II
qu'à Pexistence du conseil d'État. Pendant la courte durée de son gouvernement provisoire, les séances de ce conseil avaient été suspendues et son existence mise en doute. On avait voulu tellement Tannuler que les expéditions de ses actes, nécessaires aux affaires particulières, avaient été remises à la secrétairerie d'État. Je jugeais autrement cette institution, composée des hommes les plus capables et les plus exercés à la conduite des affaires. Elle réunissait ceux qui avaient la plus grande expérience du passé et qui devaient la transmettre à l'avenir. Malgré la soumission au pouvoir qui dominait tout, le conseil d'État avait quelquefois arrêté les écarts de l'autocrate, en lui imposant le frein de la légalité. S'il avait admis le despotisme, au moins l'avait-il contraint à se donner des règles, et, dans plusieurs circonstances, il avait forcé le glaive à s'abaisser devant la toge. Ses membres se rattachaient franchement à nous comme tout le monde et leurs principes les disposaient à soutenir l'autorité.
Dans cet intérêt, je m'étais mis en rapport avec plusieurs d'entre eux, entre autre avec MM. Favard de Langlade, Zangiacomi et Locré, secrétaire du conseil d'État. Je puisais dans les relations de ces messieurs, la connaissance de leurs affaires, de leurs dispositions, et les moyens de les mettre en état de nous servir. Mais M. de Talleyrand s'y entêtait. Suivant lui, toutes les attributions importantes, celles du grand conseil de l'ancien temps, pouvaient être remises à la cour de cassation, et pour le reste, ils étaient entièrement inutiles.
— Voyez, me disait-il un jour, vous n'avez qu'une
chose à faire pour bien servir le Roi, c'est une ordonnance. Article unique : Considérant qu'il n'y a plus de biens nationaux, le conseil d'État est et demeure supprimé. Après cela, vous ferez tout ce que vous voudrez; vous rétablirez même les jésuites si cela vous plaît.
Je ne me contentai pas de ces bluettes de bel esprit; je soutins l'existence du conseil d'État qui était menacé, en le faisant admettre en corps aux présentations, aux solennités publiques.
• Dans ses rapports avec moi, M. de Talleyrand était fort inégal ; caressant de la parole et du regard lorsque nous étions seuls, il semblait s'intéresser à ma fortune, et voulait bien me donner des conseils.
— Ne vous grandissez pas trop, me disait-il, faitesvous petit: ne comptez pas la faveur pour tout; mettez-vous en réserve.
Entraîné que j'étais par la seule pensée de servir, je ne savais que faire de ces calculs personnels. Quand nous étions devant tout le monde, il mettait bien plus de réserve dans ses témoignages d'affection, et les propos qui me venaient de lui variaient beaucoup. Tantôt, j'étais un homme d'esprit, c'était de sa part le suprême éloge et la seule mesure du mérite ; — tantôt il me traitait plus cavalièrement. Quelqu'un lui parlait des services que j'avais rendus :
— Oui, répondait-il, il est allé quelque part par là, chez les Prussiens.
A un autre, qui parlait de l'importance de mon crédit auprès des princes, il opposait de vagues dénégations.
— Mais non, disait-il en parlant de moi ; il est là, au bout de la table du conseil, qui écrit...
11 attendait évidemment, pour faire ou défaire ma réputation, le parti que je prendrais envers lui. Si je m'y étais attaché corps et biens, il m'aurait exalté jusqu'aux nues. Mais je crus de ma franchise de ne pas lui en laisser le doute, et je saisis une bonne occasion pour lui dire que, dans les affaires, je voulais garder toute mon indépendance; que j'étais dévoué jusqu'au sang au rétablissement de la monarchie, mais que je prétendais n'être attaché à personne, pas même au prince auquel j'étais dévoué ; je ne voulais pas être ce que Ton appelle : « son homme. » C'était assez dire que je ne serais jamais celui de M. de Talleyrand.
