CHAPITRE III
DISFOSmOXS DR» ALXJÉS. — CAPirULATIOiN DE FOXTAl- KKBLKAU. — SIGXATnUB DE L ARMISTICE. — LES SOUTERAIXS A PARIS.
L*empereur Alexandre ne savait pas toujours se melire au-dessus de ses prêjugi^s. 11 en avait contre les royalistes, comme parti politique, et ceux qu'il nourrissait contre nos princes étaient empreints d'une sorte de jalousie qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Il lui en coûtait un peu de relever de ses mains, comme il se plaisait à le croire, ces aines de la royauté. 11 aurait préféré tout autre résultat qui aurait mieux paru son ouvrage. 11 avait cette faiblesse qu'on a rencontrée dans tant d'autres, de croire qu'il y a plus d'esprit à ne pas embrasser les opinions qu'on devrait avoir, et plus de générosité à ne pas avoir celles de ses intérêts. Ces impressions , et l'encens que les hommes de la Révolution lui prodiguaient faisaient dévier son sens, et le portaient i\ soutenir les tendances antimonarchiqiïes dans le Sénat et au dehors.
Tous les révolutionnaires, tels que Garât, Tabbé Grégoire et autres, qui s'étaient assouplis aux honneurs et aux dotations du Sénat, étaient aux pieds de Tempereur Alexandre. Ils attendaient de lui le maintien de leur fortune et de leurs dignités; ils le comparaient aux Trajan, aux Antonin, pour Télever audessus de CCS modèles. Ils lui décernaient dans leurs discours les titres de « héros citoyen, » et de « fondateur de la liberté. » Jamais aucun de nous ne s* abaissa à un tel langage. Mais le pouvoir légal dont le lieutenant général du royaume était revêtu, et l'arrivée de l'empereur d'Autriche avec M. de Metternich réduisirent le czar au rôle de conseiller et de critique. Il ne nous épargnait ni l'un ni l'autre; nous aurions pu les éviter par quelques révérences à sa vanité politique, en ayant Tair de le consulter. Il en fut question, mais son intervention aussi aurait été une difficulté; d'ailleurs Monsieur ne pensa pas que ce fût de sa dignité; c'était aussi mon opinion. L'empereur continua donc à s'agiter dans un sens contraire à celui que nous suivions.
Il avait nommé commissaire auprès du gouvernement provisoire son aide de camp général, le comte PozzodiBorgo, et celui-ci en continuait les fonctions auprès de nous. La présence de son maître et du comte de Nesselrode lui laissait peu à faire. On le chargeait des insinuations, quelquefois auprès du prince, plus souvent auprès de moi. Il y employait toute sa finesse italienne; et quelque résistance que je lui eusse montrée il ne partait jamais sans avoir l'air d'être entièrement de mon avis. L'empereur l'envoya en Angleterre, pour complimenter le Roi
DISPOSITIONS DES ALLIÉS. - Avril 1814. 125
et pour le préparer à toutes les concessions qu'on aurait voulu obtenir de lui, et surtout, l'acceptation de la constitution du Sénat, que le czar soutenait encore quand elle n'existait plus. On doit cependant à l'empereur Alexandre cette justice que Téloignement qu il avait pour nos princes et leurs partisans n'altéra jamais ses sentiments généreux pour la France. Il ne tint pas à lui que les conditions de la paix ne fussent plus favorables, soit par un sentiment de justice, soit pour augmenter la puissance dun État dont il aimait à prévoir Talliance.
L'empereur François et le prince de Metternicli comprenaient mieux notre résistance aux entraînements qui auraient compromis notre avenir. La position respective où nous nous trouvions ne me permettait pas des rapports aussi fréquents que je les aurais désirés avec l'homme éminent qui avait eu une si grande part à mes premiers succès politiques. Je retrouvais son esprit judicieux, résolvant toutes les questions en les simplifiant. Il était bienveillant pour nous, dans les conditions qu'il avait prévues et qu'il m'avait développées dans nos entretiens à Troyes. Il était même facile de voir qu'il aurait concédé quelque chose à l'élargissement de nos frontières vers le Rhin, s'il n'eût été arrêté par les dispositions contraires du ministre britannique, dont il ne voulait pas se sépa rer. Quelques-uns s'inquiétaient pour nous des sentiments paternels de l'empereur François. Suivant eux, il devait remettre en question la régence de sa fille et la succession de son petit-fils. C'était la dernière espérance de ceux que leurs services avaient attachés à Bonaparte. Le prince de Mctternich ne se
donnait même pas la peine de me rassurer à cet égard.
