DERNIERS MOMENTS DE LA RÉSISTANCE. - I8I
lorsqu'il n*y aurait plus aucun moyen d*y tenir, de me retirer avec les volontaires royalistes disponibles vers les lieux occupés par M. le duc d*Angoulême. Dans cette intention, je fis préparer ma voiture. Je mis ordre à tous mes papiers, je brûlai toutes les correspondances qui auraient compromis beaucoup de monde. Débarrassé de ces soins, je me trouvai plus tranquille. Ces circonstances présentèrent un curieux exemple de la ridiculité des faiseurs de projets. Un M. de Mondenard, arrivé de Bordeaux, m*avait demandé un rendez-vous pour me soumettre des plans présentés à Madame, et qu'elle lui avait dit de me communiquer. Il déclamait dans les salons de Toulouse, disant qu'il tenait entre ses mains le salut de la France, et que je perdais tout, faute de l'écouter. Je lui avais donné un rendez-vous qui se trouva par hasard ce même dimanche où tout semblait fmi pour moi. Après un court préambule, il m'expliqua qu'il avait conçu de vastes projets pour la défense de la monarchie, mais qu'en me les communiquant, il voudrait bien conserver la propriété de ses idées. Je rassurai que je ne voulais point lui soustraire un bien qui était à lui. Il sortit alors une liste sur laquelle étaient inscrits les titres de quelques chapitres, comme pour aider sa mémoire, et il débuta.
— Je suis obligé d'avouer à Votre Excellence, ditil, qu'il me parait que jusqu'à ce jour on n'a rien su faire pour créer les moyens de défense. Au fait, vous n'avez pas d'armée : et en admettant que les volontaires royaux puissent vous servir d'infanterie, au moins est-il évident que vous n'avez pas de cavalerie, et je vous apporte les moyens de vous en procurer.
Il suffit de délivrer à des hommes capables des commissions, et par exemple, je viens vous offrir de former un corps de quinze cents chevaux, dont j'aurais le commandement avec le grade de colonel ; je le lèverai, Tarmerai et le compléterai au prix de mille francs par cavalier ; la solde ne sera comptée que du jour où chaque escadron aura passé la revue. — Je répondis à ce spéculateur par un signe de tête tout à fait encourageant, et il me débita je ne sais combien d*autres projets aussi applicables que celui-ci à 13situation.
— Enfin, me dit-il, vous me direz peut^tre qut^ pour tout cela il faut de Targent, et que vous n'eim avez pas?
Un nouveau signe de tête lui dit qu en effet c'était^ bien un point de la difficulté.
— Eh bien, monsieur, voilà où je crois pouvoir vous rendre un vrai service ; je vais vous en procurer plus que vous ne pourriez en avoir besoin. Vous avez ici un hôtel des monnaies?
— Oui, monsieur, je le sais ; je sais aussi qu'en forçant les opérations sur les piastres d'Espagne oh peut faire un bénéfice de quelques centaines de francs par jour : mais
— Ah ! ce n'est pas cela ; mais vous pourriez fair«^ frapper des petites monnaies de billon, par exemple, auxquelles, par une ordonnance, vous donneriez un cours forcé à la valeur de cinq francs, si vous voulez, et elles ne vous coûteront pas plus de deux sols la pièce.
Et il me regardait pour jouir de Tadmiration qu'il espérait lire sur mon visage.
DERNIERS MOMENTS DE LA DÉFENSE. — Avril 1815. 417
— En vérité I monsieur, lui dis-je.
Mais voyant qu'il y avait peu à raisonner avec mon interlocuteur, je voulus m'amuser à mon tour.
Je louai son zèle et son dévouement pour la noble cause que nous servions ; je ie priai de me faire Thonneur de diner avec moi, et ensuite je repris en lui disant que plusieurs des projets qu'il voulait bien me présenter pourraient être pris en considération, si les circonstances donnaient le temps de les développer ; mais que les événements se pressaient au point de faire craindre de ne pouvoir donner suite à de pareilles idées ; que nous étions de tous côtés envahis par la reconnaissance du gouvernement impérial ; déjà le préfet d'Albi avait proclamé l'Empereur ; les dernières nouvelles de Monseigneur ne nous donnaient pas confiance dans les succès qu'on avait pu espérer ; enfin je terminai en le regardant bien en face, et je lui dis, en baissant la voix et sous le sceau du secret le plus absolu, que Madame avait été forcée de quitter Bordeaux occupé en ce moment par le général Clausel. A ces mots, mon colonel en herbe pâlit, et il faut bien avouer que faisant semblant de ne pas voir l'impression qu'il recevait de ces nouvelles, j'ajoutai quelques moments après qu'au reste, si cela lui convenait, je lui ferais expédier la commission qu'il m'avait demandée pour l'organisation d'un corps de quinze cents chevaux. Le pauvre homme, épouvanté de son courage, me répondit en balbutiant,
— Mais en effet, monsieur d'après ce (pie vous
me faites l'honneur de me dire peut-être le
temps pourrait bien nous manquer
— Il y en aura j'espère assez, lui répondîs-je, pour que vous veniez dîner avec moi.
