‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 53 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ARBIYÉE A TOULOUSE. — OBQANISATION DE LA DÉFENSE.

LE MARÉCHAL PÉBIGNON.

Je partis pour Toulouse, en refusant toute escorte : je craignais que ces témoignages d'honneur fort inutiles ne ralentissent ma marche. Mais j'eus beau faire, je trouvais partout des chevaux de poste t^crasés, des routes abîmées par la saison, et je n'avançais pas. Un événement semblable à celui de Châtellerault vint encore m'arrêter ; arrivé au bac de Villeneuve-d'Agen, à une ou deux heures du matin, je fus arrêté par un poste de volontaires royalistes qui surveillaient ce point avec cette exactitude inquiète qui s'empare généralement des esprits quand les populations sont obligées de pouvoir elles-mêmes à leur défense ; on me demanda mes passeports. J'eus beau décliner mes titres et qualités, on exigeait des preuves que je ne pouvais donner, et ma calèche, où j'étais seul avec mon valet de chambre sur le siège, ne répondait point à ridée d'un si puissant seigneur. Je n'ai jamais aimé ni cherché les apparences du faste, mais en cette occasion j'avais eu tort de ne pas me mettre en meil-

leur équipage à mon départ de Bordeaux, puisqu'il m'avait été impossible de le faire à Paris. Faute d'avoir voyagé en grand seigneur, je fus obligé d'accepter les conditions d'un prisonnier; et, pour ne pas rester au poste de ces braves volontaires, j'obtins que deux d'entre eux m'escorteraient jusqu'à Âgen, sur le siège de ma voiture, la carabine haute, et je fis ainsi mon entrée à cinq heures du matin dans la capitale du département du Lot-et-Garonne. Les courriers que j'avais expédiés pour annoncer mon arrivée à Toulouse m'assuraient de trouver dans les villes de mon passage les autorités réunies pour recevoir mes instructions et mes ordres ; et je serais descendu à la préfecture si l'heure n'eût pas été aussi matinale.

J'envoyai sur-le-champ appeler le préfet ; c'était le marquis de Yilleneuve-Bargemont. Je fis demander en même temps le commandant de la gendarmerie et le général La Poype, qui commandait le département. Le chef d'escadron de la gendarmerie fut le seul qui parut de suite. Le retard du préfet, dont je m'impatientais, fut bientôt excusé : sa femme était morte la nuit même. Quant au général, on ne l'avait point trouvé chez lui, et les gendarmes furent mis en campagne pour me l'amener mort ou vif. Cet officier général, qui avait marqué dans la Révolution par ses opinions extrêmes, beau-frère de Fréron, m'arriva enfin fort essoufflé, et essuyant la sueur de son front. Il excusa son absence en disant que la veille au soir, il avait appris les événements de Paris, le départ du Roi et l'entrée de Bonaparte ; qu'il n'en avait point dormi de toute la nuit et que le matin, pour « asseoir ses esprits, » il était sorti dans la campagne ; il ne me

ARRIVÉE A TOULOUSE. — 25 Mars I8ir>. 381

paraissait encore ni rassuré, ni rafraîchi, car il passait sans cesse la main sur son front, et ses inquiéfades répondaient mal atout ce que je disais. Je partis ainsi d^Agen assez mécontent.

Je voyageais malgré moi si lentement que je n'arrivai àMontauban qu'à peu près à Theure du dîner; je descendis à la préfecture occupée par le vicomte Aitian de Villeneuve-Bargemont, frère du préfet d*Âgen *. Je reçus les principaux chefs civils et militaires; mes instructions furent faciles à donner à des hommes si bien animés, et je partis immédiatement pour Toulouse.

Je regrettais de ne pouvoir y arriver qu'à une heure aussi avancée, à cause du dérangement de toute la préfecture qui devait m'attendre, d'après Theure où les courriers que j'avais expédiés avaient dû m'annoncer. Quel fut mon étonnement! les portes étaient fermées, les lumières éteintes, et personne ne venait au-devant du lieutenant du Roi. Le fait est que le courrier avait été excessivement retardé, que la dépêche adressée au comte de Saint-Aulaire, pour lai annoncer mon arrivée et les motifs qui m'amenaient à Toulouse, avait été déposée sur sa table de nuit, pendant son premier sommeil, et il ne l'ouvrit qu^au moment où mon arrivée le réveilla. J'avais rencontré le comte de Saint-Aulaire dans le monde ; Rivière m'avait mis en rapports avec lui depuis la

1. Ub appartenaient à cette noble et excellente race de nos Villeneuve de Provence dont quatre frères se sont trouvés préfets en même temps, ce qui leur valut cette phrase gracieuse de Louis XVIII, que s'il y avait quatre-vingt-six frères Villeneuve, il leur confierait les qaatre-vingt-six préfectures du royaume.

Restauration, et je le connaissais pour un homme (le beaucoup d'esprit et de gracieuses manières; mais cette réception un peu froide, surtout en la comparant à celle que j*attendais à Toulouse, où je venais régner, ne me disposa pas d'abord très favorablement.

Âpres avoir parlé des affaires en général, de la situation des esprits dans son département, de tout ce qu'on pouvait en attendre pour la défense de la cause royale, le préfet voulut s'expliquer avec moi sur sa position particulière et ses sentiments personnels.

