit, piquant, toujours animé ettoujours
agréable. Elle futbientôtappréciéecequ'elle valait par une société spirituelle, et M. de Saint-Lambert, Mme cVHoudetot, la société de Mme Helvetius, de Lavalette, etc., tous Taccueillirent et l'aimèrent, et contribuèrent dès lors à lui procurer les plaisirs et les distractions que son âge lui faisait rechercher. Ces amitiés, formées par elle dès son plus jeune âge, ne se sont jamais démenties, et je ne m'étonne pas qu'elle ait trouvé des amis fidèles '. »
Le récit de ces deux mariages nous a entraînés un peu loin; revenons maintenant sur nos pas, mais, avant de reprendre les notes de François, suivons quelque temps son frère aîné à l'Assemblée législative, dont il devint membre à la fin de Tannée 1791.
Il était impossible, à cette époque, quelque goût que Ton eût pour une vie tranquille et modeste, de ne pas prendre part au mouvement social qui entraînait tous les esprits. Les deux frères se seraient crus coupables, non sans raison, s'ils étaient restés inactifs au moment où tous les
I. Mme Chéron avait condamné à Toubli tout ce passage des souvenirs de son oncle : les éditeurs le publièrent à son insu.
intérêts religieux, moraux et matériels de la nation étaient menacés. Leur famille était fort estimée à Versailles et dans les campagnes voisines. Le souvenir de leur père demeurait vivant dans toutes les mémoires, et Taiîection qu'on lui avait portée pendant sa vie se maintenait après sa mort sur ses deux fils et particulièrement sur le fils aîné. C'est pourquoi, dès la fin de Tannée 1790, Louis-Claude fut élu, à Funanimité, administrateur du département de Seine-et-Oise, et un peu plus tard, en 1791, député à la Législative. 11 accepta ces deux fonctions, dans Fespoir d'empêcher le mal et de joindre sa voix à celles qui protestaient contre les violences révolutionnaires. Quant à François, il mit sa plume au service de la politique royale et devint un des plus actifs rédacteurs du Journal de Paris ti de VAmi du roi. Tous les deux avaient les mêmes opinions, tous deux étaient dévoués à la monarchie traditionnelle. Il semble seulement qu'une nuance d'appréciation ait existé entre eux sur la conduite à tenir en face des événements. François détestait franchement le parlementarisme : suivant à la lettre ces traditions paternelles, qu'il avait notées avec tant de soin, et se rappelant que les troubles avaient immédiatement suivi l'essai du gouverne-
ment nouveau, il accusait le régime constitutionnel inauguré par la Constituante de tous les maux qui pleuvaient sur la France, et il resta jusqu'à sa mort partisan d'un pouvoir exécutif très fort, contenu non par les votes des représentants du peuple, mais par un ensemble d'institutions intermédiaires ou d'associations locales protégeant rindividu contre TEtat . Se trouvant infiniment moins libre dans toutes ses actions depuis 1789 qu'il ne Pavait été et surtout que ne l'avait été son père sous le régime royal, il croyait la liberté incompatible avec les lois qui brisaient Texistence des associations, des corporations et des franchises provinciales, et son unique pensée, sitôt qu'il put tenir sa place dans un journal, fut de travailler en vue d'une restauration que beaucoup de personnes jugeaient alors inévitable après la crise passée. C'est en ce sens qu'il dirigea sa polémique pendant Tannée 1792, jusqu'au 10 août, époque à laquelle les journaux monarchistes furent supprimés et leurs rédacteurs proscrits.
Son mépris pour les parlementaires de gauche ou de droite se traduisait quelquefois par des boutades du genre de celle-ci, que nous trouvons dans ses papiers :
'^Çi MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHERON
Le wigh et le tory.
Entre le wigh et le tory
Qu'est-ce qui fait la différence !
Disait un jour un roi de France
A son ministre favori r
— Sire, elle est simple, et la voici :
L'Anglais est wigh tant qu'il n'a pas de place ;
En obtient-il ? tout a changé de face,
Alors le wigh devient tory.
