CONFIANCE DU PARTI MONARCHIQUE
vers moi en m'adressant des paroles entrecoupées, de sorte qu'il ne me fut pas permis de douter de sa profonde émotion. — Le maréchal Soult avait mieux que Taccent de son pays, il en avait le caractère sans en avoir tout l'esprit. Une sorte de rudesse calculée lui tenait lieu de franchise; la peau du renard se cachait sous quelques poils du lion. Uniquement occupé du soin de ménager sa fortujie, à travers les changements les plus opposés et les plus rapides, il s'associait à chacun d'eux par les témoignages de dévouement les plus contradictoires, et les exagérait sans vergogne au delà du but. Plus capable d'un travail assidu que de vastes conceptions, il fut à la guerre un des plus solides appuis de Napoléon ; et lorsqu'il commanda en chef loin de lui, il eut assez de succès pour couvrir ses revers et conserver une grande réputation militaire. Seul en Portugal à la tête d'une armée, il rêva, dit-on, de s'y faire décerner la royauté par les partisans qu'il cherchait dans le pays. La couronne de Bernadotte l'empêchait de dormir. Le revers d'une telle ambition touchait au ridicule. Les récits de la Restauration, dont le maréchal devint bientôt le ministre, donneront l'occasion de le mieux connaître.
La confiance que nous inspirait cet empressement universel, sans résistance de la part de ceux dont on devait en attendre, fut une cause d'erreur et un piège pour la Restauration. Nous prîmes au pied de la lettre ces témoignages de dévouement; il nous semblait que nous les méritions; nous ne prévîmes pas un changement contraire. Nous nous croyions assurés de la bonne foi des autres et de la raison pu-
blique, comme nous Tétions de notre consciencieuse volonté de faire le bien ; enfin, nous ne nous tînmes point en garde contre Tavenir. Comment pouvionsnous deviner les évolutions des esprits et les transformations^ bizarres qu'elles amènent? Si au lieu de ce concert unanime qui venait nous flatter et nous endormir, nous eussions rencontré, dès le premier moment, des partis ennemis, des oppositions avouées, comme il arrive toujours aux époques où le pouvoir passe en d'autres mains, le gouvernement du Roi se serait mieux tenu sur ses gardes ; il aurait employé pour sa défense, les forces qu'il dépensa dans la suite pour satisfaire les opinions dissidentes et s'attacher les intérêts opposés, et suivant la belle parole de Monsieur, il se serait plus franchement « placé au milieu des siens en tendant la main aux autres. »
Le gouvernement du lieutenant général du royaume n'avait pas de tels efforts à faire. Il fut irrésistiblement entraîné à se confier à ceux que les circonstances lui imposaient, et ce fut ainsi que se forma le conseil du gouvernement. J'ai fait connaître le plus grand nombre de ceux qui le composaient ; il ne me reste plus qu'à nommer M. de Jaucourt et le général DessoUes.
Ardent à suivre les premiers entraîtiements de la Révolution, le comte François de Jaucourt s'était arrêté devant ses excès. Il était de ceux qui tiennent la balance égale entre le bien et le mal et s'effrayent de tout ce qui leur paraît extrême. Cette disposition est souvent chez les autres indifférence ou timidité ; chez lui elle était de caractère, et il se portait avec courage à attaquer les abus du pouvoir et le pouvoir
même comme un abus. C'est ainsi que, après s'être associé à ceux qui sapaient le trône, il se plaça à l'Assemblée législative au nombre de ceux qui en voulaient soutenir les débris. Il affronta tous les dangers pour défendre le Roi et ses ministres ; d'un autre côté, il se porta à l'occasion le défenseur de M. de La Fayette. En butte aux vengeances révolutionnaires, M. de Jaucourt avait été sauvé des prisons au moment des massacres de Septembre par le zèle de madame de Staël ; il se retira dans les montagnes de la Suisse pour que son exil ne le confondît pas avec l'émigration. M. de Talleyrand le fit rentrer après le 18 brumaire, et employa son crédit à le placer au tribunat, et plus tard au Sénat. M. de Jaucourt était considéré comme un des chefs des églises protestantes ; il en avait la mielleuse douceur sous laquelle souvent se cache leur sécheresse ; mais il n'en avait pas la rigidité. Cet esprit de secte, ses liaisons avec le prince de Bénévent, et surtout sa haine contre les excès du gouvernement impérial, le jetèrent dans le mouvement de la Restauration ; mais il n'y marchait qu'avec réserve, avec crainte, et il redoutait encore les abus du pouvoir quand il l'exerçait lui-même. Ce qu'il avait d'esprit se trouvait ainsi paralysé par la cause qu'il avait embrassée.
