‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 31 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dAbABQXTEMENT du BOI. — DÉCLARATION DE SAINT- OUSN. — ENTRÉE DU ROI A PARIS. — SÉANCE DU CONSEIL. — RAPPORTS DES COMMISSAIRES EXTRAOR- DINAIRES.

Cependant, les affaires suivaient leur cours et le prince était bien forcé de résoudre les questions qu*il né pouvait remettre à la décision du Roi. Il y en avait môme qui Tintéressaient directement. Les promesses qu*il avait faites au peuple à son arrivée en France, lui suscitaient des remords. Il aurait voulu faire disparaître les droits réunis^ auxquels Tadministration impériale avait soumis, mais non accoutumé, les populations. La question était difficile; nous ne pouvions pas diminuer nos ressources. L'insistance du prince auprès du ministre des finances ne conduisit qu*à une ordonnance où la perception de ces droits était modifiée de manière à les rendre plus supportables. Cette ordonnance constatait d'ailleurs les sentiments de Monsieur.

M. Louis était si pressé de nous appliquer le crédit que l'Angleterre puisait dans les billets de l'Échiquier, qu'il paraissait se réjouir de notre misère comme d'une occasion de les mettre en usage. Il fit émettre par le caissier général de la caisse de service

pour dix millions de billets payables au porteur, sous le nom de bons du trésor, à trois mois de date, et 2 0/0 d'intérêt, c'est-à-dire 8 0/0 par an. Il justifiait ce taux comme un appât nécessaire à notre crédit naissant, mais les négociations de la place le réduisirent bientôt à 6 0/0. La suite des temps a prouvé que ce crédit facile, utile lorsqu'il est maintenu dans certaines limites, se prête trop aisément à l'abus qu'on en peut faire.

Nous eûmes, aussi à pourvoir à la rentrée de nos prisonniers dont le nombre s'élevait à peu près à quatre cent mille. Ceux qui étaient en Angleterre dépassaient le nombre de 70,000, dont 40,000 soldats. Ils étaient tous dans le dénuement. On nomma une commission, et on envoya des agents pour la distri* bution des fonds nécessaires à leur réunion dans les ports d'embarquement. Cette somme fut portée à 420,000 francs. L'empereur de Russie avait mis la plus grande générosité au retour des militaires prisonniers dans ses États ; il leur avait fait distribuer des secours. L'Autriche et la Prusse, au contraire, entravaient leur retour ; elles voulaient les forcer à prendre du service, et on allait jusqu'à les priver de nourriture pour les y contraindre. Cependant, à force de soins, nous vînmes à bout de les rapatrier.

Je continuais à informer le Roi de nos préoccupations, suivant leur importance. Son séjour à Londres et son voyage avaient rendu plus rares ses réponses ou celles de M. de Blacas. Nous en étions là, lorsqu'un jour, — c'était celui où le Roi arrivait à Compiëgne, — les membres du conseil étaient réunis, et l'heure de la séance était dépassée. L'exactitude ha-

ARRIVÉE DE M. DE BLACAS. — Avril 18U. 159

bituelle de Monsieur se trouvait en défaut, et M. de Talleyrand faisait semblant d'en avoir de Timpatience. Je descendis un escalier perdu dans l'épaisseur du mur, qui me mit à une porte dérobée du cabinet du prince, et, sans m'arrêter à la conversation que j'entendais, j'entrai en m'appuyant sur mon devoir.

Le prince continua à causer avec une personne qui m'était inconnue et ne paraissait préoccupé ni de ma présence, ni de l'avertissement que je lui donnais ; il me mettait ainsi en tiers dans la conversation. Puis il s'arrêta tout à coup.

— Mais, c'est vrai ! vous ne vous connaissez pas !

Il me nomma le comte de Blacas. Nos relations avaient été toutes de correspondance, et j'étais curieux de connaître celui qui nous arrivait en qualité de favori. M. de Blacas me dit qu'il avait quitté le Roi sur la route de Compiègne pour venir s'entendre avec Monsieur au sujet de la déclaration royale ; il en avait reçu des projets de toutes parts , mais ce que j'avais écrit à ce sujet, disait-il, était plus substantiel. Monsieur écouta pendant trois minutes, et je le rejoignis bientôt au conseil. Il fut convenu avec M. de Blacas que rien ne serait décidé pour la déclaration avant que nous nous fussions revus; il partait surle-champ pour se trouver le soir au coucher du Roi.

Le même jour, je rapportai au prince les paroles si rapidement échangées avec le comte de Blacas. Monsieur se tenait dans la plus grande réserve en parlant de celui qui était honoré de l'amitié du Roi ; il ne pouvait oublier que M. de Blacas avait cherché la faveur dans les faiblesses du cœur royal, et avait

donné la preuve de son dévouement en entretenant le mécontement et les petites dissidences qui naissent dans les familles les plus unies. Mais la situation nouvelle, si heureuse et si inattendue, et la bonté de Monsieur, servaient à effacer les griefs de Texil.

La courte apparition de M. de Blacas lui laissa à peine le temps de me parler de l'arrivée triomphale de Sa Majesté dans ses États. Le Roi était parti d*Hartwell le 20 avril ; il arriva le même jour à Londres ; la ville et l'Angleterre entière étaient dans Tenthousiasme, la cocarde blanche fut arborée pendant trois jours dans le Royaume-Uni ; le peuple anglais reconnaissait qu'il devait à Tintervention du roi de France la fin de cette guerre ruineuse qui avait menacé son existence ; il comprenait que la Restauration était le salut de tous. Le prince régent fut le fidèle interprète des sentiments publics ; Taccueil qu'il fit au Roi fut plein de grâce et de cordialité. Dans les témoignages de cette joie publique, les deux princes échangèrent Tordre de la Jarretière contre le cordon du Saint-Esprit. La flotte préparée à Douvres pour la traversée de Louis XVIII était magnifique. Le Roi montait le Royal Sovereign^ le plus beau navire de la marine anglaise, escorté par huit vaisseaux de haut bord, dont le duc de Glarence avait pris le commandement. Le prince régent avait accompagné le Roi au port de son embarquement, et le suivit des yeux jusqu'au moment oh il entrait à Calais. Cette fois, Tartillerie des deux nations, si longtemps ennemies, se mêlait dans le même sentiment. Au moment où le vaisseau royal approchait, la plage entière était couverte d'une population enthou-

DÉBARQUEMENT DU ROI. — Avril 1814. 161

siaste. Le Roi s'avançant seul sur le pont, ouvrit ses bras au peuple qui se pressait sur ce rivage, comme sll eût voulu Tembrasser en une fois. Cette expression du cœur fut comprise par la foule. C'est au milieu de ces sentiments dont aucun triomphe n'a jamais pu donner Tidée, que le roi de France toucha le sol de la patrie. La présence de la fille de Louis XVI, et les douloureux souvenirs qu'elle rappelait, n'affaiblissaient pas la joie publique, mais semblaient lui donner une plus touchante expression. On aurait dit que les ombres lumineuses de Louis XVI et de Marie-Antoinette planaient en ce moment sur la tête de leur fille chérie. Le vieux prince de Condé, couvert des lauriers de sa race, et de ceux qu'il avait cueillis lui-même, arrivait à côté de son Roi, appuyé sur le bras du malheureux père du duc d'Enghien, privés tous deux par un horrible attentat de la consolation de leur vieillesse et de l'espérance de perpétuer leur héroïque maison. Le général Maison était arrivé avec une partie des troupes de son commandement pour recevoir le Roi sur la terre de France. A mesure que Sa Majesté s'avançait vers Boulogne et Amiens, les flots de la population semblaient augmenter et se presser davantage autour de la personne royale. Les plus distingués voulaient approcher du Roi et lui exprimer leur bonheur et leur dévouement. On remarqua parmi eux M. de Briqueville, compté jusque-là parmi les séides de Bonaparte. Ses témoignages de fidélité se firent remarquer par leur expression exaltée ; et c'est le même homme qui a eu la triste célébrité après la révolution de 1830, d'attacher son nom à une loi de

spoliation et de sang contre les princes de la famille royale. Ce fut au milieu de cet entraînement général que le Roi, satisfait et non pas enivré, arriva à Gompiëgne.

