‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 54 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SUCCÈS DEFINITIF DE BONAPARTE. — LE GÉNÉRAL LABORDE. — ARRESTATION DE MM. DE DAMAS ET DE VITROLLES.

Notre position devenait de plus en plus critique et les informations de la police de plus en plus inquiétantes. Je fus averti qu'une personne arrivée en poste avait laissé sa voiture à quelque distance hors de la ville, qu'elle avait conféré avec les généraux, particulièrement avec le général Laborde, et lui avait apporté les ordres de faire reconnaître le gouvernement impérial, ordres que j'avais jusque-là si soigneusement interceptés. Ce messager échappa d*un quart d'heure aux poursuites dirigées contre lui. J'appris bientôt par la correspondance du département de l'Aude que ce commissaire était un général Gha^ tran, fils d'un tailleur de Garcassonne, qui était en demi-solde dans son pays. Il était allé rejoindre Bonaparte à Lyon, l'avait accompagné à Paris et avait reçu la mission de parcourir le Midi pour hâter le renversement du gouvernement du Roi. Je le signalai par-

INSURRECTION D ALBI. — Mars 1815. 407

tout pour le faire arrêter ; mais il s'était mis bien vite hors de notre portée. S'il eût été pris, il aurait probablement subi la condamnation du conseil de guerre, et nous aurions été dans notre droit. Il a péri quelques mois après, jugé par le conseil do guerre de Lille, malgré tous les efforts que je fis pour lui sauver la vie ; et cette justice tardive, toute légale qu*elle était, paraissait plus rigoureuse que celle que nous aurions faite ipso facto,

rappris en même temps que Monseigneur, malgré sa confiance aveugle dans les troupes qui étaient sous ses ordres, avait jugé nécessaire d'éloigner de lui un bataillon d'artillerie qui avait montré les dispositions les plus dangereuses ; et il n'avait pas eu une meilleure idée que de nous le renvoyer à Toulouse. Je ne voulus pas recevoir un pareil renfort; et dans le travail avec le maréchal Pérignon, je lui fis donner Tordre de disperser cette troupe par compagnies à Narbonne et dans quelques autres villes des environs. Je fis moi-môme expédier ces ordres.

Hais ce qui vint nous donner la plus chaude alarme, ce fut le mouvement d'Albi. Les ordres de l'Empereur y étaient parvenus, ou par le général Chartran ou tout autre moyen, et le préfet, M. de Bessières, avec qui j'étais en relations, s'entendit de très bon accord avec les autorités militaires pour nous faire une complète défection, reconnaître le gouvernement impérial et arborer les trois couleurs. Albi était si près de moi que la trahison était une insulte qu'il fallait bien réprimer ou périr. Je fis venir le sous-préfet de Villefranche, M. de Marcillat, homme d'intelligence et de dévouement ; je le nommai préfet du département du

Tarn ; je lui donnai mei instructions. Sous trois jours, il devait partir avec deux cents hommes de gardes nationales à cheval, suivis de quinze cents hommes à pied. Ces troupes devaient partir le lundi soir en couvrant leur marche de nuit par tous les moyens connus. Lorsqu'elles seraient arrivées à une petite distance de la ville, la troupe à cheval devait y pénétrer seule à la première aube du jour ; elle enlèverait le préfet et le général commandant le département pour être jugés par la commission militaire. Enfin nos troupes occuperaient la ville oii le nouveau préfet rétablirait Tautorité royale. Je faisais à tout événement préparer le château de Loiu*des pour renfermer tous ceux qui nous étaient dangereux.

Je ne m'effrayais pas des souvenirs de Montluc, attaqué comme je Tétais, tout près de moi, et au cœur même du pays que j'avais à conserver. Je prévoyais la guerre des troupes contre les populations, et je me mis à rédiger une ordonnance qu*on aurait pu appeler le règlement de la guerre civile. La plus forte résistance aux troupes ennemies était commandée: toute espèce de connivence avec elles était sévèrement punie. Par exemple un village était mis à contribution si le nombre des soldats qui y passaient la nuit sans y être attaqués était inférieur à la population ; et au contraire de fortes récompenses étaient promises à ceux qui ramèneraient des prisonniers, des chevaux, des armes, qui encloueraient des canons. Ce règlement embrassait tous les détails que comportait ce sujet dans toute son étendue.

J'en étais là lorsque le dimanche matin (après Pâques) vers huit heures, j'entendis le bruit des fouets

NOUVELLES DE BORDEAUX. — Mars 1815. 409

de la poste qui m'annonçait les courriers. Celte fois on ou\Te les deux battants de la porte de mon cabinet, sans annoncer autrement que « de la part de Madame. » Celui qui entrait était en habit noir, culotte de peau couverte de boue, une petite croix de Malte à la boutonnière et son fouet de poste à la main.

— Vous ne me reconnaissez donc pas, mon cousin ?

Et en effet je ne savais où retrouver le souvenir de ce cousin.

— Je suis, me dit-il, Tabbé de Janson, aumônier général de la Vendée.

— Pardonnez-moi lui dis-je, mon cher ami, de ne pas vous avoir reconnu de suite ; mais vous étiez bien la personne que j'attendais le moins ici. D'où venezvous ? Où allez-vous ?

