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CHAPITRE IV

DÉPART DE PARIS. — ARBIYÉE A BORDSAUX. - MADAME LA DUCHESSE D^ANGOULÊME. — PREiaiBS ESSAIS DE RÉSISTANCE.

Je sortis de Paris à cinq heures du matin en prenant la route de Rambouillet et de Chartres. Les chemins étaient en mauvais état, les postes mal servies; je n'avais point de courrier, et rien ne répondait à la hûte qui me poussait en avant.

J'arrivai à la tombée du jour à ***; la maîtresse de poste vint k ma rencontre pour me dire qu'un général qui voyageait par ordre et pour le service du Roi, demandait à passer devant moi. Je répondis que je voyageais aussi par ordre et pour le service du Roi et que je ne laissais passer personne en avant. Un moment après, je vis un officier qui tournait et cherchait à voir qui j'étais, et je reconnus bientôt le maréchal Gouvion Saint-Cyr, que nous avions nommé la veille au commandement du corps d'armée rassemblé à Orléans. Il allait remplacer le général

LE MARECHAL GOUVION SAINT-GYR. — 20 mars 1815. 363

Dupont, notre ancien ministre de la guerre, qui avait laissé les troupes entrer en défection. Je me félicitai de cette rencontre; je sautai à bas de la voiture, et pendant qu'on relayait, je conférai avec le maréchal sur notre position et sur les mesures à prendre. Je lui demandai de concourir par tous les moyens à fermer à Tennemi le passage de la Loire, en étendant ses postes sur la rive gauche de ce fleuve jusqu'au point où il pourrait se mettre en communication avec M. le duc de Bourbon, qui était à Angers. Celui-ci étendrait de même ses postes sur sa droite, le long de la Loire, pour intercepter toute communication avec la rive droite, de manière à me donner le temps d*organiser les forces que les populations dévouées du Midi nous promettaient de mettre en mouvement pour renforcer ce cordon. Je savais bien qu'il ne pouvait pas me faire une frontière militaire qui pût résister à une attaque de Tennemi; et ce n'était pas ce que nous avions à craindre, car Bonaparte aurait trop à faire au Nord et à l'Est pour venir perdre son temps et ses forces contre nous ; mais je ne pouvais rien si on n'établissait pas de suite un rideau qui me mît à Tabri des voyageurs et surtout des courriers qui nous ôteraient tout prestige avant que nous eussions organisé la résistance. Je promis de faire connaître immédiatement ces dispositions à M. le duc de Bourbon. Le maréchal approuva et me promit d'y concourir en ce qui le concernait. Je fus touché des sentiments de loyauté qu'il m'exprima, et il en donna bientôt la preuve, lorsque, arrivé à son corps d'armée, il exerça un tel empire sur ses soldats qu'au premier moment il leur fit quitter la cocarde

tricolore et reprendre celle du Roi. Mais au bout de deux ou trois jours, le mouvement des esprits fut tel que l'insurrection devint générale dans les régiments et qu'il ne put se soustraire qu'avec peine au soulèvement de ses troupes.

En passant à Tours, je vis le général Donadieu qui y commandait et me demanda de me suivre pour se rendre auprès de Madame. Je lui dis que son premier devoir était de rester à son poste et de maintenir le pays dans l'obéissance du Roi aussi longtemps qu'il le pourrait. Mais il savait bien qu'il vaut mieux faire parade de son zèle auprès des princes que les servir réellement loin d'eux ; et il fit plus d'efforts pour aller rejoindre la princesse que pour défendre son poste si important dans la conjoncture où nous nous trouvions.

Je m'arrêtai à Poitiers le temps nécessaire pour voir le préfet, remonter son courage, lui dicter les premières dispositions qu'il avait à prendre, et pour écrire à M. le duc de Bourbon la lettre qui lui indiquait les mesures dont j'étais convenu avec le maréchal Saint-Cyr, lui demandant d'y coopérer. Je lui donnais en même temps quelques indications sur les points qui me paraissaient les plus importants. Le sort de cette lettre fut singulier : je la remis au chef d'escadron de la gendarmerie de Poitiers avec l'ordre de la faire parvenir à Angers le plus promptement possible par la correspondance de la gendarmerie, dont on hâterait la marche. Ma lettre y arriva en effet promptement, mais quelques heures après le départ de M. le duc de Bourbon. Ce prince s'était mis en rapport avec les principaux chefs Bre-