Dès que Monsieur connut l'arrivée du Roi à Compiègne, il manifesta Timpatience d*aller rejoindre, sous de plus favorables auspices, son frère et sa fille chérie, qu'il avait quittés trois mois auparavant. Au moment où il se jetait au-devant des événements, Monsieur avait plutôt voulu remplir un devoir qu'il n'avait espéré obtenir un si étonnant succès. Mais aujourd'hui, laProvidence avait miraculeusement réalisé, et pour ainsi dire en un moment, tout ce que son imagination avait pu rêver d'heureux. Aussitôt que le rigoureux devoir des affaires le lui permit, Monsieur m'annonça son départ pour Compiègna. Il m'avait exprimé avec bonté le désir qu'il aurait de me présenter au Roi. Mais la veille de son départ, il me dit que, toute réflexion faite, il me demandait de rester à Paris.

— Je serais inquiet, me disait-il, de ce qui pourrait survenir en mon absence si vous n'étiez pas là pour y pourvoir.

Un léger embarras qui accompagnait ces paroles me faisait chercher si elles cachaient un autre motif que celui d'une touchante confiance. Était-ce pour lui ou pour moi qu'il s'embarrassait de m'emmener avec lui? Craignait-il de montrer trop d'affection pour celui qui était si rapidement arrivé à son intimité, ou bien ne voulait-il pas produire le principal conseiller du pouvoir qu'il avait exercé?

Enfin, je ne cherchai pas davantage, et je tâchai

ENTRETIEN AVEC MONSIEUR. - Avril 1814. 163

de prendre en bonne part cette réserve qui me chargeait de veiller seul au salut de Tempire. Le soir, il était près de onze heures, lorsque je portai à Monseigneur les divers rapports de la police, et tout ce que les correspondances des provinces nous annonçaient de favorable. C'était un hommage qu'il était heureux de porter au Roi. Je me cachais à moi-même un peu de dépit de ne pas accompagner le prince, et je m'exagérais rimportance des paroles que j'aurais fait entendre à Sa Majesté. Pour y suppléer, je voulais les placer sur les lèvres de Monsieur, mais il me manquait de connaître assez le Roi pour choisir ces paroles. C'est ce que son frère pouvait seul m'apprendre ; et, quoique ce prince me donnât toute aisance et toute facilité en me faisant asseoir à côté de lui, la conversation ne tourna pas du tout comme je l'avais préparée. Sur un mot que mon accent rendait peut-être un peu léger : » le Roi comprendra bien... »

— Oui, reprit le prince, avec un sourire assez malin, le Roi comprendra bien, il comprend à merveille; vous pouvez compter sur son esprit, il en a beaucoup.

— D'après cela, Monseigneur, il resterait encore à demander quelle nature d'esprit ?

— Ah I je comprends, dit le prince, vous trouveriez assez commode de me faire tracer ici un portrait du Roi à votre usage. C'est présumer un peu, et je laisserai ce soin à votre perspicacité. Tout le monde sait que le Roi a l'esprit très cultivé par l'étude de la littérature, de l'histoire ; qu'il parle et écrit à merveille. Mais... Ici le prince s'arrêta; il y eut une longue pause que d'abord je n'osais interrompre.

— Monseigneur me laisse ici suspendu à un mais qu'il m'importerait bien de définir. Mais...

— Mais, reprit le prince, vous en savez assez pour faire votre chemin.

— Il ne s'agit pas de mon chemin ; il se fera ou il ne se fera pas. Il s'agit de vous, Monseigneur, du Roi et de la monarchie dont il ne faut pas compromettre l'avenir. Jamais tâche ne fut plus grande et plus digne, non de l'esprit, mais du génie d'un roi, et c'est à discerner ces voies que je voudrais qu'on s'appliquât : elles sont plus ardues qu'on ne le pense aujourd'hui.

— Il faut espérer, reprit Monsieur, que Dieu y pourvoira mieux que ne sauraient le faire les calculs humains. Vous savez, mon ami, l'homme s'agite et Dieu le mène. Vit-on jamais des événements où le doigt de la Providence fût aussi marqué que dans ceux dont nous sommes de très simples acteurs?

— Encore faut-il. Monseigneur, que le jugement et l'action des hommes s'y portent; sans cela, il y aurait tout à craindre.

— Et que craignez-vous donc?

— Ce que je crains, Monseigneur, est facile à dire; je crains la trop grande confiance du Roi dans l'effusion momentanée des sentiments publics. Cette fièvre est courte dans sa durée, on peut même dire que c'est celle qui se guérit le plus vite. Je crains les engagements contractés sous de telles impressions, dont on vient ensuite demander l'exécution jusqu'à leurs dernières conséquences, même celles qu'on ne saurait prévoir. Il faudrait pressentir la marche des esprits et deviner ou ils seront lorsque l'enthousiasme qui les

ENTRETIEN AVEC MONSIEUR. — Avnl 1814. 165

anime sera calmé. C'est difficile pour nous qui avons vécu au milieu de ce monde, et bien plus encore pour les princes qui en ont été si longtemps éloignés. Je craindrais la facilité du Roi à céder aux conseils de ceux qui les donnent sous Timpression du moment et sans pénétrer l'avenir. L'empereur Alexandre, par exemple, ne serait-il pas de ce nombre? Certainement il y a bien à faire pour associer les principes de l'ancienne monarchie avec les idées des générations grandies dans la Révolution et sous l'empire ; et ce n'est pas chose facile, tout le monde doit y être embarrassé, et peut-être le Roi lui-même.

— Homme de peu de foi, reprit Monsieur, qui veut tout prévoir, tout calculer avec sa faible raison : fiezvous à Celui qui nous prête chaque jour la lumière nécessaire à nos conseils; portez-y le désir du bien, de droites et loyales intentions, et avec cela, marchez en toute confiance.

Je repris en disant que de pareils sentiments étaient bien dignes de l'âme d'un grand prince, et qu'ils me feraient croire que les inspirations d'en haut arrivaient plus directement sur les têtes royales. — La conversation se prolongea encore quelque temps et je m'étendis sur quelques observations générales.

— Voilà, mon cher, reprit Monsieur, une belle tirade ; mais vous n'attendez pas de moi de l'apprendre par cœur pour la répéter au Roi. Je vous en laisse le soin et l'invention. Je suis persuadé qu'il s'en servira au besoin, et grâce au ciel! ce ne sera pas à moi à en décider. Je m'en rapporte à la sagesse de mon frère comme il est de mon devoir.

C'était avec une entière franchise que Monsieur

exprimait la satisfaction d^étre soulagé du fardeau et de la responsabilité des affaires, et rentière confiance qu'il mettait d'abord en Dieu, ensuite dans le Roi. Les derniers témoignages de Monsieur furent assez affectueux pour effacer les traces de cette conversation la plus difficile de celles que j'avais eues avec le prince. Je me retirai plus mécontent de moi que de lui.

Monsieur revint de Gompiègne le lendemain au soir. Il ne me parla que de la bonne santé du Roi... Était-ce préoccupation des affaires, ou bien n'avait-il pas eu toute satisfaction de son frère ? Voilà ce que je n'ai jamais su. Tous les autres arrivants de Compfègne nous racontaient des merveilles de la manière dont le Roi s'était montré ; il avait pour tout le monde des paroles gracieuses et élégantes, et si bien étudiée» qu'elles paraissaient naturelles. Les maréchaux n'avaient jamais été aussi bien flattés; la gloire militaire de la France que nous accumulions sur leurs tètes n'avait jamais été rappelée en termes si choisis; ils furent séduits jusqu'à l'enthousiasme; malheureusement ils ne pouvaient que nous donner leur personne, et encore, avant que l'année fût écoulée, plusieurs avaient-ils oublié leur foi et leur serment.

L'empereur de Russie voulant éviter de donner lui-même des conseils politiques au Roi, s'était fait précéder par son aide de camp, Pozzo di Borgo, chargé de porter toutes les recommandations constitutionnelles et libérales qui étaient, en ce moment, la grande préoccupation du czar. Elles furent écoutées sans admettre aucune discussion, et le. silence du Roi fut sa seule réponse à l'acceptation de la constitu-

LE ROI A COMPIÈGNE. — Avril 1814. ie7

^ion du Sénat, dont l'envoyé russe parlait encore. CU)ntrairement à tout ce que les historiens de cette époque ont inventé, Tentrevue des souverains ne fut que grâces et compliments. Or, en ce genre, l'avantage resta certainement à Louis XVIII ; Tempereur de Russie avait trop le sentiment des convenances pour avoir l'air de donner des leçons au vieux Roi ; et celuici, trop de souplesse dans Tesprit et trop de facilité dans le caractère pour se mettre en contradiction avec le czar. Je ne sais si l'empereur Alexandre prit une grande confiance dans des dispositions si faciles, et qui n'engageaient à rien; mais elles étaient pour le moment ce que la plus habile politique aurait pu conseiller.