La politique de François était celle de la reine et des princes ; celle de Louis -Claude fut plutôt celle du roi, qui crut un instant, aux premiers jours de la législature, pouvoir être un roi constitutionnel gouvernant avec Taide et l'appui d'une chambre fidèle et dévouée aux intérêts généraux. L'illusion était facile et douce à cet excellent prince, qui ne pouvait croire à la méchanceté des hommes et qui mourut victime de sa trop grande bonté.
Louis-Claude Chéron, qui jouissait d'une grande influence auprès de ses collègues de la droite et avait toute la confiance du roi, fut chargé, au commencement du mois d'octobre 1791 et de concert avec Quatremère et Vaublanc, ses amis, de se prêter à l'organisation, au sein de la Législative, d'un groupe royaliste, et de le discipliner en vue de tirer parti de la nouvelle Cons-
titution . L'entreprise était difficile ; elle nous paraît folle aujourd'hui, et cependant elle sembla un instant réussir. Chéron s'inscrivit au club des Feuillants et il en fut nommé président au mois de décembre, puis il agit avec tant d'adresse qu'il réunit autour de lui deux cent soixante députés résolus à défendre la monarchie et Tordre social menacés par la coalition des Jacobins et des Girondins. Les deux cent soixante députés représentaient une force dont un habile ministre eût pu tirer un grand profit; mais il n'y avait plus qu'une ombre de ministère, et la politique royale s'usait en décisions contradictoires. La Législative n'était pas réunie depuis trois mois que déjà la situation était désespérée, les meurtres recommençaient dans la rue, le peuple s'armait, et les républicains gagnaient tous les jours du terrain.
La situation de Louis-Claude Chéron était donc dangereuse . Il jouait sa tête et le savait bien, car les députés royalistes étaient attaqués tous les jours, jusqu'au seuil de l'Assemblée. On jugera de son attitude par les deux traits qui vont suivre :
Le 29 novembre 1791, l'Assemblée, sous la pression populaire, vota un décret portant que
yS MEMOIRES DE FRANÇOIS CHÉrON
tout prêtre qui ne prêterait pas le serment civique ne pourrait invoquer les libertés constitutionnelles, serait déclaré suspect de révolte et placé sous la surveillance arbitraire des autorités, qui auraient le droit de l'arrêter sur un simple ordre. Le directoire de Paris , composé de Feuillants, et plusieurs autres directoires des départements, demandèrent au roi d^opposer son veto à un pareil décret : on pensait avec raison que ces premières listes de suspects seraient bientôt suivies de beaucoup d^autres et deviendraient en peu de temps des listes de proscription. Cette protestation des directoires était un acte de courage auquel on n'était pas habitué. A cette nouvelle, il n'y eut qu'un cri chez les journaux jacobins et girondins; on déclara qu''il existait une conspiration contre la liberté, que Pacte du directoire était inconstitutionnel, et les sections de Paris envoyèrent à la Législative des pétitions plus violentes les unes que les autres. Sous le coup de ces menaces, l'Assemblée décida que le procès -verbal de la séance serait envoyé aux quatre-vingt-trois départements. C'était maintenir et donner une force révolutionnaire au décret de proscription ; mais, pendant la nuit, les Feuillants se réunirent, et la
résistance fut organisée. Chéron se chargea de la première attaque; ses collègues devaient le soutenir. Ce premier effort eut un complet succès et montre ce qu'on aurait pu obtenir si la division et la peur n'eussent paralysé les royalistes. Dès que le secrétaire de l'Assemblée, M. Grangeneuve, eut fait lecture du procès verbal, L. Chéron demanda la parole. Le secrétaire disait qu'un grand nombre de citovens des sections de Paris avaient réclamé contre la pétition du directoire. Chéron observa que l'expression n'était pas exacte, que le procès-verbal était de ce chef irrégulier, et il demanda qu'on notât le nombre précis des pétitionnaires . Apercevant la manœuvre, les Jacobins poussèrent des cris de fureur :
« Cette motion, dit le Patinote français du i3 décembre, excita un violent tumulte. Une coalition, s'écria M. Lacroix, espérerait-elle aujourd'hui un succès qu'elle n'a pas obtenu hier? La conscience de M. Chéron, l'un des chefs de cette petite coalition, lui a fait sur-le-champ à lui-même Tapplication de ces paroles, et il a demandé vainement que M. Lacroix fût rappelé à l'ordre... Les ministériels ont lutté avec une telle obstination que trois épreuves n'ont pas donné
8o MÉMOIRES DE FRA-NÇOIS CHERON
de résultat et n'ont servi qu'à augmenter Tagitation.