ARRIVÉE A CHATELLERAULT. — Mars 1815. 365

tons et Vendéens qui s'occupaient en toute hâte à mettre sur pied les hommes de leur circonscription, et sous peu de jours, le nombre en aurait été très considérable. Mais la rapidité des événements avait surpris le duc de Bourbon, et, trompé par les perfides insinuations du commandant de gendarmerie Noirot^ il s*était éloigné d'Angers. Ce fut donc ce commandant qui reçut ma lettre, en fit fondre le cachet, et l'expédia aussitôt en original au général Savary, que Bonaparte venait de placer à la tête de la gendarmerie. Cet homme se trouvait toujours partout où il fallait faire de la police ou exécuter les hautes œuvres.

Il porta sur-le-champ ma lettre à son maître, et on écrivit à l'angle : Arrêter sur le champ de Vùrolles^ le duc et la duchesse d'Angoulême, le tout parafé de la griffe du diabolique Napoléon. Cette pièce me fut remise par Fouché trois mois après avec d'autres papiers qui me concernaient.

A mesure que j'avançais vers le Midi, je trouvais des sentiments royalistes bien plus prononcés; on n*avait pas attendu les ordres supérieurs pour s'armer ; et suivant le premier instinct, les populations pensaient à se garder. Elles ne connaissaient pas encore l'occupation de Paris par l'ennemi commun, et déjà elles exerçaient la plus inquiète surveillance sur tous ceux qui passaient chez eux. Je fus moi-même arrêté à Châtellerault faute de pouvoir leur montrer un pas-

1. La similitude des noms peut faire penser que ce ^commandant Noirot était le même qui avait joué un rôle dans l'arrestation du duc d'Enghien. (Xoie de Védifeiir.)

seport ; et il me fallut donner de longues explications au sous-préfet, M. de L***, pour pouvoir continuer ma route. Enfin j*arrivai à Bordeaux à neuf heures du matin. Les postillons me conduisirent directement au palais qu'occupait madame la duchesse d'Angouleme.

Les portes me furent ouvertes immédiatement, et je vis k Textrémité de plusieurs salons Madame à genoux sur son prie-Dieu. Elle tourna la tête au bruit que je faisais en entrant en même temps que Fhuissier ; elle se leva, vint à moi avec empressement, mais rinquiétude peinte sur son visage. Je Tabordai en lui remettant la lettre du Roi, sans autre préambule. Je lui annonçai les tristes nouvelles de Paris, l'impossibilité de la défense et le départ de Sa Majesté. Elle s*arma de courage pour entendre le récit de nos efforts impuissants, que la lettre du Roi ne lui expliquait pas. Me laissant aller ensuite au plan que je m'étais tracé pendant les jours et les nuits de mon voyage, je lui développai mes projets. Je lui dis que je comptais sur Toccupation de la rive gauche de la Loire par des troupes détachées des corps de Gouvion Saint-Cyr et du duc de Bourbon ; je lui parlai de Tadministration dont Toulouse serait le centre ; nous aurions aussi le temps d'organiser nos braves populations du Midi, de Nantes à Marseille, et de fournir de nombreux bataillons aux corps de Tarmée de Monseigneur, du

LA DUCHESSE D'ANGOULÊME. — 23 Mars 1815. 367

maréchal Gouvion Saint-Cyr et de M. le duc de Bourbon ; du licenciement des régiments qui ne pouvaient nous donner aucune garantie ; enfin je lui exposai tout un système de défense assez complet pour faire illusion, et plus aux autres qu'à moi-même.

Je fis comprendre à la princesse que Toulouse était le point le plus favorable pour établir le centre de l'administration qui devait donner un grand mouvement. A mesure que je parlais le visage de Madame semblait s'épanouir ; Texpression de l'inquiétude faisait place à celle de l'espérance, et je- me reprochai de faire naître dans son âme des impressions que j*étais loin de partager.

— Voilà, madame, dis-je en finissant, ce que nous allons faire ou plutôt ce que nous allons tenter avec toute la suite, toute Ténergie que peut nous donner la noble cause que nous défendons ; voilà ce que nous allons essayer, mais probablement trop tard.

Je fermais ainsi trop vite ce ciel d'espérance et de gloire que j'avais ouvert à ses yeux, aussi me répondit-elle avec le ton du mécontentement et du reproche.

— Pourquoi dites-vous cela?

