LE MINISTÈRE DE LA MAISON D[] ROI
rait étrangère à la discussion des affaires; que les ministres seraient inquiets d'une influence occulte qui pourrait contrarier celle que leur donnait leur position légale; enfin, qu'un grand crédit, vrai ou supposé, ne pouvait pas rester hors des affaires sans leur nuire. Le Roi, suivant son habitude, semblait m'écouter avec attention, mais ne laissait pas pressentir sa décision.
Cependant, M. de Blacas finit par accepter le ministère de la maison du Roi, qui lui donna rentrée au conseil. Ce ne fut pas ma faute si sa complète inaction, sa grande réserve, qui se traduisait par une morgue insupportable, sa grande figure longue de corps et courte de jambes, les traits réguliers, secs et froids de son visage blafard qui ne se déridait jamais, sa tête totalement dénudée et couverte d'une perruque trop blonde, rendirent inutile à lui et au Roi tout ce que j'avais fait pour l'associer au gouvernement du pays. J'eus peut-être quelque mérite à cette insistance : je savais qu'au refus de M. de Blacas, j'étais destiné à ce ministère. Mais j'étais encore dans cette illusion que je pouvais maintenir la secrétairerie d'État et la centralisation des afïaires, bien plus essentielle au service du Roi que l'administration de sa maison ; ce qui faisait dire à mes amis, et ils l'ont souvent répété : « Il a toujours la rage du bien de l'État qu'il ne fera pas, et il abandonne sa position personnelle, qui serait utile à lui et aux autres.» — J'avoue que leurs prévisions se sont vérifiées ; il reste à savoir s'il pouvait en arriver autrement.
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Un autre sujet de mes préoccupations était de sortir du provisoire qui restait attaché aux actes du gouvernement : c'était, après l'arrivée du Roi, un nonsens et un cachet de faiblesse. Aussi longtemps que tout ce qui environnait le Roi était provisoire, il me semblait qu'il Tétait lui-même; enfin, je hâtais de tous mes efforts la constitution définitive du ministère qui devait faire cesser cet abus. La nomination des ministres avait été souvent le sujet de mes conversations avec M. de Blacas, et le Roi m'en avait entretenu. Il n'y avait pas une grande divergence sur les choix qu'on pouvait faire. On ne croyait pas alors, comme le gouvernement des Chambres nous l'a appris dans la suite, que tout homme est capable de tout, et qu'on peut choisir au hasard. On ne pensait pas qu'un rapport fait sur un budget suffit pour révéler et faire un ministre des finances ; qu'un avocat paré de quelque talent peut être à volonté ministre des affaires étrangères, ou ministre de la marine; qu'un littérateur est par cela seul capable de diriger toutes les affaires de l'État. On avait alors le préjugé un peu gothique qu'il fallait avoir appris et savoir mieux que les autres ce qu'on avait à faire. Aussi n'aurait-on pas osé présenter à la France un autre ministre des affaires étrangères que M. de Talleyrand. Pour tout le monde, le chancelier de France ne
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pouvait sortir que de Tancienne magistrature, et il n'y avait de choix possible qu'entre M. Dambray et M. de Grosbois, ancien premier président du parlement de Besançon. Il n'y avait en France que trois personnes qui fussent acceptées par l'opinion pour remplir la place de ministre des finances : M. Déranger, qui avait été la lumière du conseil d'État sur ces matières, M. Mollien qui venait de quitter le ministère du Trésor, ou M. Louis. Le premier passait pour homme d'esprit, mais était d'un caractère âpre et difficile ; le second qui avait donné de si grandes preuves de capacité et d'intégrité dans sa longue administration du Trésor sous l'Empire, paraissait encore trop imprégné du régime impérial ; M, Louis l'emporta, surtout parce qu'il avait la possession d'état. Le Roi retrouvait dans M. l'abbé de Montesquiou l'ancien président de l'Assemblée constituante et son dernier correspondant dans les premières années de l'Empire : il s'était présenté luimême comme ministre de l'intérieur parce qu'il s'en jugeait le plus capable. M. le général Dupont et M. Malouët conservèrent les ministères auxquels ils avaient été attachés par le gouvernement provisoire. On ne pouvait pas penser à placer au ministère de la guerre un des généraux éminents de l'émigration, tel que le général de Vioménil, qui ne connaissait ni Torganisation ni le personnel de l'armée française, et qui par cela même l'aurait indisposée au moment où nous voulions la contenter et la rattacher. Parmi les généraux de l'artftée aucun n'appelait la préférence par des talents administratifs qui nous fussent connus. J'avais proposé le maréchal Marmont, que
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j'avais jugé favorablement dans les rapports qu'il avait cherché à nouer avec moi: mais M. de Tallevrand et beaucoup d'autres lui étaient opposés. Nous n'avions pas encore aperçu les maréchaux Soult et Suchet, et Ton ne pouvait penser au maréchal Berthier qui avait été si intimement attaché au chef du régime impérial : la haine que le général Dupont devait nourrir contre Bonaparte lui fut comptée comme un mérite. Quant au ministère de la marine, TEmpire ne nous léguait aucun amiral que le public nous désignât. D'ailleurs, l'opinion était établie que l'administration du ministère de la marine ne devait pas être confiée aux officiers généraux de cette arme : le ministère de M. de Sartines, et en dernier lieu celui du maréchal de Castries, qui avaient dirigé la guerre d'Amérique avec succès, avaient confirmé cette manière de voir. M. Malouët, ancien gouverneur de Cayenne, réunissait les conditions les plus favorables.