— Les rapports continuels et importants que vont me donner avec vous les affaires du Roi, me dit-il, et l'entreprise un peu gigantesque de former ici un gouvernement central, exigent que vous connaissiez parfaitement ce qu'il y a dans ma pensée intime et ce que vous pouvez attendre de moi. Mon âge ou d*autres circonstances m'ont éloigné de Fémigration ; je n'en ai partagé ni les sentiments ni les passions; les Bourbons m'étaient restés absolument étrangers. Élevé à l'École polytechnique, entré dans l'administration de l'empire, bien traité par le chef de l'État, j'ai été assez longtemps ébloui de cette grandeur qui courbait devant elle toutes les têtes, et je me suis laissé aller à tout le prestige de cette gloire. Cependant il m'est bien venu ensuite, par le sentiment des souffrances publiques, quelque éloignement pour l'homme qui sacrifiait tout à son intérêt, et j'ai senti le besoin des contrepoids d'une sage liberté. En dernier lieu, préfet à Bar-sur-Seine, au milieu du théâtre de la guerre, j'ai encore une fois invoqué le génie de l'Empereur,

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et j'ai combattu comme un soldat contre Tinvasion étrangère, dont les résultats politiques étaient hors de ma prévision. De tout cela, vous le voyez, il ne m'est resté dans le cœur aucun sentiment particulier pour l'Empereur ; personne ne blâme plus que moi sa nouvelle entreprise qui est un désastre pour le pays. Mais cette inclination que ne m'inspire en aucune manière l'Empereur, je l'éprouve, s'il faut le dire, pour une personne qui lui tient de bien près, et dont le sort est absolument lié au sien : Timpératrice Marie-Louise m'a distingué dans sa confiance et ses bontés. Je l'ai suivie à Blois ; elle m'a rapproché d'elle et m'a chargé des missions les plus importantes auprès de l'empereur d'Autriche, son père; je me suis attaché à elle autant par l'intérêt qu'elle m'inspirait que par reconnaissance. Mais je n'ai pas besoin de vous dire que ces sentiments particuliers ne peuvent, quoi qu'il arrive, avoir aucune influence sur une conduite qui est toute tracée par mes devoirs et par les serments qui m'attachent à l'ordre établi. Les occasions ne me manqueront pas de vous prouver comment je comprends ces devoirs, et combien je respecte la religion du serment.

J'étais dès le matin installé dans le cabinet du préfet qui s'était placé dans celui du secrétaire général pour être entièrement à ma disposition, disait-il. En effet, dès ce moment, M. de Saint-Aulaire me servit de tous ses moyens, m'aida de tous ses secours, avec une abnégation et un dévouement que je n'attendais pas et que je n'aurais pas exigés de lui*

Je m'étais mis à l'œuvre dès le matin ; déjà, avant midi, j'avais donné mes ordres pour centraliser dans

les vingt-deux départements de la rive gauche de la Loire, ceux de la rive droite du Rhône et au delà et en Dauphîné, le service des postes et celui de la gendarmerie. Je demandais aux préfets de m'adresser leur correspondance journalière pour tout ce qui concernait leur administration, en les réduisant au sommaire des aifaires courantes, et donnant retendue nécessaire à ce qui concernait la défense du pays. Je demandais en même temps aux préfets de prendre dans leur zèle et leur intelligence et de concert avec les conseils généraux qui étaient rassemblés, les décisions de toutes les mesures administratives quUls jugeraient nécessaires pour Torganisation des forces militaires et le maintien de Tautorité royale. J'exigeais seulement un compte prompt et exact de ce qui aurait été ainsi déterminé.

Les ordres furent en même temps donnés à tous les receveurs généraux de cesser toutes correspondances avec Paris, et de les adresser sommairement à Toulouse. J'expédiai sur-le-champ un courrier à M. Hippolyte de Saint-Didier, receveur général de Carcassonne, qui était un de mes amis personnels; je l'invitais à se rendre auprès de moi. Il était un des premiers élèves de M. Mollien, et personne n'était aussi capable que lui de régler ce service difficile et technique.

Je centralisai sur-le-champ le service des postes en désignant l'inspecteur de cette administration qui se trouvait à Toulouse, comme chef provisoire, avec lequel devaient correspondre tous les directeurs des postes dans les départements que nous voulions embrasser. Il en fut de même pour la gendarmerie : le

LE GÉNÉRAL LABORDE. — Mars 1815. 385

chef d'escadron de la résidence fut désigné comme commandant provisoire et devait réunir tous les rapports de ce service si important; j'annonçais la prochaine nomination d'un général qui en serait définitivement chargé. Mais la plus grande difficulté qui se présentait devant moi était le choix du général qui devait prendre la direction de toute notre organisation militaire, c'est-à-dire de trouver un homme digne de confiance sous le rapport de ses principes politiques et de sa capacité. C'est ce qui me faisait sentir plus vivement ce que mon départ de Paris avait eu d'inattendu et de précipité. Quant à l'administration des troupes J'attendais de connaître les généraux que j'avais sous la main, pour juger celui que je pourrais en charger.