Mais nous remarquions à cette occasion ce que les temps d'une plus sérieuse opposition n*ont cessé de nous montrer : cette logique des partis, imperturbable dans ses contradictions. L'intervention des étrangers dans les affaires d'un pays est un crime de lèse-nation pour le parti dont elle blesse les intérêts ; si elle les favorise, au contraire, c'est une généreuse coopération pour accomplir le bien qui ne se ferait pas sans elle. Confondre les intérêts de la famille du souverain avec ceux de l'Etat, est un abus incontestable de l'autorité légitime. Il en est ainsi pour ceux auxquels une telle application est nuisible; mais, si elle doit les servir, ils Tinvoquent au nom des sentiments imprescriptibles de la nature. Ils disent alors : parce qu'on est roi, cesse-t-on d'être père? parce qu'on est archiduchesse d'Autriche, cesse-t-on d'être la femme de son mari, la mère de ses enfants ? Bientôt après son arrivée, l'empereur François se rendit à Rambouillet, où se trouvait sa fille, l'archiduchesse Marie- Louise. Elle y était arrivée de Blois, avec son fils, honteusement abandonnée par les courtisans de sa fortune ^ L'empereur n'eut pas de peine à lui faire comprendre que c'était à Vienne qu'elle et son fils trouveraient un asile convenable. Elle partit bientôt pour s'y rendre.
Dans ces premiers moments, on ne s'étonna point de cette séparation,et Bonaparte lui-même sentit tous
1. M. le comte de Saiut-Aulaire, resté un des derniers fidèles à l'impératrice, avait eu la mission dVtablir les rapports intimes de cette princesse avec Tempereur son père.
MARIE-LOUISE. — Avril 1814. 127
les avantages qu'offrait à sa femme et à son fils cette grande protection, au moment où il ne pouvait rien pour eux. En 1815, il les réclama pour s'en faire un appui. Les lui rendre eût été une sorte de reconnaissance de son pouvoir. Madame l'archiduchesse dut penser, d'ailleurs, que les intérêts de son fils seraient gravement compromis, si elle allait partager un bannissement dont on ne pouvait déterminer la durée. Cependant, on a reproché à cette princesse de n'avoir pas tout sacrifié à la magnificence de son dévouement. On ne saurait cependant confondre les filles des rois avec les femmes des particuliers. Celles qui sont nées près du trône ne puisent pas dans leur éducation les sentiments ordinaires de la famille. Elles apprennent dès leur enfance qu'elles sont condamnées à s'en séparer de bonne heure pour être livrées à des princes qu'elles ne choisissent jamais. La sœur de Marie-Louise, l'archiduchesse Léopoldine, est allée mourir impératrice du Brésil , à six mille lieues de sa famille. Marie-Louise elle-même avait été une victime offerte en holocauste pour le salut de sa maison dont son mariage pouvait retarder la perte? Il serait injuste, dans de telles conditions, d'imposer aux princesses les devoirs de celles qui ont choisi leurs destinées, et de les exiger jusqu'à l'héroïsme.
