RÉSERVE DE LOUIS XVIII
aussi perplexe : on ne pouvait y arriver qu'en abordant franchement la question. Après avoir épuisé tous les éloges que méritait sa personne, j'en vins à confesser son péché, et j'insinuai qu'il était peut-être de ceux qu'on pouvait excuser. Le Roi ne me répondit pas par des paroles ; mais l'expression de sa physionomie et ses lèvres avancées, semblèrent me dire : « A tout péché, miséricorde. »
J'essayai de me servir de cet exemple pour établir en principe qu'on pouvait conserver leurs places à ceux de cette catégorie qui les avaient remplies honorablement, mais qu'aucun autre, sous legouverment du Roi, ne devait être admis aux emplois publics. Je ne savais pas alors à quel point j'attaquais la corde la plus difficile à faire vibrer dans l'esprit du monarque : c'était de déduire un principe de faits particuliers.
C'est ainsi, et plutôt par instinct que par calcul, que je pénétrai dans quelques replis du caractère de notre maître ; celui de son frère était plus ouvert et ne m'avait jamais donné l'idée de l'étudier. Mais lorsque je cherchais à connaître quelles étaient les lignes que le Roi avait tracées à notre avenir, les fins qu'il voulait atteindre, les moyens qu'il avait choisis, je trouvais une réserve absolue et les phrases que je jetais à ce sujet, n'étaient jamais relevées. J'étais donc forcé d'attendre que le cours des affaires obligeât le Roi à se prononcer.
Bientôt après l'arrivée du Roi, l'enthousiasme général se décomposa dans la préoccupation des intérêts particuliers. Après avoir embnuMé les sentiments du bonheur public, chacun cherchait la place
qu'il y trouverait pour lui-même. Les demandes arrivaient en foule aux ministres, aux princes, et surtout au Roi : ces dernières retombaient nécessairement dans mes mains par mes fonctions auprès de sa personne. Je les recueillais avec soin : j'en faisais dresser des tableaux que je mettais sous les yeux du Roi. D'abord, il y attacha quelque intérêt ; mais bientôt elles furent si multipliées, souvent si peu motivées, si ridicules, qu'il prit en dégoût ce travail. Pénétré de l'idée que rien ne pouvait toucher davantage les suppliants que de recevoir une réponse au nom de Sa Majesté, j'avais proposé au Roi qu'il leur fût répondu de sa part : ce qui serait accordé leur serait plus précieux, et les refus devaient en être adoucis. Je citais ce que j'avais vu en Prusse où tout particulier pouvait écrire au Roi, sans autre précaution que de faire contresigner sa lettre par le plus voisin directeur de la poste, qui déclarait ainsi connaître celui qui adressait la lettre: dans un petit nombre de jours, arrivait la réponse du souverain. J'avais vu, sous ce gouvernement despotique, l'idée de liberté qui se rattachait à cet usage ; et quand on leur parlait du joug qui pesait sur eux, ils disaient : « Oui, mais je puis écrire au Roi, et il me répond. »
Louis XVIII me laissa, avec indifférence, la liberté de suivre une pareille marche. Mais bientôt^ non seulement le nombre des lettres augmentait, mais tous ceux auxquels on avait répondu se mettaient à écrire de nouveau, de manière à établir une correspondance continuelle et familière. J'en sentis bien vite l'inconvénient, et le Roi s'en impatientait. Nous n'en restAmes pas moins sous le déluge des sup-
déchaînement des solliciteurs. — 1811. 223
pliques, quelques-unes fondées sur des droits réels, le plus grand nombre inadmissibles ou extravagantes. J'aurais bien voulu envelopper dans le secret ces prétentions de nos victimes royalistes qui, suivant moi, devaient rentrer peu à peu dans les carrières que la Restauration ouvrait ; mais je n'étais pas seul dépositaire de ces ambitieuses confidences : tous les ministres en étaient surchargés, et malgré leur désir de faire droit à des solliciteurs auxquels ils pensaient que le Roi était favorable, ils apportaient au conseil leur impuissance et même leur embarras à répondre. Il en résultait un mécontentement de tous les ministres qui éprouvaient la même gêne, et du Roi qui ne savait que décider.
Un jour, le bon M. Malouët, ministre de la marine, arriva au conseil apportant plusieurs de ces singulières pétitions, et entre autres, celle d'un ancien officier de la marine qui demandait le grade de oontre-amiral ; et voici comment il établissait ses droits : il était élève de la marine en 1789 ; on ne pouvait, disait-il, lui faire un crime de n'avoir pas servi la Révolution : il concluait que s'il était resté au service, sans compter l'avancement extraordinaire qu'il aurait pu mériter, il se serait élevé à l'ancienneté jusqu'au grade de contre*amiral qu'il réclamait de la justice du Roi. Tout le monde se souleva à l'impertinence de cette demande. Le Roi en prenait de rhumeur, et donnait occasion aux membres du conseil qui avaient peu de sympathie pour nos pauvres royalistes, de prononcer d'assez mauvaises paroles, lorsque M. Malouët m'interpella.
