II. H
vaient pour le service du Roi les fonctions qu'on m'avait confiées, j'aurais de bien grandes raisons pour les défendre.
Nous étions ainsi arrivés sur le palier du grand escalier, lorsqu'il m'arrêta par le bras, et se plaça en face de moi.
— Eh bien, monsieur de Vitrolles, voulez-vous que nous entrions sur-le-champ tous les deux chez le Roi? Je lui dirai devant vous tout ce que je pense de vos droits aux plus hautes récompenses : à ce qu'il vous soit fait une grande existence, une grande fortune ; qu'on vous donne une charge de la couronne, par exemple, celle de grand écuyer? Voulez-vous? Je répondrais du consentement du Roi.
— Certes, Monsieur, dis-je, c'est placer bien haut les services que j'ai pu rendre. Je suis flatté de Testime que vous en faites; mais ce n'est pas sérieusement que vous me proposez d'entrer avec vous dans le cabinet du Roi, pour entendre l'étalage que vous lui feriez de mes services, et pour avoir l'air d'en exiger le prix, continuai-je en descendant les premières marches. Permettez-moi de croire que je dois rester au poste qui m'a été confié, d'autant que je le juge plus important au service du Roi, qu'il ne saurait être incommode aux ministres. Après cela, s'il arrivait que Sa Majesté me fit connaître que je lui suis inutile je me retirerais sans récrimination, mais en suppliant le Roi de conserver dans son intégrité la secrétairerie d'État, dont il peut se passer moins qu'un autre, s'il veut gouverner son royaume; et j'engagerais Sa Majesté à choisir, pour me remplacer, un successeur plus habile que moî.
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Le peu de paroles qui furent ensuite échangées ne servirent pas à adoucir les dispositions du ministre de rintérieur à mon égard. Son regard oblique continuait à se tourner sur moi pendant les séances du conseil, et il murmurait sans cesse à Toreille de ses voisins, qui étaient précisément M. de Talleyrand et M. de Blacas, et quelquefois assez haut pour que ses paroles entrecoupées parvinssent jusqu'à moi ; enfin, Tabbé abusait un peu de son petit collet. Mais un jour il n'y tint pas. Le Roi venait d'interroger , par son regard les ministres siégeant au conseil, comme pour leur demander s'ils avaient quelque affaire à rapporter. M. l'abbé de Montesquiou saisit cette occasion pour prendre la parole. Il était plus pâle, plus jaune et plus maigre que de coutume ; il fixa les yeux devant lui sur la table : sa voix altérée par la colère était plus faible, plus chevrotante que jamais. Il dit qu'il se trouvait empêché de parler, lorsqu'il y avait au conseil une personne autorisée à prendre des notes sur la discussion des affaires et les opinions de chacun des membres, sous le prétexte de dresser de prétendus procès-verbaux ; que rien ne pouvait gêner autant la liberté des délibérations, et compromettre le secret des affaires d'État, qui était le premier devoir et le serment solennel de toutes les personnes qui assistaient à ce conseil suprême; que rien de semblable n'avait jamais existé sous la monarchie, si ce n'est lorsque, sous le roi Louis XIV, monsieur le Dauphin ayant été admis aux séances du conseil privé eut la permission d'y prendre des notes pour sa propre instruction ; qu'aucune raison ne lui semblait justifier un pareil privilège.
et qu'il ne convenait pas qu'après monsieur le Dauphin, personne jouit d'une telle faveur, à moins que ce ne fût un premier ministre. Il parla même d'un grand vizir. Enfin, il termina en balbutiant des phrases et des paroles incohérentes.
Je cachai assez bien Témotion que j'éprouvais à une algarade aussi inattendue, et je demandai au Roi la permission de prendre la parole. Le signe de Sa Majesté était bienveillant. Je dis en peu de mots que je n'étais point préparé à combattre l'attaque si imprévue et si peu mesurée de M. le ministre de l'intérieur; que si elle s'adressait personnellement à moi, je me garderais d'élever la voix et je laisserais à Sa Majesté à l'apprécier, mais que la question soulevée était plus importante : qu'il s'agissait de détruire des attributions essentielles au service du Roi; que dans l'excessive complication des affaires qui ressortissaient à Sa Majesté, il était impossible qu'elle n'eût pas auprès d'elle un homme d'ordre, un secrétaire particulier, garde des notes et des minutes du Roi et des décisions du conseil, chargé d'en conserver le dépôt et de les lui représenter en toute occasion ; que c'était une condition absolue de l'unité de l'administration.
— Je ne concevrais pas, dis-je, qu'on voulût priver le Roi de cet utile secours, lorsqu'on l'accorde à tous les ministres et même à tous les chefs des moindres administrations ; au reste, je demande à Sa Majesté la permission de lui soumettre un rapport à ce sujet, et je le ferai ce soir même : d'après cela, elle pourra prendre la détermination qu'elle croira la plus utile à son servic/e.
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Le Roi accueillit très favorablement ma réponse qui devait mettre un terme à cette levée de boucliers. Mais Tabbé était trop irrité pour y conserv^er de la mesure. Il reprit avec plus d'aigreur encore ce qu'il croyait les meilleurs raisonnements contre moi. II ne fit que répéter les mots de « premier ministre, grand vizir » et Texemple de monsieur le Dauphin.
Tout à coup, M. le duc de Berry, dont le sang était vif, interrompit Timpertinent discoureur en disant qu'il était inouï qu'on se permît de renouveler une semblable discussion lorsque le Roi s'était prononcé. La colère rouge de Monseigneur contrastait avec la colère jaune de l'abbé. Celui-ci, frappé de ce coup inattendu, se leva en pied comme s'il eût voulu quitter la place ; mais il sentit de suite le tort qu'il se ferait, et se rassit sans dire un seul mot. Quelques minutes d'un silence général, donnèrent à ce moment un caractère plus sérieux. A la fin de la séance, lorsque nous étions debout, et que le Roi rentrait dans ses appartements, M. le duc de Berry vint à moi en me serrant la main avec une cordialité que la circonstance rendait plus touchante.