Avec une plus grande portée, le général Dessolles manquait peut-être de quelques-unes des qualités qui en auraient fait un homme supérieur dans nos conseils. La capacité remarquable qu'il avait déployée dans les fonctions de chef d'état-major des grandes armées de Scherer, et surtout sous Moreau semblait dominer sa réputation d'homme de guerre. Cepen-
dant personne n'avait montré plus de talent, plus de résolution sur le champ de bataille. Il avait partagé avec le général Lecourbe la gloire de la belle expédition qui arrêta les succès de Souwarow dans les Alpes helvétiennes ; et son courageux dévouement à la bataille de Novi avait sauvé Tarmée au moment où la mort de Joubert avait donné la victoire à Tarmée austro-russe. Le premier consul, distinguant le général Dessolles de tous les officiers généraux dévoués à Moreau, chercha à se l'attacher. Il le rapprocha de lui et le nomma conseiller d'État en 1801. Mais le général n'était pas facile à prendre ; il soumettait tout à un jugement assez froid et à des calculs assez fins. Il ne se laissait jamais éblouir et ne voulait appartenir à personne. Sa faveur fut courte; mais son mérite et sa réputation faisaient compter avec lui. On l'envoya commander l'occupation du Hanovre. Plus tard il refusa à Boulogne les fonctions de chef d'état-major auprès du maréchal Lannes, et se retira chez lui en Gascogne. Il n'y fut pas oublié. Les nominations successives de grand-officier de la Légion d'honneur, de gouverneur du château de Versailles, et enfin sa nomination en Espagne, près de Joseph Bonaparte comme conseiller et même directeur, prouvèrent qu'on sentait l'importance de ses services. Le dégoût d'une guerre injuste et des violences du système impérial le décidèrent à demander son rappel. Il se trouvait ainsi tout prêt à se jeter dans le mouvement qui renversait un gouvernement odieux, et il s'y employa de toutes ses forces.
Mais au lendemain de la Restauration, le général Dessolles se retrouva vis-à-vis d'elle avec son carac-
tère le plus mesuré, le plus prudent, le plus impassible et le moins pressé que j'aie connu. Toujours en possession de lui-même et de toutes les facultés d'un esprit très remarquable, ses prévisions semblaient percer Tavenir. Elles le mettaient à l'abri de tous les entraînements et de tous les enthousiasmes, ses raisonnements étaient pleins de sagacité, ses vues fines et étendues, ses calculs profonds ; mais il abusait de ces qualités de son génie, il s'y complaisait trop; ses perspectives se perdaient dans leur longueur, ses observations étaient microscopiques, ses calculs tombaient dans les infiniment petits, et sa prudence s'enveloppait de tant de précautions que, dans l'action des affaires, il était toujours à les préparer. Lorsque, après l'arrivée du Roi, on lui donna les gardes nationales du royaume à organiser, il conçut et entreprit le plus ^eau travail de statistique, le classement de la population le plus parfait, dont le résultat, conforme à ses principes, devait être de mettre les armes entre les mains de la classe bourgeoise. L'entrée de cette milice aurait été fermée à ceux qui ne payaient ni impôt foncier, ni patente, et qu'il appelait prolétaires. 11 voulait en même temps paralyser l'influence de la grande propriété qui, à cette époque, était encore dans les mains des anciennes familles. Il partait de ce principe qu'un gouvernement ne peut créer les pouvoirs sociaux, qu'il faut, si l'on veut trouver leur appui, les prendre où ils sont et tels qu'ils sont. Véritable fatalisme politique ! Nier l'influence qu'on peut exercer sur les pouvoirs moraux de la société, c'est nier la volonté de l'homme. Avec ces belles théories, nous aurions eu peut-être, au bout de six ans,
une institution de garde nationale systématique, étudiée, savante; mais au bout de dix mois, au jour du danger, il ne se trouva pas un bataillon à mettre sur pied pour notre défense.