Le Roi déclara solennellement son ministère à la séance du conseil privé, du 13 mai. Il ajouta aux noms que je viens de citer, les noms de M. Beugnol auquel il confiait la police du royaume unie à celle de Paris, sous le titre de directeur général, et sous le morne titre la direction des postes à M. Ferrand et celle des contributions indirectes à M. Déranger.
Pendant que je travaillais à cet établissement ministériel, je ne pensais guère à fixer ma position, et personne ne m'y aidait. Le Roi avait bien opposé toute sa puissance d'inertie aux premières attaques de l'abbé de Montesquiou contre moi. Toute sa volonté s'épuisait à me maintenir auprès de lui dans une
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place disputée ; mais rien ne pouvait lui donner la volonté de la consolider. Cette faiblesse alla bien loin : il n'osait m'en parler, et c'était le seul sujet dont je ne voulusse pas prendre Tinitiative, Cependant, les ministres devaient prêter serment entre les mains du Roi, et on usa pour m'éloigner d'un singulier subterfuge. Je suppose, d'après son caractère, que l'invention dut en appartenir à M. de Blacas. Les ministres furent avertis de se trouver, sans autre convocation, à neuf heures du soir, dans le cabinet du conseil où la prestation du serment eut lieu sans que j'en fusse averti d'aucune manière. Le secret m'en fut si bien gardé par le Roi et par les autres que je n'appris cet escamotage royal que plusieurs jours après. Un huissier du cabinet, qui n'y entendait pas malice, me parla de la quantité de bougies qu'on avait allumées ce soir-là, à l'occasion du serment des ministres et des membres du conseil.
Je me sentis d'abord si profondément blessé, que je me décidai à porter ma démission au Roi. Mais je ne pouvais prendre un si grand parti sans en parler à M. le comte d'Artois. Je m'ouvris à lui avec toute l'indignation que je ressentais. Le prince chercha à me calmer par les expressions les plus affectueuses et en m'assurant que le Roi était pour moi dans les dispositions les plus favorables. Je lui dis que Sa Majesté m'en donnait une singulière preuve et je maintins la détermination de m'éloigner, n'éprouvant d'autre regret que de me trouver ainsi séparé de Monsieur. Le prince me demanda de ne pas me laisser emporter à mon ressentiment, me dit que ce serait manquer à mon devoir de renoncer aux ser-
vices que j'étais appelé à rendre, à roccasion d'un grief qui serait redressé. Le prince comprenait à merveille qu'on avait fait jouer au Roi un rôle indigne. Mais ce qui charmait le mieux ma blessure, c'est le ressentiment personnel qu'il en éprouvait : il avait refusé d'assister à cette scène pitoyable. J'étais pénétré des expressions de cet excellent prince que sa voix émue et ses deux mains tenant les miennes, rendaient plus touchant. Toute explication avec le Roi aurait été inutile. Je commençais à le connaître assez pour savoir que je l'embarrasserais et qu'il me soutiendrait mal. Le silence le plus absolu sur cette incartade dont Sa Majesté avait été complice me parut ce qu'il y avait de plus digne. D'ailleurs, dans ses entretiens journaliers, le Roi semblait s'étudier à redoubler poiur moi de bonnes grâces, je pourrais même dire de cajoleries, et je conservais l'espoir que le cours des affaires l'amènerait à sentir l'importance de mes attributions et à les consolider. D'ailleurs, M. Dambray et M. de Blacas m'assuraient chaque jour que ma position allait être fixée de la manière convenable.
Le succès de l'intrigue que l'abbé de Montesquiou avait ourdie, ne suffisait pas à calmer sa haine. Ma présence au conseil, la plume que j'y tenais, le papier sur lequel j'écrivais, lui causaient de véritables horripilations. Il me cherchait des ennemis, même parmi ceux qu'il détestait, tels que MM. de Talleyrand et de Blacas, car ce dernier surtout était devenu après moi le principal objet de ses diatribes et de ses déchaînements. Une seule fois, l'abbé de Montesquiou se laissa aller avec moi en toute franchise. Je sortais du cabinet du Roi, et le vindicatif abbé attendait de
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savoir s'il y pourrait entrer. Nous nous trouvâmes rapprochés devant le foyer du grand cabinet. Nos conversations étaient rares et courtes et tournaient le plus souvent à Taigreur et au sarcasme. Cette fois, il m'adressa la parole au sujet de quelque événement du jour auquel, suivant son habitude, il attachait une importance exagérée. Je me laissai engager assez bonnement dans cette conversation, et elle continua jusqu'au moment où l'huissier lui apprit que le Roi ne pouvait le recevoir.
Étonné de ma bonhomie, et de ce que je lui répondais sans aigreur et sans apparence de ressentiment, Tabbé entama tout à coup une question plus directe. Nous traversions la salle du trône et les autres pièces.
— Tenez, M. de VitroUes, me dit-il, il faut que je vous parle franchement : aussi longtemps que vous vous obstinerez à siéger au conseil privé dans uns position exceptionnelle qui, suivant moi, ne convient pas au service du Roi, et qui gêne la liberté des délibérations, je vous poursuivrai de toutes mes forces, et j'attaquerai votre position jusqu'à ce que je Taie détruite. Après cela, je sais les éminents services que vous avez rendus, et il est de l'honneur du Roi de les reconnaître d'une manière éclatante. Vous avez le droit de prétendre à tout ; mais ce n'est pas précisément dans les affaires.
Je répondais modestement que sujet et serviteur du Roi, je n'avais, en le servant, qu'accompli un devoir ; que je ne savais pas comment j'abdiquerais la place à laquelle la confiance de Monsieur m'avait appelé et où le Roi m'ordonnait expressément de rester; que si j'étais appelé à discuter l'utilité qu'a-