— J'arrive de Bordeaux, reprit-il, et Madame m'a donné ordre de venir auprès de vous pour vous annoncer son départ. — Il me raconta les approches du général Clausel, le courage de Madame dans cette extrémité. Elle avait voulu encore passer la revue des troupes; il me disait les interpellations qu'elle avait faites aux officiers et aux soldats, leur morne silence, aveu de leur indigne trahison, la noble et courageuse indignation des dernières paroles qu'elle leur avait adressées, enfin la nécessité où elle se trouvait de se retirer. Elle n'avait pas voulu, avec raison, commettre ce qu'il y avait de fidélité et de dévouement dans les volontaires royaux et une grande partie de la garde nationale, contre les forces très supérieures du corps du général Clausel appuyées par les troupes de la garnison. J'étais bien préparé à ce coup de cloche de

mon agonie, et je résolus de faire tête à Forage sans espoir de succès; le danger le plus pressant était autour de moi.

Au milieu du trouble de cesmalheureuses nouvelles, et dans l'inquiétude oii j'étais de la trahison flagrante de Tarmée, je cherchais les moyens de paralyser autour de moi leurs coupables intentions ; la garnison de Toulouse n'était pas très forte, mais on y avait réuni plusieurs compagnies d'officiers en demisolde, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus mécontent dans les restes de l'armée impériale ; les sentiments très prononcés du peuple et de la garde nationale, les avaient jusqu'alors tenus en respect, et je cherchais à m'en débarrasser pour éviter une lutte intérieure. J'étais dans cette préoccupation lorsque le bon maréchal Pérignon qui se tenait tous les jours à ma disposition me demanda solennellement un rendez-vous pour conférer avec moi sur les sujets les plus importants; je lui avais précisément indiqué ce même dimanche à midi ; il fut exact; il avait préparé un discours à peu près en ces termes.

— Votre Excellence m'a fait connaître lorsque je suis arrivé ici, son intention de former à Toulouse le centre du gouvernement, dans la pensée que Monsieur, peut-être le Roi lui-même viendraient en prendre les rênes ; qu'il me soit permis de dire à votre Excellence que dans cette situation vous deviez avant tout réunir au centre de votre gouvenerment toutes les troupes dont vous pouvez disposer. Vous ne savez pas à quel point la garnison est faible. — Ici il m'en fit rénumération que je trouvai encore bien trop forte, et je l'étonnai beaucoup quand je lui dis que je

LE MARÉCHAL PËRIGNON. — Mars 1815. 411

n'avais pas une entière confiance dans la fidélité des troupes, dans toutes les circonstances qui pouvaient se présenter. Le maréchal s'arrétant bien peu à mes paroles, continuait en suivant sa pensée.

— Vous ne savez pas, monsieur le baron, ce qui se passe sous ce rapport, et je vous dois la vérité. Vous avez par exemple ici plusieurs compagnies d'officiers à demi-solde ; mais elles sont logées chez les bourgeois, ce qui énerve leur action. Vous les croyez complètes, et loin de là, un grand nombre sont absents, en congé, et d'autres m'en demandent tous les jours sous différents prétextes. L'un a mal à l'épaule, l'autre a des douleurs sciatiques et — ajouta le maréchal en relevant la tête et en frappant du pied — je ne cesse de leur dire: «Corbleu, messieurs! ce n'est « pas la veille d'une bataille qu'on a mal à l'épaule « ou qu'on ressent des douleurs sciatiques ! « Je viens de donner l'ordre qu'ils fussent réunis militairement, dans les casernes.

— Mon Dieu, monsieur le maréchal, tout ce que vous faites est bien fait, et dans les meilleures intentions ; mais je dois vous avouer que je n'ai pas autant de confiance que vous dans le concours de ces militaires à la défense de notre cause. Je crois môme qu'ils peuvent nous devenir dangereux ; et qui me débarrasserait de ces braves gens me rendrait grand service. Je pense donc qu'il n'y a point d'inconvénient à donner aux officiers en demi-solde autant de permissions qu'ils vous en demanderont, et j'aimerais mieux les voir dispersés chez les bourgeois que casernes et réunis.

— Cela étant, reprit le maréchal, je ne leur refu-

conseil; après lui avoir exposé la situation, je lui déclarai que je regardais comme contraire à l'honneur, à mes devoirs, de ne pas tout essayer pour la défense du gouvernement dont le Roi m'avait chargé. Je passai en revue tous les moyens qui pouvaient me rester de défendre la position ; il ne fut pas difficile à M. de Saint-Aulaire de me montrer combien ils étaient impuissants.

— Vous trouverez encore, me dit-il, quelques hommes dévoués qui vous obéiront ; mais leur première tentative sera le signal du mouvement militaire que vous voulez réprimer, et la violence que vous exercerez sur un chef justifiera tout ce qu'ils feront pour l'exécution de leurs projets. Enfin, que pouviez-vous espérer de plus? de mettre les armes entre les mains de la population contre les troupes ? et quel succès pouviez-vous en attendre? des flots de sang, sans aucun espoir de salut.

Je sentis avec regret le poids de ces raisons. Ce qu'il y avait de plus dévoué dans la garde nationale de Paris ne s'était pas battu pour la défense du Roi ; elle ne s'était pas battue à Bordeaux pour celle de

Madame Avais-je le droit de compromettre celle

de Toulouse ?

J'étais dans cette situation perplexe d'un homme qui s'est hasardé dans des terrains mouvants, et qui sent tout à coup le sol s'enfoncer sous ses pas sans savoir où porter la main pour se retenir. Je voyais bien que je ne pouvais manquer de tomber et je me préparais dans tous les cas à tomber au moins avec dignité. Je m'arrêtai au projet de faire tête au danger aussi longtemps qu'il serait possible à Toulouse ; et

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