Plus tard, en 1820, ce temporiseur fut chargé de former le ministère qui remplaçait celui de Richelieu au moment où celui-ci tombait devant son impuissance à remplir les engagements pris à Aix-la-Chapelle. Le général Dessolles y porta son caractère méthodique. Notre liaison avait été trop intime pour se briser contre des opinions opposées. Un jour il m'expliquait les plans qu'ils s'était tracés, les fins auxquelles il voulait arriver; tout était spirituel, plein de finesse et de vues judicieuses, mais vingt ans de ministère, sans aucune contradiction, auraient à peine suffi pour accomplir son œuvre.
— Savez-vous, lui dis-je, comment je vous admire? 11 me semble voir un habile horloger, aux yeux clairvoyants, armé d'une forte loupe, muni des instruments de sa profession, les plus fins, les plus délicats, des limes les plus subtiles, qui entreprendrait avec cet outillage de raccommoder la machine de Marly, et de la raccommoder pendant qu'elle marche.
— Que voulez-vous? me répondit-il tranquillement: chacun va selon son caractère ; à ma place, vous marcheriez avec le vôtre ; certainement vous iriez plus vite et plus fort ; mieux ou plus mal, je n'en sais rien.
Ces dispositions d'esprit et de caractère se retrouvaient dans sa vie intime. Il était sans entraînement ; il raisonnait sa conduite et calculait ses moindres démarches ; à travers sa conversation simple, douce, souvent agréable et intéressante, on voyait cette habi-
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tude d'observation qui aurait peut être gêné ceux qui craignaient de se livrer; on pouvait cependant se fier à sa bienveillance. Le général Dessolles n'avait aucune facilité à parler en public et même au conseil il disait ses opinions et ne savait pas les développer ; mais en écrivant, il les rédigeait avec une précision remarquable. Son origine gasconne se révélait encore par un reste d'accent, et de familiarité méridionale ; nous étions assis au conseil Tun à coté de Tautre, et presque toujours d'un avis opposé. C'était le sujet habituel de nos plaisanteries, et comme une conséquence prévue et obligée de deux points de départ différents. La droiture et l'indépendance de ses jugements le mirent au nombre de ceux qui ne voulaient pas me juger d'après les préventions qu'excitait ma subite fortune ; il m'avait observé avec impartialité et voulait bien me rendre quelque justice.
Le conseil se réunit le 17 avril, en présence de Monsieur, lieutenant général du royaume. Nos instincts monarchiques se refusaient à le qualifier de président; Louis XIV écoutait son conseil; il ne le présidait pas. MM. de Talleyrand, Beurnonville, Dalberg, de Jaucourt, et M. l'abbé de Montesquiou étaient les élus du Sénat. Les marjéchaux Moncey, Oudinot, et le général Dessolles avaient été appelés par nous dans l'intention de nous concilier l'armée et la garde nationale de Paris. Enfin, je siégeais en face de Mon-
sieur, et je prenais des notes pour la rédaction du procès-verbal des séances. Je m'étais grossi les difficultés de cette besogne; et, ne pouvant avoir recours à M. Maret qui avait longtemps exercé ces fonctions au conseil des ministres sous Tempire, j'appelai à mon secours M. Locré, secrétaire général du conseil d'État, dont il rédigeait habilement les séances et les discussions savantes et développées. Ses instructions et les premiers essais pratiques que je fis me montrèrent que ce travail serait assez facile. Il ne m'empêchait pas de me mêler quelquefois aux délibérations ; mais c'était toujours avec beaucoup de réserve, et principalement pour rappeler des faits, des décisions antérieurement prises, et que les nouvelles ne devaient pas contredire. Souvent aussi, je ramenais à la discussion lorsqu'on s*en écartait. Je sentais le besoin d'apprendre; mais je fus bien vite forcé de voir que mes maîtres étaient insuffisants. Tous étaient neufs aux affaires qui se traitaient, surtout M. de Talleyrand.