La protection du czar avait encouragé le Sénat dans son impertinente persistance à défendre sa prétendue constitution, ou plutôt à ne pas reconnaître qu'elle était désormais lettre morte. C'est par ce seul motif qu'on pouvait expliquer l'insolente délibération où il devait décider de ne point se porter au-devant de sa Majesté. Je profitai des sentiments jaloux du Corps législatif pour l'engager à saisir cette occasion de prendre le pas sur les sénateurs. La nombreuse députation de ce corps fut très bien accueillie à Compiègne ; le Roi répondit en bons termes à leur discours qui était dans une bonne mesure. L'empereur d'Autriche et le Roi de Prusse s'étaient aussi empressés de visiter le Roi.

Parmi les nombreux courtisans qui arrivèrent, M. de Talleyrand fut le plus remarqué. On était curieux de voir comment il se présenterait, comment il serait reçu. On l'attendait souple, adroit, flatteur et cares-

sant ; mais il choisit un rôle tout contraire. Il arriva froid, sérieux, ne faisant d'avances à personne, comme un homme qui n'avait rien à se faire pardonner, et qui n'avait besoin d'aucun suffrage. Il cherchait à mettre son bel esprit à l'unisson de celui du Roi, et il se montra facile sur toutes les questions du jour, sans exception. Ce rôle de suffisance fut poussé si loin que M. de Talleyrand, au lieu d'aller au-devant de son oncle, le cardinal de Périgord, grand aumônier de France, revenant à la suite et dans la faveur du Roi, attendit l'auguste vieillard qui, dans son empressement à l'absoudre, fit les premiers pas vers ce neveu si insolent dans son habileté.

Tous les échos de Compiègne nous apportaient le véritable enthousiasme que le Roi avait inspiré à tous ceux qui l'avaient approché. La noble expression de ses traits, son langage choisi, sa voix belle et sonore, son attitude toute royale malgré la difformité de sa taille , imposaient le respect. Les inconvénients mêmes, de ses infirmités, sa difficulté à marcher, son embonpoint démesuré semblaient donner à sa personne une sorte de majesté. Il avait su les rendre plus nobles que la grâce et la légèreté. C'était un singulier contraste pour ceux qui avaient été attachés au rude chef qui naguère encore dominait la France; et la comparaison qu'ils en faisaient était, en ce moment toute en faveur du descendant de nos rois.

ARRIVÉE DU ROI A SAINT-OUEN. — Avril 1814. 169

Lattente de Tarrivée du Roi tenait les esprits en suspens, et tous les cœurs semblaient aller au-devant de Sa Majesté. La préfecture de Paris, le conseil général et le ministre de Tintérieur s'étaient entendus pour donner à cette solennité tout Tapparat que permettait la brièveté du délai et la gène des circonstances. Les différents programmes de cette mémorable journée avaient été soumis au prince, en son conseil, et le ministre de Tintérieur avait demandé la permission de choisir vingt-quatre jeunes filles des familles parisiennes pour aller complimenter la fille de Louis XVI. Le château de Saint-Ouen fut désigné pour la résidence momentanée du Roi, et Monsieur se hâta d'y aller recevoir son frère.

Les membres du conseil provisoire furent convoqués par le prince de Bénévent pour se rendre ensemble à Saint-Ouen, où le Roi devait les recevoir à huit heures du soir. Nous trouvâmes le Roi assis au milieu du salon; son attitude et Tensemble de sa personne portaient l'empreinte du rang suprême ; sa tête conservait un air de jeunesse, ses joues pleines diminuaient la saillie qu'aurait eue son nez aquilin ; son front large était un peu trop déprimé en arrière, il avait un regard vif et pénétrant qui semblait éclairer son visage; sa coiffure était celle de sa jeunesse; ses cheveux relevés sur le front étaient coupés

en vergettes, poudrés et rattachés derrière par un ruban de queue. Il était vêtu d'un habit bleu tout simple, à boutons d'or fleurdelisés, sans autre distinction que des épaulettes,sur lesquelles était brodée une couronne ; il portait sous son habit le cordon bleu, et à sa boutonnière la croix de Saint-Lazare, qu'on appelait Tordre de Monsieur parce que c'était lui-même qui en avait renouvelé l'institution quand il portait le titre de Monsieur. La devise en était Atavis et Aiinis. Il fallait voir le Roi pour concevoir ce qu'il avait pu donner de dignité à un corps aussi lourd, à une démarche aussi gênée. Madame se tenait debout, pour ainsi dire confondue avec les personnes du service du Roi. Monsieur, comte d'Artois, nous présenta successivement à sa Majesté, et le Roi eut pour chacun une phrase bien faite, prononcée du timbre sonore de son bel organe.

— Monsieur me dit-il, vous avez rendu de grands services; vous avez couru de grands dangers, les uns et les autres ne sèt^ont pas oubliés.

Je no pus répondre que par des mots entrecoupés. Nous avions ainsi passé devant le Roi, successivement et sans intervalle ; cet entretien que le Roi prolongea peu se termina par une retraite solennelle comme la réception.

Au moment où je sortais avec mes collègues, M. de Blacas me prit à part, me disant que le Roi me demandait de rester pour terminer la déclaration qu'il voulait adresser le lendemain à ses peuples. Je m'intimidais un peu d'entrer ainsi de plein pied, et devant le Roi, dans la discussion de l'acte solennel. Mais il n'en fut pas ainsi. A onze heures, immédiatement après le

DÉCLARATION DE SAINT-OUEN. - Avril 1814. 171

coucher du Roi, le comte de Blacas me conduisit dans son appartement où M. de La Maisonfort \int bientcM nous rejoindre. Le confident du Roi nous communiqua un extrait assez informe de tous les projets et de tous les vœux exprimés à ce sujet par une commune voix. Tous se ressemblaient, et ce qu'ils avaient de commun fut accepté sans discussion, ils renfermaient les engagements que Monsieur avait pris dans sa réponse au Sénat. Dans les moments oii les opinions s'éveillent et s*agitent, les mêmes idées sont pour ainsi dire épîdémiques et se reproduisent spontanément dans tous les esprits. Il ne s^agissait donc plus que de la rédaction; La Maisonfort y mettait plus d'importance que moi, et je lui en laissai une bonne part sans cependant lui abandonner le fond des choses. A deux heures du matin, notre œuvre fut achevée. Elle portait le titre de « Déclaration de Samt-Ouen. » J v aurais attaché une toute autre attention, si je n'avais pas été persuadé que nous ne faisions qu'un travail préparatoire destiné à de bien autres discussions et surtout à la sanction royale. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque M. de Blacas me remit entre les mains cette première et solennelle parole du 'Roi, en me disant qu'il fallait la faire imprimer, et lui donner tout de suite la plus grande publicité. Je ne sus pas lui cacher ma surprise : comment prendrais-je sur moi la publication officielle d'un tel acte ? Comment pourrais-je le contresigner avant que Sa Majesté en eût fait son propre ouvrage en y apposant sa signature? Il me semblait que le Roi, dans un sujet aussi grave voudrait s'éclairer des avis de son conseil, ou au moins des personnages les plus éminents.

La vanité du favori se trouvait probablement blessée de ce que je n'admettais pas aveuglément son omnipotence. Il voulut bien lever mes scrupules en alléguant la nécessité des circonstances. La déclaration du Roi devait être connue dans tout Paris avant rentrée de Sa Majesté; le conseil ne pouvant pas être réuni à cette heure tardive de la nuit, et le Roi qui avait pesé dans sa sagesse tous les points de cette déclaration des droits, nous en ayant laissé la rédaction définitive, on ne le ferait pas réveiller pour remplir une formalité inutile. J'insistai assez sur mes premières observations pour que M. de Blacascrût un moment que je me refusais à contrerigner Tordre royal. Pour terminer ce débat, je finis par lui dire que s'il prenait sous sa responsabilité cette grave violation des formes, je la croirais autorisée par le Roi, et ne me refuserais pas à passer outre. Je quittai Saint- Ouen à deux heures du matin; à sept heures, la déclaration royale paraissait dans le Moniteur, et bientôt après elle était affichée sur tous les murs de Paris.