— Parce qu'il est trop tard, madame, puisque Paris ne nous appartient plus, et que son influence paralysera tous nos efforts ; parce que...

— Ne me dites pas cela, reprit Madame en m'interrompant; ce que l'on connaît aussi bien, on l'exécute avec succès, et Taltération de sa voix exprimait son mécontentement.

Madame me dit alors que les projets de M. le duc d'Angouléme étaient d'entrer en campagne le plus

3(i8 MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

tôt possible, et de marcher sur Lyon avec les troupes et les premiers bataillons de volontaires qu'il réunissait; Tardeur des populations promettait que les secours ne lui manqueraient pas.

Madame n'avait encore aperçu aucun symptôme de défection dans les troupes de la garnison ; les officiers, sans être enflammés pour notre cause, semblaient disposés à faire leur devoir ; le général Decaen, qui commandait la division, était soupçonné par les uns de faiblesse, par les autres de dispositions plus dangereuses encore. Mais elle n*avait rien aperçu dans sa conduite, dans ses rapports journaliers avec elle, qui pût justifier ces soupçons que les dangers font naître, et que la crainte exagère.

La princesse donna de suite des ordres pour que le général Decaen fût averti de mon arrivée ainsi que le préfet, M. de Val-Suzenay, dont la parfaite loyauté nous était bien garantie, et toutes les autorités civiles, judiciaires et militaires furent convoquées par les soins du préfet pour se rendre à une heure au palais.

Le vicomte de Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, était le principal personnage auprès d'elle ; nous n'étions point encore accoutumés à le considérer comme un homme politique ; mais il portait son zèle et ses droites intentions dans les conseils qu'il donnait ; le jeune Marcellus faisait ses premières armes auprès de M. de Montmorency. Plusieurs généraux sans emploi, presque tous sortis des rangs de l'armée de l'empire, étaient venus offrir leurs services en attendant des distinctions.

En arrivant à Bordeaux, un courrier du cabinet de

REUNION DES AUTORITES DE BORDEAUX.— Mars 1815. 369

Madrid, expédié par l'envoyé d'Espagne à Paris, avait traversé la rivière sur le bateau qui me conduisait. Je lui fis dire d'attendre dans la ville les dépêches que je voulais adresser au duc de Laval, noh-e ambassadeur en Espagne. Je quittai Madame en lui faisant part de cette circonstance et de la lettre que j'allais écrire au duc de Laval pour lui faire connaître notre position, et l'inviter à demander à la cour de Madrid de réunir le plus promptement possible sur nos frontières les troupes dont elle pouvait disposer, de manière à ce que nous puissions nous en servir au besoin.

J^avais à peine eu le temps d'expédier cette dépêche et de me mettre en tenue ministérielle qu'on m'annonça la réunion de toutes les autorités de Bordeaux. Je descendis auprès de Madame, suivie des personnes de son service; elle entra avec moi dans la grande salle du Palais, où tous les fonctionnaires militaires et civils se trouvaient réunis au nombre de trois ou quatre cents. Madame me présenta à cette assemblée en leur annonçant que j'étais envoyé par le Roi et investi de tous les pouvoirs pour maintenir le gouvernement dans le Midi du royaume et organiser Tadministration de toutes les provinces fidèles. La princesse se retira aussitôt, et je l'accompagnai jusqu'à

la porte.

Comme je me retournais, je vis tous les yeux fixés sur moi, qui me demandaient des paroles. Je n'avais pas eu la moindre idée que j'aurais à prononcer un discours, et je n'y étais nullement préparé : ce fut un bonheur, car je n'éprouvai aucun embarras. Je me nri» à raconter, avec assez d'animation, les der-

nières circonstances du séjour du Roi à Paris, celles qui avaient motivé son départ, nos espérances et le concours de tant de dévouements qui avaient été plutôt sifrpris que vaincus : la confiance que le Roi plaçait dans ses fidèles provinces, tant celles du Nord vers lesquelles il s'était retiré, que celles du Midi où nous allions organiser un système de forte résistance. Enfin j'annonçai la promesse de Monsieur, de venir incessamment nous donner Tappui de sa présence et de son action. Je fus pendant toute cette allocution soutenu, et pour ainsi dire enlevé, par des interruptions continuelles au cri de : « Vive le Roi I » et par rémotion, je pourrais dire Tenthousiasme d'un auditoire animé. Après avoir adressé la parole à quelquesuns des personnages les plus importants, je me retirai avec Matthieu de Montmorency, qui était resté à côté de moi, et qui me faisait mille compliments sur la manière dont j'avais parlé.