L'occasion de les voir ne tarda pas. J'avais fait prévenir toutes les autorités civiles et militaires que je les recevrais le lendemain à dix heures dans les salons de la préfecture. Je m'attendais à un succès à peu près pareil à celui que j'avais obtenu à Bordeaux en semblable occasion ; et j'espérais en tirer parti pour donner une commotion électrique aux esprits. Ils étaient moins nombreux ; je leur adressai une allocution improvisée comme aux autres ; mais cette fois je ne fus ni interrompu, ni soutenu par les cris de Vive le Roil Tout le monde resta froid et sec, ce qui donna peut-être un accent d'impatience à mes dernières paroles. Quand j'eus lini, le lieutenant général Laborde, commandant la division, reprit la parole, et après quelques phrases bien banales, bien insignifiantes, il finit par dire qu'on trouverait toujours Tarmée soumise et obéissante ; mais, ajoiita-

a86 MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

t-il en élevant la voix : « Nous ne voulons pas de guerre civile. »

— Que dites-vous, général ? répliquai-je ; appelezvous guerre civile la défense légitime d un 'gouvernement accepté avec enthousiasme par la France, reconnu par le monde entier, attaqué dans ses droits les plus sacrés, dans son existence même? Autant vaudrait dire qu*un homme qui se défend dans une foret du brigand qui Tattaque est un fauteur de guerre civile

M. de Saint-Aulaire qui était à côté de moi, et un peu en arrière, effrayé probablement de la vivacité de mes paroles, et peut-être encore plus de Taccent qui les animait, et craignant que je ne me laissasse entraîner au ressentiment des mauvaises expressions, me tirait par le pan de mon habit. Je n'avais pas besoin de cet avertissement pour reprendre le calme convenable à ma situation ; il n y eut plus de paroles adressées à tout le monde. Le général ayant gardé le silence, je fis le tour du cercle qui m'environnait, en adressant à chacun quelques mots obligeants k mesure que M. de Saint-Aulaire me les nommait: et tout à coup me tournant vers le général je lui demandai à très haute voix et d'un ton de commandement absolu de se rendre chez moi le le même jour à deux heures. Dans cette entrevue où je conservai le ton de l'autorité, je l'interrogeai sur tout ce qui concernait l'état militaire de la division et les ressources que nous avions pour l'organisation et l'armement des bataillons royalistes. Il répondit pertinemment à ces questions, mais il n'ajoutait rien et opjxisait toujours des difficultés h tout ce que je

LE DUC D'ANGOULÊME A NIMES. — Mars 1815. 887

proposais. Enfin il me fut évident que non seulement je ne pouvais pas compter sur ce lieutenant général commandant la division , mais qu'il était dans la disposition prochaine de trahir ses devoirs et ses serments dès qu'il pourrait le faire impunément.

Je croyais pouvoir faire plus de fond sur quelques officiers généraux qui étaient venus auprès de Madame à Bordeaux pour offrir leurs services, au nombredesquels étaient lesgénéraux La Motte, Villatte et autres. La princesse me les avait envoyés pour servir au besoin ; c'était à ceux-là que je comptais donner les commandements des premiers corps que nous mettrions en marche.

Au milieu de ces difficultés, la fidélité et le zèle des populations étaient admirables ; la pensée du retour de Bonaparte leur était odieuse. Toutes les classes s*étaient prononcées avec une unanimité et un élan indicibles, et s'il y avait quelque opposition, elle était inaperçue.

M. le duc d'Angoulème avait reçu par le courrier que je lui avais expédié de Paris la nouvelle du débarquement et les pouvoirs de commandant général sur les cinq divisions militaires du Midi, dont le Roi Tavait investi. Il était au milieu des fêtes que Bordeaux célébrait en son honneur et en souvenir du 12 Mars ; ma dépêche lui était arrivée au milieu d'un grand bal ; rien n'avait altéré son attitude : il avait seulement donné en secret des ordres pour son départ; et empressé de payer de sa personne, il était parti à cinq heures du matin avantque le bruitdes événements se fût répandu dans la ville. Il s'était transi)orté à Montpellier et ensuite à Nîmes où il avait établi un quartier général.

formé son état-major avec discernement, et attiré à lui tout ce qu41 y avait de disponible dans les régiments de toutes armes qui étaient à sa portée. Rien ne manqua à son activité ; mais il était difficile qu il échappât à Terreur commune à tous les chefs militaires qui Tenvironnaient, de chercher sa principale défense dans les corps de Tarmée régulière.

J'établis avec ce prince une correspondance journalière. Les circonstances étaient si pressantes, si impérieuses, ((ue voulant donner Tappui de son nom à toutes les mesures, je fus obligé d*apposer sa signature au bas de tous les actes avant qu*il en eût connaissance. J'avais soin de lui en faire connaître continuellement les motifs et de lui en demander l'approbation : mais je ne reçus aucune réponse à ce sujet dans tout le temps de ma courte administration.

J'écrivais aussi journellement à madame la duchesse (lAngouléme ; elle répondait à la sollicitude que j'avais sur sa position par une sollicitude encore plus grande pour M. le duc d'Angoulême ? ses lettres montraient sa parfaite intelligence de la situation, et les admirables inspirations de son caractère. Mes dernières lettres à cette princesse furent interceptées et publiées dans le Moniteur, Ce ne fut également qu(; par le journal officiel que je connus longtemps après la réponse du duc de Laval, notre ambassadeur à Madrid, à la dépêche que je lui avais adressée à mon arrivée à Bordeaux. Elle avait été interceptée par le général D*** qui commandait à Perpignan.