c( Elle était à son comble. Convaincu qu'il était impossible de discuter et de délibérer au milieu du tumulte , M. Lasource demandait qu'on ajournât la motion de M. Chéron.
« Le désordre qui régnait dans l'Assemblée avait gagné les tribunes. Mais ce n'était pas au procès-verbal qu'en voulait réellement la coalition, et elle crut qu'il était temps de lever le masque. Un membre avoua bonnement qu'il s'agissait de rapporter le décret rendu la veille : cette proposition indigna les patriotes... elle fut cependant adoptée! »
On voit avec quelle timidité agissaient les royalistes : leur succès encouragea la cour, et le roi fit connaître son veto; à partir de ce moment, le club des Feuillants fut regardé par les Jacobins comme le centre de la seule opposition redoutable qu'ils eussent à craindre dans l'Assemblée. Le nombre de ses membres augmentait chaque jour, et bientôt son bureau jugea à propos d'avoir des tribunes, comme la Législative elle-même, et de les ouvrir au public.
Cette résolution fut une faute grave, qui devait entraîner la chute définitive des Feuillants
LA LÉGISLATIVE Si
et la dispersion du groupe royaliste; mais elle donna à Chéron une nouvelle occasion de montrer son énergie.
Sitôt qu'ils eurent appris que le club des Feuillants ouvrait ses tribunes au public, les Jacobins s"'empressèrent d'y envoyer leurs agents, chargés de troubler les discussions et d'exciter le désordre. Le président écrivit au maire, le 21 décembre, pour requérir la présence d'un commissaire civil ; mais Pétion répondit qu'il avait à peine assez d'agents pour le service des théâtres. Chéron insista et écrivit de nouveau. Les scènes de tumulte se reproduisaient chaque soir. Il faut lire la seconde lettre de Pétion pour se rendre compte de la duplicité du maire de Paris.
« J'ai appris, écrit-il à Louis-Claude Chéron, que beaucoup de membres de la société que vous présidez doivent se rendre armés au lieu des séances... Je frémis d'y penser! Il paraît qu'à la dernière séance le tumulte a commencé par la provocation d'un lieutenant de canonniers qui de l'intérieur de la salle a nargué le public!... En grâce, qu'on évite jusqu'au moindre prétexte d'agitation . Je vais vous parler en toute franchise : il est parmi vous un grand nombre d'amis de Tordre et de la Constitution; il en est aussi,
je puis me tromper, mais je le pense, qui sont ennemis de cette Constitution, qui ne veulent que du bruit, pour avoir occasion de se plaindre, qui ne désirent que du scandale, de Péclat, pour paraître persécutés. »
Chéron envoya immédiatement à l'hôtel de ville la lettre suivante, qui intimida Pétion : « Je puis répondre, monsieur, du patriotisme de mes collègues; mais je ne répondrais pas que, si la loi se montrait encore une fois insuffisante à protéger notre liberté constitutionnelle, il iVarrivât quelque malheur; s'il ne s^agissait que de moi, je m^immolerais à la Constitution : oportet unum mori pro populo I Mais ici j'exposerais mes collègues , j'exposerais mes concitoyens. Je prends donc sur moi de vous prier de donner des ordres pour que personne ne soit admis à la société qu'en justifiant de sa carte de député ou de celle d'affilié, et pour qu'aucun attroupement ne puisse obstruer l'entrée de la salle... C'est sous la protection de la loi que je remets, monsieur, la liberté de mes collègues et la mienne. »
Les mesures d'ordre qui furent alors prises pour protéger les séances du club donnèrent lieu à une séance orageuse de l'Assemblée législative. Le député Lacroix y dénonça de nouveau
M. Chéron, aux applaudissements des tribunes ; on fit appeler à la barre les officiers de garde, et la majorité, intimidée, décida qu'aucune société ne pourrait plus se réunir dans l'enceinte des bâtiments des ci-devant Feuillants et Capucins. Ce fut Tarrét de mort du club constitutionnel. Ce grave échec découragea la cour, qui ne songea plus à s'appuyer sur le côté droit et entama des négociations avec les Girondins. Voyant que sa mission n'avait plus d'objet, Louis-Claude donna sa démission de président des Feuillants et n^éleva plus la voix que pour protester contre toutes les violences i.