11 n'en était pas de même de ceux qui dirigeaient les départements ministériels; ils avaient chacun une valeur spéciale et la pratique des affaires dont ils étaient chargés. M. de La Forest avait passé sa vie dans diverses positions diplomatiques; il possédait assez tout ce qu'on peut y acquérir. Son attitude était un peu celle d'un ministre allemand ; on eût pu dire un vieux marquis, s'il avait eu moins de raideur. Son habit de soie richement brodé, ses dentelles, sa poudre, ses deux chaînes de montre chargées de breloques, et ses doigts couverts de bagues en diamants décelaient son origine diplomatique. — M. Henrion de
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Pansey, le grave et savant magistrat, vertueux janséniste, dirigeait le ministère de la justice et M. Beugnot celui de l'intérieur. Tout meurtri des fourches caudines de Baylen, le général Dupont avait passé sans intervalle de la prison d'État et du jugement suspendu sur sa tête au ministère de la guerre. La culture de son esprit ne servait pas à la force de son caractère. M. Louis manœuvrait les finances avec décision et activité; ses idées étaient simples parce qu'elles étaient courtes, et la routine anglaise était le fonds de son savoir. Le ministère de la marine était confié à M. Malouet, un ancien administrateur qui s'était distingué dans nos ports et dans nos colonies, monarchiste impartial à l'Assemblée constituante, ensuite courageux défenseur du trône et du roi. Appelé sous l'empire à administrer la marine d'Anvers, il tint en échec les flottes anglaises qui menaçaient les bouches de l'Escaut. Appelé au conseil d'État, il y apporta les lumières qu'on attendait de lui et en même temps l'indépendance dont on ne voulait pas; il fut exilé en Touraine, et c'est là que les nouveaux événements l'allèrent chercher.Le ministère de la police était entre les mains de M. Angles, maître des requêtes, qui avait été chargé d'une des quatre divisions qui se partageaient la police de l'empire. Enfin pour finir la nomenclature de ceux qui occupaient les emplois supérieurs en ce moment, il suffit de dire que M. Bourrienne avait été placé à la direction générale des postes par M. de Talleyrand qui le croyait à lui. Il savait tout le parti que l'intrigue pouvait tirer de ce ministère secret.
Mais les lumières de ces personnages, plus ou
moins préparés à la conduite des affaires nous furent à peu près inutiles; la forme des discussions, cette forme que personne n'avait faite, qui ne fut ni calculée, ni même remarquée, était la moins raisonnable de toutes celles que le hasard pouvait nous donner, et j'en parlerai parce qu'il faut bien lui attribuer la faiblesse des conseils du Roi en 1814 et en 1815.
Le conseil du lieutenant général du royaume, composé en plus grande partie des membres du gouvernement provisoire, conservait tout naturellement des prétentions exclusives et les ministres qu'ils avaient nommés restèrent vis-à-vis d'eux dans une position subalterne. Ce conseil se rassemblait sur la convocation que le ministre secrétaire d'État adressait à chacun de ses membres. Les ministres en étaient prévenus de la même manière ; mais ils n'avaient point séance au conseil ; lorsqu'ils avaient des rapports à faire, des ordonnances à soumettre au conseil, ils attendaient dans la pièce voisine, où je les appelais l'un après l'autre. Ils venaient s'asseoir sur le siège qui leur était réservé à côté de moi, et lisaient en simples rapporteurs les ordonnances qu'ils proposaient. Les membres du conseil mal avertis n'étaient préparés en aucune manière à discuter ces projets ; ils donnaient leur assentiment par un signe de tête lorsque le regard du prince semblait les interroger; et un autre ministre venait remplacer celui qui avait terminé sa séance.