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Ha correspondance avec les préfets et les autres chefs d^administratîon s'était fort bien établie dans le cercle des départements qui nous environnaient au nombre de dix ou douze. J*ai dû souvent à leur wtAe et à leur intelligence de généraliser utilement les mesures particulières qu'ils avaient prises.

Je n'avais pour tout ce travail que le concours franc et loyal de M. de Saint-Aulaire, la disposition des bureaux de la préfecture qu'on avait étendus, et le dévouement de quelques royalistes empressés de m'offirir le secours de leur zèle et de leur travail. Notre situation n'était pas telle que ce ne fût un acte de courage.

M. de Saint-Didier s'était rendu auprès de moi sur Tordre que je lui en avais donné ; mais je ne trouvais pas en lui le concours que j'en avais espéré. C'est en vain que je cherchais à monter son imagination pour l'attachera notre fortune ; j'avais beau lui dire qu'on s'élevait plus haut dans ces temps difficiles que dans tout autre, que l'administration des finances à laquelle je rappelais était une route ouverte au ministère, il calculait trop froidement pour se laisser entraîner. Il me fit avec beaucoup de peine un premier travail que je lui avais demandé sur les moyens de retirer au moins les recettes courantes des receveurs généraux

sans compromettre leur position. Il restait plus receveur général qu'administrateur général que je voulais le faire ; et dans une conversation intime, je dus lui faire comprendre que tout ce qui régulariserait les services était favorable aux receveurs ; que le besoin d'argent était tel qu'on serait obligé de le prendre à ceux qui ne le donneraient pas; qu'enfin je ne laisserais pas périr notre cause par des considérations aussi secondaires, et que si on ne nous faisait pas vivre régulièrement, j'avais un moyen assuré d'ouvrir les caisses, et ce moyen était de faire fusiller sur la place de Toulouse les deux ou trois plus récalcitrants parmi ces messieurs.

— Je vous comprends à mer\'eille, me disait-U, et je ne vois qu'une différence entre vous et nioi:c*est que j'ai une peur horrible d'être pendu et que vous ne le craignez en aucune manière !

Le lendemain il me demanda la permission de retourner un moment à Carcassonne où il avait disaitil, laissé ses livres et sa caisse à l'abandon; il me promettait de revenir sous trois jours se mettre entièrement à ma disposition. J'eus beaucoup de peine à y consentir, mais enfin il m'arracha celte permission. Il se rendit à Carcassonne et aussitôt après à Paris auprès de son protecteur, M. Mollien, ministre des finances de Napoléon.

La difficulté et la lenteur des correspondances administratives m'avaient donné l'idée d'y suppléer par la publication quotidienne d'une feuille officielle. Je choisis le nom et le format du Moniteur avec la plus exacte imitation. Là étaient insérées les ordonnances que je faisais pour les besoins du 8er\îce, les nouvelles

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qui pouvaient le mieux soutenir Topinion, les nombreux et admirables exemples de dévouement particulier qui parvenaient tous les joiu*s à ma connaissance, et ressortaient au milieu des sentiments universels du peuple, enfin quelques attaques personnelles à l'ennemi commun. On Tavait respecté vaincu, mais on pouvait bien le poursuivre lorsqu'il régnait vainqueur aux Tuileries. Quoique j'eusse réduit à une feuille simple la double feuille de ce journal officiel, il nous était encore quelquefois difficile à remplir, et l'on venait à deux heures du matin m'annoncer qu'il manquait une colonne à notre Moniteur ; je dictais sur-le-champ un article de remplissage, et ce n'étaient pas les plus mauvais : la nécessité peut quelque fois servir d'inspiration.

Au milieu de ces travaux, il y en avait d'autres bien fatigants: la correspondance quotidienne, la quantité de personnes à recevoir non seulement "^our les affaires générales, mais encore plus pour les intérêts particuliers qui ne dorment jamais. On avait encore des faveurs et des grâces à me demander, des dénonciations à me faire, mais surtout des conseils à me donner. Tout cela m'arrivait par écrit, signé ou anonyme, et plus souvent par demandes d'audience; j'en recevais qui n'avaient d'autre intention que de me voir. C'étaient presque toujours de vieilles femmes qui ne me parlaient qu'avec des larmes d'attendrissement dans les yeux. Tout cela ne pouvait s'éviter, sous peine d'élever contre soi un orage ; mais je ne me soumettais pas sans enrager.

Je citerai, entre mille autres, une de ces contrariétés.

J'étais arrivé à Toulouse le vendredi-saint, et le jour de Pâques, malgré la solennité, on n*avait purefuser, à la demande du public, une représentation au théâtre : Les hériiiei's Michaud. Cette pièce toute royaliste de Planard était l'objet de la soirée. Je ne pouvais éviter de m'y rendre ; je fus installé dans la loge préparée pour me recevoir, où se trouvaient le préfet et plusieurs généraux. Je fus reçu au milieu des acclamations et des cris de Vive le Roi! j'y répondis d'abord par des saints au public ; mais dans le cours de la représentation, les cris se renouvelaient à la moindre allusion que la pièce fournissait continuellement ; et alors tous ceux qui occupaient la loge, les femmes même, étaient obligés de se lever à chaque acclamation ; et comme je voulais me soustraire à ces injonctions du parterre, M. de Saint-Aulaire insista en m'assurant que je courrais risque d'être insulté ; je fus donc contraint d'obéir. Enfin l'inconvenance fut poussée au point qu'un jeune homme, sorti de la foule, vint se placer à la galerie et se mit à haranguer la salle. Je ne savais plus s'il fallait lui imposer silence ou sortir; mais Saint-Aulaire me condamna à la patience. L'allocution était pleine de sentiftients royalistes traduits dans le langage des passions populaires. Je sortis fort irrité et jurant bien qu'on ne me reprendrait plus à pareilles scènes. Cette circonstance était de celles où l'on est bien plus embarrassé de ses amis que de ses ennemis.

