MANOEUVRES DE MAUBREUIL
ne choisissiez bien votre témoin; par exemple, si je rétais, votre vie ne courrait aucun danger.
— Comment cela?»
— C'est bien facile, en chargeant le pistolet de votre adversaire, j'aurais soin de passer un corps gras sur le chien de la batterie.
— Et puis?
— Alors le pistolet ne ferait jamais feu.
On voit qu'il s'agissait alors de pistolets à pierre. J'ouvris la porte sans autre réponse, et, appelant mes gens, je leur dis de bien reconnaître cet homme pour ne le laisser jamais entrer chez moi.
L'issue de cette honteuse spéculation ne découragea ni Maubreuil, ni son digne confident, qui aurait certainement eu une forte commission sur les cinquante mille francs. J'appris quelque temps après que les ministres avaient pris cette affaire en considération. Faute de s'informer du fond de cette sale histoire auprès de ceux qui la connaissaient, ils avaient accepté ces bruits populaires entretenus par le vague du mystère d'un grand crime et de noms célèbres. Ils pensaient qu'il y avait de ces noms qui ne devaient jamais être compromis et qui l'étaient par cela seul qu'ils étaient prononcés»dansces turpitudes. Enfin, ils écoutaient les propositions de Maubreuil, de se retirer en Amérique, aux États-Unis, de renoncer à toute incrimination contre qui que ce fût, à condition qu'on lui donnerait douze mille francs de pension, qu'il perdrait s'il n'accomplissait pas les clauses de ce traité.
Révolté de l'idée d'un marché aussi honteux, je me rendis chez l'excellent M. deMontbel, alors ministre
de rintérieur. La police générale du royaume était dans ses attributions. Il m'avoua qu'en effet il avait été question de quelque chose de semblable, et il eut Pair de me dire que je n'avais pas été étranger aux motifs qu'on avait fait valoir pour une telle détermination. Je me récriai hautement, en déclarant que rien ne pouvait compromettre davantage les noms prononcés dans cette dégoûtante aflaire, que de voir un ministère tel que celui dont il faisait partie, traiter avec un voleur de grands chemins, le récompenser, Tenrichir dans la crainte qu'il ne révélât de prétendus complices. Je lui racontai les principaux faits de cette aventure, et finis par lui déclarer que pour ma part, s'il persistait à céder à une pareille infamie, je protesterais publiquement aux dépens de qui il appartiendrait. J'ai lieu de croire que M. de Montbel me comprit; je n'entendis plus parler de ce tripotage.
En 1830, tout était fini pour ma vie politique, excepté les poursuites de Maubreuil. L'année suivante, il introduisit une action civile contre M. de Talleyrand, Laborie et contre moi, particulièrement sur le fait de son arrestation. Le moment lui parut bien choisi à mon égard. Il espérait tourner à son profit les haines récentes de la révolution de Juillet. Loin de me mettre à couvert sous l'incompétence des tribunaux à juger un acte de mes fonctions de ministre en 1814, j'acceptai avec empressement la lutte qui m'était off'erte. Mais le tribunal, sans en vouloir entendre davantage, repoussa la plainte de Maubreuil dès la première séance, et je perdis ainsi la dernière occa* sion de déchirer le voile que les circonstances avaient