‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 51 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DÉncnOS GÊXiSALE DBS TB0UPS8. — DÉPABT DU SOI

POUS LILLS.

Cependant la cloche de notre agonie sonnait. On était arrivé au dernier moment, dans la même indécision et la même inertie. Le Roi, par son âge et par les habitudes de toute sa vie, comprenait la royauté comme un principe, mais il ne se croyait nullement charge de Taction du pouvoir. Aucun de ses ministres n était préparé à prendre sur lui cette autorité ; aucun neu était capable, et M. de Blacas, qui jouissait de la faveur particulière du maître, moins que tout autre. Il résultait de cette situation, que rien ne pouvait changer, une sorte de paralysie qui arrêtait l'impulsion nécessaire à donner dans un pareil moment, i^n avait attendu beaucoup trop tard pour trouver un concours etîectif dans la garde nationale parisienne, généralement disposée à soutenir la cause royale et dont l'élan aurait pu avoir quelque influence s\u* lu disposition des troupes. Ce ne fut qu'au dernier moment, lorsque notre cause était moralement per-

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due, cpi'on fit appel à ceux qui voudraient verser leur sang, le lendemain, pour la défense du gouvernement royal. Il y a loin d'aimer un ordre politique à se décider tout d*un coup à se faire tuer pour le soutenir. Si, le 10 ou le 12 mars, lorsque le danger paraissait moins imminent, lorsqu'il semblait que nous avions des chances nombreuses de salut, on avait appelé une portion active de cette garde nationale à venir partager des succès probables, on en aurait tiré plusieurs milliers de combattants. Notre cause, à l'heure actuelle, était perdue aux yeux de tous. Monsieur passa successivement la revue des légions, et malgré la profonde impression que fit sa noble harangue, le nombre de ceux qui sortirent des rangs pour offrir leurs services fut si restreint, qu'on en forma à grand'peine. quelques compagnies. Les Tolontaires royaux, qui s'étaient fait inscrire par milliers et dont un certain nombre avait été réuni, fie parent former que quelques bataillons, et tout cela tellement au dernier instant, qu'on n'en put tirer aucun secours réel.

Si Ton avait abandonné à ce point les ressources locales, on avait encore moins pensé à celles qui étaient plus éloignées. Enfin, n'ayant rien su faire pour préparer un succès, on ne s'était pas même assuré des moyens de faire une retraite honorable. Notre sort était donc entièrement abandonné à la fidélité plus que douteuse des troupes de la garnison. Les nouvelles des casernes n'étaient guère rassurantes sur ce point. M. le duc de Berry, qui les visitait continuellement, y avait été souvent bien reçu, et même aux cris de «Vive le Roi! » poussés

avec assez (renthousiasme pour éblouir ceux qui voulaient se rassurer à Taide de ces banales démonstrations. Mais le cri de «Vive l'empereur! » y avait assez retenti pour nous inspirer de justes craintes.

Cependant, toutes les troupes de la garnison de Paris, de la garde nationale , des volontaires et de la maison du Roi, sous le commandement général de M. le duc de Berry, étaient sorties dans la journée du vendredi, et le samedi au matin elles s'étaient avancées, sous la conduite du général Maison, audevant des soldats qui accompagnaient l'Empereur. Nous apprîmes, le samedi soir, que, malgré la pTésence des escadrons de la maison du Roi, la défection était générale. Les officiers, retenus par l'honneur, revinrent nous en apporter les nouvelles. On prit alors tout à coup le parti du désespoir. Il fut décidé que le Roi passerait à midi la revue de sa maison mi- Irtaire, et qu'il se mettrait immédiatement en route avec elle. C'était vers les places du Nord qu'on pensait à se diriger.

Ce fut sous les déchirantes impressions des événements et du parti qu'on voulait adopter que j'entrai, le dimanche à huit heures, chez le Roi; après avoir résumé en peu de mots les désastreuses nouvelles que la nuit nous avait apportées, je remis sous les yeux de Sa Majesté, avec toute la vivacité que les circonstances extrêmes autorisaient, la convenance, la nécessité de chercher un refuge dans l'Ouest de la France, et je ' mis dans tout leur jour les avantages incalculables qui devaient faire préférer la Rochelle à toute autre retraite. Je pressai, j'insistai, je me jetai pour ainsi dire aux genoux du Roi pour lui faire embrasser cette

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détermination, qui était à la fois noble et salutaire. Enfin j'étais si animé, que je poussai Tinsistance au delà des formes du respect ; je lui montrai la dignité et rhonneur dans le parti que je proposais, la honte et la lâcheté dans tout autre.