Co diner auquel le comte Etienne de Damas, Tabbé de Janson, Berthier de Samigny et beaucoup d'autres assistaient, se passa fort convenablement; ceux qui avaient le sentiment de la position firent bonne contenance pour ne pas inquiéter ceux qui ue l'avaient pas. Pour moi, je me trouvais beaucoup plus à mon aise : je me sentais soulagé d*un poids immense. Il me semblait que je n*ayais plus rien à faire (}u'à tomber dignement. Je pensais que les généraux à la tête des troupes feraient leur déclaration impériale: que je me retirerais en faisant Une proclamation où j'annoncerais que, forcé de quitter la ville par la défection de la garnison. j*allais à Narbonne, oiije faisais un appel aux volontaires royaux et à tous les défenseurs de la cause monarchique pour nous réunir ensuite au quartier général de Monseigneur.
Le préfet de la Haute-Garonne n*était pas aussi tranquille que je paraissais l'être ; il slnquiétait du dénouement inévitable, prochain^ et cfut de son devoir de ménager l'événement de manière à m'épargner les convulsions de Fagonie. Il se rendit plu* sieurs fois chez le général Laborde; celui-ci lui avoua ses projets de faire reconnaître le gouver* nement de l'Empereur aussitôt qu'il le pourrait, et lui témoigna en même temps une gratide âuimo* site contre moi. M. de Saint-Aulaire essaya de lui faire comprendre le danger qu'il y aurait à compromettre les troupes vis-à-vis d'une population animée de sentiments contraires, s'il voulait remporter par la violence ; il lui proposait de chercher un moyen
DERNIERS MOMENTS DE LÀ DÉFENSE. - Avril 1815. 419
iefme auquel on pourrait peut-être me faire consentir d mon honneur et les devoirs de ma position étaient mtiërement sauvés; le général Laborde se refu- 4iit avant tout à Tidée de convenir d'un jour où je Miftirais de la ville sous un motif de devoir public et }h il profiterait de mon éloignement pour proclaner le gouvernement impérial.
M. de Saint-Aulaire vint bientôt me rendre compte le celte négociation qu'il avait entreprise sans autre latorisation de ma part que la connaissance de mes lispositions personnelles.
Je lui répondis que je pouvais bien prendre un mtû dont je prévoyais les suites, mais que je ne sautde en faire la condition d'une espèce de traité avec leê généraux rebelles. II reprit que je ne pouvais MIS me flatter de soutenir la lutte contre la force dilitaire organisée, et que si je ne voulais pas cornrtfomettre inutilement une population dévouée mais rnpuissante, il fallait céder quelque chose à la néces- Ité ; dans cette hypothèse il ne serait rien tenté .outre moi ; il en avait obtenu avec beaucoup de ^ine la parole du général. Je lui dis que mes danjers personnels n'entraient pour rien dans la quesion. J'avais bien autre chose de plus difficile à néprlBer, c'était le jugement qui m'attendait; je levais avant tout éviter les fausses interprétations qui ne manqueraient pas de m'atteindre si j'avais Tair
d'abandonner une position sans y être contraint; on m'accuserait d'avoir faibli devant la rigueur de mes devoirs, et on ne manquerait pas de dire : « Le représentant du Roi ayant quitté son poste sans y être obligé par la force, les généraux ont proclamé l'Empereur.
— Je semblerais, disais-je, les y avoir autorisés par mon départ volontaire; et quelque injuste que fût une semblable opinion, j'aurais à en encourir toute
la sévérité Et Madame qui me demandait de rester
jusqu'au dernier moment Non! mille fois non I
plutôt mourir ici !
Cependant je ne confirmais pas et je ne contremandais pas les préparatifs de mon départ, qui ne consistaient qu'à faire mes malles et charger ma voiture. Je restais donc, attendant Tinspiration des circonstances ; elles ne tardèrent pas à se développer. Je fus averti dans la soirée de ce qui se passait dans les casernes ; on v avait éteint les lumières à Theure accoutumée, en donnant Tordre de se lever en silence et de prendre les armes à minuit.
J'étais seul dans mon cabinet après avoir brûlé ce qui me restait de papiers de quelque importance ; je marchais à grands pas sous la douloureuse impression de ne pouvoir plus rien pour la défense d'une cause à laquelle j'avais voué mon âme entière; je voyais avec indignation le droit, la raison, la justice, périr sous les coups de la révolte et de la trahison.
