‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 23 sur 60 · L'EMPIRE ET LES FAUSSES MONNAIES · texte numérisé non relu

L'EMPIRE ET LES FAUSSES MONNAIES

menées ténébreuses, les pièges qu'elle tendait, ses victimes et leur supplice. C'était partout le mépris des hommes et de tous les principes de la justice et de la morale publique; on nous en apportait les documents authentiques, les preuves irréfragables.

Un jour, entre autres, une personne, qui avait été placée trop pr^s de Bonaparte pour l'aimer, qui avait trop de droiture pour l'estimer et trop d'esprit pour ne pas l'avoir pénétre ', m'apporta le compte, relevé au trésor de la couronne, de ce qu'il y avait en monnaies étrangères fausses, tels que ducats d'Autriche, frédérics d'or de Prusse, à quel titre ils avaient été frappés, leur valeur nominale et leur valeur intrinsèque, fort différentes. On mettait sous mes yeux les détails de ces honteuses fabrications ; des billets de la banque de Vienne, des papiers d'état de Prusse, des roubles-papier de Russie, tous faux et dont on inondait les pays dans les dernières campagnes, à mesure que nos armées les envahissaient*. On savait comment les papiers avaient été gravés, dans quelle maison des faubourgs. Des employés de la police étaient réunis pour donner à ces faux billets l'apparence que l'usage leur apporte. On leur fournissait des

1. M.le baron Monnîer, qui en l'absence de M. de La Boaillerie, trésorier de la couronne, parti pour Blois, s'était spontanément chargé de la conservation de cette administration ; et à notre arrivée, il continua à s'occuper du service de la maison du Roi. Il me soumettait ce travail.

2. Dans la retraite de Russie, un énorme porte-manteau rempli de ces roubles en papier, tels qu'ils ont cours dans ce pays, était dans les bagages de M. le duc de Bassano; il fut laissé ù Wilnn, faute de pouvoir l'emporter. ( liia'lè inir un témoin m'u'nire.)

gants, et ils frottaient successivement les deux côtés de chaque billet avec la poussière que l'étrille enlève sur la peau du cheval. Cette poussière grasse leur ôtait parfaitement l'apparence du neuf ^ — Sont-ce là les éléments dont se compose la vraie gloire?

Il y eut bien quelque mérite à résister à la tentation de rejeter sur leur auteur de semblables turpitudes, lorsqu'elles pouvaient nous servir à détruire le prestige d'un ennemi. Et encore n'aurait-on fait que retourner contre lui l'arme de diffamation dont il s'était servi, contre les plus nobles têtes, les plus intactes renommées. On n'avait pas oublié ses lâches injures contre la reine de Prusse. Elles furent au nombre des préparatifs de la campagne de 1806, qui devait la détrôner. Homme, attaquer indignement une femme par de dégradantes suppositions; souverain, insulter une reine, c'est bien de celui qui ne connut de la grandeur que la force brutale, mais dont on ne peut citer un seul sentiment, un seul mouvement généreux.

Mais des représailles contre l'ennemi qui tombait de si haut étaient indignes de nous; le caractère du prince et l'élévation de ses sentiments se refusaient à de semblables manœuvres. J'eus l'occasion de m'en expliquer. Malgré le soin que le ministre de la police

1. Ces détails me turent confirmés en 1816, pendant les Cent- Jours. Transféré de Vincennes à la prison militaire de l'Abbaye, on m'avait donné pour surveillant, jour et nuit, un agent de police nommé Piugrenon. 11 me racontait, dans l'intimité forcée où nous nous trouvions, le bon temps où il gagnait 6 francs par jour à salir des billets de banque.

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