— Mais vous voyez bien que vous êtes seul de votre avis, me dit enfin le Roi sans s'impatienter et avec son calme ordinaire.

— Ehl qu'importe. Sire, répondis-je, si Votre Majesté le partage, si elle embrasse le seul qui soit digne d'elle et de la France ! Elle n'a besoin de personne, la gloire en sera toute à elle. Avant peu de jours, la moitié du royaume sera soulevée contre le joug de TEmpereur. Cette armée. Tunique appui sur lequel il puisse compter, sera intimidée. Elle se verra isolée au milieu de la France, et s'inquiétera de n'avoir à combattre que des Français fidèles aux serments qu'elle a elle-même prêtés ; elle sera paralysée entre les mains de son chef I

Ma voix était altérée par l'émotion, et mes yeux étaient humides; mais le Roi m'opposait le calme d'une apparente indifférence. Il craignait les émotions et l'effet qu'elles pouvaient produire sur sa personne. D'ailleurs, ce calme lui paraissait l'attitude de la dignité royale. Il voyait son refuge dans les places du Nord ; au delà il comptait sur les frontières. La pensée de l'exil ne le troublait pas. Le parti que je voulais lui faire accepter était pour lui le commencement d'une action et de chances incertaines qui fatiguaient son imagination. Il me parla de Lille comme d une excellente place de refuge, où le bon esprit de la population lui garantissait d'être bien

reçu et de pouvoir se maintenir. Je ne partageais pas cette confiance ; à moins, disais-je, qu*on se fût assuré de la place.

— Et même, ajoutai-je, dès aujourd'hui, si le Roi était décidé à ce parti, il faudrait faire sortir la garnison et la remplacer par toute Tinfanterie de la maison du Roi, qu'on y enverrait en poste, en y joignant des volontaires royaux et de la garde nationale. Il n'y aurait même pas un moment à perdre pour échelonner toute la cavalerie de la garde royale sur la route que le Roi doit parcourir, de manière qu'il trouve une escorte assurée jusqu'aux portes de la ville.

La figure du Roi me répondait plus encore que ses paroles, et elle semblait me dire : « Mon Dieu I que de choses! que de prévoyance I Je n'ai pas besoin de me fatiguer de tout cela pour m'en aller 1 » La conversation continua, et je fis des observations très sérieuses sur l'heure du départ, qu'on avait fixé à midi. Je trouvais qu'on n'avait pas besoin de soleil pour éclairer la honte de cette fuite, qu'il valait mieux la couvrir des ombres de la nuit et partir plutôt à minuit. Ce fut le seul point qui fut compris et qui me fut accordé.

Au moment où je sortais, à neuf heures, le Roi fit appeler le maréchal Marmont, à qui on avait donné le commandement général de la maison du Roi; et, gardant envers lui le plus profond secret sur le but de son voyage, avec un grand sang-froid. Sa Majesté écrivit sur un petit carré de papier l'ordre au maréchal de transporter le Roi à Saint-Denis, se réservant de lui donner ultérieurement d'autres ordres. Le maréchal observa avec raison que certainement le Roi

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ne pensait pas pouvoir s'arrêter à Saint-Denis, et que par conséquent il devait étendre au delà les services de son escorte et la marche de sa maison. Le Roi prit alors un autre petit carré de papier, qu'il data de Saint-Denis, et contenant Tordre de le transporter à Beauvais.

J'étais sorti de chez le Roi navré jusqu'au fond de rame. Je me rendis chez Monsieur, où je comptais pouvoir donner un libre cours à l'expression de mon désespoir et déplorer cette faiblesse qui laissait le Roi et la monarchie entraînés comme un cadavre que le courant des flots emporte. Je mis de nouveau sous les yeux de ce prince le tableau de ce qu'aurait été, en comparaison de ce parti déplorable et sans avenir, la généreuse détermination de s'attacher au sol de la France, d'y animer tous les sentiments qui se ratta chaient à nous ; enfin, d'y vaincre ou d'y mourir. Ces nobles pensées avaient plus de prise sur l'esprit de Monsieur que sur celui de son frère ; mais rien ne pouvait le faire sortir d'une entière soumission aux volontés du Roi. Il aurait désiré qu'on m'écoutât, et, à l'eflfet, il ne nous aurait pas manqué. Mais ma proposition ayant été repoussée, il n'avait plus à y penser. J'obtins encore cependant qu'il ferait à ce sujet une démarche auprès du Roi.