Au bruit qui se tit à la porte du salon qui précédait mon cabinet, je fis quelques pas dans cette pièce, et je vis venir à moi un colonel d'état-major, nommé
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Wodl Girard, suivi d'un certain nombre de grenadiers.
— Monsieur, me dit-il, n'ayez aucune crainte, nous sommes ici pour votre sûreté.
— Ma sûreté, lui répondis-je, na besoin de personne ; mais si cette sûreté pouvait être menacée, ce serait apparemment par vous.
M. de Saint-Aulaire arriva presque aussitôt ; il déplorait ces mesures violentes qu'on lui avait promis d'éviter; pour moi je les acceptais volontiers; elles prouvaient que j'avais résisté jusqu'au dernier moment.
— Au moins, cette fois, lui dis-je, on ne pourra pas dire que je m'en sois allé trop tôt.
Préoccupé que j'étais de l'expédition que j'avais dirigée sur Albi, qui devait avoir lieu le lendemain, et du sang qui pouvait être inutilement versé, je demandai à M. de Saint-Aulaire d'expédier sur-lechamp, en mon nom, l'ordre d'arrêter la marche de la colonne expéditionnaire.
Le salon fut bientôt rempli d'une trentaine de grenadiers qui avaient quitté la cocarde blanche, mais sans la remplacer par celle aux trois couleurs. Le commandant de cette expédition plaça lui-même un fauteuil dans l'embrasure de la fenêtre la plus voisine de mon cabinet; et, en termes très respectueux, m'invita à m'y asseoir. Deux grenadiers furent placés de chaque côté en tenant l'arme haute.
Bientôt les généraux de l'insurrection, le général Laborde en tête, passèrent devant moi pour entrer dans mon cabinet, non sans me saluer en passant. Ils portaient sur leurs habits leurs ordres
et cordons, même celui de Tordre de la Réunion, que la Restauration avait supprimé. Ils s'installèrent dans mon cabinet, et firent lecture à tout Tétatmajor réuni des ordres de l'Empereur, ces mêmes ordres que j'avais plusieurs fois interceptés. Celte lecture fut suivie d'un faible cri de « Vive l'Empereur ! » Comme on procédait aussi à quelques perquisitions dans mon cabinet et dans les tiroirs de n^on bureau, je me levai et avançai la tête pour voir ce qui se passait.
Tout k coup je sentis deux mains délicates qui serraient une des miennes, et en me retournant, je vis à côté de moi madanie de Saint-Aulaire, à peine vêtue d'un manteau jeté sur ses épaules; son charmant visage était inondé de larmes, Ce contraste de sensibilité à côté de cette violence, de cette belle et douce femme au milieu de ces grenadiers révoltés, me saisit de la plus vive émotion. J'en maîtrisai Texpresçion ; et en disant à madame de Saint-Aulaire toute ma reconnaissance, je lui demandai de s'éloigner, et j'invoquai pour la persuader, tout le cortège d^s convenances: mais elle résistait à toutes mes raisons. On aurait dit qu'elle croyait que j'avais besoin d'un ange pour me protéger en ce moment et que ce rôle lui était réservé. J'appelai alors M. de Saint-Aulaire et le priai de ramener sa femme chez elle.
Il revint bientôt après, au moment où le général Laborde demandait qu'on me fit entrer dans ce cabinet qui était le rnien une heure aupar^y^nt. H voulait mettre xxjie sorte de politesse dai|s ses procédés; il alla chercher lui-même, mal assuré sur ses jambes, un fauteuil pour me faire asseoir, pf se plaça
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sur une ebaise à côté de moi et au milieu de tout Pétat*major qui restait debout.
— Vous ne devez pas vous étonner, monsieur le bavon* vous qui avez défendu votre cause avec tant d*énergia, que nous soutenions de même la nôtre...
n allait continuer, mais je l'interrompis.
-5- Général, i^ vous prie de ne faire aucune comparaiaoïlf car il n'y a pas une heure que nous avions les mêmes devoirs, et que nous portions la même cocarde, et je n'ai pas changé la mienne.
Il reprit; avec un peu plus d'embarras que bien des personnes lui conseillaient de me faire un mauvais parti) niais que je pouvais être tranquille sur ce point.
Je ne répondis qu'en haussant les épaules, et il continua en disant que dès le matin je serais libre de me fnettre en route pour le lieu que je désignerais; il n'y mettrait qu'une condition, c'était que le comte Etienne de Damas ne suivît pas le même cheminf parce que nous pourrions peut-être encore nous réunir pour essayer d'établir quelques points de résistance, ce qu'il devait empêcher. Les paroles qui suivirent étaient insignifiantes et couvertes par les conversations particulières de ceux qui nous environnaient ; une partie de ceux-là s'éloigna bientôt, et nous étions presque seuls, lorsque M. de Saint- Aulaire interpella le général Laborde, de la manière la plus vive et la plus ferme, en lui reprochant la violence des mesures qu'il avait prises sans aucune nécessité ; elles tendaient visiblement à soulever et à déchirer; « tandis, disait-il, que M. de Vitrolles a to^t sacrifié pour éviter de semblables collisions, le général Laborde a fait tout ce qui pouvait amener
des troubles et des réactions sanglantes. » Le général se défendait mal de cette attaque inattendue, et il s'en aigrissait davantage. Je gardais le silence.
