INTRIGUES CONTRE LA SECRÉTAIRERIE D'ÉTAT
place dans les affaires et le crédit qu'elle devait me donner auprès de la personne royale. C'était pour lui un point délicat et qui devait le mettre dans les intrigues passionnées qui se dressaient contre moi. Quelques-uns des ministres arrivaient, dans ces conciliabules, armés de nouvelles accusations contre le secrétaire d'État. On se plaisait à exagérer tout ce que la rédaction des procès-verbaux du conseil pouvait avoir de dangereux; tantôt c'était une révélation des secrets de TËtat ; tantôt c'était me laisser maître des a£Paires en me donnant le droit de rédiger les délibérations sans contrôle. En outre, tous les actes de l'administration de la secrétairerie d'État, les plus simples expéditions de mes bureaux, étaient représentés comme des énormités , des envahissements de pouvoir insupportables. L'abbé Louis et l'abbé de Montesquiou étaient les plus ardents à cette poursuite. M. de Talleyrand s'amusait à souffler le feu, et plusieurs autres acceptaient ces imputations, faute de réfléchir. On y ajoutait mon igporance présumée des afl^aires et mon incapacité probable à les conduire; et j'aurais été embarrassé moi-même de donner des preuves du contraire.
Tout cela était rapporté au Roi par son fidèle confident ; et Sa Majesté attachait un grand prix à ces rapports qui, en lui faisant connaître les idées de chacun, lui indiquaient ce qu'il fallait faire, ce qu'il fallait dire, pour ne point les blesser. C'était sa principale politique. Aussi, ma position fut-elle pour lui un embarras, avant même que je pusse m'en douter.
Dès les premiers moments, je m'étais rapproché de M, l'abbé de Montesquiou, qui me paraissait
destiné à bien servir le gouvernement du Roi. Malgré mes soins à ménager et même à caresser son amour- propre, j'avais toujours trouvé en lui de Téloignement pour ma personne, sans deviner à quoi je devais l'attribuer. Il était évident que ma présence auprès de Monsieur et la faveur que m'accordait ce prince l'avaient tout à fait offusqué. A cette époque , il causait avec une femme de ses amies, que je ne connaissais pas alors; c'était madame de D***, qui avait vécu longtemps dans l'intime société de Monsieur, comte d'Artois, et de madame de Polastron.
— On ne peut rien sur l'esprit de Monsieur, lui avait-il dit avec aigreur ; on trouve toujours ce M. de Vitrolles sur son chemin.
— Mais alors, reprit cette dame, pourquoi n'essayez-vous pas de l'attaquer et d'en détacher le prince?
— Je crois, répondit l'abbé, que c'est bien difficile : j'ai tourné tout autour, j'ai essayé de tous les côtés, et je n'ai pu faire la moindre brèche.
• — S'il en est ainsi, reprit madame de D***, pourquoi ne chercheriez-vous pas à vous rapprocher de M. de Vitrolles et à profiter de son crédit en vous emparant de lui? Nouvellement arrivé aux affaires, il sentira le prix de votre appui.
L'abbé parut adopter cet avis ; et, en effet, je me suis rappelé que vers ce temps il me fit une visite que rien ne motivait. Je le reçus avec toute déférence; mais le fiel de son caractère et l'âpreté de sa haine l'empêchèrent de me faire aucune ouverture : il attendit l'arrivée du Roi, dans l'espérance qu'il lui serait plus facile de me nuire auprès de ce prince.