La revue de la maison du Roi fut passée à midi. Elle fut fort triste ; tout le monde restait dans l'igno-

rance des projets ultérieurs du souverain. Le Roi rentra au château avec un calme désespérant. On annonça aux ministres qu'ils se tinssent prêts à le suivre. Le duc de Feltre s'adressa à moi pour représenter à Sa Majesté que ces préparatifs et la séparation des siens lui imposeraient des dépenses que sa fortune bornée ne lui permettait pas de supporter. J'ai toujours eu l'idée qu'il aurait trouvé ce prétexte fort bon pour rester. J'en parlai immédiatement au Roi, et il fut convenu avec lui et Rlacas qu'on donnerait, à chaque ministre qui suivrait le Roi, cent mille francs payés par la Trésor de la couronne. Quant à ce qui me concernait, et dont je ne m'occupais guère, M. de Blacas se contenta de régler mes traitements arriérés, qui n'avaient jamais été déterminés exactement. Le reste du jour se passa en pourparlers, en arrangements personnels, en nouvelles que nous recevions continuellement de l'approche de l'ennemi, arrivé trop près de nous pour que nous n'en fussions pas informés tous les quarts d'heure.

Il faut avoir assisté à ces moments extrêmes pour comprendre la singularité de cette situation où, tout vivant encore, on sait qu'on sera mort le lendemain. J'en fus frappé en passant devant une salle du rez-dechaussée des Tuileries, où j'aperçus un magnifique couvert en l'honneur de l'ambassadeur d'Espagne. C'était ce qu'on appelle en langage d'étiquette un traitement, c'est-à-dire un repas de vingt-cinq à trente couverts, donné au nom du Roi par son premier màitre d'hôtel. Et cela se passait quatre ou cinq heures avant le départ du Roi! Nous commandions encore partout; tout le monde nous obéissait comme dans notre

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pleine puissance ; on venait même nous demander des ordres.

Ce même soir, M. Mollien, l'ancien ministre du Trésor, qui avait tant désiré se rattacher à la Restauration et pour qui j'avais en vain sollicité une place de conseiller d'État, vint chez madame de Durfort. Quelques jours auparavant, il était venu me demander des passeports, voulant, disait-il, s'éloigner à l'approche de son ancien maître, dont il déplorait Tentreprise. J'en avais mis à sa disposition, mais sans rengager à s'en servir. Il vint à moi, chez madame de Durfort, pour me dire qu'il suivrait mon conseil et qu'il allait se retirer à sa maison de campagne, près d'Ëtampes. Il m'exprima avec un vif intérêt son inquiétude de l'avenir incertain dans lequel j'allais me jeter. Il me fit toutes les instances pour que j'acceptasse chez lui un asile dont il me garantissait la sûreté. Je lui dis que mon cœur et mon devoir m'imposaient d'autres obligations. Alors il adressa la même invitation à la comtesse de Durfort et à sa fille, en témoignant la crainte que l'arrivée de l'Empereur à Paris ne fût accompagnée de quelques troubles. Ces dames se décidèrent à l'accompagner le lendemain à Jeurre, sa propriété. Mais madame Mollien était restée à Paris et, le jour suivant, arriva avec grand fracas un courrier aux trois couleurs qui apportait à Mollien sa nomination de ministre des finances. Il parut désolé, et annonça l'intention de refuser le poste auquel il était appelé. Il demandait à ces dames de rester chez lui ; mais on pense bien que leur séjour n'y fut pas long après son départ.

Quelques années après, M. Mollien, me rappelant

ces circonstances, me raconta qu'arrivé devant Bonaparte et lui ayant adressé le témoignage de son admiration à propos du succès de sa marche et de Taccueil qu^l avait reçu de la population française, celui-ci l'arrêta.

— Bah 1 mon cher MoUien, lui dit-il, le temps des compliments et des flatteries est passé. Ils m'ont laissé arriver comme ils ont laissé partir les autres I

Paroles d'une vérité profonde, et qui prouvent qu'au milieu de ce triomphe apparent, Bonaparte jugeait bien qu'il y avait plutôt de TindifFérence que de Tenthousiasmc dans les dispositions des esprits.