— Est-ce que j'ai parlé ? lui dis-je.

— Je ne vous connaissais pas, continua-t-il, ce talent oratoire.

— Ni moi non plus, lui répondis-je. Je n'avais pas le talent, mais j'avais la foi vive, Témotion vraie, puissante, qui produisent des miracles et peut-être le don des langues.

En sortant de cette réunion qui avait dépassé mes espérances, le préfet me fit remarquer que la cour royale tout entière ne s'y était pas rendue, trompée qu'elle avait été par la lettre de convocation qui l'invitait à se rendre au palais de justice où elle se trouvait en effet, réunie très solennellement en robe rouge.

LE GÉNÉRAL DECAEN. — Mars 1815. 311

Je montai dans la voiture de M. de Val-Suzenay et nous nous rendîmes ensemble au palais, où je fus reçu à la porte par deux de MM. les conseillers, et à Tlntérieur par M. le premier président qui m'avait fait préparer un fauteuil à la droite du sien. Mon allocution fut plus courte et nécessairement moins animée. Je reçus de cette haute magistrature les témoignages les plus ardents de leur fidélité et de leur dévouement au Roi. En allant au palais de justice et en revenant, la population se portait en foule autour de ma voiture ; elle me saluait aux cris enthousiastes de : « Vive le Roi ! Vive madame la duchesse d'Angouléme ! »

En rentrant, je reçus le général Decaen. Je le félicitai d'abord de la confiance qu'il avait inspirée à Madame, et je l'assurai que la mienne serait sans bornes dans les rapports si importants que nous allions avoir ensemble ; que nous avions une œuvre grande et difficile à accomplir : défendre de toute invasion le pays de la rive gauche de la Loire, alimenter les corps de M. le duc de Bourbon et du maréchal Gouvion Saint-Cyr, dont la proclamation vint bientôt confirmer toutes les espérances que j'avais données de sa courageuse loyauté. Montpellier, Nîmes et Marseille devaient suffire à entretenir et à compléter Farmée que formait M. le duc d'Angouléme.

Nous passâmes bientôt au calcul des forces dont nous pouvions disposer, particulièrement dans sa division. Il comptait toujours ses soldats, et moi je revenais sans cesse à mes volontaires royalistes; une partie était déjà armée et organisée , on pouvait encore en appeler sous les armes, et en vérité les

sentiments publics, le zèle et Tentraînement étaient tels que le nombre en pouvait devenir très considérable.

J'en vins ainsi peu à peu au point essentiel, et, en ayant Pair de le consulter, je lui laissai entrevoir mes craintes sur la fidélité des troupes, sur Tébranlement qu'elles devaient recevoir des succès de Bonaparte, surTopposition qu'on pouvait craindre entre lés soldats et les populations, opposition armée des deux côtés. Ensuite, avec quelques ménagements, je lui parlai de mon intention de disloquer les régiments et de les diviser par petits détachements pour éviter tout mouvement spontané de leur part. Malgré toutes les raisons dont je m'environnai, Decaen ne dissimula pas sa surprise : se défendre sans troupes lui paraissait une idée inconcevable et nouvelle. Mais quand je lui demandai à foi et à serment, s'il pouvait répondre de les mener au feu et de les maintenir avec nous, même contre le général Bonaparte, de faire ce que, en présence d'aucun prince, l'influence d*aucun général n'avait encore obtenu, ses cheveux se dressaient sur sa tête et il commençait à comprendre qu'on se défendait plus mal avec des troupes incertaines dans ses rangs. Quand j'eus bien établi la question, j'allai plus loin, et je lui montrai que la dislocation des régiments ne nous suffisait pas; il faudrait procéder à une sorte de licenciement dans lequel on offrirait k tous les officiers et soldats d'.entrer dans les bataillons de volontaires royaux avec tous les avantages qu'on pourrait leur faire; ceux qui s'y refuseraient recevraient des congés de semestre avec deux mois de solde qui leur seraient payés