Tout était cette fois préparé pour la réception solennelle du Roi ; la foule qui se portait sur son passage était aussi immense que celle qui nous avait accueillis le 12 avril, trois semaines auparavant. Les mêmes joies, les mêmes bonheurs se peignaient sur les visages ; les mêmes acclamations sortaient de toutes les poitrines, mais peut-être avec moins d'enthousiasme. L'entrée de Monsieur était plus inattendue, elle avait frappé plus vivement les imaginations ; rien n'était préparé, et le désordre même ajoutait à l'expression des sentiments populaires. L'entrée du Roi,

ENTRÉE DE LOUIS XVIIl A PARIS. — 3 mai 1814. 173

toute magnifique, était parfaitement réglée : la garde. nationale formait la haie depuis )a barrière jusqu'à Notre-Dame et aux Tuileries ; elle contenait la foule ; le respect qu'inspirait la présence du Roi et de Madame arrêtait ces élans désordonnés, mais bien expressifs, dont nous avions été témoins à l'entrée de Monsieur le comte d'Artois. La canne à pomme blanche du grand maître des cérémonies avait présidé à tout, car le marquis de Dreux-Brézé était rentré dans ses fonctions du même droit que le Roi revenait sur son trône. Avec toute l'importance de sa charge, il était venu m'entretenir de l'usage antique et solennel, suivi à l'entrée des rois, de faire jeter au peuple, par des hérauts d'armes de la couronne, de petites monnaies d'or et d'argent qui portaient l'effigie du souverain. J'avais en toute hâte fait frapper à la monnaie des médailles, quarante ou cinquante mille de ces pièces, un certain nombre en or et la plus grande partie en argfent, et elles furent répandues en avant de la voiture de Sa Majesté. Le peuple les ramassait avec empressement, mais sans l'avidité qui amène des désordres. Lorsque je me rendis à Saint-Ouen pour prendre ma place dans le cortège, j'avais apporté quelques poignées de ces pièces en or, j'en remis au Roi et aux princes. Madame la duchesse d'Angoulême s'avança vers moi et prit dans ma main quelques-unes de ces médailles que j'aurais voulu lui présenter d'une manière plus respectueuse; elle eut la grâce de saisir cette occasion pour m'adresser des paroles de faveur et de bonté, dont j'ai éprouvé ensuite de si touchants témoignages.

Le Roi monta en calèche découverte. Madame était

}l côté de lui, et sur le devant, le prince de Gondé et le duc de Bourbon. Monsieur et Mgr le duc de Berry étaient à cheval aux portières de la calèche royale. Je me trouvai par hasard relégué seul dans une des voitures de la suite du Roi. Observateur de cet enthousiasme de toutes les classes, de tous les âges, je n*en étais distrait que par la préoccupation de ce que Madame devait éprouver en ce moment. Elle pouvait apercevoir le sommet du donjon du Temple, et retrouver dans son cœur les souvenirs déchirants qu'il lui rappelait. Le 10 août tout entier l'attendait aux Tuileries. J'étais sous ces impressions lorsque la marche triomphale du Roi, toujours environné des flots plus denses de la population, et d'acclamations plus animées, s'arrêta devant le simulacre de la statue de Henri IV, qu'on avait élevé sur le terré-plein du Pont-Neuf, en attendant qu'un nouveau bronze eût remplacé celui que la main sacrilège de la Révolution avait brisé. On lisait sur la base cette simple inscription : Ludovico redurt Henricus redivtvus. Après une courte station, nous arrivâmes à Notre-Dame, et tout, cette fois, était réglé. La foule était contenue au dehors, l'intérieur de la métropole était comble, et on voyait des jeunes gens, des femmes même, suspendus à toutes les saillies de l'architecture jusqu'au plus haut du dôme. Des places avaient été réservées à droite et à gauche de la nef pour tous les corps constitués, le conseil municipal, les cours de justice et des comptés, le Corps législatif et le Sénat; ce Se* nat qui comptait encore dans son sein plusieurs conventionnels régicides. J'avais été ému de l'idée que peut être quelques-uns de ces grands coupables osC'-

ENTRÉE DE LOUIS XVIII.A PARIS. - Mai 1814. 175

raient, à la faveur de leur dignité se glisser parmi les assistants, et j'en avais entretenu M.Pasquier, préfet de police, en lui demandant de prendre tous les moyens en notre pouvoir pour éviter ce scandaleux contraste des meurtriers venant, pour ainsi dire, accueillir les frères et la fille de leur victime. Mais son intervention fut apparemment inutile; ils n'avaient pas tenu compte de cet avis officieux, et, dans leur indignité, ils étaient venus afi'ronter Dieu, le Roi, la fille de Louis XVI, et pour ainsi dire la France entière qui les repoussait avec horreur. Certes, si j'avais pu imaginer une pareille audace, rien ne m'aurait empêché de les arrêter dans leur dessein, et de faire tomber sur leurs fronts la réprobation qu'ils méritaient.

Le Roi était dans le chœur , Monsieur et Mgr le duc de Berry à sa droite, Madame à sa gauche, tous agenouillés sur des prie-Dieu et des coussins qui leur avaient été préparés. Les membres du conseil et les ministres étaient debout, rangés le long des stalles, des deux côtés du chœur. Je me trouvais un des plus rapprochés de Madame; elle absorbait toutes mes pensées; je ressentais en moi les vives impressions de tout ce qui devait se passer dans son âme. Elle me paraissait émue, pâle et tremblante, prête à s'évanouir. A un moment même, je fis un pas pour la soutenir; mon imagination me représentait tout ce que devait éprouver la fille de Louis XVI, aussi vivement qu'elle devait le ressentir elle-même.

Notre langue est insuffisante à dire la joie de la population qui encombrait le chemin du cortège depuis Notre-Dame jusqu'aux Tuileries. Nous escortâmes le Roi jusque dans le grand cabinet entre la

galerie de Diane et la salle du TrÔRe. Monsieur me permit ensuite de raccompagner dans ses nouveaux appartements du pavillon Marsan. Nous nous félicitions mutuellement de cette ivresse de joie et de bonheur qui sortait du sein du peuple. Jamais Paris ne s'était vu ému à ce point. J'avais vu l'entrée de Bonaparte aux Tuileries ; elle était froide, silencieuse et solitaire. Au retour de ses plus grandes victoires, je l'avais vu accueilli par la plus entière indifférence, recueillant tout au plus quelques applaudissements quand il assistait aux représentations théâtrales. A peine lorsqu'il passait à cheval sur les boulevards voyait-on quelques enfants courant à ses côtés et criant : Vive l'Empereur. Ils n'étaient pas assez nombreux pour qu'il ne fût pas permis de supposer qu'ils gagnaient l'argent de la police. Nous jouissions sans restriction de ce triomphe de l'ancienne race de nos rois; nous ignorions alors ce que peut en France la mobilité des imaginations.

Le lendemain, je pris à mon gré les habitudes du cabinet du Roi, telles que je les ai conservées jusqu'à la fin de 1815. J'entrai chez Sa Majesté avant neuf heures du matin, je pris d'abord ses ordres pour la réunion du Conseil, je lui nommai les membres qui en faisaient partie: le prince deTalleyrand,M. Tabbé de Montesquiou, et M. de Jaucourt, etc. J'attachai à chaque nom, et surtout à ceux qu'il ne connaissait pas personnellement une phrase propre à faire connaître leur valeur. En parlant du général Beurnonville, je rappelai au Roi ses faits militaires dans les premières guerres de la Révolution, sa prison d'Oimiitz et son retour en France par l'échange qui

PREMIÈRE SÉANCE DU ROI AU CONSEIL. - 5 mai 1814. 117

avait eu lieu de la personne de Madame avec quelquesuns de ces prisonniers. Je parlai du dévouement de Dalberg, comme en ayant été plus particulièrement témoin, de son zèle et de ses services pour la Restauration ; du général Dessolles, comme d'un homme que son mérite avait éloigné de Bonaparte ; des maréchaux Moncey et Oudinot, comme de personnages importants dans l'armée, et qui devaient servir à la rattacher au Roi; enfin des personnes qui occupaient les différents ministères, et en particulier du général Dupont.

Je demandai à Sa Majesté si elle n'avait aucun changement à faire dans les membres du Conseil ou de l'administration. D'après ses ordres, le Conseil fut convoqué sans aucune modification pour se réunir devant elle le lendemain 5 mai.

