DÉMISSION DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Notre très long entretien fut ici interrompu ; on annonça au lieutenant général que les membres du gouvernement provisoire attendaient son audience. Le prince, plein du sujet qui l'occupait, se leva.
— Je vais le leur dire, ajouta-t-il.
Et, m'ordonnant de rester dans son cabinet, il passa dans la salle voisine. Il ne s'y arrêta pas plus de huit ou dix minutes. Après avoir écouté Tallocution de M. de Talleyrand, qui venait déposer à ses pieds les pouvoirs du gouvernement provisoire, le lieutenant général du royaume leur avait annoncé, en fort bons termes, qu'ils étaient tous appelés à former le conseil provisoire de son gouvernement, que les commissaires provisoires resteraient à la tête des ministères où ils étaient placés, et qu'il m'avait désigné pour tenir la plume au conseil, et remplir les autres fonctions de secrétaire d'État. — Le prince revint alors auprès de moi, fort content et un peu fier d'avoir vaincu sa timidité naturelle à mon sujet.
— Votre affaire est faite, me dit-il.
Et comme je prenais sa main pour la baiser, il m*embrassa avec effusion.
Je sus le même jour, par le duc de Dalberg, combien M. de Talleyrand avait été mécontent de ma nomination.
— On lui devait beaucoup, disait-il ; des charges de cour, et même des plus grandes, des titres, une fortune ; mais les ministères ne se donnent pas comme des récompenses.
Mon plus grand tort à ses yeux était de n'être pas arrivé par lui, comme tous ceux qui étaient là. D'ailleurs, il avaitune vieille antipathie contre la sécrétai-
rerie d'État. La guerre ouverte entre lui et le duc de Bassano lui avait laissé de la rancune pour ces fonctions. Dalberg m'avait soutenu, et même en brusquant un peu le prince de Bénévent. Les autres, excepté l'abbé de Montesquiou, se montraient indifférents, et vinrent bientôt à moi courtiser la faveur.
Parmi les sujets que nous avions traités avec Monsieur dans la matinée du 15 avril, il en est un sur lequel je dois revenir. Au milieu de notre conversation, le prince s'interrompit tout à coup, avec un regard d'étonnement.
— Et le Roi? me dit-il.
— Comment, le Roi? répondis-je.
— Et le Roi? reprit-il ; nous sommes ici depuis trois jours et nous n'avons pas écrit 1
La rougeur lui en montait au visage. J'acceptai le reproche pour lui en épargner le remords, et j'excusai notre silence, comme si j'en eusse été coupable. Au lieu de me faire un tort de ces trois jours, je m'en fis une excuse; nous n'étions ici que depuis trois jours, au milieu de toutes les incertitudes. Fallait-il troubler le Roi de nos doutes? Aujourd'hui, nous pouvions parler, et pour mieux nous entendre, au lieu de lettres, il fallait envoyer à Sa Majesté une personne capable de lui faire connaître non seulement les événements, mais la raison même de ces événements; ce serait le point de départ de la correspondance journalière que nous devions entretenir avec Sa Majesté. Le visage de Mon-
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sieur se rasséréna à ces mots, et il fut décidé que le comte de Bruges partirait le soir même, chargé d'une lettre de Monsieur et d'une autre de moi plus étendue ; nous nous en référerions à toutes les informations que le comte de Bruges pourrait donner verbalement. J'eus à cet effet une longue conférence avec notre envoyé. Je lui fis connaître toutes les circonstances, tous les motifs qui nous avaient dirigés et les conséquences que nous pouvions envisager. J'insistai sur ce point important que, au prix de quelques engagements nécessaires, et dans lesquels nous ne pouvions pas avoir dépassé les intentions du Roi, nous avions réellement détruit l'acte du Sénat, subversif de tout principe monarchique, de telle sorte que le Roi ne trouverait plus aucun obstacle à régler dans sa sagesse les destinées de la France.
J'inaugurai ensuite mes fonctions en prenant la direction de l'espèce de bureau composé de volontaires rassemblés au hasard par MM. Dupont de Nemours et Roux-Laborie. Le plus grand nombre se dispersa peu ^ peu, et je leur facilitai l'entrée de diverses carrières. Le bon Dupont de Nemours eut seul un peu de regret de quitter son emploi improvisé. M. de Talleyrand voulait me faire un tort de contrister ce pauvre vieillard, comme si la place la plus intime auprès du prince appartenait de droit à celui que le hasard ou le choix de M. de Talleyrand avait mis à la tête de quelques copistes. Ce brave homme semblait nous avoir été légué par le siècle passé ; il avait plus de 75 ans. Élève de Quesnay, le chef de la secte des économistes, il lui était resté obstinément fidèle dans les divisions qui s'étaient bientôt montrées
parmi les sectaires. Ami de M. Turgot qui, le premier, fut appelé à Tapplication de ces théories nouvelles, il s*éleva et tomba avec ce ministre. Ramassé par M. de Vergennes, il fut employé au traité qui fixa l*indépendance de T Amérique. Secrétaire à rassemblée des notables, il le fut encore à TAssemblée nationale, et devint même président ; il suivit la Révolution jusqu'aux limites qu'un honnête homme ne pouvait dépasser. Philanthrope et socialiste avant qu'il y en eût, il avait leurs droites intentions et leur niaiserie relative ; il ne se contentait pas de rêver, il voulait mettre ses rêves en pratique, et il lui en coûtait de quitter quelque maniement d'affaires. J'allai au-devant des consolations qu'on pouvait lui donner, et il fut fait conseiller d'État à l'arrivée du Roi, dès qu'il nous fut permis d'en faire. Son adjoint, Roux-Laborie, était de plus facile composition ; il vint bientôt flairer quel parti il pouvait tirer de ses douze jours de gouvernement provisoire.