Mais je l'aurais été bien davantage si j'avais prêté l'oreille à certains conseils qui m'étaient donnés ; je reçus entre autres dans ce temps un mémoire assez bien fait où l'on me proposait très sérieusement de

ATTITUDE DES TUOLPES. — Mars 1815. 393

former des clubs de la population royaliste, de les établir partout dans les villes, dans les villages, dans toute rétendue du pays. Vous savez, me disait-on, ce que les clubs révolutionnaires ont eu de puissance pour propager la Révolution ; le royalisme y trouvera la même force. Ce serait bien, me disais-je, je vois bien comment le gouverneur pourrait établir des .clubs; mais je ne vois pas qui pourrait gouverner le pays quand les clubs seraient établis. C'est une erreur bien commune en politique de croire que toutes armes sont bonnes en toutes mains, et de trouver que la meilleure est celle dont on a reçu les coups.

L*esprit incertain des troupes restait notre seul danger; les régiments semblaient n'attendre qu'une circonstance favorable pour se prononcer contre nous; c'était la grande difficulté de notre situation, d'organiser la guerre sans l'armée, et presque contre Tarmée, avec la population. Le licenciement des régiments me revenait sans cesse à la pensée; mais il m'était tous les jours plus difficile de prendre cette mesure extrême, puisque monseigneur le duc d'Angoulême avait formé le noyau de ses forces des régiments de l'armée. Cependant je ne pouvais rester en danger de voir d'un moment à l'autre le gouvernement du Roi renversé par un mouvement que les généraux malintentionnés pouvaient tenter impunément avec leurs troopes : je ne voyais d'autres moyens de remplacer les commandants militaires qui<m'étaient

suspects qu'en nommant à leur place d'autres généraux; mais ou Tes trouver parmi ceux que j*avais sous la main? Dans cette situation perplexe, il me vint une pensée dont j'espérais quelque succès. Le maréchal Pérignon était dans sa terre, à quinze ou vingt heures de Toulouse ; je pensai que je pourrais le décider à prendre le commandement des divisions militaires soumises à mon autorité, le maintenir près de moi, et par lui, par son influence dans Tarmée, brider les mauvaises intentions des généraux suspects. Mais comment espérer que le maréchal voulût se jeter dans nos affaires au moment où elles étaient si compromises? Le chevalier de La Salle, aide de camp de Monsieur, avait été envoyé par son prince auprès de Madame, et se trouvait par hasard à Toulouse, ne sachant par quel chemin il rejoindrait Monsieur. Un tel émissaire me parut convenir à merveille pour décider le maréchal Pérignon à se rendre auprès de moi. J'écrivis au maréchal ce que j'imaginai de plus entraînant pour Tamoner à mes fins. Je lui disais « que le Roi, en m'envoyant dans ses fidèles provinces du Midi pour y établir un centre de gouvernement n'avait pas oublié que je trouverais Monsieur le Maréchal dans ces contrées ; que Sa Majesté se tenait pour assurée que je rencontrerais dans les sentiments de loyauté et dans la capacité de M. le maréchal tout le concours que j'avais droit d'en attendre ; que d'apriîs cette confiance royale, je l'avais nommé par une ordonnance au nom de Monseigneur, duc d'Angouléme, au commandement supérieur de nos divisions militaires ; qu'en de telles circonstances il juge^ rait lui-même que son arrivée ne devait éprouver

LE MARÉCHAL PÉRIGNON. — Mars 1815. 395

aucun retard : que j'attendais d'un jour à l'autre Monsieur, frère du Roi, et le Roi lui-même, si les succès de notre cause assuraient sa position ; que j'envoyais auprès de lui le chevalier de La Salle, aide de camp de Monsieur, Comte d'Artois, qui lui remettrait cette lettre et l'ampliation de sa nomination... » Je recommandai à La Salle toute la promptitude et toute l'insistance nécessaire pour déterminer le maréchal.

— Il faut me l'amener à tout prix, disais-je à La Salle, il faut me l'amener mort ou vif; et je me gardais bien de décourager l'ambassadeur en lui disant combien peu je comptais sur le succès.

Je ne connaissais le maréchal Pérignon que pour avoir causé quelquefois avec lui dans les salons de réception des Tuileries ; mais je trouvais dans .ma pensée toutes les raisons qu'il avait pour refuser tant d'honneur.

Au milieu de toutes ces affaires, j'avais toujours les yeux ouverts sur ma position mal assurée, au milieu de généraux et de troupes dont j'avais à me métier, et je ne voyais d'autre moyen pour le maintien du gouvernement du Roi, que de leur imposer le gouvernement supérieur d'un maréchal de France ; aussi attendais-je avec impatience le retour du chevalier de La Salle, et avec la plus vive inquiétude l'acceptation du maréchal ; mais les chevaux de poste n'allaient pas aussi vite que mon imagination, et il y avait bien douze heures que j'attendais quand mon envoyé parut. Je me plaignis d'abord de sa lenteur, dont il se justifia par les difficultés matérielles qu'il avait éprouvées.