PRÉPARATIFS DE DÉFENSE. — Mars 1816. 373

quand ils seraient rentrés dans leurs foyers. Le général se laissa persuader et accepta la mission que je lui donnai d'aller sonder les soldats et les officiers pour savoir si nous pouvions prendre ce parti avec la certitude d'être obéis. Nous traitâmes ensuite des moyens de la défense locale, et j'indiquai que pour nous mettre à Tabri de la responsabilité du succès, j'assemblerais le soir même un conseil nombreux de tout ce qu'il y avait de personnes capables de juger les mesures à prendre pour la défense du pays, et pour la sûreté de la personne de Madame, dans toute hypothèse. Je m'expliquai sur ces sujets avec Madame la duchesse d'Angoulêmé ; elle les comprenait à merveille et les approuvait de sa forte volonté. Je lui annonçai aussi que pour remplir les ordres du Roi, je devais pourvoir à la sûreté de sa personne, et, qu'à cet effet, il était nécessaire d'acheter un bâtiment qui fût à elle, tout équipé et prêt à partir au premier signal ; mais elle m'avoua qu'elle n'avait point d'argent, et moi j'avais à peine celui de mon voyage.

Il ne se présenta d'abord d'autre moyen que de faire la demande d'une somme assez considérable au conseil général du département, qui d'après la dernière ordonnance avait droit do voter des fonds extraordinaires, ou bien de l'ordonnancer moi-même sur la caisse du jeceveur général.

Je répugnais à prendre l'un ou l'autre de ces moyens lorsque le préfet m'apprit qu'il existait aux douanes une somme de près de quatre cent mille francs qui y avait été déposée. Elle se composait de droits payés par les Anglais depuis l'ouverture de nos ports, et contre lesquels ils avaient élevé des réclamations

qu'on avait trouvées açsez fondées pour la laisser en dépôt sous la main du consul général d'Angleterre, jusqu'à une décision définitive. Je fis venir le consul général, M***, je lui exposai les besoins pressants de Madame, auxquels j'étais obligé de pourvoir, et l'inconvénient qu'il pourrait y avoir à prendre ces sommes dans nos caisses. Je n'eus pas besoin de plus longues paroles, et il me dit le plus galamment du monde que la somme serait mise à ma disposition sur mon simple reçu. Je fis sur-le-champ acheter un brick en donnant des ordres pour qu'il fût en état d'appareiller. Je désignai le comte de Flotte-Montauban, mon cousin, ancien officier de marine, qui se trouvait près de Bordeaux, pour en prendre le commandement. Ensuite, je versai entre les mains de Madame la somme considérable qui restait du dépôt delà douane.

Je m'occupai en même temps d'adresser aux quarante préfets de la rive gauche de la Loire, de la rive droite du Rhône, à ceux de Provence et duDauphiné une circulaire où je leur annonçais que, d'après les ordres du Roi, je résidais à Toulouse où je devais centraliser l'administration de ces départements avec l'espérance que Monsieur, frère du Roi, viendrait bientôt donner la puissante direction qui devait assurer nos succès et le maintien de Tautorité royale.

PRÉPARATIFS DE DÉFENSE. - Mars 1815. 8*75

Le général Decaen était venu deux fois me rendre compte de notre projet de licenciement. Il Tenvisageait comme possible d'abord, mais avec de grandes difficultés ; ensuite après avoir profondément étudié la situation, il me déclara qu'un tel ordre émané de moi ne serait pas obéi, et serait le signal d'un soulèvement des troupes. Il entrevoyait qu'elles pouvaient choisir un nouveau maître qui approuverait et soutiendrait leur défection ; il fallait se plier à cette dure nécessité, car ce n'est plus caractère, c'est témérité d'affronter des dangers si bien prévus.

Le général Decaen avait été bien franc dans sa conduite avant mon arrivée, parce qu'il avait été soutenu par la présence de Madame, et entouré de l'atmosphère du royalisme de Bordeaux. Il n'avait pas cru au succès de Bonaparte, et j'en apportais la plus complète confirmation ; mais en même temps j'avais peut-être exercé quelque influence sur son esprit en lui faisant comprendre que c'était précisément dans les services rendus à la couronne au moment de tels dangers que l'on méritait les plus grandes récompenses. Enfin, je lui donnais comme avant-coureur de ce que l*avenir pouvait lui réserver, la promesse du grand cordon de Saint-Louis. Il me fallait bien lui faire un aussi beau préambule pour entamer avec lui une ouverture aussi délicate que celle que j'avais à lui faire au sujet de la demande adressée au duc de Laval. Mais je me fondai sur l'impossibilité où nous étions de compter sur nos régiments, sur la nécessité de leur en imposer, par la présence d'une armée étrangère qui, arrivant comme auxiliaire et dans des sentiments sympathiques