Cette séance, oh le Roi entrait pour la première fois dans son conseil privé, était d'une imposante solennité; et l'attitude de Sa Majesté fut celle qui pouvait satisfaire Timagination la plus fortement empreinte des grandeurs de la royauté. Le Roi, assis dans son fauteuil, était découvert; il avait à sa droite Monsieur, comte d'Artois; à sa gauche Monseigneur le duc de Berry, le prince de Bénévent, M. l'abbé de Montesquieu, le comte François de Jaucourt, le général de Beumonville, le duc de Dalberg, les maréchaux Moncey et Oudinot, le général Dessolles et moi, tous membres du Conseil. J'étais place en face de Sa Majesté, et j'avais pour fonctions spéciales de prendre des notes pour la rédaction des procès-verbaux du Conseil, de la môme manière que le faisait le ministre secrétaire d'Ëtat dans le Conseil des ministres présidé

par Napoléon. Les commissaires provisoires qui dirigeaient les divers ministères avaient été extraordinairement convoqués par Tordre du Roi. C'étaient MM. Henrion de Pansey, le comte de Laforest, le général Dupont, le comte Beugnot, le baron Louis, le baron Malouët, et M. Angles. Tous, excepté les princes, étaient assis sur des tabourets sans dossier, que dans le langage d'étiquette on appelle des pliants. Le Roi, jetant un regard bienveillant autour de lui, et prenant la parole, prononça dans les meilleurs termes, de sa voix sonore et accentuée, une allocution dont je ne puis me rappeler que les idées principales, le texte n'en ayant jamais été recueilli.

Sa Majesté se plaisait à donner un témoignage de satisfaction à ceux qui avaient dirigé les affaires du royaume dans les circonstances difficiles où la France se trouvait placée. Elle espérait que, environnée de leurs lumières et secondée par son frère, elle aurait les moyens, comme elle avait la volonté, de rendre à la France Tordre et la paix, d'assurer son repos, sagrandeur et sa prospérité ; de rétablir avec la paix, sous un sceptre paternel, les libertés qui sont les privilèges imprescriptibles de la nation française, de porter dans l'administration des finances Tordre et l'économie et de protéger le commerce. Passant aux sujets qui doivent appeler l'attention du Conseil, le Roi mit au premier rang l'organisation de l'armée, et particulièrement celle de la garde, qui devait environner le trône pour servir à son éclat et garantir sa sûreté. Sa Majesté annonça l'intention de rétablir sa maison militaire sur le pied où elle était avant que des réformes funestes eussent privé le Roi de l'appui

PREMIÈHS SÉANCE DU ROI AU CONSEIL. — 5 mai 18U. 170

qu'il aurait trouvé dans des corps où Thonneur garantissait la fidélité.

Monsieur, frère du Roi, présenta de nouvelles considérations propres à confirmer les intentions énoncées par Sa Majesté ; maisleRoi, reprenant la parole, annonça au Conseil que les capitaines des gardes du corps, commandant des quatre anciennes compagnies de ces gardes, avaient repris leurs fonctions auprès de sa personne, et que son intention était de former deux nouvelles compagnies, dont il confierait le commandement à deux maréchaux de France, voulant ainsi leur donner un témoignage public de sa confiance. Sa Majesté développa ensuite ses projets sur la formation de sa maison militaire, et engagea les membres du Conseil à lui faire connaître leurs observations, s'ils en avaient à présenter. Ceux-ci donnèrent successivement leur assentiment par leur silence respectueux.

M. le prince de Bénévent, après en avoir obtenu la permission de Sa Majesté, donna communication au Conseil d*un rapport concernant les vexations de toute nature qu'exerçaient les troupes étrangères dans les provinces qu'elles occupaient. C'était particulièrement dans le département de TYonne que ces méfaits étaient insupportables ; elles prenaient les moyens les plus rigoureux pour faire rentrer les contributions de guerre que, d'après Tarmistice, elles n'avaient aucun droit d'imposer.

Monsieur, frère du Roi, déplorant que les maux de la guerre pèsent encore sur les peuples, quand la paix devrait y avoir mis un terme, propose alors la nomination d'un commissaire général ayant pour

mission spéciale de poursuivre auprès des cours alliées le redressement des torts faits à la population, et la cessation d'un système de vexations qu'on ne doit plus supporter. -^ Mgr le duc de Berry, animé de la même indignation, pense que les représentations d'un commissaire général auprès des cours alliées ne remédieraient pas aux extorsions et aux violences que les commandants des troupes étrangères exercent dans les pays occupés par leurs armées ; et, pour les réprimer, il ne voit d'autres moyens que l'envoi dans les provinces de commissaires spéciaux nommés par les gouvernements coalisés, et qui seraient accompagnés par des commissaires français, à l'effet de faire exécuter partout et en tous points les conditions de l'armistice. — M. le comte de Jaucourt expose que l'envoi dans les provinces de nouveaux commissaires français ne serait pas nécessaire puisque les commissaires extraordinaires du Roi y sont déjà établis, investis des pouvoirs les plus étendus, et par conséquent, mieux autorisés que tous autres à traiter avec les généraux ou commandants étrangers. Leur correspondance prouve que déjà la protection des populations envahies est une de leurs principales occupations et l'objet de leur continuelle sollicitude.

Sa Majesté termine la délibération à ce sujet en ordonnant à M. le prince de Bénévent d'adresser aux cabinets des puissances alliées les plus fortes et les plus pressantes réclamations pour obtenir l'immédiate exécution des conditions de l'armistice.

Le prince de Bénévent fait connaître que les agents étrangers continuent, sur plusieurs points du territoire occupé, à vendre des objets mobiliers et même

PREMIÈRE SÉANCE DU ROI AU CONSEIL. — 5 mai 1814. 181

des coupes de bois appartenant à TÉtat ; dans son opinion, ces ventes ne sauraient être valables. Le général Dupont rapporte que M. le comte de Nesselrode lui a dit que de pareils procédés étaient injustes, et qu'on allait expédier aux commandants des provinces des ordres positifs pour arrêter ces dilapidations. Sa Majesté ordonne que le ministre de Tintérieur fera dresser un arrêt du Conseil portant que toute vente de cette nature doit être considérée comme nulle.

Le général Dupont, commissaire au département de la guerre, communique au Conseil divers rapports concernant son ministère. Le premier porte sur la situation de l'armée au 1" mai de cette année. Son effectif est difficile à déterminer, à cause de la dispersion des anciens corps d'armée et des nombreuses désertions. On ne peut pas compter sur plus de quatre-vingt-dix mille hommes en ce moment sous les drapeaux. Le second traite des dépenses de la guerre et de la comptabilité générale. Ces dépenses, surchargées de tous les états-majors, s'élèvent à plus de vingt-cinq millions par mois. En troisième lieu, le général propose de mettre immédiatement sur le pied de paix la partie de l'armée formant les garnisons des pays qui ne sont point occupés par les armées étrangères; il en résultera une économie d'environ un million par mois. Sa Majesté ordonne que l'armée française sera mise sur le pied de paix à mesure que les troupes qui la composent rentreront dans les garnisons ou places de l'intérieur. Le Roi dit, en outre, que, voulant réunir toutes les lumières qui peuvent l'éclairer, il formera un conseil de la guerre, composé

de trois maréchaux, trois lieutenants généraux, et des membres composant le conseil qui existe déjà auprès du ministère de la guerre.

Sa Majesté s'adressant ensuite au ministre des finances, lui demande quelle est la somme que, d'après la situation des finances, on peut attribuer aux dépenses de la guerre. M. le baron Louis répond que deux cents millions sont le maximum des fonds qu'il est possible d'affecter à cette partie des dépenses publiques.

M. Malouët, commissaire au ministère de la marine, donne lecture au conseil de son rapport sur l'état de la marine au 1^' mai de la présente année. II présente ensuite quelques propositions concernant son administration, entre autres, la suppression du conseil placé auprès du ministère de la marine, etc., etc. Ce qui conduit M. le comte de Beurnonville à proposer la création d'un conseil de l'amirauté semblable à celui qui existe en Angleterre. Mgr le duc de Berry dit que ce serait une erreur de croire que le conseil de l'amirauté anglaise ait une grande influence, et que ses décisions ne sont à proprement parler que celles du lord présidant ce conseil.

Le Roi autorise la suppression du conseil attaché au ministère de la marine.