Au lieu de cette autorisation de partir si solennellement promise, les mesures de rigueur augmentaient autour de moi de moment en moment. La préfecture était environnée des troupes de la garnison; Tartillerie était à ses pièces, mèche allumée ; dans Tintérieur, une compagnie de grenadiers et une compagnie d'officiers îi demi-solde formaient la garde; elles occupaient le salon qui précédait mon cabinet, et dans celui-ci môme, un sous-officier était de garde, son fusil sur l'épaule. On fit décharger ma voiture, ouvrir mes malles, et on enleva tous mes papiers qui furent portés à un M. Romiguière, qu*on venait d'installer commissaire de police ; sous prétexte d'enlever mes armes, on prit mes habits, uniformes et costumes.
Il n'y avait rien de rassurant dans les procédés acerbes dont j'étais seul l'objet, car M. de Damas, le maréchal Pérignon, le chevalier de La Salle, et tant d'autres avaient été libres de se retirer. Je voyais bien qu'on voulait me faire un autre parti, sans prévoir quel il serait. Ces inquiétudes me préoccupaient moins que les conséquences du renversement de la résistance que j'avais essayé d'établir; je voyais toute l'organisation militaire du Midi décomposée, M. le duc d'Angouléme sans appui, découvert dans sa marche sur Lyon; enfin j'étais comme au milieu d'un tremblement de terre, et comme si toutes les pierres de l'édifice que j'avais essayé d'élever me retombaient sur la tête.
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M. de Saint-Aulaire vint enfin m'annoncer qu'il avait donné sa démission et remis Tadministration aux conseillers de la préfecture ; et plus tard, il m'apporta les lettres qu'il adressait à ce sujet à Carnot, ministre de l'intérieur, et au duc de Bassano qui avait repris les fonctions de secrétaire d'État. Elles étaient les plus positives, les plus nettes et appuyées sur les motifs les plus honorables, d'abord la tidélité aux serments qu'il avait prêtés, ensuite la violence exercée chez lui contre les représentants de l'autorité royale. Il ne s'y ménageait aucun de ces faux-fuyants si communs dans ceux qui obéissent à contre-cœur aux devoirs imposés. Mais lorsque j'eus donné une entière approbation à cette conduite pleine de noblesse et de loyauté, je retrouvai dans la suite de la conversation cet esprit exact et rigoureux que M. de Saint- Aulaire unissait d'une manière particulière à une brillante imagination et à toutes les grâces de l'esprit. Il me soumit une question de principe.
— A présent, me dit-il, je vous prie de me dire quelle est, en principe, votre opinion sur les conditions qui donnent à un gouvernement nouveau les droits à l'obéissance et à la reconnaissance de son autorité, car enfin tous ceux qui existent ont remplacé des gouvernements établis; et nous nous mimes à discuter cette question de droit public, comme on aurait pu le faire sur les bancs de l'école.
Cependant le soir, de bonne heure, Vftincu par la fatigue, je demandai à me retirer dans ma chambre; mais ma translation d'une pièce dansTautre était une trop grande affaire pour que personne osflt en prendre la responsabilité. M. de Saint-Àulaire en écrivit au général Laborde qui s'y refusa en autorisant seulement qu'on tendit un pliant dans mon cabinet. II en fut ainsi fait, et je cherchai bien vite dans le sommeil dont j'avais si peu goûté depuis longtemps Foubli des agitations de ce jour.
Mais mon repos fut court : au coup de minuit, je fus rudement réveillé. La chambre était éclairée, pleine d'officiers; et lorsque je demandai par quel ordre, par quels motifs? — on les ignorait; où voulait-on me conduire? — on n'en savait rien. Cependant comme je voulais être informé, je demandai qu'on allât cher cher mon valet de chambre, disant que je n'avais point I habitude de m'habiller seul. Moi; pauvre homme arriva pâle, terrifié, mais ne pouvant me rien apprendre. Je l'envoyai tout de suite quérir M. de Saint-Aulaire ; celui-ci eut toutes les peines du monde à pénétrer jusqu'à moi, et ce fut à peine s'il me fut possible de lui adresser quelques mots au milieu des nombreux témoins qui nous environnaient. Je l'interrogeai sur le sort qu'on me préparait ; il l'ignorait et
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c^ohi^it mal son inquiétude. Il se montrait tout dévoué à tout faire pour ma sûreté, mais dans le moment il ne pouvait rien. On me pressait de sortir, et j'arrivai à h porte de la préfecture, entouré d'un nQml)r0UX cortège, tel que je ne Tavais jamais eu dans le temps do mon autorité. A Tinstant où je parus, les troupes furent mises en colonne par d^mi-compagnie, la caval0ne à la \èi^ et à la queue, Tartillerie au centre. Jo fus placé aussi vers le milieu de la CQloune, dans un des intervalles et entouré de quelques officiers. A peine étions-nous en marche qu'un d'entre d'eux, Papitainô d'artillerie, remarquable par sa taille (jl avait été tambour-major), s'approcha de moi.