Les rapports des souverains alliés avec notre prince étaient ceux de la plus parfaite courtoisie. Monsieur ne s'était pas chargé de leur faire les honneurs de la réception; rien n'était préparé [)our de tels festoiements : le temps ne le permettait pas. Deux jours après notre arrivée, l'empereur Alexandre, qui venait
de s'établir à TÉlysée-Bourbon demanda à Monsieur de dîner chez lui, et il me comprit seul, nominativement, dans son invitation. Le prince me conduisit dans sa voiture où se trouvait le duc de Maillé, son premier gentilhomme de la Chambre. Nous trouvâmes sept ou huit personnes toutes françaises mais qui étaient assez inconnues, si ce n'estie frère du général Moreau, et M. le duc de Vicence. L'intention de l'empereur était apparemment de nous marquer l'intérêt qu'il portait à ce dernier. Il pensa que l'iaviter au premier repas qu'il donnait au frère du Roi, était un témoignage qui devait suffire pour justifier M. de Caulaincourt des odieuses inculpations qui pesaient sur lui, à l'occasion de l'enlèvement du duc d'Enghien . Monsieur, tout comme nous, ne savait autre chose que les bruits vagues qui avaient si malheureusement associé le nom de ce personnage au fatal attentat. Le czar, soit par légèreté, soit par une hauteur mal entendue, ne chercha en aucune manière à expliquer à notre prince les motifs d'une entrevue forcée et inattendue ; et ainsi, il alla droit à rencontre de ce qu'il voulait obtenir. Il choqua Monsieur et desservit M. de Caulaincourt qu'il semblait avoir voulu nous imposer. En sortant de l'Elysée, nous remarquâmes avec un peu d'aigreur cette désobligeance de notre hôte. Les autres repas auxquels j'assistai chez les ministres étrangers étaient plus gracieux. J'y retrouvai tous les personnages auxquels une sorte camaraderie de guerre m'avait associé. Ils rappelaient avec plaisir ces moments auxquels le succès des événements avait donné une grande importance. L'un d'eux buvait au souvenir de Troyes; le prince de Hardcnberg à ceux de Bar-sur-
CAPITULATION DE FONTAINEBLEAU. — Avril 1814. 329
Seine. J*aurais mis un bien [)Ius grand prix à cette bienveillance personnelle s'il m*eùt été donné de la faire tourner à Tavantage de nos négociations avec les cours alliées. On verra qu'il en fut autrement. Au reste, j'étais, trop occupé des affaires pour me mêler à la vie de ce monde de rois. Je n'y pris part que dans quelques bals et quelques dîners d'apparat : on disait de ces singulières réunions qu'on y coudoyait les rois, qu'on y foulait les princes, et qu'on y crachait sur les ministres.
Mes fonctions ne me donnaient pas de rapports avec les ministres de la coalition ; je n'avais pas le temps de chercher des relations qui étaient hors des affaires dont j'étais chargé ; souvent j'ignorais des faits d'importance qui se passaient à côté de nous. C'est ainsi que les dispositions du départ de Bonaparte furent réglées sans notre concours ; elles étaient la conséquence du traité du 11 avril dans lequel la France n'était point intervenue, et cela nous convenait mieux. Ces rigueurs, exercées par les étrangers au nom de la victoire étaient une justice; de notre part, elles auraient paru une vengeance. La capitulation accordée à Bonaparte, à la suite de son abdication, avait été signée la veille de l'arrivée de Monsieur, comte d'Artois, le 11 avril. On l'a mal à propos décorée du nom de traité de Fontainebleau, tandis que ce n'était qu'une capitulation accordée au vaincu, et qu elle fut signée à Paris par les ministres dirigeant les cabinets des cours de Russie, de Prusse et d'Autriche. L'abdication de Bonaparte était formelle en ces termes : « Sa Ma- <« jesté l'empereur Napoléon renonce pour lui et ses « successeurs, descendants, ainsi que pour chacun des
« membres de sa famille à tout droit de souverai- « neté et de domination, tant sur Tempire français « et les royaumes d'Italie, que sur tout autre pays. » Lord Castlereagh ne voulut y prendre aucune part. Les autres ministres concédaient à Bonaparte la souveraineté de Tîle d'Elbe avec deux millions de revenu, dont un million était réversible à l'archiduchesse Marie-Louise, sa femme. Elle recevait en outre la souveraineté des duchés de Parme et de Plaisance, dont l'hérédité était assurée à son fils qui devait porter immédiatement le titre de prince de Parme.
La stipulation des deux millions accordés à l'empereur ne déterminait point de quelle manière et par qui ils devaient être payés. Ensuite, par un article séparé, les divers membres de la famille de Bonaparte devaient recevoir en toute propriété des revenus dont la répartition était faite à chacun : ils s'élevaient à la somme de deux millions et demi. Ces revenus, d'après les termes de la capitulation, devaient être établis sur des domaines réservés dans les pays auxquels Napoléon renonce^ et supplémentairement, des rentes sur le grand livre de la France. On avait probablement la pensée en ce moment de former le capital destiné à cet emploi au moyen des domaines qui composaient les dotations françaises dans les pays que nous allions rétrocéder à leurs anciens souverains.