Le baron Malouët, continuant, rend compte des négociations entamées avec l'amiral Verhuelle. Cet officier distingué commandait, en 1813, Tescadre française et la flottille du Texel : surpris par le soulèvement de la Hollande contre l'administration française et par l'entraînement de ses matelots hollandais à suivre ce mouvement, il eut encore assez d'empire

PREMIÈRE SÉANCE DU ROI AU CONSEIL. — 5 mai 1814. 183

sur eux pour les forcer à abriter Tescadre dans le port de Nieuwe-Diep, et sous la protection des forts que Tamiral fit occuper par des garnisons françaises. Lorsque les nouvelles de la Restauration furent confirmées, le vice-amiral entra en pourparlers pour la remise des vaisseaux qu'il avait conservés.

Le ministre propose ensuite à Sa Majesté de changer la dénomination des vaisseaux et bâtiments du Roi, qui portent des noms de combats de mer ou de la famille des Bonapartes. Sa Majesté dit qu'elle n'est jamais restée étrangère à la gloire que son peuple s'est acquise dans les combats, et veut que ceux de ses vaisseaux qui portent des noms de victoires les conservent; ceux seulement qui portent des noms pris de la Révolution ou qui tiennent de Bonaparte, doivent être changés.

M. Beugnot, commissaire de l'intérieur, sur Tordre de Sa Majesté, fait lecture d'un rapport qui présente le tableau de la situation de la France.

M. le comte de Laforest, commissaire des affaires étrangères, rend compte d'une communication qui lui a été faite par lord Castlereagh, au sujet de l'arrivée des bâtiments anglais, sur les côtes pour enlever le matériel de l'armée anglaise.

Le Roi lève la séance. — Comme il se retirait dans ses appartements, nous étions tous debout, émus, silencieux, et nous interrogeant du regard, comme pour nous demander ce que nous pensions de celui qui allait régler nos destinées ; bientôt de l'un à l'autre courut un murmure d'approbation. Rien n'avait manqué à la dignité du personnage royal ; le respect qu'il avait inspiré était profond. C'est ce que

faisait observer le générai Dessolles; il comparait cette vénération qu*inspirait la présence du Roi à la soumission servile qui entourait Bonaparte. Environné du prestige de tous les souvenirs, le roi Louis XVIII possédait les plus hautes facultés du cœur, de Tesprit et de Timagination ; son prestige s*augmentait encore du sentiment d'une supériorité, telle que personne ne pouvait la méconnaître.

J'étais, plus qu'un autre, sous le charme de ces impressions; et cependant, rentré dans mon cabinet, je cherchai si les paroles royales avaient bien répondu aux circonstances qui auraient dû les inspirer. Il me semblait que tous les sentiments que le Roi nous avait montrés étaient nobles, mais que ses idées ne s'étaient pas élevées au-dessus d'un certain niveau; j'avais retrouvé dans cette précipitation à s'occuper de la formation de sa garde, une des faiblesses de l'émigration, celle de croire que la réforme de quelques centaines de chevaux de la maison du Roi* était une des causes principales de la Révolution, j'avais attendu vainement qu'il exposât les vastes conceptions de sa politique, les principes qu'il avait adoptés pour le rétablissement de son autorité, les plans qu'il aurait dû se tracer pour le développement de la prospérité publique. Au lieu de cela je ne trouvais en résumant son allocution qu'une pensée étroite, dictée par le préjugé, et qui arrêtait l'esprit public au lieu de retendre à des considérations plus

1. Ces divers corps, supprimés par le roi Louis XVI, étaient: les Compagnies-Rouges, les Mousquetaires, les Grenadiers à cheval, la grande et la petite Gendarmerie, les Cent- Suisses, les Gardes de la porte, etc. {Note de Véditmir.)

FORMATION DE LA MAISON MILITAIRE. — Mai 1814. 185

relevées. Cependant je voulais encore me flatter que le monarque n'avait peut-être pas voulu donner tout d'un coup à son conseil la connaissance de ses projets, et qu'il nous les découvrirait peu à peu, suivant les circonstances.

Le général Beurnonville , que Sa Majesté avait chargé de dresser le projet concernant la formation de sa maison militaire, le présenta au Roi dans les séances suivantes du conseil privé. Ce plan fut discuté et particulièrement éclairé par monseigneur le duc de Berry. Il en résulta le rétablissement des anciennes compagnies de la maison du Roi. Celles des gardes du corps furent portées à six compagnies au lieu de quatre. Les premières étaient commandées par les titulaires anciens et portaient leur nom : le duc d'Havré-Croï, le duc de Grammont, le prince de Poix (Noailles) et le duc de Luxembourg (Montmorency). Le Roi avait donné les deux autres au maréchal Berthier, prince de Wagram,,et au maréchal Marmont, duc de Raguse. Les deux compagnies de chevau-légers et de gendarmes de la garde, dites Compagnies Rouges à cause de leurs uniformes, avaient été accordées au comte Charles de Damas et au comte Etienne de Durfort, anciens aides de camp de M. le comte d'Artois. Les compagnies des mousquetaires du Roi, gris et noirs, ainsi nommés à cause de la robe de leurs chevaux , furent placées sous les ordres de deux généraux distingués appartenant à l'armée de l'empire : le comte de Nansouty et le marquis de Lagrange. Le marquis de Larochejacquelein eut le commandement de la compagnie des grenadiers à cheval qui se composait de cent

hommes choisis dans les rangs de toutes les armes. Les deux autres corps de la maison militaire étaient les Gardes de la porte et les Gardes de la prévôté de rhôtel, chargés aussi de la garde des sceaux du royaume. Le comte de Vergennes commandait les premiers , et les autres étaient sous les ordres du comte de Monsoreau, qui exerçait la charge de grand prévôt, en survivance de M. le marquis de Tourzel, titulaire. A cette cavalerie, on décida de joindre un corps d'infanterie d'environ quatre mille hommes sous le nom de gardes royales, pour ne pas rappeler le nom de gardes françaises, déshonoré par la conduite de ce corps au début de la Révolution. Il fut en outre décidé qu'un corps d'artillerie à pied et à cheval, destiné au service de cinquante -six bouches à feu, ferait partie de la maison militaire comme corps distinct; enfin, sur la proposition du ministre de la guerre, on y attacha également des officiers du génie militaire.

L'organisation du corps d'infanterie resta en projet, et l'artillerie à pied et à cheval ne fut pas complétée. On ne parla point du rétablissement des Gcnt-Suisses qui avaient fait partie de la maison militaire du Roi. Ils étaient choisis dans les régiments de cette nation, que la France levait en vertu des capitulations qu*elle avait conclues avec les cantons. Mais ces capitulations ne furent renouvelées qu'en 181S et 1816.

Il est difficile de peindre combien le rétablissement de ces figures du temps passé plaisait au peuple et à l'opinon publique. J'ai vu la foule se presser autour des premiers détachements des chevau-légers et des gendarmes de la garde, et applaudir à ces

RAPPORTS AVEC LES ALLIÉS. - Mai 1814. 187

brillants uniformes couverts de la soubreveste blanche , portant devant et derrière la grande croix rouge qui semblait dater du temps des croisades. On n*avait pas encore semé dans les esprits la haine des souvenirs et du culte des ancêtres.

Les relations du Roi avec les souverains alliés, formées à Compiègne, continuaient à Paris de la manière la plus courtoise ; elles s*entretenaient par des visites fréquentes. Le roi de Prusse y portait la réserve de son caractère, et aussi une sorte de timidité. La bonne volonté de Tempereur de Russie était diminuée par sa méfiance de Tavenir, et sa disposition à juger sévèrement les princes auxquels la Restauration avait rendu leur trône. L'empereur d'Autriche n*était pas disposé à voir de si loin ou à regarder de si près; il était Satisfait de ce dénouement des terribles péripéties qui avaient frappé sur lui plus que sur tout autre, et prenait confiance dans la sagesse du Roi. Les princes de la coalition étaient pressés de retourner dans leurs États, et de faire jouir leurs peuples de la paix si longtemps attendue, et si chèrement achetée. Ils hâtaient de leurs vœux la

conclusion du traité définitif et la publication de la loi fondamentale qui était à leurs yeux une garantie de la pacification générale.