— Voulez- vous, monsieur, me dit-il, que je vous donne le bras?
Ia proposition me parut peu rassurante, et répondait trop h ridée que je pouvais mo faire du sort qu*on me préparait.
-ï- Ïi0 bras, monsieur, lui dis-je, et pourquoi, je V0U4 prip? il me semble que je marche assez fprme pour n>n avoir pas besoin. Mais ce que je voudrais savoir, c'est en quel lieu vous me conduisez ainsi.
Il me répondit qu'il l'ignorait. Cette marche au milieu d*une nuit épaisse, humide et couverte de nuages; ce silence qui était à peine interrompu par le pas cadencé des soldats, et le roulement de$ affûts et des caisaon^ ; les tambours qui avaient rejeté leurs caisses sur le dos; la complète solitude des rues, un pas uup fenêtre ne laissait percer un rayon de lumière, avaient quelque chose de funèbre. Je mesurais (ont le dangpr, je n*0n éprouvais aucun ébranlement. J'arrivai avep tout oet appareil, dans la cour d'une caserne, et p'était
colle du régiment d'artillerie dont j'ai parlé. J'examinai d'un coup dVjeil rapide s'il y avait quelque préparatif sinistre ; je n'en vis aucun, et je fus conduit dans une petite chambre d'officier préparée en forme de prison ; les fenêtres étaient fortement ferrées, des sentinelles à la porte et le long de l'escalier, et un sousofficier dans la chambre même. De tout cela je n'aperçus qu'un lit sur lequel je me jetai; et, profitant de la fatigue qui m'accablait, et de cette tranquillité intérieure que j'éprouvais de n'avoir plus rien à faire, je m'endormis avec charme, oubliant les terribles préoccupations du passé et rejetant toutes les appréhensions de l'avenir.
Les soins de M. et de madame de Saint-Âulaire me suivirent là encore; j'étais journellement ser\'i par leur maison. M. de Saint-Aulaire m'envoyait des livres parmi lesquels étaient un poème de M. Doria, les Ruines de Palmyre, un roman de Forbin, Charles Barrimore^ et rimitation de Jésus-Chnst. Mes lectures étaient quelquefois interrompues par des soldats de la caserne, qui venaient frapper violemment à ma porte en m'adressant toutes sortes d'invectives et de menaces.
— Quand le fusillerons-nous, ce coquin?...
disaient-ils.
Dans le premier moment j'avais éprouvé un soubresaut et un ressentiment de l'insulte; mais dans la suite, mes lectures n'en étaient pas seulement dérangées.
Au reste cette vie monotone de la prison n'était pas aussi insupportable que je l'aurais imaginée. J*y trouvais le repos après de si longues fatigues, et les
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témoignages d*intérêt m'arrivaient de tous côtés et sous toutes les formes, malgré les soins que le général Laborde prenait pour m'isoler. Il avait refusé pendant plusieurs jours au préfet démissionnaire et à sa femme l'autorisation de venir me visiter ; ils finirent cependant par Tobtenir.
M. de Saint-Aulaire me dit qu'il ne prolongeait son séjour à Toulouse qu'à cause de moi, qu'il se regardait toujours comme placé sous mes ordres, et qu'il ne partirait que lorsque je lui en aurais donné l'autorisation. On ne pouvait pousser plus loin la loyale conséquence des principes et l'honorable déférence à une autorité déchue. Et plus tard il ne voulut partir que sur l'ordre que je lui en donnai ; il se chargea en même temps des démarches que je jugeais nécessaires et que je voulais bien faire pour me garantir du sort qui me menaçait. Je voulais m'adresser à cet effet à M. Mollien et au duc d'Otrante. M. de Saint- Aulaire accepta mes commissions pour M. Mollien : mais malgré tout le désir, toute la passion qu'il montrait pour me servir, il se refusa à tout rapport avec Fouché.