Il est évident que les ministres étrangers ne pouvaientpoint, et n'avaient pas voulu imposer à la France et au Roi un traité auquel il ne participait d'aucune manière ; tout au plus pensaient-ils qu'il pourrait y concourir par des arrangements ultérieurs. Dans le fait, les cours alliées ne réclamèrent pasde la France
CAPITULATION DE FONTAINEBLEAU. — Avril 18U. 131
l'exécution de ces clauses pécuniaires dans les traités subséquents; et cependant ilsenavaientroccasion, soit dans la convention de Tarmistice, soit dans le traité de Paris du 31 mai, soit dans les conférences de Vienne; il n'en fut jamais question. L'empereur d'Autriche lui-même y attachait si peu d'importance qu'il conféra immédiatement un titre allemand à son petitfils : celui de duc de Reichstadt, au lieu de celui de prince de Parme.
La réponse du gouvernement provisoire à la communication de ce traité et plus tard la lettre du prince de Bénévent au même sujet, ne donnèrent lieu, de la part des alliés, à aucun engagement qui dût lier la France. C'est donc bien à tort qu'on a voulu accuser le gouvernement du Roi de ne pas avoir acquitté les rentes allouées à Bonaparte et à sa famille. Malgré cela, il est bien probable que si Bonaparte ne s'était pas tenu dans une position de réserve qui ressemblait à une sorte d'hostilité, et s'il eût réclamé directement ou par les puissances signataires de la capitulation les sommes stipulées, on se serait entendu sur le mode de payement, et on n'aurait pas manqué de les accorder. Il est donc évident que ses récriminations à ce sujet n'étaient qu'un prétexte et une mauvaise excuse de son odieuse entreprise.
Quant à leurs propriétés particulières , Bonaparte et sa famille conservèrent la disposition de toutes celles qu'ils possédaient à titre onéreux^ telles que la Malmaison , Saint-Leu, Morfontaine, le château de Navarre, etc., etc., et aussi l'hôtel de la princesse Borghèse ,• rue du Faubourg-Saint-Honoré , qu'elle vendit en 1814, et qui devint l'hôtel de l'ambassade
d'Angleterre. Après la révolution de Juillet, la princesse Caroline, femme de Murât, revendiqua le château de Neuilly, sans y avoir droit. Le prince Murât avait reçu de Napoléon, à titre gratuit, TÉlysée Bourbon ; il le lui retira ainsi que le domaine de Neuilly, lorsqu'il lui donna le royaume de Naples. Murât ne pouvait pas se plaindre de l'échange.
Le représentant britannique s'était refusé à prendre part à ce traité, d'abord parce que son gouvernement n'avait jamais reconnu les titres impériaux de Bonaparte, et qu'en vérité ce n'était pas le moment de le faire; ensuite parce que le roi d'Angleterre n'avait pas à intervenir au sujet des arrangements territoriaux, tels que la reconnaissance de la souveraineté de rile d'Elbe et des duchés de Parme et de Plaisance. Ce fut l'objet d'une simple note présentée par lord Gastlereagh, au nom du prince régent d'Angleterre. Il y avait préalablement fait expliquer que les titres de Majesté, accordés par ce traité à Bonaparte, ainsi que celui de prince à tous les autres membres de sa famille, seraient limités à la vie des individus, d'après ce qui s'est observé lorsque l'électeur de Saxe perdit le royaume de Pologne.
Dans les derniers temps de son séjour à Fontainebleau, Bonaparte s'était enveloppé de résignation ; plusieurs fois il avait recommandé à des généraux ou autres qui venaient prendre congé de lui la soumission et la fidélité dues au pouvoir légitime que la France avait rappelé. Était-ce un rôle qu'il jouait lorsqu'il ne lui en restait plus d'autre, ou bien cachait-il des pensées d'avenir sous ce voile d'indifférence? Après la scène du poison, il imagina la scène des
ARRIVÉE DU DUC DE BERRY. — Avril 1814. 133
adieux. Il embrassa les braves restés autour de lui en la personne de leur commandant, le général Petit, et en baisant les aigles attachées à leurs drapeaux. L'artifice de ses parades ne touchait que le vulgaire.