— Mais enfin, que puis-je répondre ?
— Il, me semble, monsieur, lui dis-je, que vous pouvez admettre parfaitement toute la logique de ce monsieur, et même les conséquences qu'il en a tirées: reconnaître même ses droits, mais en ajoutant qu'il a oublié seulement un fait essentiel : c'est qu'il a été tué à la bataille de Trafalgar. — La mauvaise humeur se changea en sourire, et l'on mit de côté cette pénible discussion.
Dans la suite le Roi lui-même prit en plaisanterie les pétitions de ce genre, et il me racontait en têteà-tête les anecdotes que sa prodigieuse mémoire lui fournissait à toute occasion et à tout sujet. Il me rappelait entre autres, ([u'Addison avait écrit dans le Spectateur, l'histoire d'un Tory très prononcé qui, à l'avènement de Charles II, avait demandé une place dans la maison du Roi pour avoir trompé un mari du parti ennemi. Cette citation royale me donna l'idée de ridiculiser ces prétentions sans limites.
Je réunis ce que les demandes qui nous étaient par^ venues avaient de plus excessif, et je le mis sous la forme de lettres d'une cousine de province écrivant à son cousin, à Paris. Et voulant rester étranger à une publication d'un genre aussi léger, le nom de M. de Jouy me vint à la pensée, comme étant un des collaborateurs du Journal des Débats (ancien Journal de r Empire), Je le fis prier de passer chez moi : de pareilles invitations étaient, à cette époque, reçues avec un vif empressement. Je lui soumis mon rapide travail qui n'avait pas même été recopié, en le priant d'en corriger les fautes et d'en soigner l'insertion.
Cette première lettre de la Cousine au Cottsm divertit beaucoup le Roi qui n'en avait point été prévenu.
LETTRES DU COUSIN A LA COUSINE. — Mai 1814. 225
J'avais assez de matériaux pour en faire une seconde et une troisième. Le Roi d'ailleurs s'amusait à m'en fournir. J'en remis l'esquisse à M. de Jouy, dans de nouvelles entrevues. Il y changeait peu, et se chargeait seulement de modifier quelques expressions et de rendre les phrases plus correctes. On m'a dit qu'il s'était emparé de cette bluette dans la collection de ses œuvres, et je lui en donne bien volontiers la part que le Roi et moi y pourrions réclamer ^
1. Lors de la r(kïeption de M. Empis, le récipiendaire prouonçuit reloge obligé de M. de Jouy, son préd^^cesseur. Le nouvel académicien, donnant carrière à son imagination, a prête une tout autre importance à la part qu'avait eue M. de Jouy à la publication de ces lettres. Le n^embre de TAcadémie française n'était pas obligé de s'en tenir à la vérité historique, comme l'aurait été un honorable de l'Académie des inscriptions. Il a pensé que l'invention lui était permise et que ce serait un mérite auprès des Quarante. Je ne sais pourquoi M. Empis qui, depuis loi 6 jusqu'en 1830, avait courtisé et obtenu les faveurs de la Restauration, avait rempli des fonctions assez élevées, et en dernier lieu celle de chef de division au ministère de la maison du Roi, croyait nécessaire, en 1847, d'excuser M. de Jouy et les témoignages de dévouement qu'il nous avait donnés. Il voulait l'absoudre d'avoir composé l'opéra de Pélasge, cet ancien roi des Asturies restauré aux applaudissements de tout son peuple. Pour faire pardonner ce délit, il suppose une petite scène dans le cabinet du Roi. Ce prince, profondément préoccupé des Lettres critiques dont il médite la publication, en parle familièrement à madame de Stai'l qui se trouve là tout à propos. Elle lui propose M. de Jouy comme le plus parfait des coUaborateurF, Ensuite, arrive dans cette intimité du cabinet madame Récamier. Celle-ci ne s'en tient pas aux conseils : elle écrit à M. de Jouy, et apparemment sur la table du Roi. Il se présente sur-le-champ, et c'est elle-même, tout simplement, qui le présente à Sa Majesté. Lliomme de lettres tombe sous le charme de l'esprit de Louis XVIII et il consent à Otre l'interprète ou le faiseur du Roi dans le Journal des DébiUs. De là à écrire Pélasge, il n'y a qu'un p&s.
Par malheur pour cette scène qui fait honneur au talent drama-