PROJETS CONSTITUTIONNELS
même article du droit qui appartenait au Roi de réunir en sa main tous les pouvoirs dans les moments où les troubles publics l'exigent. Pourvoir au salut de rÉtat est un droit naturel imprescriptible qui appartient non seulement au Roi de France par tradition, mais par la simple raison à tout souverain légitime.
Je protestais enfin contre le mot de Constitution attribué à toutes les fabrications nouvelles, aux Républiques des États-Unis et à celle de notre Révolution ; j'aurais voulu intituler Charte royale l'acte fondamental de la monarchie. Le mot Charte fut adopté ; mais, sacrifiant à la faiblesse des temps, on y ajouta Tépithëte de constitutionnelle,
La nature de ce grand instrument de la Restauration avait souvent été le sujet de mes entretiens avec Monsieur. Dans une de ces occasions, je m'entretenais avec le comte d'Artois de l'importance que j'attachais à conserver au Roi la pleine puissance, qui était l'essence de la monarchie française.
— C'est fort bien, reprit le prince, et au fond je suis de votre avis; mais je crois que vous vous trompez, mon cher ami, et que vous nous connaissez mal. Sachez bien que vous nous pileriez dans un mortier nous tous, princes de la maison de Bourbon, que vous n'en tireriez pas de quoi faire un Roi absolu. » Je lui répondis que j'étais loin de vouloir en fabriquer un de cette sorte : ce ne serait pas d'un bon Français ; mais, suivant moi, les libertés que le Roi devait concéder et maintenir, ne devaient pas porter atteinte à la souveraineté.
Sa Majesté n'attachait pas une grande importance
à la rédaction des formules constitutionnelles, à moins qu'une discussion contradictoire, rapportée par ses ministres, ne lui eût fait prendre parti : alors, il s'y attachait avec acharnement, comme un joueur qui veut gagner la partie. Si on arrivait à toucher les cordes délicates de son âme royale, il se relevait de toute la hauteur de sa dignité. Il ne démentait pas le sang de Louis XIV, et ne séparait pas Thonneur de la France de celui de sa couronne.
Pendant que j'attendais que le Roi ou ses ministres saisissent le conseil de cette affaire importante et me donnassent ainsi l'occasion de défendre les vrais principes de la monarchie, M. Tabbé de Montesquiou profitait de son travail particulier avec le Roi pour lui faire prendre à ce sujet des décisions qui engageaient les plus graves questions de Tavenir, sans examen, sans discussion. Le ministre de rintérieur était parfaitement ignorant de la marche des affaires, et il ne comprenait pas la pesante responsabilité qu'il assumait sur lui. Son impéritie pouvait seule expliquer la coupable pensée de poser sans contrôle les bases de la loi fondamentale, et de choisir ceux qui devaient élaborer ce travail, sans que le conseil des ministres, les conseillers légaux de la couronne en eussent la moindre connaissance. Le Roi n'en sentait pas l'inconvenance, faute d'avoir pratiqué les affaires. Tous ceux qui auraient dû le guider dans le métier de roi, au nombre desquels il faut bien me ranger, n*avaîent aucune tradition des règles auxquelles la conduite des affaires doit être soumise. Peut^tre ma position à la secrétairerie d'État, qui avait été le firoi du dernier gouvernement, m'avait-elle donné quelques notions
ELABORATION DE LA CHARTE. — 1814. 24a
de raction gouvernementale. Ce n'étaient ni M. de Blacas, ni le général Dupont, ni M. Ferrand, etc., qui auraient instruit le Roi de ces formes essentielles à Taction royale, qu'ils ignoraient. M. de Talleyrand les avait toujours méprisées comme indignes de son génie. D'ailleurs, les actes d'omnipotence que le Roi pouvait faire sans discussion flattaient les idées qu'il s'était faites de la royauté. Il croyait, dana ces occasions^ qu'il était Louis XIV travaillant avec Letellier. C'est en caressant ce penchant que M. l'abbé de Montesquiou fit passer sous ses yeux la première rédaction de la Charte, œuvre informe, sortie du laboratoire d'un législateur obscur, qui resta secrète pour tous les membres du conseil, et môme pour ttioi. Ce fut un des premiers actes d'hostilité flagrante de mon ennemi intime. Il voulait surtout m'éloigner de toute participation à cet acte mémorable. Le choix d'une commission appelée à discuter les articles de cette Charte se fit dans le mèmef secret du cabinet, ati point que les noms des membres qui la formaient ne furent jamais offlcielkment connus du public et ne furent pas même publiés dans le Moniteur» Peut-être' était-ce encore pour qjne je n'en fusse pas instruit, et pour m'empêcbef de mettre le Roi en garde contre cette manière de procéder.
Ce n'était pas, ce me semble, une prétention exagérée de la part de celui qui avait tracé la déclaration de Saint-Ouen et qui, seul, en avait assumé la respon* sabilité en la contresignant, de vouloir être entendu mit racle qui en était la conséquence et le développement. Il semblait même,- cette commission fie devant
être qu'une extension du grand conseil de Sa Majesté, que les procès-verbaux devaient être confiés au même rédacteur, et qu'il devait, en les communiquant chaque jour au Roi, être Tintermédiaire officiel des discussions journalières de la commission et des intentions royales, qui, en définitive, devaient seules en décider. Cependant M. Tabbé de Montesquiou, en faisant nommer sous son petit manteau la comniission chargée de délibérer et de rédiger la concession royale, se donna la satisfaction de m'en éloigner. Il fit entendre probablement au Roi que j'étais bien nouveau dans les affaires ; que mon nom n'imposerait point aux membres de la commission, et je ne sais quelles autres incapacités ; enfin il m'opposa M. Bcugnot, qui fut un des commissaires du Roi et chargé de tenir les procès-verbaux et de rédiger les articles mis en discussion. J'avoue très franchement que s'il avait fait en vue du service du Roi ce qu'il ne fit que pour satisfaire son dépit jaloux contre moi, il aurait eu parfaitement raison. Si le directeur général de la police ne devait pas porter dans la discussion de la Charte constitutionnelle une plus grande force de principes, de plus grandes convictions monarchiques, il était bien mieux préparé que moi à la connaissance des affaires, des discussions publiques, et il avait de plus le grand avantage de connaître personnellement tous ceux avec qui il devait être en contact. M. Beugnot n'avait ni talent ni facilité de rédaction, parce que tout l'esprit du monde ne suffit pas pour se donner le style que la nature a refusé : c'est un don, comme la couleur pour les peintres, comme la grâce pour les femmes. Ce fut surtout au préambule de la