— Eh bien, lui dis-je ensuite, il ne vient pas?

— Point du tout, me dit-il, le maréchal me suit de près, il sera ici à cinq heures.

Ma joie fut telle que je Tembrassai de tout mon cœur.

En effet au moment où je me mettais à table, le maréchal me fit annoncer son arrivée en me demandant rheure à laquelle je voudrais le recevoir ; je lui fis répondre qu'il n'eût pas à se déranger et que je me rendrais moi-môme incessamment chez lui. Le comte de Saint-Aulaire me demanda de m'accompagner. J'étais en bonne disposition pour le maréchal, et je fus très aff*ectueux. La conversation s'entama d'abord en commun avec deux ou trois personnes qui étaient chez lui. Tout en avouant la gravité des circonstances, je soutenais les espérances du succès. M. Pérignon voulut se mettre à l'unisson.

— Oh ! dit-il, je ne m'effraye pas de si peu ! il y a dix. ans je me suis trouvé ici en pareilles affaires, lors de l'émeute des boulangers ; je pris toutes les mesures, et si à propos, que le trouble fut calmé tout de suite.

Mes regards étonnés s'arrêtèrent sur la tête chauve du maréchal, et sur ce crâne orné de la plus belle cicatrice. Je me demandai en ce moment si l'esprit ne se serait pas échappé par cette large ouverture; et comme il continuait sur ce ton, je ne crus pouvoir rien faire de mieux pour lui que de le prendre à part, comme si j'avais d'importantes communications à lui faire ; mais au fait, il me semblait que je n'avais plus rien à lui dire.

M. de Saint- Aulaire qui avait su le prix que j'atta-

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chais à l'arrivée du maréchal, avait bien jugé ma déconvenue; il me lorgnait assez malicieusement pendant mon aparté avec ce brave homme ; et lorsque nous remontâmes en voiture, il m*adressa la parole avec les formes respectueuses qu'il avait adoptées pour le commissaire du Roi.

— Votre Excellence a-t-elle été satisfaite de sa conférence avec M. le maréchal ?

— Mais... oui... dis-je, vous voyez qu'il est très bien.

Au point où nous en étions il fallait bien s'en servir tel qu'il était, et je trouvai en lui toute droiture et toute loyauté. Il venait presque tous les matins dans mon cabinet ; je le consultais sur tout ce qui concernait le maniement des troupes, et je faisais expédier dans mes bureaux les ordres qu'il signait et que je faisais ensuite adresser directement.

Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que malgré les respects dont les généraux environnaient le maréchal, il n'exerçait aucune influence sur eux : les plus rusés venaient sous divers prétextes à Toulouse pour flairer la situation et juger le parti à prendre. Le général ***, par exemple, qui commandait à Foix, ne manquait pas de me rendre ses devoirs; mais malgré ses paroles insinuantes, il y avait dans son regard en dessous de quoi éveiller la méfiance. D'autres restaient dans leur commandement et se montraient assez hostiles, tels que le général D***, à Perpignan. Les renseignements que j'avais sur lui me le rendaient très suspect ; je lui fis donner ordre de venir à Toulouse conférer avec M. le maréchal, mais il se garda bien d'obéir, et bientôt après intercepta

des courriers que j'avais expédiés au capitaine général de la Catalogne pour savoir qu'elles étaient ses dispositions et les ordres qu'il avait reçus de Madrid pour les diverses éventualités.

Il me vint dans ce temps un autre secours qui aurait bien pu achever de me perdre, si le bon caractère du personnage n'avait effacé les inconvénients de la position qu'on lui avait donnée. M*' le duc d'ÂngouIênie ne voulant pas faire supporter au comte Etienne de Damas, son ancien gouverneur, la fatigue et les dangers de la campagne qu'il allait entreprendre, ne trouva rien de mieux que de l'envoyer à Toulouse avec des pouvoirs extraordinaires qui ne le subordonnaient pas aux miens. Je protestai vivement dans la lettre que je répondis à Monseigneur, et cette fois le trône était vraiment trop petit pour être partagé. J'expliquai les motifs de mes réclamations au comte Etienne lui-même; mais il fut si doux, il me promit si bien de ne pas m'entraver, il se fit si petit, que je ne rompis pas en visière et lui donnai pour département l'organisation des volontaires, leur réunion en bataillons et régiments, leur mouvement, etc.. Et je ne trouvai d'autre inconvénient que de perdre beaucoup de temps pour expliquer à cet espèce de collègue ce qu'il y avait à faire, comment il fallait s'y prendre, lui donner quelques leçons de géographie pour lui montrer sur les cartes les cantonnements à prendre, les marches à indiquer ; et ordinairement le lendemain il avait parfaitement oublié la moitié de ce que nous avions décidé la veille. Un courrier à qui je n'aurais ou que des ordres à donner m'aurait été plus commode. C/est cependant ptmr les services qu'il a ren-

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dus, particulièrement à Toulouse, que M. le comte de Damas a été fait duc et pair !