Dans les nombreuses communications que j'avais eues avec le Roi, il avait toujours été sous-entendu que j« raccompagnerais; et j'avais fait mes préparatifs dans cette intention. Mais le soir, comme je sortais de son cabinet, je trouvai dans la petite pièce qui le précédait. Monsieur en train de causer avec le chancelier Dambray. Il m'arrêta.

— Nous parlions de vous, me dit-il, et je disais à M. le Chancelier que je trouverais très convenable que le Roi vous envoyât dans le Midi. Si quelqu*un peut y faire quelque chose, c'est certainement vous.

Je répondis à Monsieur que j'étais prêt à m'y dévouer. Le prince et le chancelier entrèrent immédiatement chez le Roi pour lui en faire la proposition.

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Lorsque je revins au château, ce même soir, je demandai à M. de Blacas si le Roi avait pris une détermination sur la demande que Monsieur lui avait faite de m'envoyer dans le Midi. Il n'en savait rien ; mais il alla sur-le-champ prendre les ordres de Sa Majesté, et me rapporta que le Roi me faisait dire que je pouvais faire ce que je voudrais ; que je serais toujours parfaitement accueilli auprès de lui si je raccompagnais; et que, d'un autre côté, il était bien sûr que je le servirais avec dévouement si je me rendais dans le Midi.

— A pareille réponse, il n'y a rien à faire, dis-je à Blacas ; on ne se donne pas à soi-mênie une telle mission lorsqu'on ne vous appelle pas.

M. Laine, président de la Chambre, qui se trouvait en ce moment avec nous, me témoigna un vif regret de ce que je n'allais pas dans le Midi porter le secours que ma présence pourrait donner. Il me parla de Bordeaux, de ce qu'il y aurait à faire pour s'y maintenir, et en particulier il appuya sur l'importance du fort de Blaye. La réponse du Roi me désespérait, non pour ce qui me concernait personnellement mais comme un nouvel exemple de son nonchaloir et de son impuissance à prendre une détermination. Après avoir réglé quelques affaires et avoir pris les dispositions de mon départ, je me rendis auprès de Monsieur. C'était avec lui seul que je pouvais gémir de cet abandon de toutes choses. Je voulais aussi faire un dernier effort pour le déterminer à venir lui-même, de sa personne, se montrer à la tête de la résistance que nous pouvions organiser au milieu des populations si fidèles et si bien animées du Sud et de l'Ouest.

— Je ne demanderais pas la victoire, disais-je, ce serait peut-être trop prétendre ; mais je demande qu'il y ait du moins en France une voix qui crie à cet homme: « Je ne veux pas que tu t'assoies tranquillement sur « ce trône I » qui le lui crie de haut. Je voudrais que tant d'hommes dévoués, qui demandent à sceller de leur sang leur foi et leurs sentiments monarchiques, ne soient pas abandonnés par les princes mômes pour lesquels ils se dévouent. Enfin, je voudrais, si nous devons périr, que ce soit plutôt dans le sang que dans la boue !

J'étais dans cette conversation animée lorsque tout à coup il se fit à la porte du prince un bruit inaccoutumé. Elle s'ouvrit, et le duc de Maillé, premier gentilhomme de la chambre, entra.

— Le Roi demande sur-le-champ M. le baron de Vitrolles, dit-il.

Il était onze heures et demie passées. Je trouvai le Roi dans tout le calme et les habitudes de sa vie ordinaire. Il tenait entre les deux premiers doigts de la main une petite lettre, comme une carte de visite.

— Vousallez partir pour Rordeaux, pour Toulouse, me dit-il, vous y ferez ce que vous jugerez nécessaire à mon service. Vous remettrez cette lettre à ma nièce ; vous lui direz de tenir à Rordeaux le plus longtemps qu'elle pourra ; et quand elle ne pourra plus, elle fera comme moi.

L'allocution ne fut pas plus héroïque. Alors, prenant la lettre de la main du Roi, je lui dis que je regrettais beaucoup de n'avoir pas pu prévoir les ordres de Sa Majesté ; que je me serais entendu avec les ministres pour en recevoir des instructions ; qu'ils m'au-

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raient éclairé de leurs lumières ; et que je regrettais fort de partir sans direction.

— Mitte saptenlem et nihil dicas, » repartit le Roi. Je ne répondis à ce compliment que par un salut

profond, en assurant Sa Majesté que je n'épargnerais rien pour son ser\ice, et que j'étais heureux de trouver cette nouvelle occasion de lui prouver que mon dévouement était sans bornes. Je fis seulement l'observation que la grande charge qu'il me donnait aurait demandé des pouvoirs du Roi.