Dans cette dernière visite madame de Saint-Aulaire, resta quelques instants après son mari; à peine étaitil sorti que je vis des larmes dans ses beaux yeux. Elle m'en expliqua la cause en me demandant do n'en point parler à son mari ; c'était une proclamation devenue trop célèbre. Dans les premiers jours qui suivirent mon arrestation, la population, exaspérée au dernier degré, était prête à se soulever contre la garnison qui l'avait opprimée. M. de Saint-Aulaire vit le sang prêt à couler dans une lutte trop inégale;
480 MÉMOIRES DU BARON DE VlTHOLLES.
il lui parut de son devoir de réprimer ce mouvement généreux, et il ne vit d'autre moyen que de leur enlever tout espoir. Il le fit par une proclamation où il annonçait que les destinées de la maison régnante étaient terminées; qu'aucun événement ne pouvait les ramener sur le trdne, et que tous les efforts qu'on pourrait tenter seraient aussi inutiles que dangereux. Je pouvais bien juger par le temps qui s'écoulait qu'on attendait désormais de Paris la décision qui devait fixer mon sort; Je ne m'en préoccupais pas beaucoup. Un soir^ mon valet de chambre, à qui il avait été permis de me servir, entra dans ma chambre fort ému, et sans prendre garde au sous-officier de planton. Il alla s'asseoir dans le seul fauteuil qui fût dans ma chambre. Je le regardais avec étonnement en lui demandant co qui lui prenait ; alors^ il se mit à sangloter.
— Ah! Monsieur I ça va bien mal !.».
— Et quoi ?
— Ils disent qu'ils Vont Vous fusiller !
— Tais-toi donc, imbécile. Mais l'imbécile conti^ nuait à pleurer.
11 y avait à peu près dix joufs que j'étais dans cette étroite prison. M*** remplissait les fonctions de commissaire de police ; il vint m'annoncer que je devais me préparer à partir.
— Pour quel voyage ?
Voilà ce que jamais on ne dit à un prisonnier. Mais il fallut partir si vite qu'on ne me laissa pas le temps d'attendre mon valet de chambre qui était sorti un moment. Dans l'embarras de faire mes paquets, je pris un petit coffre où il n'y avait que des
DÉPART DE TOULOUSE. — Avril 1816. 431
bas de soie et des vêtements de casimif blanc^ Je me trouvai à onie heures du soir dans ma voiture, à côté d*tin compagnon de voyage que je n'avais pas choisi. C'était un agent de police de Toulouse nommé LangoifouiL; derrière moi marchait une calèche dans laquelle voyageait ce même colonel Girard qui avait j>lPocédé à mon arrestation, et qui était chargé de me conduire. Il avait aussi deux gendarmes avec lui.
Nous nous arrêtâmes le soir à Montauban pour souper. Ma nombreuse escorte mangea avec moi. Je commençais à les connaître tous par leurs fonctions, excepté une figure ronde aux yeux très animés, à Tacceut gascon, dont les regards étaient sans cesse fixés sur mol, et qui, à la dérobée, me faisait quelques signes d'intelligence; mais la juste méfiance inhérente à ma situation m'empêéhait de lui répondre.
Une foule nombreuse environnait Thôtellerie; une garde suffisante la tenait en respect. Lorsque noUs sortîmes à travers cette population dont les regards n'étaient pas hostiles, je reconnus le comte Albande VlUeneuve-Bargemont en compagnie d'un de ses frères. 11 quittait sa préfecture de Montauban. Je me contentai de les saluer dans la crainte de les compromettre. Leur intérêt pour moi s'exprimait par tant de tristesse et de pitié qu'il m'auraient inquiété si je n'avais pas déjà accepté mon sort, quoiqu'il pût être. Nous cheminâmes ainsi toute la nuit. Arrivés dans la
matinée à Brives-la-Gaillarde, il y eut quelques réparations à faire à une de nos voitures. Je me promenais sous la surveillance de deux gendarmes. Elle n'était pas assez stricte pour ne pas permettre à Tinconnu dont j*ai parlé, de s'approcher de moi. Il me dit à demi-voix qu'il avait trouvé le moyen de se joindre à mon cortège dans l'intention de me servir ; qu'un décret de l'Empereur me mettait hors la loi, moi et quelques autres, dont il ne put nommer que M. de Talleyrand. C'est ainsi qu'il traduisait le décret de l'Empereur qui, au nombre de treize, nous exceptait de l'amnistie générale. Je devais, suivant lui, dans une position aussi extrême chercher tous les moyens de m'évader. Il me donnait sa carte et m'offrait un asile si je pouvais le faire près de Brives où était sa résidence comme employé des droits réunis. Il était impossible de se tromper sur la franchise de ce brave homme à Tceil vif, au teint brun, et à Taccent très fortement prononcé. Il s'appelait Monës d'Elbouisse. Je le remerciai de ses bonnes dispositions et de ses offres; je ne perdrais pas une occasion de me mettre en liberté, et en ce cas, j'aurais toute confiance en lui, mais je ne voulais pas le compromettre.