Le même soir, je fis connaissance avec une de mes attributions. Ce n'était ni la moins difficile ni la moins importante. La rédaction du Moniteur était soumise tous les jours à la plus exacte surveillance du ministre secrétaire d'État; il n'en déléguait le soin à personne. Ce journal tout officiel avait été, jusque-là, la seule voix d'un gouvernement qui se communiquait peu ; aussi chacun allait y chercher des oracles, cachés le plus souvent sous des paroles douteuses, depuis l'ambassadeur qui en faisait rapport à sa cour, jusqu'à l'agioteur qui cherchait là les motifs de ses spéculations. M. Sauvo en était depuis plus de quinze ans le rédacteur en chef. Homme d'esprit, de droiture et de
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cœur, il s'était fait une conscience politique tout officielle : son talent et son intelligence remarquables appartenaient au Moniteur,
La première pièce officielle que je fis insérer au journal du 16 avril fut la nomination du conseil provisoire du lieutenant général du royaume, et des commissaires provisoires aux divers ministères. J'y étais porté comme ministre secrétaire d'État provisoire. Monsieur tenait surtout au mot de provisoire; c'était l'expression de sa politique expectante, et en même. temps de son respect à ne pas engager les volontés du Roi. Les actes, les projets, les pensées étaient provisoires; enfin il aurait voulu s'intituler lui-même lieutenant général provisoire du royaume ou lieutenant général d'un royaume provisoire.
Dans le cours de la journée. Monsieur avait reçu le prince de Bénévent, l'abbé de Montesquiou et autres. Il les avait consultés sur les deux maréchaux à placer dans le conseil ; aussi la proposition que je lui fis à ce sujet ne fut-elle pas acceptée. J'avais pensé que les maréchaux Marmont et Suchet étaient ceux qu'il convenait le mieux de mettre en cette évidence; l'un, parce qu'il s'était le premier dévoué à notre cause ; l'autre, pour son honorable réputation, et tous deux comme les mieux préparés à prendre part à la politique ; mais ce que je leur comptais comme un mérite était un tort aux yeux de M. de Talleyrand. Il éloignait des affaires ceux à qui il en supposait la capacité. D'après ses consuls, les maréchaux Moncey et Oudinot furent appelés. Le premier commandait depuis longtemps le corps de la gendarmerie avec le titre de premier inspecteur général. Dans la corrup-
lion de son despotisme, Bonaparte avait fait de ce commandement un véritable ministère de police secrète, aussi odieux et plus violent que Tautre. L'humiliant emploi du gendarme avait terni la bonne renommée du général. — Le maréchal Oudinot, brillant de valeur, n'avait jamais quitté les champs de bataille ; il y avait prodigué son sang généreux, et, à ce prix, acheté là victoire ou justifié la défaite. Ils étaient tous deux parmi les chefs de l'armée, ceux qui semblaient le moins disposés à s'élever aux idées politiques.
Ceux que je proposais avaient une autre valeur. Le maréchal Suchet, à travers la plus belle vie militaire, avait été souvent appelé à diriger les états-majors généraux, où se traitent les véritables affaires de la guerre. Sa réputation d'habile administrateur ne l'avait pas empêché de conserver celle de général distingué; l'une s'appuyait sur l'autre. Le maréchal Marmont me paraissait également mieux disposé au maniement des affaires; sa carrière avait été active, variée, éclatante, dans tous les climats et dans beaucoup de fonctions diverses. Il avait été d'abord premier aide de camp de Bonaparte, à l'âge de vingtdeux ans, et il avait fini par disputer pied à pied les approches de la capitale avec une poignée de braves, à des ennemis dont le nombre l'accablait. Il avait capitulé devant Paris, lorsque Paris ne pouvait plus être sauvé que par une capitulation, et bientôt après il osa, le premier des chefs de l'armée, distinguer les intérêts de la patrie de ceux de son général. Il avait été un des premiers à me rechercher ; je le distinguai dans le nombre de ceux qui venaient à
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moi. Son esprit était actif et cultivé, surtout dans les choses positives. Il avait plus de hauteur que d'élévation, et, pour être grand, il se faisait volontiers gigantesque. Ses prétentions s'étendaient à tout; confondant celles qui étaient le mieux justifiées avec celles qui Tétaient le moins, il recherchait indistinctement tous les genres de succès, d'autant plus ardemment qu'il pouvait moins y atteindre.
— Tiens, mon pauvre maréchal, lui disait un jour le général Dessolles, tu auras beau faire, hanter le château, gagner l'intimité des princes, faire la cour aux duchesses, tu resteras un grand seigneur de l'empire, mais tu ne deviendras jamais un grand seigneur de l'ancien régime.
Sa parole était brève, sèche, raide et sa prononciation un peu embarrassée ; sa tournure distinguée, plus militaire que noble, manquait d'aisance. Ses yeux très noirs, ses sourcils très prononcés, donnaient à son visage très brun, une grande mais dure expression. — Tel était celui que je voulais voir participer à la direction de nos affaires, et qui aurait pu, à mon avis, nous y servir mieux qu'aucun de ses pareils.
Cependant toutes les illustrations militaires s'empressaient autour de nous. Elles gagnaient peu pour la plupart, à être vues de trop près ; d'ailleurs, nous leur demandions ce qu elles ne pouvaient pas nous