A peine de temps en temps s'élevait-il quelque objection sur les sujets tombés dans le domaine de la discussion de tout le monde. Par exemple. M. Beugnot, qui cherchait à plaire, apporta à l'un des pre-
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miers conseils un projet d'ordonnance pour rendre tout à coup aux anciens propriétaires tous les biens, maisons, établissements, et meubles qui n'avaient pas été vendus. Cet acte de justice rigoureuse était la* conséquence des principes qui nous ramenaient; mais peut-être était-ce un peu trop presser la mesure. Les instincts timides de MM. de Jaucourt et Dalberg, les méticulosités du général Dessolles et de Tabbé de Montesquiou se réunirent contre ce projet, et il fut repoussé comme tendant à éveiller Tinquiète susceptibilité des acquéreurs de biens nationaux. On aurait pu le considérer autrement. M. de Talleyrand, impassible à la discussion, se prononça vigoureusement, mais seulement lorsqu'il connut Tavis de Monsieur de remettre à d'autres temps cette application des principes moraux que nous devions rétablir*.
Il est à remarquer à ce sujet avec quel empressement l'esprit public marchait dans les voies de la Restauration. Tout le monde la faisait et en développait toutes les conséquences, excepté nous qui la dirigions. On évoquait les souvenirs du passé: on effaçait par la pensée tout ce qu'avaient produit vingtcinq années de révolution, chacun apportait une pierre pour reconstruire l'ancien édifice de la monarchie. Tout ce qui nous revenait à ce sujet était étonnant et bien fait pour nous tromper. Les premières nouvelle» de Strasbourg nous apprirent que la gar-
1. Le seul exemple de ce genre de restitution fut provoqué par une lettre de Tarchitrésorier Le Brun. En annonçant qu'il quittait Thabitation du bel hôtel qu'il occupait dans la rue Saint- Honoré, Thôtel de Noaillcs, il demandait que cet hôtel fût rendu aux anciens propriétaires.
nison avait reçu avec surprise, peut-être avec un peu de dépit, la nouvelle de la Restauration; mais le lendemain ils jetaient dans le Rhin leurs croix de la Légion d'honneur et se préparaient à faire valoir leurs services pour obtenir celle de Tordre de Saint- Louis que nous ne pensions pas encore à rétablir.
Mais ces apparences sont trompeuses, Topinion s'émeut en sens contraire ; elle a ses fièvres et son délire et condamne bientôt ce qu'elle avait admiré. C'est le grand écueil de la démocratie, les peuples sont toujours jeunes, ils ont besoin d'une sage et forte tutelle; et comme les fils de famille, ils se perdent quand ils veulent s'émanciper avant le temps. La liberté est leur droit, mais dans la proportion de leur développement intellectuel et de leurs vertus.
Je me garderai de donner le nom fastueux de système aux déterminations de notre gouvernement intérimaire de trois semaines. Il aurait pu faire beaucoup pour l'établissement monarchique ; mais le prince se refusait par devoir, et peut-être aussi par caractère, à tout acte d'autorité qui ne lui était pas imposé par la nécessité des affaires, et qui aurait pu engager l'avenir du souverain pouvoir devant lequel il courbait sa pensée. Pour ma part, je m'attachai surtout à nous concilier l'armée impériale; j^acceptais l'importance et la possibilité de cette tâche sans les soumettre à un sérieux examen. Dans de tels moments, on n'a pas le temps de penser, on aspire les opinions comme des vapeurs répandues dans Tatmosphère. J'aurais dû me rappeler que sous tous les pouvoirs éphémères de nos révolutions, Tarmée avait obéi, impassible, à tous les gouvernements* Sous
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Tempire, elle avait reçu du général, devenu chef de rÉtat l'importance qui appartenait au grand instrument de son oppression au dedans, et de ses conquêtes au dehors. Elle n'avait» jamais exprimé une opinion ou un sentiment, pas même un vœu ou un regret en faveur de Moreau, son général de prédilection, lorsque le moindre témoignage de sa part aurait pu le sauver. A présent, désenchantée de ses victoires par ses défaites récentes, Tarmée allait se mêler à une population tout animée de sentiments favorables pour nous; comment pourrait-elle, pour la première fois, faire un parti dans l'État? lui supposer une opinion, c'est la lui donner.