Pendant ce temps, François Chéron soutenait énergiquement son frère au Journal de Paris, et ses articles, tantôt moqueurs, tantôt sévères, toujours justes et pleins de bon sens, lui faisaient peu à peu une réputation d'excellent publiciste. Nous en détacherons quelques-uns du dossier spécial à la polémique de 1792 , joints à des notes d'un haut intérêt, qui feront voir quels étaient le mouvement et l'agitation des esprits à cette terrible époque.
I. Voyez Moniteur^ 1791, n" 340, 847, 35i-355; 1792, n^'s 9, 61, 121, 170. Voir également Notice sur la mort deL.-C. Chéron, Moniteur de 1807, p. 1142.
Voici, par exemple, une lettre du 4 juin 1792, adressée à son ami, André Chénier, dans laquelle il se moque spirituellement des prétentions jacobines :
« 4 juin 1792.
« Je viens, monsieur, de lire votre lettre du 3o mai. Je ne puis m'empêcher de convenir de la vérité des faits et de la justesse des principes qui y sont contenus; mais il y a bien aussi quelques petites erreurs que vous me permettrez de relever. La chaleur et la force de votre style sont bien faits pour persuader, mais ils sont insuffisants pour convaincre. Vous croyez, par exemple, que la France doit se glorifier d'avoir vu naître L'Hôpital^ Bayle et Montesquieu ! Une pareille opinion scandalise bien des gens, et c^est à juste titre!
« Ce L'Hôpital était un garde des sceaux, homme de bien, si vous voulez, mais trop humain, trop sensible, je dirais presque trop honnête pour un homme d'Etat; d^ailleurs ennemi des factions, partisan de l'autorité royale, aristocrate enfin, et je vous citerais maint trait de son histoire qui l'auraient conduit tout droit..... aux carrières!
« Bayle, me direz-vous, était bon logicien. Et moi je vous dis que Bayle était un controversiste qui a épousé des querelles de religion; traité, assez bien à la vérité, quelques sujets moraux, mais jamais pénétré à fond les grands, les sublimés principes de la liberté... comme onTentend.
« Quant à Montesquieu, je ne puis vous pardonner une école pareille. Vous n'auriez pas dû ignorer que depuis longtemps ce Montesquieu est démasqué. Quelques bonnes gens avaient cru qu'il avait jeté de grandes lumières sur la nature des gouvernements; qu'il avait étudié leurs ressorts, combiné les forces actives qui en accroissent la puissance et en perpétuent la durée. Mais il est bien reconnu à présent que l'Esprit des lois est un opuscule qui ne présente qu'un ramas de faits et de citations qui ne prouvent rien, un répertoire d'âneries ! Quelques vieilles trivialités politiques s'y perdent dans une nuée de paradoxes. N'a-t-il pas osé dire et tenté de prouver que la monarchie limitée était le meilleur des gouvernements? Quel blasphème! Il est donc clair, monsieur, que Montesquieu est atteint, comme tant d'autres, de la rouille aristocratique, et qu'il ne s'était jamais douté de la liberté. Tel est l'homme que vous osez prôner!
S6 MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHÉrON
« C'est comme si vous eussiez voulu louer Mably, cet autre coryphée de l'aristocratie, que les sages du siècle ont banni avec ses pareils du pays de la liberté. Il a fait, il est vrai,, un ouvrage sur les droits et les devoirs des citoyens, ouvrage qui a joui d'une estime éphémère; mais on en a bientôt reconnu le danger. Quoi! insulter la majesté du peuple en lui parlant de ses devoirs! et puis, qu^est-ce que cette insolente épigraphe d'un autre de ses ouvrages : Quid leges sine mori bus? Mahly^ monsieur, est couvert d'opprobre, et Mably n'a que ce qu^il mérite.