Mais ces rapports favorables avec les princes et leurs cabinets n'empêchaient pas que leurs généraux, leurs commissaires et les gouverneurs qu'ils avaient

imposés aux provinces occupées, ne continuassent, malgré les stipulations expresses du 23 avril, à se prévaloir des droits de la guerre, bien au delà de ce qui était nécessaire à leurs subsistances ; ils élevaient des prétentions sur les produits des revenus publics ; ils voulaient les prélever au moins jusqu'au 23 avril. Sous ce prétexte, ils saisissaient les caisses publiques, vendaient les bois de TÉtat , frappaient des contributions en argent et en nature pour leurs armées; et, par une conséquence de cet odieux système, ils refusaient de reconnaître les autorités envoyées au nom du Roi.

Ces informations nous arrivaient de toutes parts; nos commissaires extraordinaires s'en préoccupaient; les préfets, que nous avions uniformément renvoyés à leur poste, avaient eu pour premier soin de rassurer les peuples, et de les protéger contre les vexations des troupes étrangères. Les uns, impuissants à faire exécuter le traité du 23 avril, nous demandaient d'intervenir auprès des cabinets et des généraux étrangers. Nos réclamations étaient écoutées; on nous donnait raison, on nous promettait d'expédier des ordres pour arrêter ces dévastations, et cependant, elles continuaient de la manière la plus odieuse.

On peut voir, dans les correspondances des commissaires extraordinaires, tous les genres de vexations subies partout où les armées alliées avaient pénétré. Même dans les pays occupés par Tarmée anglaise, qui observait la plus exacte discipline et payait les fournitures qui lui étaient faites, on rencontrait encore des difficultés pour l'établissement de Tàutorité royale. On en jugera par les lettres que je rece-

EXACTIONS DES ALLIÉS. — Mai 1814. 180

vais de M. Jules de Polignac, commissaire extraordinaire du Roi à Toulouse ^ Mais de bien autres difficultés s'élevaient dans les pays occupés par les armées des autres puissances, et surtout dans ceux où les Prussiens avaient pris pied. Le chevalier de Lassalle, commissaire extraordinaire à Strasbourg, nous informait des difficultés qu'il éprouvait à rétablir le gouvernement du Roi, et des inconvénients qui en résultaient*. 11 en était de même en Dau-

1. (2 mai 1814.) — «Je suis arrivé hier soir à Toulouse après avoir passé par Bordeaux, où j'espérais pouvoir rencontrer Mgr le duc d'Angoulôme. Son Altesse Royale avait quitté cette dernière ville, je la retrouverai à Toulouse...

<r II existe une sorte de conflit de pouvoir entre Mgr le duc d*Angoulême et lord Wellington qui, regardant les provinces occupées par les troupes anglaises comme provinces conquises, croit seul avoir le droit de nommer aux places vacantes. En conséquence, sans déroger en rien au caractère extérieur de commissaire du roi, j'ai cru plus prudent et plus sage de me borner provisoirement à l'inspection des différentes branches d'administration dont j'aurai l'honneur de vous rendre compte exactement, d

2. d Les troupes étrangères n'ont encore aucun ordre pour évacuer le pays, de sorte que les autorités royales ne peuvent presque pas s'établir, se trouvant partout en conflit avec celle des alliés. Je me suis transporté hier auprès de leurs chefs qui assurent n'avoir encore reçu aucun ordre ; il serait bien urgent de prendre des moyens pour que des ordres positifs leur parviennent à ce stget. C'est d'autant plus intéressant que ces derniers moments coûtent fort cher au pays par la prolongation des réquisitions, ventes de bois très multipliées et autres contributions de tout genre. De plus, il est arrivé au comte d'H***, commandant les troupes alliées dans ce pays, un ordre du général en chef, en date du 27 avril, qui ordonne la démolition du fort Louis et, dit-on, la démolition des digues qui soutiennent le Rhin. Ce serait une perte réelle pour la France. Je vous prie de hâter l'exécution des conventions du 23 avril, ce ne sera que de ce moment que l'administration française pourra s'établir... x>

(13 mai.') — «[....Je ne vous cacherai pas que depuis cette époque je suis

phiné, où le comte Auguste de Juigné, représentant de Tautorité royale, avait à lutter contre les prétentions des généraux autrichiens ^. L* exécution de

constamment entrave en tout et pour tout par la présence des troupes alliées qui dépouillent ce malheureux pays d'une manière cruelle, abîment les bois et ne veulent se relâcher en rien de leur antoritë, de manière que, hors des places fortes, celle du Roi est tout à fait paralysée. Nos agents civils et militaires trouvent partout des oppositions. Les contributions sont nulles, les précautions contre la désertion impossibles à prendre ; en tout, aux coups de fusil près, nous sommes absolument comme en guerre.

d Les administrations alliées se fondent sur les dernières lignes de l'article 8 des conventions du 23 avril, oCi il est dit: Tout ce qmi tient à cet article sera réglé par une convent^of^ particttUère,

a Faites donc en sorte, M. le baron, que ladite convention soit définitivement réglée, et surtout que les hautes puissances alliées la fassent promptement signifier à leurs administrateurs qui sont dans cette division, pour le Bas- Rhin, M. le baron de Hesse, résidant à Hagueneau, au nom de F Autriche; et pour le Haut-Rhin, BIM. le comte de Beckers et le baron de Stingel, résidant à Colmar. 2>

1 . (Sans date,) a M. le baron de Mylius, gouverneur de la ville de Lyon, a fait passer une proclamation avec ordre de la fure afficher, par laquelle l'administration du département lui est entièrement dévolue ; il s'y est rendu lui-même le 'S^ et, depuis ce moment, il a ordonné le versement des caisses dans ses mains; il a exigé des réquisitions en nature de toute espèce, et a répandu la désolation dans le pays. Je lui ai fait toutes les représentations que j'étais en droit de lui opposer, et je n'ai pu obtenir la cessation de ses poursuites; il soutient n'avoir aucune notification officielle des conventions du S3 avril et dit d'ailleurs que la dernière phrase de l'article 8 n'est pas assez précise. 7>

(8 mat.) — (L J'ai Thonneur de vous informer que dans la matinée d'hier 7, M. le comte de Bentheim a envoyé 200 hommes prendre possession de l'arsenal de Grenoble. M. Dupuy-Deborde, capitaine d'artillerie, commandant ledit arsenal, a remis les clefs en protestant contre cet acte de violence dont il a été dressé procès- verbal. «Tai cm ne pouvoir retarder plus longtemps une déclaration dont je vous envoie copie; je l'adresse en mOme temps ù M. de Mylius et à M. le

EXACTIONS DES ALLIÉS. — Mai 1814. 101

la convention du 23 avril éprouvait aussi dans le Nord les plus grandes oppositions. M. d'Alopéus, gouverneur de la Lorraine pour les puissances coalisées, demandait qu'on lui envoyât un plénipotentiaire français pour traiter avec lui de la remise de Tadministration stipulée dans l'article 8, conformément à la proclamation du Roi'du 5 mai; on en jugera par la lettre de M. le comte de Saint-Âulaire, préfet de la Meuse ^ Les contrées les plus voisines de Paris

comte de Bcntheim, commandant à Grenoble en Tabsence de Son Altesse le prince de Hesse-Hombonrg... d

(15 mai.) — <c J*ai l'honneur de vous annoncer que j'ai reçu hier matin l'ordonnance du Roi du 5 mai, relative à la remise de l'administration anx antoritës royales, et M. le commissaire autrichien D*** est venu me la proposer aussitôt, mais avec des réserves que je n'ai voulu admettre dans l'acte de remise qu'en y annexant une protestation. Dans son système, il prétend conserver droit à la propriété des magasins publics de l'Etat, article qui ne s'étend que sur le tabac; et de plus il veut aussi établir que les fonds qui se trouvent dans les caisses publiques appartiennent aussi à son souverain jusqu'au jour de la remise, comme chef de l'administration bavaroise... y>

1. (6 mai,) — a Monseigneur, je crois devoir adresser à Votre Excellence le rapport de mes opérations dans le département de la Meuse, depuis que les ordres de M. le lieutenant général du royaume m'y ont été envoyés...

