II
payés h chacun de ces messieurs par le trésorier de la couronne. — Cela s* appelait prendre ses précautions.
A cette époque encore, M. de Blacas était le modèle (le la béatitude. Il n'avait pas une pensée pour le lendemain, et je me vis forcé de secouer son impassibilité. Je Tavais entretenu plusieurs fois des mesures à prendre en cas de revers. Il fallait mettre à couvert les diamants de la couronne et s'assurer une résene d'argent.
— Et comment voulez-vous que je m'y prenne?
m'avait d'abord répondu Blacas avec cet air étonné qu'il avait toutes les fois qu'on voulait le mettre en action.
Et au fait, mes remontrances n'avaient jusque-là conduit à rien. Mais un de ces derniers jours, plusieurs ministres étant dans notre salon de conseil, et les fâcheuses nouvelles que nous recevions m'autorisant à le presser, je le pris dans l'embrasure d'une des croisées et je le saisis par le collet de son habit.
— Enfin, lui dis-je, voulez-vous que les diamants (le la couronne tombent entre les mains de Bonaparte, qui cette fois pourrait bien s'en servir dans les nécessités d'argent où il se trouvera ?
— Mais comment faire? dit-il encore.
— Comment faire ? lui répondis-je ; mais il suffit de remettre les diamants entre les mains de M. Hue, premier valet de chambre du Roi ; de l'expédier à Calais sans que personne sache le précieux dépc)t qui lui est confié, et lui donner l'ordre de passer en Angleterre dès qu'il apprendra que le Roi a quitté Paris. Quant à l'argent, chargez vingt-cinq
LES DIAMANTS DE LA COURONNE. — Mars 1815. 339
millions dans des caissons d'artillerie et acheminezles vers une des plus prochaines frontières de Belgique, pour y passer sur de nouveaux ordres.
Ije départ des diamants fut réglé conformément à ce que j'avais indiqué. Quant aux transports d'argent, il en fut conféré avec quelques ministres présents et particulièrement avec le ministre des finances. M. Louis se rejeta d'abord sur la difficulté de transporter de l'argent. Il me demanda si je savais ce que pesait un sac de mille francs, et combien il faudrait de chariots pour porter vingt-cinq millions en argent.
— Eh bien ! en or ! lui dis- je.
— De l'or? répondit-il, croyez-vous qu'il soit facile de trouver sur-le-champ une telle somme, et savez- VOU8 à quel taux ?
Toutes ces difficultés paraissaient insurmontables à M. de Blacas, et il semblait en être bien aise, parce qu'elles lui évitaient de prendre un parti ; mais pour moi, il était évident que M. Louis voulait se ménager auprès du revenant. Et en effet, ses amis, restés en France, firent valoir auprès de Bonaparte ce fait qu'il avait laissé au Trésor vingt-deux millions en espèces, qu'il aurait pu facilement enlever.
Enfin les événements devenant de plus en plus pressants, je serrai le bouton à Blacas et lui demandai s'il voulait que le Roi, incessamment peut-être fugitif fût obligé de mendier son existence ! Et comme il restait interdit, ne sachant quel parti prendre, je lui dis que, faute d'un autre moyen, il pourrait se procurer [des lettres de change sur Londres et d'autres places étrangères.
— Mais encore comment faire? me demanda-t^ih
— Ehl mon Dieu, repris-je faites venir Laffitte ou quelque autre banquier, et sachez ce qu'ils peuvent vous fournir de papier sur Londres.
Cela fut ainsi fait, et Ton se procura facilement une somme d'environ quatorze millions. Cette somme provenait uniquement des fonds de la liste civile; elle fut la ressource et Taisance du Roi pendant son séjour à Gand, et lui donna le moyen de fournir à toutes les dépenses que rendait nécessaire le grand nombre de ceux qui l'avaient suivi, tant civils que militaires. Enfin ce fut le reliquat de cette somme que M. de Blacas obtint en pur don au moment où il fut forcé de quitter le Roi, ce qui fit le fondement de sa grande fortune. *
1. Au sujet de ce passage, Téditeur des Mémoiret a reça la note suivante de M. le comte de Blacas :