(( Il en est de même de Voltaire, il en est de même de Raynal, il en est de même de Mirabeau. Tous ces petits génies sont actuellement à leur place.
« Rousseau est le seul à qui Ton ait donné un brevet jacobite, je ne sais pourquoi, car il est facile de prouver^ et je prouverai que cet homme est vraiment myope en fait de liberté.
« En redressant vos torts, je m'aperçois, monsieur, e^ue je vais au delà de ce que je me proposais. Ce vous sera toujours un bon avertissement de ne pas désormais prostituer vos louanges à cette foule d'hommes proscrits dont j'ai pourtant hasardé de citer les noms.
LA LÉGISJLATIVE 87
« Préconisez la profonde, longue et érudite diplomatie du Patriote français ; portez aux nues Tacadémique aridité de V Aide-major de la chronique, élevez-vous à la hauteur de la grande députation et vantez-nous la foudroyante éloquence de l'un, les improvisations merveilleuses de Tautre, la bonacité hypocrite de celui-ci, les phrases bouffies d'épithètes et brillantes de néologie qui composent le précoce talent de celui-là; puis extasiez-vous devant le zèle ardent et patriotique de ce comité si intègre, si pur^ si digne en un mot d'être dictatorisé! Voilà le moyen de plaire à tout le monde.... c'est-à-dire à fort peu de personnes, comme le dit très bien Rousseau! »
Voici une autre lettre, d'un ton plus enflammé, et que nous reproduisons, malgré son style pompeux, parce qu'elle nous permet d'apprécier Ténergie de l'écrivain. Elle est adressée aux Auteurs du « Jowmal de Paris », le 28 avril 1792:
« Voulez-vous bien, messieurs, inscrire mon nom à la suite de ceux des pensionnaires de la liste civile, car c'est ainsi, je crois, que Ton nomme les citoyens courageux qui, bravant les proscriptions, osent démasquer les traîtres qui
méditent et préparent chaque jour la ruine de leur patrie.
« Moi aussi, je veux avoir la gloire de dessiller les yeux de tous les bons citoyens sur les actes insolents et arbitraires du pouvoir occulte et tyrannique sous lequel nous gémissons...
■ « J'ouvre la Constitution, je la lis entière, et j'y cherche ce que ces hommes pervers appellent leur droit; je me demande s'il est bien possible que Texistence d'une telle association puisse s'accorder avec l'esprit de la Constitution, qui ordonne le châtiment de quiconque aurait provoqué à dessein la désobéissance à la loi et l'avilissement des pouvoirs constitués. Je passe à la lettre de cette même Constitution, et je lis : « La Constitution garantit aux citoyens la liberté de s'' assembler paisiblement et sans armes. » Remarquons bien ces mots : paisiblement et sans armes! Je ne m'informe point s'ils satisfont à cette dernière obligation; sa violation nous donnerait du moins l'espérance de les voir s'entre-détruire, et nous, nous n'aurions qu'à laisser à leurs fougueuses passions le soin de nous délivrer de leur joug; je m'arrête k paisiblement.
« Est-ce donc s'assembler paisiblement que d'injurier toutes les puissances qui n'accèdent point
à leur délirante manie, et de violer ainsi le droit des gens, lien sacré des nations?
« Est-ce s'assembler paisiblement que d'agiter le peuple en tous les sens, lui crier ses droits et sa puissance en l'égarant de la route de ses de- " voirs, qualifier d'oppression l'autorité de la loi, lui prêcher la résistance comme un droit sacré, enfin de tenir le peuple dans un état continuel d'insurrection incompatible avec toute constitution, toute liberté et tout bonheur?