Toutes ces entraves gênaient ma marche et ralentissaient l'organisation des bataillons de volontaires. C'était pourtant ma plus pressante occupation ; mais il y avait plus à faire ; la conservation de la rive gauche de la Loire était pour nous la question d'être ou de n'être pas. J'avais compté sur les forces que M. le duc de Bourbon avait dû réunir, et sur la résistance du maréchal Gouvion Saint-Cyr à la tête du corps d'armée assemblé à Orléans; mais le prince avait été surpris par les événements avant d'avoir nïis en mouvement les troupes que les chefs Vendéens se préparaient à lui amener. Il avait été obligé de s'éloigner pour ne pas tomber entre les mains des chefs militaires entraînés dans la sédition au moment où ils avaient appris l'entrée de Bonaparte à Paris.

Ce n'était point l'armée impériale qui nous attaquait ; mais les courriers des malles sorties tous les jours de l'Hôtel des Postes, apportaient la correspondance officielle de Paris, apprenant aux préfets, aux receveurs généraux et aux employés de toutes les administrations, le nom de leurs nouveaux ministres et de leurs directeurs généraux, c'est-à-dire que là étaient leur carrière, leur avancement, leur cautionnement, et même quelquefois leur existence. On

pouvait comprendre cet entraînement, et il fallait encore s'étonner qu'il ne fût pas général et que d'honorables exceptions vinssent protester contre les tentations de Tintérêt. A mesure que les courriers de la malle déposaient leurs dépêches dans les départements du centre, moins bien prononcés que ceux du midi, le poison produisait son effet : TEmpereur était reconnu, le drapeau et les cocardes aux trois couleurs remplaçaient le drapeau blanc, et ces mouvements s'opéraient sans combat et sans résistance.

Les populations se montraient indifférentes, Tarmée seule avait confondu sa cause avec celle de Napoléon ; ce n'était ni l'amour, ni l'enthousiasme pour sa personne que j'avais à combattre , mais la puissance de Paris, et cette soumission à tout gouvernement qui s'établit dans la capitale. Je l'avais toujours calculée bien puissante, mais avant l'épreuve que j'en fis à Toulouse, je ne la savais pas irrésistible.

11 fallait cependant se défendre: je ne trouvai d'autres moyens que de faire arrêter les courriers et les malles aussi loin que mes ordres pouvaient s'étendre, et de les faire amener à Toulouse. Là, les pa- ({uets étaient déposés chez moi, les malles séquestrées et les courriers emprisonnés pour les empêcher de répandre des nouvelles dangereuses.

Les ballots s'accumulaient ainsi les uns sur les autres et, pour nous en débarrasser, je les faisais brûler jour et nuit. Dans le nombre étaient les paquets officiels adressés à toutes les autorités, et sans cesse répétés, pour faire reconnaître le gouvernement de l'Empereur, les journaux et les lettres particulières adressés à des fonctionnaires publics; celles

ORGANISATION DE LA DÉFENSE. — Mars 1815. 401

de commerce étaient mises de côté pour être envoyées plus tard à leur adresse. On m*apporta bien quelques lettres particulières qui paraissaient suspectes par leurs suscriptions ou toute autre indication; une entre autres, assez curieuse, écrite par une femme un peu en sous-ordre, mais qui paraissait avoir été dans la plus grande intimité de M. de Bondy, préfet pour le Roi à Lyon. Cette femme lui écrivait en termes plus familiers qu'élégants, qu*il devait être bien heureux du succès de son Empereur, et qu*il pouvait espérer de grandes récompenses pour ce qu'il avait fait en faveur de son retour. 11 était en effet en ce moment nommé préfet de Paris.

Tout le monde n approuvait pas ma mesure qui paraissait violente ; on ne comprenait pas qu'elle était absolument nécessaire. I^e général Laborde s'en fit un grand grief contre moi sous prétexte de sensibilité maritale, et alla même jusqu'à me faire demander si je pouvais lui donner des nouvelles de sa jeune femme qui était à Paris. Je lui fis répondre par le proverbe : « Pointde nouvelles bonnes nouvelles, » et Ton trouva ensuite quelques lettres à son adresse, qu'on lui remit.

En général, on supportait mal cette soustraction de correspondances et de nouvelles; les royalistes mêmes auraient bien voulu qu'on leur versât le poison qui devait les détruire. Le silence leur était insupportable. A Montauban, la population, toute royaliste, s'ameuta contre les gendarmes qui escortaient une malle dirigée sur Toulouse, et lorsque pour leur faire entendre raison, on leur disait que c'était par les

ordres du lieutenant du Roi dans les provinces du Midi, ils criaient à bas le tyran de Toulouse ; et ce fut avec peine que les gendarmes retirèrent la malle de leurs mains.

Les nouvelles des défections qui s*approchaient de nous, me forçaient à prendre des mesures de répression extra-légales, dans mon droit de légitime défense, et pour ne pas laisser les populations royalistes se faire justice elles-mêmes. C'est ainsi que d'après Texemple qui m'avait été donné par le marquis de Villeneuve, préfet des Hautes-Pyrénées, j'ordonnai de former, dans chaque département, des commissions militaires pour juger prévdtalement tous ceux qui tenteraient de renverser les autorités royales. J'étais généralement bien secondé, et entre autres M. de Val-Suzcnay, à Bordeaux; le marquis de Villeneuve, à Tarbcs, le vicomte Alban de Villeneuvc-Bargemont, à Montauban ; le baron Trouvé à Carcassonne, se signalèrent à la fois parleur fermeté et la sagesse de leur conduite.