La brusque sortie de l'abbé de Montesquiou, si vertement réprimée par Monseigneur fut l'événement de la journée et la préoccupation de la famille royale dans l'après-dîner. On en voulait à l'abbé, et tout l'intérêt se reportait sur moi. C'est au point que le Roi, ordinairement indifférent aux affaires, avait envoyé deux ou trois fois au grand cabinet pour savoir si je n'y étais pas arrivé. J'avais été occupé jusqu'après neuf heures à rédiger le rapport
annoncé. J'en donnai lecture au Roi sur le premier tracé que j'en avais fait rapidement.
J'exposais à Sa Majesté que le ministère de la secrétairerie d'État avait été formé et développé comme une conséquence de la concentration du pouvoir pour les exigences d'un système qui réservait au souverain la décision de tous les actes de l'administration aujourd'hui très compliquée. Dans les temps précédents, les aft'aires qui ressortissaient à la décision royale étaient en petit nombre : toutes celles qui n'intéressaient pas essentiellement l'État, se terminaient dans les provinces par les autorités locales, soit qu'elles fussent indépendantes ou qu'elles fussent nommées par le Roi.
<v Mais aujourd'lmi, ajoutais-je, une centralisation inventée par le despotisme a tout mis dans les mains du souverain : les plus petits détails de l'administration ne se décident que sous le seing royal. Lors mCme qu'avec le temps on arriverait, comme il faut bien l'espérer, à débarrasser la souveraineté de ces
affaires sans importance par l'indépendance donnée aux administrations locales , le Roi aurait encore néanmoins à prononcer sur de nombreux actes de l'administration publique. Aucun pays n'est habitué autant que la France à être administré et réglementé dans toutes ses parties. Et comment serait-il possible que le Roi donnât aux affaires de l'État cette unité nécessaire pour ne pas tomber dans les contradictions qui infirment tout système de gouvernement, s'il n'a, auprès de sapersonne,un dépositaire des actes publics qui soit en mesure de mettre continuellement sous ses yeux les décisions prises, les principes adoptés,
INDIFFÉRENCE DU ROI. — Mai 1814. 215
de manière que le Roi puisse sans cesse y renouer les actes de son gouvernement et de ses ministres ? Cet homme d'ordre est le ministre secrétaire d'État. Ses fonctions auprès du souverain sont de conserver le dépôt de toutes les décisions de TsTUtorité royale, des minutes, des ordonnances et autres actes soumis à la signature du Roi, des délibérations du conseil privé et des décisions rQyales qui en sont la suite. Au moyen de cette information, le Roi peut sans cesse ramener Tinfinie diversité des actes ministériels à Tunité de principe et d'action. »
Par ces raisons et quelques autres, je concluais au maintien de la secrétairerie d'État et au rétablissement de ses attributions dans toute leur étendue.
Le Roi m'avait écouté avec une grande attention ; et sans entrer dans aucune des discussions que ce sujet aurait pu faire naître.
— Eh bien, il faut conserver votre place, me dit-il avec le plus gracieux sourire.
Je conservai en effet quelques fonctions de l'ancienne secrétairerie d'État, et l'entrée journalière du cabinet du Roi. Mais je ne pus jamais inspirer au monarque la volonté qui aurait été nécessaire pour rétablir dans leur plénitude les attributions de ce ministère. Les communications avec les divers ministères furent à peu près interrompues : presque tous voulurent échapper à ce contrôle d'ordre et de régularité. Je ne recevais plus d'avance les projets qu'ils devaient soumettre au Roi et à la discussion du conseil privé. Par suite, le travail préparatoire que je devais soumettre à Sa Majesté pour l'éclairer sur les sujets à discuter devant elle, était incomplet
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et incohérent. Je ne pouvais pas, suivant Tusage, faire connaître aux membres du conseil le sujet de leurs délibérations de manière à ce qu'ils pussent s'y préparer eux-mêmes. Il en résultait que Sa Majesté et tous ceux qui prenaient part aux délibérations étant inavertis, les discussions étaient vaines, et les procès-verbaux des séances insignifiants. Les ministres s'accoutumaient à porter directement leur travail au Roi. Ils faisaient signer les ordonnances sans qu'elles eussent été discutées au conseil privé; et mrme lorsqu'elles y avaient été portées, on ne pouvait savoir s'ils les avaient modifiées après ces délibérations. Les membres de ce conseil eux-mêmes apprenaient souvent les actes du gouvernement par le Moniteur ou Bulletin des Lots, lorsqu'il plaisait aux ministres de régulariser cette publication. Le secrétaire d'État ne recevant plus le dépôt des actes de l'autorité royale ne pouvait plus en garantir la publicité officielle dont il avait été jusque-là chargé. Enfin, les ordonnances signées par le Roi sur une seule minute étaient emportées par les ministres, ne laissant aucune trace à la secrétairerie d'État. Elles étaient livrées sans contrôle aux bureaux des ministères où elles pouvaient recevoir les plus dangereuses et les plus coupables altérations : par exemple, l'insertion de nouveaux noms dans les listes nominatives, telles que celles de chevalier de Saint-Louis ou de la Légion d'honneur. Ce qui permettait à des employés infidèles de faire un honteux trafic de ces honorables distinctions : et, en effet, il fut avéré qu'il y en avait eu de vendues à mille francs, et même au rabais à cinq cents francs.