« Est-ce s'assembler paisiblement que de s'efforcer de flétrir par des dénonciations aussi peu motivées qu'impolitiques des hommes qui n'ont jamais eu d'autre tort que de ne point fléchir le genou devant le bonnet de Gessler, que quelques décemvirs osent appeler le bonnet de la liberté?
« Je vous le demande, citoyens, amis de l'ordre et de la paix, vrais hommes libres, je vous le demande, la Constitution n'est-elle pas violée effrontément par ces excès sacrilèges ? Et vous le souffrez , juges , administrateurs municipaux , vous tous élus pour faire exécuter nos lois ; vous êtes coupables, je vous somme de remplir votre devoir! Eh quoi ! qu'est donc devenue votre tendre sollicitude pour la tranquillité publique? La représentation d'un opéra inquiétait vos âmes
sensibles, et vous n^avez pas craint de livrer tout Paris au feu de la guerre civile, en insultant les citoyens par le spectacle du triomphe des meurtriers de leurs frères ! Faibles magistrats ! vous avez souillé le ministère dont vous êtes investis.
« J'ai fait mon devoir! maintenant, calomniateurs à gages, libellistes, et vous, colporteurs d'injures, de dénonciations et d'ordures populacières, je me livre à vos coups; distillez vos poisons, dirigez contre moi vos poignards, je les brave et les braverai toujours. Tant qu'un souffle de vie m'animera, je ferai sentir aux factieux mon existence, et je ne bornerai point à de stériles vœux la délivrance de ma patrie ! »
On ne peut s'empêcher d'applaudir à ce langage un peu jeune et naïf, mais plein de courage. Les Jacobins s'inquiétaient peu des accents émus de leurs adversaires : ils agissaient, pendant que les défenseurs de Tordre social parlaient et écrivaient. C'est ce qui exaspérait François Chéron. Il ne cessait de dénoncer les menées républicaines, et ses conseils étaient pleins de bon sens : ils trouveraient encore leur application de nos jours.
« Vous, dites, s'écriait-il, que les sociétés po-
piilaires conservent Tesprit public! dites plutôt qu'elles le corrompent !
« Sans rappeler ici les preuves que j^en ai données dans ma précédente lettre, que dirai-je de cette subordination raisonnée ^ conception absurde et barbare d'un de leurs coryphées? Si nos pouvoirs constitués se traînent lentement et sans force, si le désordre règne dans l'intérieur de la France, c^est Feffet de cette maxime sophistique ; mais combien ses conséquences ne seront-elles pas plus funestes dans les camps où réside désormais le salut de la patrie !
« Que dirai-je de ces provocations réitérées de changement de la dynastie, provocations entendues d'abord avec un silence trop approbateur, puis rejetées avec une indignation convenue ?
a Que dirai-je , surtout , de Tacharnement atroce avec lequel on excite une partie du peuple contre Tautre, en présentant l'exécution d'une loi comme un massacre, et les citoyens comme des bourreaux ? »
Et il signait : « François Chéron, citoyen actif de la section des Champs-Elysées, » en ajoutant à sa lettre l'observation suivante :
« P. -S. — C'est ainsi que je signerai désormais, non pas de crainte d'être confondu avec
MEMOIRES DE FRANXOIS CHERON
L.-C. Chéron, mon frère et mon ami, député à l'Assemblée nationale. Cette erreur ne pourrait que me flatter, mais je dois compte à mes concitoyens des fautes que je pourrais commettre, et je serais fâché que mon frère portât le blâme qui me serait adressé. y>
Sitôt qu'il vit le trône menacé, il s'élança à sa défense et multiplia ses articles contre les Jacobins. Mais la Révolution suivait sa marche ascendante, et rien ne pouvait plus l'arrêter. La journée du 20 juin vit le peuple envahir l'Assemblée législative d'abord, puis le palais des Tuileries, et réduire à néant le simulacre de royauté que les Girondins et les Jacobins avaient jusque-là maintenu sur la tête de Louis XVL Les hommes clairvoyants surent dès lors à quoi s'en tenir sur le sort de la monarchie et n'attendirent pas jusqu'au lo août pour en prédire la chute. François Chéron pensait ainsi. Son indignation s'exhale à loisir dans une lettre que nous retrouvons dans ses papiers. Elle est écrite à M. Condorcet, quelques jours après la catastrophe; nous en reproduisons quelques passages de haute portée :
« La rédaction de votre journal du 22 juin, monsieur, m'a indigné sans me surprendre, et
je cède au besoin de mon cœur en exprimant les sentiments qu'elle m'a fait éprouver.