D'un autre côté, devait-on espérer que, dans son ensemble, elle se rattachât à un système de paix quand la guerre était son élément nécessaire? On ne pouvait pas imaginer que les soldats de Bonaparte se prendraient tout à coup d'amour pour des princes qu'ils ne connaissaient pas, qui n'avaient avec leur vie militaire ni rapports, ni souvenirs et venaient fermer leur carrière d'ambition. On ne devait ni les craindre ni les courtiser. Nous aurions dû nous aider de leur fatigue et de leur découragement, faciliter sans violence la décomposition de vieille armée en acquittant très largement la dette de la France envers ses glorieux enfants; donner à chacun le bien-être qui conseille le repos; confondre dans les mêmes retraites les officiers et les vieux soldats de l'empire et ceux de lia Vendée ; nous former une armée toute nouvelle^ recrutée dans les jeunes générations, commandée et formée par les plus jeunes officiers; et profitant de la paix que nous assuraient nos liens
intimes avec TEurope, nous réduire à un cadre qui ne dépassât pas cent mille hommes, et pût, au besoin, en recevoir cinq cent mille. Mais je n'osais pas embrasser dans son ensemble un plan aussi éloigné des idées communes; et lorsque j'appelai le général Dupont à plusieurs entretiens particuliers sur ce sujet, je dus le modifier entièrement pour le rendre acceptable.
Notre ministre de la guerre avait Tesprit plus facile que profond, cherchait plus à plaire qu'à servir; on ne trouvait en lui ni appui, ni résistance. Je lui proposai de procéder à une toute nouvelle organisation de Tarmée, mais avec les éléments anciens ; je voulais rompre les rangs, il me semblait que le soldat changerait plus facilement d'esprit, en changeant en même temps de chefs et de camarades. Le ministre de la guerre n'était pas difficile à entraîner; il se croyait, comme sous l'empire, chargé non d'avoir des idées, mais d'exécuter le mieux qu'il pourrait celles qu'on lui transmettrait. Il rédigea lui-même les projets de réorganisation, mais c'était à moi à les faire accepter au prince, et j'y échouai entièrement.
— C'est peut-être un parti à prendre, disait-il; mais ne pourrait-on le remettre à l'arrivée du Roi?
J'avais beau dire que nous ne pouvions nous abstenir de toute action, et qu'en admettant le provisoire, nous n'engagions pas moins l'avenir avec moins d'avantage; on n'en tenait pas compte. Le général Dupont, pour faire sa cour, forma huit régiments nouveaux, sans autre motif que l'occasion de leur donner les anciennes dénominations de régiments du Roi, de la Reine, des Princes, etc. Tout le monde
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fut complice de cette cajolerie, et personne ne s'éleva contre l'inconséquence d'une création nouvelle, au moment où l'on devait réduire de plus de moitié les cadres de l'armée. J'aurais appuyé un avis opposé, mais le prendre sur moi n'était pas dans mon rôle.
On adopta en outre la nomination d'un comité d'officiers généraux auprès du ministre de la guerre, chargé d'élaborer les travaux qui lui seraient soumis. Nous n'eûmes point la prétention d'y introduire un seul des nôtres^.
M. Malouet réglait mieux la marine, et c'était plus facile. Il fit tout de suite les réductions convenables à notre situation tout en conservant armés pour notre dignité, les vaisseaux que nous avions à Flessingue, Anvers et Gènes. Il ne garda en armement que 13 vaisseaux, 21 frégates, 27 corvettes ou bricks et 60 transports pour ramener nos prisonniers. Il n'employa que deux contre-amiraux au commandement des ports de Brest et de Toulon.
Les esprits étaient si imbus de l'absolutisme impérial, que les propositions qui nous arrivaient de toutes parts, des ministres et des membres du conseil, en conservaient des traces. Le général Beurnonville proposait un impôt extraordinaire sous le nom de Droit de joyeuse entrée. On le repoussa en disant que c'était le moyen de rendre l'entrée moins joyeuse. Le maréchal Moncey nous donna communication d'un rapport
1. Ce furent les généraux Compans et Curial, pour l'infanterie ; Prëval et Latour-Maubourg, pour la cavalerie ; Evan, pour l'artillerie ; Lery, pour le génie; Nansouty, pour la garde, et M. Félix, pour l'administration.