— Des pouvoirs? reprit Sa Majesté, vous n'en avez pas besoin ; vous ôtes mon ministre, vous avez tous les pouvoirs. D'ailleurs la présence de mon neveu et de ma nièce vous autorisera.

Après ces paroles, le Roi me tendit sa main que je baisai, plus ému à coup sûr qu'il ne l'était lui-même.

Je n'avais plus qu'un instant pour revoir Monsieur, qui allait monter en voiture. Je lui annonçai les ordres que le Roi venait de me donner, et je renouvelai plus vivement mes instances pour le décider à venir tenter la grande aventure de la résistance qu'il nous restait à opposer. Je lui représentai que, seul, je ne pouvais presque rien, que sa présence était nécessaire pour animer ces braves populations et donner la vie à ce grand mouvement. Il était agité, ému; mais il revenait toujours au devoir qui lui paraissait le plus impérieux : celui de mettre le Roi en pleine sûreté avant de le quitter. Il ne se pardonnerait jamais de ne pas partager les dangers que son frère pourrait courir, et de ne pas faire tout au monde pour l'en préserver. Ce qui pourrait arriver au Roi en son absence retomberait sur lui comme un crime.

Mais aussitôt qu'il aurait mis la personne du Roi en sûreté dans les murs de Lille, c'est-à-dire dans trois jours, il partirait sur-lè-champ , et se trouverait à Bordeaux et h Toulouse presque en même temps que moi. Ce fut avec ces paroles plusieurs fois répétées, et auxquelles cependant je ne prenais pas une entière confiance, que Monsieur descendit Tescalier du pavillon de Marsan. Je le soutins par le bras au moment où il montait en voiture.

Je me retirai en jetant un dernier regard sur ces Tuileries naguère si brillantes de lumière, si enivrées, si pleines d'hommes et de mouvement, sur ce palais environné si peii de temps auparavant de tous les attributs de la grandeur et de la puissance, et maintenant sombre, désert, abandonné par ses maîtres, prêt à être livré à un Corse qui n'avait d'autres droits que son audace et la servilité d'une troupe de séides. Et c'était devant lui que fuyait une famille royale, une monarchie tout entière, jetée pour la seconde fois sur les grands chemins de l'exil !

Je rentrai chez moi pénétré et accompagné de ces tristes pensées. J'y trouvai quelques amis, et au milieu d'eux, le Moniteur officiel dans la personne de Sauvo, qui venait m'en soumettre la rédaction, comme s'il y avait eu pour nous un lendemain à ce jour funeste. Je souriais à la pensée que nous jetterions encore cette dernière parole au public après notre départ. Quand ce travail fut terminé, avec le même soin que nous y aurions donné dans les circonstances ordinaires, j'annonçai à Sauvo mon départ pour Bordeaux et Toulouse. Ce brave homme était tout ému; il cherchait à nie dissuader de ce parti qu'il trouvait

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plein de dangers ; lorsqu'il vit que ma résolution était inébranlable, son visage se couvrit de larmes, et il me demanda la permission de m'embrasser. Il croyait bien que c'était pour la dernière fois.

Tout ce qui m'environnait avait la même expression de douleur. J'étais seul sans émotion et sans crainte, tant est puissante l'impression du devoir. Je soutenais, je relevais tous ces courages chancelants. Je n'avais plus d'autre préoccupation que celle de mon départ. Je déplorais qu'il eût été décidé si tard, et je regrettais de n'avoir pas une heure de plus pour en préparer les dispositions. Les chemins, les portes même de Paris pouvaient m'étre fermés d'un instant à l'autre. Je sentais, en outre, le besoin d'emmener avec moi quelques personnes de mérite, pour m'aider dans la mission qui m'était confiée, mission dont j'appréciais toutes les difficultés. J'aurais voulu quelques hommes capables, comme le comte Angles, le colonel Montélégier , et deux ou trois autres personnes de confiance. Mais le sort en avait décidé autrement, et je partis seul avec un valet de chambre, dans le même équipage que j'avais préparé pour suivre le Roi. Je n'avais pas seulement un de ces passeports que la secrétairerie d'État délivrait par centaines, parce que je ne pouvais pas me le donner à moi-même, et qu'il n'y avait plus personne pour me le donner.

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