« Assez d'autres retraceront les horribles attentats du 20 juin, les dénonceront à la loi, en solliciteront la punition. Les détails m'en sont peu connus. Paralysé, ainsi que trente mille de mes camarades, par un ordre que nous devions respecter, il nous a fallu rester immobiles à la vue d'une révolte. Fixés à notre poste, nous frémissions d'indignation, mais nous avons dû obéir, nous avons obéi, et nous laissons aux ministres de la loi le soin de notre justification et de notre vengeance.
c( Ce que je sais, ce que vous savez, monsieur, ce que vous auriez pu affirmer ainsi que moi, c'est que, sans égard pour un arrêté du département proclamé la veille, il a été fait un nombreux rassemblement d'hommes armés sans réquisition légale ; c'est que, violant tous les droits de l'homm.e, l'autorité de la loi, le respect dû au chef de la nation, une multitude égarée par quelques malveillants a forcé les appartements du Roi et de la Reine ; c'est que leurs personnes ont été outragées ; c'est que l'on a voulu arracher au Roi, par la violence, une sanction dont la Constitution le rend le seul arbitre ; c'est que pendant
six heures de suite le palais du Roi, rempli d^une foule immense qui garnissait les appartements, les balcons, les terrasses et les combles, présentait l'image d'un palais pris d'assaut ; c'est enfin que la force publique n'a pu garantir le Roi de tous ces attentats, parce que la loi, c'est-à-dire l'ordre de la municipalité, la retenait captive.
« Voilà ce que deux cent nrille personnes peuvent attester : telle est la vérité, dénuée de tous les détails et de tous les accessoires qui seront connus. Voyons comment vous avez su les présenter :
«... Il ne s'est commis aucun désordre dans le (( château, car une ou deux portes fermées, quelce ques vitres cassées, ne peuvent être comptées, « lorsque vingt ou trente mille hommes pénètrent (( à la fois dans une habitation dont ils ne con- « naissent pas les issues. »
« Les procès-verbaux qui ont été dressés prouveront jusqu'à quel point vous êtes véridique, et je n'entreprendrai point une dénégation avec autant de légèreté que vous présentez votre assertion ; mais ce qui me frappe le plus dans cette partie de votre récit, c'est le calme, c'est l'impassibilité avec lesquels vous rendez compte du crime. Que vous êtes heureux, monsieur ! l'idée des forfaits
LA LEGISLATIVE g:)
n^importune. point votre cœur, tout cela vous paraît simple et naturel!.. J'arrive à la fin de votre récit :
« Au reste, dans l'effet que cet événement a M produit sur certaines tètes, on a pu voir avec « douleur combien peu de gens encore, dans la (( classe de ceux qui prétendent à la raison, ont « pu se persuader qu'un roi îi'est qu'un homme. « et combien de gens, parmi ceux qui se disent « partisans de l'égalité constitutionnelle, étaient (( étonnés d'entendre des citoyens mal vêtus oser « parler à un roi, avec une énergique franchise. « de ses devoirs et de leurs inquiétudes. »
« C'est parce que je prétends à la raison que je tâcherai, monsieur, de démontrer la fausseté et le danger de vos principes. En vain vous cherchez à égarer le peuple par vos systèmes de liberté sans bornes et d'égalité sociale, ils paraîtront toujours à la saine majorité des citoyens aussi absurdes que destructifs. La Déclaration des droits, que je suis forcé de respecter tant qu'elle existera, quoiqu'elle me paraisse défectueuse , trop pleine d'abstractions arides, et beaucoup trop vide de ces principes de morale qui touchent le cœur de l'homme et l'entraînent à ses devoirs par le sentiment, la Déclaration elle-même reconnaît qu'il
g 6 MÉMOIRES DE FRANÇOIS CHÉRON
peut exister des distinctions sociales : la Constitution les établit; dès lors, l'égalité abstraite est une chimère, et nous devons à ceux que la loi investit de ces distinctions obéissance et respect.