A Toulouse même, j'avais toute satisfaction des personnes avec qui j'avais des rapports ofTiciels ; le maire de la ville, M. de Malaret, était parfaitement dans la ligne de ses devoirs ; MM. de La Valette et de Castellane commandant des gardes nationales à pied et à cheval étaient remplis de zèle. J'avais trop à faire pour perdre mon temps h de nombreuses communications ; elles se réduisaient à ceux que je pouvais inviter à dîner. Cependant M. de Saint-Aulaire m'indiqua parmi les personnes qu'il convenait de voir, M. de Villèle, membre influejit du conseil général du département de la Haute-Garonne. Sa conversation

PROGRÈS DE BONAPARTE. — Mars 1815. 403

ne me parut ni remarquable, ni instructive, et ne me fit pas deviner l'importance qu'il devait prendre un jour dans les affaires. Il n'entrait nullement dans Tappréciation des grands intérêts de ce moment dont jeTentretenais, et me répondait à ce sujet d'une manière insignifiante ; mais il appuyait beaucoup sur ce qu'il était difficile à un étranger de prendre de Tautorité ou, comme il le disait, de réussir dans le pays, à peu près comme il aurait pu le dire en des des temps ordinaires à un intendant ou à un archevêque arrivant à Toulouse. Nous traitâmes ensuite des affaires qui concernaient le conseil général, et des besoins que nous pourrions avoir pour les dépenses urgentes de l'administration et des enrôlements. Les départements se prêtaient assez aux nécessités des circonstances et aux premiers frais de l'armement de nos volontaires ; celui de la Haute-Garonne avait voté 40,000 francs pour ces dépenses, mais le receveur général, M. Baudon, mettait à la verser tous les retards, et faisait naître toutes les difficultés qu'il pouvait inventer. Ces comptables du Trésor se regardaient déjà comme responsables vis-à-vis du ministre des finances à Paris, et je voyais le moment où je serais forcé de faire des exemples de grande sévérité pour les contraindre à marcher dans nos voies.

Cependant chaque jour, chaque heure nous apportait de plus fâcheuses nouvelles : le gouvernement de Napoléon s'établissait, les départements de la rive gauche de la Loire tombaient les uns après les autres; je m'inquiétais de la situation de Madame à Bordeaux, et quoique les nouvelles que nous avions de Monseigneur fussent encore favorables, je m'effrayais de

40d MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

voir le prince et Madame à peu près à la discrétion des troufies dont la fidélité me paraissait si douteuse. Malgré les efforts inouïs que nous faisions , la réunion de nos volontaires royalistes en corps réguliers était bien lente. Les sentiments de la population n'étaient point changés, mais le zèle, Taction se ralentissaient ; les étudiants en droit de Toulouse avaient formé un bataillon de volontaires parfaitement organisé. Peu de jours après mon arrivée, on m'avait demandé de le passer en revue ; on avait ensuite retardé pour attendre le retour de ceux qui étaient absents par congé ; mais le nombre de ceux qui restaient sous les armes ne fut jamais assez complet pour me donner occasion de les réunir.

J'arrivai cependant au point de former un corps de nos volontaires entre Montauban et Albi ; mais il ne s'agissait plus alors de les envoyer sur la Loire ou même à Monseigneur sur le Rhône ; nous en avions besoin pour notre propre défense. J'en donnai le commandement au lieutenant général de La Motte, arrivé de Bordeaux : il était un de ceux qui étaient venus à Bordeaux offrir leurs services à Madame, et qu'elle m'avait renvoyés pour les employer.

J'étais au milieu de ces tristes préoccupations, cherchant des motifs d'espérance dans un horizon plus étendu ; je pensais que l'Europe réunie à Vienne était attachée aujourd'hui à notre cause, par tous les intérêts et toutes les craintes qui avaient formé la grande alliance. Je supposais que le Roi, retiré à Lille, appuyé sur ses alliés, comme je le disais de très bonne foi dans mon Moniteur^ ralliait autour de sa personne les populations fidèles du Nord et ces dévouements de

PROGRÈS DE NAPOLÉON. — Mars 1815. 405

Paris et d'une partie de la France qui avaient été surpris et dispersés par la rapidité des événements.

Il était alors deux heures du matin, et je terminais une lettre que j'expédiais à Madame, où je lui donnais plus de conseils de salut que d'espérance, lorsque M. de Saint-Aulaire entra chez moi avec la figure d'un homme qui apporte une mauvaise nouvelle.

— Vous vous tenez pour bien assuré, me dit-il, que le Roi est à Lille ?

— Certainement, lui dis-je.

— Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Aulaire, le Roi n'a pas pu s'arrêter à Lille ; il en est parti pour la Relgique, peut-être pour l'Angleterre.

— Mais comment pouvez-vous le savoir? par quelle voie avez-vous des nouvelles que j'ignore?

— C'est, me dit-il, une lettre du comte de Brigode, maire ide Lille, adressée ici à madame A*** et dans laquelle il rend compte de l'arrivée et du départ du Roi, dans les termes d'un homme qui en est profondément touché. Je vous aurais apporté la lettre si elle n'avait pas contenu probablement toute autre chose que des nouvelles politiques, mais j'ai lu deux fois et avec attention tous les détails qui y étaient contenus, et vous pouvez compter sur leur exactitude, même celle des expressions.

Je les recueillis et les écrivis en post-scriptum à Madame,

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