— De la confiance, me dit-il, vous pouvez en avoir en moi, et vous pouvez en avoir en tout le monde, dans un pays où le retour du Corse est universellement détesté. Si j'avais pu devancer de deux jours votre passage, j'aurais facilement trouvé des bras dévoués pour vous sauver. Il me prévint enfin d'être en garde contre 1 agent de police qui était dans ma voiture.
L'expression de Monès d'Elbouisse était pleine de
ARRIVÉE A LIMOGES. — Avril 1815. 433
cœur et de dévouement, ses yeux en me quittant se remplirent de larmes. Les renseignements qu'il m'avait donnés pouvaient bien servir au parti que j'avais à prendre, mais pour tenter une évasion, il me manquait surtout de connaître la topographie du pays que je traversais. Je ne perdais cependant pas la pensée de m'y hasarder.
Nous nous remîmes bientôt en route, et arrivâmes à Limoges vers deux heures du matin. Le vent soufflait très froid, la ville semblait déserte ; pas une porte ouverte, pas une fenêtre éclairée, à la maison même de la poste, tout était fermé, silencieux; on n'apercevait seulement pas les chevaux qui devaient relayer nos voitures, et les postillons qui devaient les conduire semblaient endormis, sans qu'on pensât à les réveiller. Ceux qui nous avaient amenés disparurent bientôt, et nous tûmes arrêtés sans savoir pourquoi. En pareille circonstance, tout ce qui est incertain parait sinistre. Et pourtant lorsqu'il y a autant d'inquiétudes au terme du voyage, pourquoi se plaint- on de ne pas avancer?
À la longue le froid me saisissait et je demandai à descendre de la voiture; j'étais accompagné de mes gendarmes qui me gardaient de très près. Mais je pus juger bientôt que le chef de l'escorte, le colonel Noël Girard et mon surveillant de police avaient disparu. Je ne savais trop qu'en penser, et peu à peu l'inquiétude s'empara de mon esprit. Ce silence absolu, cette absence de tout être vivant, de tout bruit, de tout mouvement, et plus que tout, le froid qui me gagnait, donnèrent à mes pensées quelque chose de lugubre. Je m'attendais à tout, mais je n'aurais pas
n. 'is
voulu (l'une exécution sourde et muette ; je voulais des juges, je voulais parler, je voulais même des spectateurs d'une fin que j'espérais bien rendre noble et courageuse.
Cette pénible situation dura près de trois heures et mes craintes s'exaltaient en raison du temps qu'elles duraient.
J'ai appris depuis que lorsque le maréchal Davoust, ministre de la guerre, avait apporté à Napoléon le rapport du général Laborde qui annonçait la nouvelle de mon arrestation et les motifs qu'il avait eus de me garder comme un ennemi dangereux, il en avait appris la nouvelle avec une satisfaction marquée ; il avait donné l'ordre de me conduire à Vincennes, et même de me faire fusiller en route. Le maréchal Davoust était par caractère habitué à de semblables exécutions; mais on m*a assuré que le duc de Vicence, qui se trouvait en ce moment dans le cabinet de Napoléon, avait fait de sérieuses représentations sur de pareilles violences. Il avait dit que les princes de la maison de Bourbon avaient régné plus d'une année sans verser une goutte de sang, que le premier qu'on ferait couler sans motif, sans légalité, rendrait odieuse une victoire à laquelle Tesprit et la conscience publique répugnaient déjà. Enfin la décision de m'amener à Vincennes avait prévalu.
Le jour ne paraissait pas encore lorsque le colonel et l'agent de police revinrent; Tordre fut donné d'atteler nos voitures ; je remontai dans la mienne sans que personne me donnât la moindre explication; et nous continuâmes ainsi sans que je m'aperçusse d'aucun changement. Mais au premier relais, pendant que
LE GENERAL CHARTRAN. — Avril 1814. A'A5
nous changions de chevaux, un grand et bel homme, jeune encore, s'approcha de ma voiture et se tint découvert à ma portière. Il portait les insignes de général. Il m'adressa du ton le plus respectueux des paroles convenables sur la pénible mission qu'il exerçait et sur les égards qu'il aurait pour moi. Il ajouta qu'il recevrait mes ordres sur tout ce qui concernait notre voyage, que j'aurais à en déterminer la rapidité, les lieux où il me plairait de m'arréter et de me reposer. Dans ma réponse froidement polie, j'indiquai le désir de savoir où l'on me conduisait, mais d'une manière assez vague pour ne pas m'attirer un refus.