« Le roi est un homme, cela est vrai, et comme homme et comme citoyen ses droits et ses propriétés n^ont pas été respectés. Mais vous dites que le roi nest qu'un homme ; cela est faux, relativement à la société. Le roi est le représentant héréditaire du peuple, et cette hérédité le met, même en naissant, sur une autre ligne que celle des autres citoyens. Le roi est dépositaire d^un des grands pouvoirs maintenus par la Constitution; il est le corps visible et actif de l'Etat. Tous les attributs que le nouveau pacte a donnés au roi sont la propriété, le domaine et la garantie de la nation ; c'est pour établir une exacte pondération, c'est pour le bonheur de la nation que cette division a été marquée, et non pour l'avantage d'un homme, comme cherchent à Tinsinuer les ennemis de la Constitution.
« Ainsi, monsieur, le roi est homme et citoyen, et comme tel il doit prétendre à la jouissance des droits qui appartiennent à tous les citoyens; le chef de la nation, le conservateur d'un des pouvoirs protecteurs de la liberté du peuple, et
comme tel il n'est plus un simple individu; il représente le corps social ; il appartient à tous les citoyens; et ceux qui l'outragent et Tinjurient outragent et injurient la société entière.
a Tels sont les principes qu'un vrai citoyen ne désavouera jamais ; et^ quoique je n'aie pas eu le temps de les exposer avec plus d'ordre et de développement, je crois qu'il est facile de les sentir.
« Et vous, monsieur, qui prêchez des maximes contraires, dussiez-vous les étayer de toutes les subtilités de votre sèche dialectique, je dirai à la face de tous mes concitoyens ce que Caton et Cicéron disaient de César dans le sénat romain, sans toutefois vouloir présenter un parallèle choquant qui outragerait les mânes de ces grands hommes : M. Gondorcet parle en mauvais citoyen et avance une doctrine pernicieuse à l'Etat, puisqu'elle tend à détruire le respect et l'obéissance que nous devons au chef de la nation.
« Je sais qu'en professant les principes que j'ai exposés on court le très grand risque d'être appelé l'ennemi du peuple et de lui être désigné pour victime; mais je n'ai jamais mendié la faveur des puissants. J'attends mon sort sans frayeur.
« D'après ces explications, monsieur, je ne crains pas d'avouer que je suis un de ceux qui ont été étonnés d'entendre des citoyens mal vêtus parler au roi avec ce que vous appelez une énergique fi^anchise et ce que j'appelle une audace scandaleuse et une irrévérence coupable. Ce n'est point parce qu'ils étaient mal vêtus; j'ai toujours respecté le pauvre; il a souvent plus de vertus que le riche : mais c'est parce qu'ils ont violé les droits de l'homme, les propriétés, toutes les lois sociales, et outragé la société entière dans la personne de son représentant inviolable. »
Quelques jours après avoir écrit cette dernière protestation en faveur de la royauté expirante, François Chéron assistait à la fatale journée du 10 août. Pendant trois jours entiers, il resta au château des Tuileries et prit part à tous les conseils secrets qui furent tenus entre les derniers amis de la famille royale. Triste devoir, dont l'accomplissement fut pour son cœur une suprême consolation. Rien ne pouvait plus sauver Louis XVI : il n'y avait qu'à mourir pour lui. Chéron y était bien résolu, et il tenait à être à son poste. On sait comment un ordre du roi vint à la dernière heure entraver ces généreux dévouements. Pendant que Louis XVI et son auguste
famille allaient demander asile à l'Assemblée législative, les Suisses furent massacrés et les Français demeurés aux Tuileries furent mis en état d'arrestation. François fut du nombre, mais cette fois on se contenta de le proscrire, et il chercha une retraite provisoire dans les environs de Fontainebleau.
C'est à ce moment que nous reprenons les récits qu'il nous a laissés sur la période révolutionnaire, la Terreur et le Directoire.