Je fus bientôt l'objet d'une intrigue de sa façon, assez bien concertée. Une femme de mes amies vint un jour, dès le matin, tout effarée.
— Voilà comme vous êtes! me dit-elle, vous ne ménagez rien I M. de Talleyrand est furieux contre vous. C'est le combat du pot de terre contre le pot de fer; vous vous perdrez !
— Qu'est-ce donc? lui dis-je.
— Certainement, répondit-elle, madame deV***, qui est dans l'intimité de M. de Talleyrand, est venue ce matin chez moi m'avertir que le prince de Bénévent savait, et cela par l'espionnage dont il vous environne, que vous avez dit : « Ce pied-bot est bon pour le premier moment, nous, nous saurons bientôt nous en débarrasser.
Je n'avais rien dit de semblable, parce que le mot de pied'bot ne m'était pas familier; je le comprenais, mais que je ne l'avais jamais prononcé.
Bien rassurée, madame deD... courut chez madame
de V*** pour la convaincre quil n'y avait rien de vrai dans les propos supposés, et que je niais positivement et les paroles et la pensée.
Au moment de la réunion du conseil, que nous tenions tous les jours dans le grand cabinet entre la salle du Trône et la galerie de Diane, je conduisis M. de Tallovrand dans l'embrasure d'une croisée.
— Ce matin, Monsieur, lui dis-je, une femme de mes amies est venue me dire qu'une des vôtres lui avait rapporté de prétendus propos que j'aurais tenus sur votre compte. Je ne sais qu'une manière de m'en défendre, c'est de vous dire sur mon honneur que semblable pensée ne m'est jamais venue, et que semblables expressions ne sont point sorties de ma bouche.
Il était assez curieux de voir cette attaque un peu brusque, cette franchise un peu gauloise tombant sur le cauteleux personnage et sur le tissu de ses intrigues. Il m'écoutait sans me regarder; et jouant avec un de ses doigts sur le carreau de la croisée, il fut assez longtemps sans me répondre, faute d'un bon mot qu'il cherchait et ne trouvait pas; il ne tournait même pas la tête pour me répliquer.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, je ne sais pas un mot de tout cela, je ne comprends rien.... et il ne sortait pas de là. Je mis un terme à cet entretien, et à rembarras de ses réponses,
— Quoi qu'il en soit. Monsieur, reprîs-je, ayez la bonté de retenir ma parfaite dénégation à ce sujet.
Le même soir, tout fut expliqué; madame de D... m'envoya la lettre qu'elle recevait de madame de V***. Celle-ci disait ; « On i^ime à croire aux protêt-
talions de M. de VitroUes, mais on lui en demande un témoignage. L*occasion lui est facile : qu'il obtienne de Monsieur d'adjoindre à la secrétairerie d'État M. Roux-Laborie, l'ami de M. de Talleyrand; à ce prix, on ne conservera aucun ressentiment. »
Le coup était assez bien porté, s'il fût tombé sur un plus timide et plus soucieux do ménager sa fortune. Celui qui aurait demandé ou seulement accepté un tel adjoint serait tombé de toute la hauteur de sa position, et la secrétairerie d'État, elle-même, n'aurait pu supporter une combinaison aussi singulière. On se serait ainsi débarrassé ou de l'homme qu'on redoutait, ou de l'institution qu'on n'aimait pas; peutêtre même de toutes les deux. Je ne facilitai pas le succès de cette intrigue, et répondis sur-le-champ « que ma parole n'avait pas besoin de confirmation ; que, non seulement, je ne demanderais pas l'adjonction de M. Roux-Laborie, mais que s'il plaisait à Monsieur de me donner un tel collègue, je laisserais tout de suite la place à celui-ci. «Je n'en entendis plus parler. Le prince de Bénévent renonçait facilement à ces petites trames, il ne s'y entêtait pas, mais c'était pour en ourdir de nouvelles. Si on pouvait recueillir dans la longue vie d'un homme qui inventait tous les jours quelque nouvelle combinaison pour servir ses intérêts, toutes les pensées, les paroltîj>, les démarches inutiles, on s'étonnerait que le petit nombre de celles qui ont réussi ait suffi pour créer et maintenir jusqu'à la fin de ses jours une grande réputation.