Dans sa mauvaise fortune, Bonaparte eut cependant le singulier bonheur que la population en général ne rejetait pas sur lui les désolations de la guerre qu'il avait seul appelées sur la France. Les pays les plus plus foulés ne furent pas ceux où il fut le plus mal accueilli dans son voyage d'exil. D'ailleurs, les soldats mêlés à ces populations contribuèrent pour beaucoup à cette faveur de Topinion populaire. Mais les violentes passions des peuples du Midi, allumées au ressentiment des maux soufferts, éclatèrent spontanément à son approche. Son déguisement et les précautions des commissaires étrangers le préservèrent seuls de ces odieuses vengeances. L'impression qu'il en reçut fut profonde, et il apprit à mesurer ce que valent au fond les mobiles instincts des peuples.
Il quitta Fontainebleau le 20 avril. Ce jour même, le roi de France faisait son entrée à Londres, aux acclamations d'une population passionnée, et la Grande- Bretagne tout entière se couvrait des cocardes blanches de la France; le même jour encore, M. le duc de Berry arrivait à Paris.
A l'époque où M. le comte d'Artois avait quitté l'Angleterre, et où M. le duc d'Angoulême s'était
rendu dans le Midi, M. le duc de Berry était venu à Jersey, pour renouer des intelligences en Normandie, en Bretagne et en Vendée. Ce ne fut pas sans succès. La foi royaliste était restée entière dans ces braves populations ; les souvenirs de la patrie étaient leur religion, et elles s'y étaient attachées par le martyre. Leurs sentiments s'étaient accrus de toute leur haine contre le gouvernement impérial. L'organisation insurrectionnelle de ces contrées n'avait jamais été brisée. Les chefs dont la gloire avait consacré les noms étaient reconnusr par le peuple, chacun dans le district où leur intluence était établie, et les commandants des paroisses entretenaient leurs rapports avec les masses. Elles étaient prêtes à répondre à leur appel , et il y avait encore d'anciens dépôts d'armes et de munitions, plus ou moins détériorées par le temps. D'après les rapports les plus sévèrement contrôlés, il est certain que si la guerre d'invasion avait duré un mois ou six semaines de plus, nos provinces de rOuest se seraient levées comme aux temps de leur gloire. Ce sont elles qui seraient venues au devant des armées alliées avec une branche d'olivier au canon de leurs fusils, les remercier de leur utile concours, arrêter les combats et accomplir, au nom du Roi, la pacification des peuples. Quel est le Français, fùt-il un vieux grenadier de la garde impériale, qui n'eût applaudi de tout son cœur à un si beau spectacle? Les braves se seraient donné la main, et leur union aurait été scellée à jamais. Il n'a manqué à l'accomplissement de ce rêve, le plus beau qu'aient pu faire les royalistes de France, que la prolongation des hostilités, ou plutôt, des circonstances qui nous
LE DUC DE BERRY. — Avril 1814. 135
eussent permis de préparer d'avance cette levée de boucliers.
M. le duc de Berry n'était pas au-dessous d'une pareille entreprise. Il pouvait la concevoir et Texécuter: il avait Tâme haute, le cœur généreux, la volonté forte. Son génie était prompt et judicieux, son caractère ardent, sa bravoure brillante. La nature Tavait doué d'un esprit qui aurait été plus remarqué, s'il se fût appliqué plus souvent à de grandes choses. Il s'enthousiasmait de tout ce qui était beau, dans le sentiment comme dans les œuvres de l'art. Je tiens pour assuré que, lorsque le crime et la fatalité ont terminé ses jours, il a moins regretté la vie que la gloire qu'il ambitionnait avec passion. Pendant le séjour de M. le duc de Berry à Lille, où il présidait le collège électoral en 1815, il me transmettait dans une de ses lettres celle qu'il adressait à M. le duc d'Angoulême, alors à Bordeaux, et il finissait ainsi : Je vous prie d'envoyer cette lettre au héi^os du Midi ; et il signait : le futur héros du Nord. Enfin, sa libéralité n*avait d'autre mesure que Tordre qu'il maintenait dans ses dépenses. Une seule tache faisait pâlir cet ensemble de belles qualités : l'ardeur du sang qui bouillait dans ses veines le rendait sujet à des emportements que la raison ne modérait pas toujours. C'était la colère de Jupiter ou celle des rois, telles que les poètes anciens nous les représentent. Les retours de sa bonté, quelle qu'en fût la promptitude, sa franchise et sa cordialité ne suffisaient pas toujours à cicatriser les blessures que sa violence avait faites.