à ceux des populations, les maintiendrait dans le devoir; que ces secours étrangers nous serviraient à donner un point d'appui, une véritable consistance et un véritable encouragement aux levées de nos volontaires. Il fut d'abord étonné plutôt que révolté de ma proposition. Mais enfin lorsqu'il vint la seconde fois m'annoncer l'impossibilité du licenciement de nos régiments, il fut le premier à me parler de l'entrée des troupes espagnoles; il me demanda d'en presser l'arrivée, et me proposa d'aller au-devant d'elles pour faire leurs logements. Nous primes même les cartes pour examiner quels étaient les points les plus voisins par où elles pourraient arriver, et en quel nombre nous pouvions les espérer. Je prévoyais seulement un peu mieux que lui que ces secours ne seraient pas aussi prompts qu'il se le figurait. Ces dispositions dans lesquelles je voyais le général Decaen m'inspiraient une grande confiance pour la sûreté de Madame.

Bientôt après le dîner, où Madame m'avait fait l'honneur de me placer à côté d'elle, je fus appelé à la réunion que j'avais convoquée. Elle était nombreuse, et M. Laine s'y trouvait au premier rang. Les principaux intérêts de la défense de Bordeaux y furent traités, et en particulier Toccupation (lu fort de Blaye. Il était en ce moment dans les mains du commandant militaire et d'une garnison de quatre ou cinq cents hommes. Quoique le commandant n'eût donné lieu à aucune méfiance particulière, cependant il parut important de le remplacer par un détachement de la garde nationale de Bordeaux. On y prévoyait bien quelques difficultés, et le danger de

PRÉPARATIFS DE DÉFENSE. — Mars 1815. sni

faire déclarer les troupes contre nous; mais on pensait qu'on pourrait y introduire un détachement de la garde nationale en diminuant d'autant les soldats de la garnison, et ensuite, suivant les circonstances, prendre les moyens de rester les maîtres. Mais les événements se pressèrent de telle sorte que rien de ce qu'on avait délibéré avec tant de sagesse ne put être mis à exécution, et le fort avait hissé le drapeau tricolore avant même le départ de Madame. Peutêtre aurais-je pris d'autres moyens qui auraient eu un meilleur succès si je n'eusse pas dû souscrire à la délibération du conseil.

Je passai la plus grande partie de la nuit à expédier des dépêches à divers, tels que M. le duc de Bourbon pour lui annoncer les secours qui devaient lui être envoyés, au maréchal Gouvion Saint-Cyr et autres ; enfin j'employai la matinée du lendemain à conférer avec le général Decaen, M. le préfet, et le vicomte de Montmorency pour assurer la meilleure exécution des plans arrêtés.

Madame la duchesse d'Angoulême, avec qui j'eus un long entretien, me chargea d'adresser à Monseigneur le duc la lettre par laquelle je lui faisais connaître la mission que le Roi m'avait donnée, mon établissement prochain à Toulouse, où j'exercerais en son nom et en raison des pouvoirs souverains qu'il ayait reçus du Roi l'autorité qui m'avait été déléguée; c'est-à-dire que j'intitulerais les actes en son nom, et que, attendu l'urgence des circonstances, je m'autoriserais à apposer sa signature aux actes du gouvernement avant même de les lui avoir communiqués; enfin j'attendais de sa bonté de confirmer ce

que j'aurais fait, et que j'aurais soin de lui communiquer.

Les espérances que Madame attachait aux projets conçus dans ces moments extrêmes, et la part qu'elle était disposée à prendre à tous ceux qui présentaient quelque gloire à travers quelques dangers, inspirait Tadmiration de sa personne et de son caractère, et donnait une impulsion indicible à tous ceux qui étaient appelés à la servir. On aurait voulu réaliser ce qu'il y avait de plus prodigieux en fait d'entreprises pour n'avoir pas la douleur de lui enlever de si nobles illusions.

Je quittai Bordeaux, où j'avais passé trente heures, comblé du témoignage de ses bontés et exalté par cette confiance sans mesure qu'elle avait en moi pour la défense de la cause royale, et pour le salut de M. le duc d'Ângoulême, objet de ses inquiètes préoccupations.

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