Après avoir manqué» ce coup de pistolet tiré sur moi, M. de Talleyrand me parut pendant quelques jours plus caressant, et je commençai à me méfier
davantage de lui. Entraîné par le torrent des affaires, et ma conscience de novice à les bien étudier, je n'avais pas le temps de cultiver ce beau semblant de bienveillance, et mon naturel s*y refusait. Cependant le jour où je lui portai la nomination de son cousin à la préfecture d'Orléans, après beaucoup de remerciements et de caresses, il voulut me donner un grand témoignage de confiance; il me prit à part dans un arrière-cabinet, et, ouvrant un secrétaire mystérieux, il en sortit un écrit. Avant de m'en faire la lecture, il eut Tair de s'excuser comme d'un empiétement sur mes fonctions, d'avoir adressé au Roi un projet de déclaration, en me disant que dans des circonstances aussi extraordinaires, tout le monde devait au Roi rhommage de ses idées, surtout lorsqu'il s'agissait de l'acte solennel qui devait annoncer son retour et la pensée de son règne. Il me lut avec un soin affecté cette composition qu'il voulait me faire croire la sienne; mais je sus plus tard qu'il l'avait fait rédiger par M. Suard. Il me la relut deux fois. La forme était belle et élégante, il y avait dans le commencement une phrase élevée et touchante sur le retour de la fille de Louis XVI; mais, dans le fond, c'était, en d'autres termes, une répétition et des engagements semblables de toutes pièces à ceux que le Sénat avait prétendu nous imposer; excepté que, pleines de subterfuges, les paroles royales, en ayant l'air de concéder beaucoup, cachaient les fils par lesquels on pourrait retirer tout ce qu'on avait l'air de donner. Et lorsque je me récriais sur ce mode de concessions, il m'expliquait l'habileté des doubles-sens en me disant : « Comprenez-vous? » ou bien : « Vous ne
me comprenez pas! » Je comprenais trop bien. Il était loin de cet ancien axiome « que si la vérité était exilée de la terre, elle devrait se retrouver dans la bouche des rois. » Je soutins que ce langage était beaucoup trop fin pour la parole royale, et que, suivant moi, elle devait être noble, franche et moins étudiée. Au lieu de me répondre, M. de Talleyrand détourna la conversation.
— Vous avez donc bien peur dune constitution, me dit-il, on voit bien que vous ne savez pas ce que c'est. Eh bien, je vais vous l'apprendre : une constitution, c'est un nœud coulant...
— Oui, lui dis-je, mais c'est précisément avec un nœud coulant qu'on est pendu.Je veux pour la France plus de libertés que vous n'en voulez, mais je veux que les promesses en soient franches, loyales et sans arrière-pensée.
— Eh bien, cependant, reprit-il, j'ai communiqué cette pièce à Fouché, et il en a été satisfait au point de me dire qu'il se ferait tuer pour une pièce comme celle-là.
J'attachai à cette communication peut-être plus d'importance qu'elle n'en méritait. Ce projet était en contradiction avec ce que nous avions fait jusque-là pour l'établissement royal, et avec les correspondances journalières que j'adressais au Roi ; je ne connaissais pas ce prince, et j'ignorais l'influence que le nom du fameux politique exercerait sur son esprit. J'imaginais que, en m'expliquant avec Fouché, dont M. de Talleyrand s'appuyait, je pourrais ramener celui-ci à des idées plus conformes à celles qui nous avaient dirigés. Je croyais alors à la bonne foi des