€ La ville de Bar, chef-lieu du département de la Meuse, est dans ce moment administrée par un intendant russe nommé P***, gouverneur général de la Lorraine, résidant à Nancy. Les arrondissements de Bar et de Commercy ont été occupés parles troupes étrangères avant l'armistice et soumis à l'administration de ces intendants. Le 4 mai, il a été prévenu de mon arrivée dans le département par M. le sous-préfet de l'arrondissement de Bar, que j'avais chargé de cette mission; il a déclaré qu'il ne pouvait ni me reconnaître, ni permettre l'exercice de mon autorité. Cette réponse m'ayant été communiquée, je n'ai pas cru devoir me rendre à Bar pour y donner le scandale d'une opposition publique entre moi et les agents des puis* sances alliées. .Je me suis déterminé n me rendre h Verdun et, de là

n*étaient pas exemptes de ces avanies, plus humiliantes parce qu'elles étaient exercées par les troupes des plus faibles souverains de TAllemagne. C'est ainsi qu'il nous arriva tout à coup une députation de la ville de Joigny, occupée par les Wurtembergeois. Ils avaient frappé sur cette petite ville une

j'ai ttorit à M. d'Alopéus, gouvemear général de la Lorraine, ponr l'engager à me remettre l'administration du département de la Meuse, conformément aux dispositions de l'armistice du 23 avril. M. d'AIopéus m'a répondu le 11 mai une lettre fort obligeante, mais dans laquelle il énonce la résolution positive de ne se dessaisir de l'administration de son gouvernement que par suite d*un traité qu'il suppose devoir être fait entre lui et un plénipotentiaire nommé par le Roi. Ce traité, dit-il, déterminera l'indemnité due aux puissances alliées pour Tarriéré des contributions des quatre premiers mois de 1814. En attendant, M. d'Alopéus a renouvelé les ordres de presser le recouvrement de ces contributions; des caisses ont été enlevées, des détachements sont envoyés dans les communes en retard et y vivent à discrétion. Une de ces communes vient d'être victime d'un incendie par la négligence ou la brutalité de ces soldats: 43 maisons ont été brûlées. Le troupeau de mérinos appartenant au domaine a été publiquement vendu le 1 1 mai ; en ce moment encore, on presse les acquéreurs des bois domaniaux de solder le prix de leurs acquisitions entre les mains des puissances alliées; quelques-uns sont déterminés par les remises considérables qui leur sont offertes. «Tai cru qu'il était temps de m'opposer à des prétentions aussi injustes et aussi nuisibles au service du Roi. J*ai pris le 13 mai un arrêté dont les dispositions sont basées sur l'ordonnance de Sa Miy®^^^ insérée dans le Moniteur du 10 mai. Cet arrêté a été publié et recevra, je pense, son exécution dans les arrondissements de Verdun et de MontmOdy. Mais pour les arrondissements de Bar et de Commercr, où la force publique n'est pas entre mes mains, Tassentiment de l'intendant russe était iuk;essaire; il a répondu par écrit le 15 mai qu'il ne pouvait reconnaître dans le département de la Meuse d'autre autorité que celle de M. d'Alopéus, ni permettre la publication d'aucun arrêté autre que ceux émanés de l'administration des puissances alliées... d

EXACTIONS DES ALLIÉS.— Mai 1814. 193

contribution de 74,000 francs, qui devait être payée dans les vingt-quatre heures, sous peine d'exécution militaire. Ce fut à grand' peine que la ville obtint la permission d'envoyer une députation à Paris, et encore ce fut à la condition qu'elle serait accompagnée par un détachement militaire de cette garnison. Nos démarches la firent bientôt renvoyer libre.

Les ministres des cours alliées et les généraux en chef désavouaient ces violences; mais ils n'en étaient pas moins inexcusables de la faiblesse avec laquelle ils toléraient de pareils méfaits; et, à chacune de nos réclamations, ils répondaient tantôt que les faits que nous reprochions étaient exagérés, ou manquaient de preuves; tantôt qu'ils allaient y mettre ordre. Peut-être même y en avait-il quelques-uns qui étaient fâchés de voir que l'intervention inattendue du Roi de France vint si promptement arrêter les maux et les déprédations de la guerre ; ils trouvaient que nous nous en tirions à trop bon marché. Le prétexte dont on colorait ces violences était presque toujours la dernière stipulation de l'article 8 de l'armistice * ; nous avions eu tort de ne pas l'expliquer plus promptement, ne supposant pas qu'il fût une arme aussi meurtrière contre l'autorité du Roi reconnue par les puissances alliées. L'établissement du lieutenant général du royaume et le retour du Roi auraient dû faire disparaître de semblables discussions.

Ce sujet fut un de ceux qui occupèrent les pre-

1. Cet article portait à la fin : ce Tout ce qui tient à cet article sera réglé par une convention particulière. )>

n. la

mières séances du conseil. On a vu déjà que, dans la séance du 5 mai , à la suite des plaintes qui avaient été portées, le Roi avait ordonné au ministre de Tintérieur de dresser le projet d'une proclamation pour arrêter ces désordres. Elle fut proposée au conseil privé et présentée à la signature de Sa Majesté dans la séance du 8; elle portait : « que les puissances étrangères s'étaient réunies au Roi pour faire jouir immédiatement la France des bienfaits de la paix; qu'elles avaient confirmé ces nobles intentions par les ordres les plus positifs de faire cesser toutes les réquisitions de guerre , conformément au traité du 23 avril ; que , malgré cela , des plaintes s'élevaient de tous les pays occupés sur les violations manifestes que se permettaient dans nos provinces les agents étrangers et militaires. Pour y mettre un terme, le Roi ordonnait que les autorités pourvoiraient aux besoins des troupes alliées jusqu'au moment de l'évacuation du territoire, et en même temps leur défendait d'obtempérer à aucune autre réquisition qui aurait été ou qui serait faite depuis la notification du traité du 23 avril ; et particulièrement les ventes de bois et de futaies étaient déclarées nulles et non avenues. Des poursuites étaient ordonnées contre les sujets du Roi qui voudraient s'en prévaloir. » En apprenant la contribution dont la petite ville de Joigny avait été frappée, le Roi donna immédiatement l'ordre au général Dupont de se rendre auprès du baron de Sacken et du prince de Metternich pour exiger le redressement d'une aussi grave infraction des traités. A la fin de la même séance, le général Dupont , ayant agi en exécution des ordres du Roi

EXACTIONS DES ALLIÉS — Mai 1814. 195

avec toute la promptitude que la circonstance exigeait, rendait compte à Sa Majesté que le général Sacken avait hautement condamné cet acte de violence et aurait envoyé un commissaire pour le réprimer, si on Tavait jugé nécessaire.

Malgré ces assurances, je rendais compte au Roi, dans la séance du conseil privé du il, des nouvelles et des plus graves plaintes que faisaient naître les généraux étrangers dans le département de l'Yonne. Une- lettre qui m'avait été adressée parles membres de la préfecture d'Auxerre annonçait que le baron d'Ulm les avait forcés, sous peine d'exécution militaire, à souscrire des lettres de change jusqu'à concurrence d'une somme égale au montant des contributions de janvier, février, mars et avril.

Sa Majesté témoigna son mécontentement et chargea le prince de Bénévent de faire les plus pressantes démarches auprès des puissances alliées pour arrêter des vexations aussi insupport blés, et qu'il était décidé à réprimer par tous les moyens, même par la force, si elle était nécessaire pour soustraire ses peuples aux maux dont les accablaient des agents désavoués par leurs gouvernements.

Monseigneur le duc de Berry s'élevait encore, dans la séance du 18 mai, contre les procédés indignes que se permettaient les agents des puissances coalisées. M. d'Alopéus, placé à la tête de l'administration étrangère en Lorraine, avait fait vendre les troupeau\ mérinos appartenant à l'État. Le prince interpella M. l'abbé de Montesquiou, ministre de l'intérieur, qui avoua n'avoir aucune connaissance de ce fait. Monseigneur le duc de Berry, reprenant vivement.

dit qu'il voyait le moment où il faudrait repousser la force par la force ; qu'il existait encore en France trois cent mille hommes de bonnes troupes avec lesquels on pourrait repousser les étrangers qui se montraient d'aussi mauvaise foi. Le Roi prononça de nobles paroles pour calmer l'ardeur belliqueuse de Monseigneur le duc de Berry. Sa Majesté dit qu'il ne fallait pas oublier que le vœu le plus cher de la France était le retour à la paix, et que, s'il était vrai de dire que la légitimité de ses droits à la couronne avait décidé la nation à demander le rétablissement de son autorité, il était certain que la paix avait été la principale cause de l'enthousiasme avec lequel il avait été accueilli ; que cependant, s'il y était forcé, rien ne l'empêcherait d'accepter le parti qui serait nécessaire pour maintenir l'honneur de sa couronne.

Page 1