AMOINDRISSEMENT DE LA SECRÉTAIRERIE D'ÉTAT
Les observations que je renouvelais à toute occasion ne produisaient rien. Le Roi s'était accoutumé à tenir l'équilibre dans cette querelle, et surtout il aurait été embarrassé de changer cet état de choses par l'expression de sa volonté royale. J'espérais toujours que Sa Majesté elle-même viendrait à comprendre ces graves inconvénients dans la direction suprême des affaires. Je comptais aussi sur le goût que Sa Majesté semblait prendre tous les jours davantage à mes communications journalières. Mais j'éprouvais la plus forte résistance, celle de l'inertie, invincible quand elle se rencontre chez les rois.
Cependant ma position personnelle était embarrassée. Je ne pouvais plus prendre le titre de ministre secrétaire d'État, et néanmoins j'en conservais plusieurs attributions. Je continuais à assister aux séances du conseil et à y tenir la plume pour la rédaction des procès-verbaux. Les bureaux du ministère étaient conservés dans leur intégrité. Je correspondais avec les ministres, lorsque le Roi m'en donnait l'ordre, et pour leur faire l'envoi des requêtes adressées à Sa Majesté, et quelquefois en indiquant ce que le Roi désirait au sujet de ces demandes ; enfin, j'avais la rédaction du Moniteur, l'envoi et la réception des dépêches télégraphiques, etc., etc. Et, au milieu de tout cela, je n'avais aucun titre régulièrement conféré, pas même celui de ministre d'État, et aucun traitement qui constatât mon rang et mes fonctions.
Je ne donnerais pas ici ces détails qui paraissent m'être personnels, si la destruction de la secrétairerie d'État attaquée par les ministres et si faiblement
défendue par le Roi, n'avait eu des conséquences fatales au rétablissement de l'autorité royale, en livrant le Roi sans défense aux fantaisies des ministres et aux variations des ministères.
ETans ces premiers moments, mes rapports avec le Roi étaient continuels. J'entrais plusieurs fois par jour dans son cabinet ; mais jamais sans avoir des affaires à lui rapporter. Je n'éprouvais aucune timidité; mais je me tenais dans une plus grande réserve qu'il n'était dans mon caractère. Parmi les sujets que j'avais à soumettre à Sa Majesté, quelquesuns n'avaient que l'importance du moment; mais tous me servaient à analyser le caractère du maître, sa manière d'entendre les affaires; et on sait combien l'esprit s'aiguise à connaître ceux dont on dépend.
Deux jours avant l'arrivée de Sa Majesté, un employé des archives du conseil d'État, M. N***, avait découvert je ne sais où, et m'avait apporté deux pièces dont il avait apprécié l'importance. Il prétendait bien qu'on lui en tint compte. La première était, sur une feuille de très petit format, le traité passé avec Mirabeau. Il était écrit en entier de la main de Louis XVIII, alors Monsieur, comte de Provence, approuvé et signé par le roi Louis XVI, et accepté de Mirabeau par sa simple signature. Il était contenu en huit ou dix lignes écrites en petits caractères serrés, dans les termes les plus généraux. Mirabeau s'enga-
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geait à faire pour le rétablissement de Tautorité royale autant qu'il avait fait pour la renverser. A cette condition, on lui assurait un subside de six mille francs et ensuite l'ambassade de Constantinople. La seconde pièce était l'original de la fameuse lettre adressée par le Roi lui-même au général Bonaparte. J'avais pris une copie figurée de ces deux documents précieux, et j'en remis au Roi les originaux le lendemain de son arrivée. Il les reçut avec un sourire de satisfaction comme lui rappelant deux époques de sa vie qu'effaçait le retour de sa fortune et le lui faisant sentir plus vivement.
Dans ce même temps le savant bibliothécaire du conseil d'État, M. Barbier m'avait prévenu que nous avions à craindre de perdre un trésor de diplomatie française. Un particulier riche, oisif, et curieux avait pris à tâche de rechercher les pièces originales des ordonnances de nos rois en remontant aux plus anciens temps. Lorsque les originaux lui avaient fait défaut il avait recueilli les copies les plus anciennes et les plus authentiques. Chacun de ces précieux documents était accompagné d'une copie en belle écriture et d'une traduction littérale, enfermée dans un carton séparé. La collection se composait, il me semble, de deux ou trois cents cartons. Ce brave homme avait employé trente ans à ce travail et y avait dépensé la plus grande partie de trente mille livres de rente qui composaient son revenu. Sa veuve ne partageait pas son admiration pour ces parchemins et désirait retrouver une partie de l'argent que son mari avait employé à cette fantaisie. La présence des souverains alliés lui avait semblé une occasion favorable
et elle avait fait proposer à Tempereur de Russie et à celui d'Autriche la précieuse collection. Elle en demandait deux cent mille francs. Barbier appréciait trop de semblables richesses pour les laisser échapper. Il m'en avait entretenu avant l'arrivée du Roi. Je m'étais refusé d'en parler à Monsieur : il n'aurait jamais pris sur lui une affaire qui lui aurait paru énorme; mais j'avais autorisé le bibliothécaire du conseil d'État à ouvrir la négociation avec la veuve, afin d'arrêter ses démarches auprès des princes étrangers en lui donnant l'espoir de traiter avec le Roi. Elle s'y prêta; mais elle demandait une prompte décision. Je me trouvai un peu embarrassé de soumettre cette proposition au Roi, pour ainsi dire à son débotté. La somme à prendre sur des revenus qu'il n'avait pas devait paraître un peu forte au prince qui avait si longtemps vécu dans la gène de l'exil. J'exposai l'affaire sans insistance. Le Roi n'eut pas d'hésitation, et me dit qu'il fallait sans tarder conclure ce marché. J'admirai cette généreuse détermination, et je signalai de ce moment cette générosité royale, cette noble indépendance de tout intérêt d'argent qui ne s'est jamais démentie. Si Louis XVIII n'avait pas le discernement de la bienfaisance, il en avait tout l'abandon.
Cette circonstance me donna aussi l'occasion de pressentir les sentiments du Roi sur une question délicate. Notre savant bibliothécaire, homme de grand mérite, portait un péché originel : il avait abandonné son caractère et ses habitudes de prêtre, et s'était marié. Je voulais sauver la position de Barbier, fût-ce par exception, (ît le tirer d'une situation