Au moment où il crovait avoir à se mesurer avec la
fortune, M. le duc de Berry s'était entouré par un soin particulier des personnes les plus dignes de le seconder. Le comte de La Ferronnaysqui, élevé aux affaires par un mérite incontesté, y a laissé le souvenir de sa droiture, de son esprit, de sa noblesse et de la franchise de son caractère ; les comtes de Bouille, de Ménars, et d'autres encore, remarquables à différents titres. La rapidité des événements offrit à M. le duc de Berry des portes plus faciles mais moins glorieuses qu'il ne les avait désirées. La Normandie l'appelait de tous côtés. Son débarquement était attendu à la Délivrande près de Caen. Mais le bâtiment qui le portait, signalé en vue de Cherbourg, y fut salué si vivement et à tant de reprises par l'artillerie des forts et de la flotte que le prince, quittant la frégate et sa suite, se confia aux canotiers français venus en foule pour le saluer de leurs acclamations. Sa réception improvisée en fut plus animée et plus touchante. Il continua sa marche triomphale à travers la Normandie et fut solennellement reçu à la barrière de Paris par le corps de ville, harangué par le préfet et escorté par les maréchaux de France et les généraux de l'armée qui l'amenèrent aux Tuileries.
Dès le lendemain de l'arrivée du prince, le lieutenant général du royaume donna à son fils l'entrée du conseil. Malgré la grande réserve qu'il s'imposait, il fut aisé de juger de son aptitude aux affaires et de l'intelligence qu'il y portait. Il avait la volonté et la faculté d'apprendre, et c'est là, si l'on veut bien l'observer, ce qui établit la distinction des diverses capacités. Il cherchait à connaître les hommes, à pénétrer les choses; il s'informait et prenait ensuite
PRÉPARATIFS DE L'ARMISTICE. - Avril 1814. 137
promptement son parti, trop promptement peut-être. Dans ces premiers temps, il m'appela auprès de lui ; et, dans la suite, en toute occasion, les témoignages de son affection ne m'ont jamais manqué, jusqu'à son dernier jour, jour funeste pour son pays et pour sa maison.
Tandis que nos liens politiques se resserraient avec les souverains alliés, et que nous vivions avec leurs ministres dans la réciprocité des meilleurs procédés, les armées de la coalition inondaient encore nos provinces , et disséminées comme elles l'étaient , sans services réguliers, elles les dévastaient. Notre premier devoir et aussi notre premier désir, étaient d'arrêter les désordres de la guerre par la proclamation d'une pacification quelconque ; et aussi rétablissant dans leur force et dans leur action nos administrations départementales, seules capables d'atteindre le mal et de porter les secours à nos malheureuses populations: c'était pour Monsieur une affaire de cœur et de conscience, et personne n'avait plus que lui de l'un et de l'autre.
Dès la première réunion de son conseil, le 17 avril, le lieutenant général du royaume plaça ce grand intérêt au premier rang de ceux qui devaient nous occuper, et M. de Laforest, appelé par M. de Talleyrand, comme un homme à lui, à la direction du ministère des relations extérieures, reçut l'ordre de dresser les
las MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.
pouvoirs du ministre qui serait chargé de conclure cet acte de pacification. Le choix de la personne à qui ils seraient confiés se trouvait fait d'avance, et personne autre que le prince de Bénévent ne pouvait y prétendre. La lecture de ses pouvoirs * eut lieu au conseil du lendemain 18, et je les expédiai le 19, sous le sceau de la secrétairerie d'État.