Le général en profita pour ne pas me répondre, et me proposa de nous arrêter à Orléans, où nous arriverions vers quatre ou cinq heures du soir. C'était le général Chartran, le même qui était venu à Toulouse apporter aux généraux les dépêches de l'Empereur, dépêches qui avaient décidé la défection. On a vu comment il m'avait échappé. Il était retourné à Paris pour rendre compte de sa mission et en recevoir la récompense. Lorsqu'on y apprit son succès, il reçut des ordres du ministre de la guerre pour ma translation ; et même, m'a-t-il dit plus tard, il avait vu l'Empereur dont les paroles à mon égard n'avaient eu rien de violent.
Mais comme en même temps on avait transmis des ordres pour me faire partir, le général avait eu soin de laisser sur sa route, et particulièrement à la porte de Limoges où il passait la nuit, des ordres pour arrêter le convoi qui me ramenait vers Paris. Tel avait été le motif du temps d'arrêt à Limoges, qui m'avait mis dans une si grande anxiété. Le général
Chartran s'était mis dans sa calèclie à la suite de nos voitures alors au nombre de trois. Nous arrivûnies ainsi à Orléans vers trois ou quatre heures aprèsmidi ; l'auberge était environnée de troupes et d'une foule de peuple silencieuse, et qui loin d'être hostile montrait plutôt de l'intérêt. Tous les chapeaux s'abaissaient à mon passage.
Le dîner fut servi en commun ; tous y prirent place, jusqu'aux quatre gendarmes de l'escorte. Le général Chartran faisait les frais de la conversation; il parlait de ses aventures pendant les campagnes d'Allemagne. Son langage se ressentait un peu trop de la première éducation du beau général ; il était fils d'un pauvre tailleur de Carcassonne, et il en voulait à la Restauration de l'avoir rejeté chez son père avec une pension de mille écus. Au débarquement de Bonaparte, il le joignit à Lyon, l'accompagna & Paris, et reçut la mission de porter ù Toulouse les ordres qui devaient y faire reconnaître l'Empereur. Après le dîner, il me demanda de fixer l'heure du départ le lendemain, et se mit à ma disposition pour toutes choses. Je ne demandai à sa complaisance que de remettre au ministre de la police, Fouché, la lettre que j'allais lui écrire.
Je réclamais dans cette lettre contre l'illégalité de mon arrestation, et d'une détention aussi injuste ; je n'avais pu encourir aucune peine à l'occasion des fonctions que j'avais remplies par les ordres du Roi, dans l'étendue des pouvoirs que je tenais de lui. Je demandais la liberté de me retirer en Suisse, où je chercherais le repos dont ma santé avait besoin.
Le lendemain, le général Chartran entra dans ma
LB GÉNÉRAL CHARTRAN. — Avril 1816. 437
chambre une heure avant le départ. Il me promit de remettre fidèlement la lettre dont je le chargeais. Encouragé par sa bonhomie et son ton de déférence, j'insistai pour connaître les ordres qu'il avait reçus et à quelle destination il devait me conduire. Après quelques difficultés et beaucoup d'hésitation, il me demanda ma parole d'honneur de ne découvrir à personne cette violation du secret qui lui était imposé, et il m'annonça qu'il était chargé de me conduire à Vincennes.
Ce mot était dur à prononcer, et rude à entendre. Je dissimulai assez bien l'impression qu'il pouvait me faire. Je dis au générai qu'il serait bien à plaindre si le résultat de sa mission était une condamnation aussi injuste que celle qui me frapperait ; que sa conscience se retrancherait mal derrière Tobéissance passive du militaire; que les vaincus d'aujourd'hui pourraient être vainqueurs demain, et demander compte du sang répandu ; que je ne parlais pas de ma reconnaissance, mais qu'en toute hypothèse il resterait au Roi assez de pouvoir pour assurer l'existence de celui qui aurait sauvé un de ses agents les plus intimes et payer ce service par une éclatante récompense.
Gomme je vis que mes paroles portaient, je continuai.
— Je ne suis pas, certes, un personnage aussi important que M. le duc d'Enghien, dis-je; mais je ne vous souhaite pas d'accepter le rôle de Savary.
Le général Chartran m'interrompit à ces mots et me dit qu'il ne voudrait pas, au prix des honneurs et de la fortune du ducdeRovigo, encourir une telle réprobation, mais qu'il se tenait pour assuré, par la parole
même de TEmpereur, qu'un pareil sort ne m*était pas réservé.
— Qui peut se rassurer, lui dis-je, dans des temps de passions, où un acte de vengeance peut être regardé comme un acte de politique ?
Chartran était ému et ne répondait rien; mais que faire de cette bonne volonté ? Il n'était pas seul, il ne pouvait pas me dire : « Allez en liberté... » Aussi en restâmes-nous là , moi avec mes projets d'évasion, et lui peut-être dans la disposition de me laisser faire.
Je roulais dans mon esprit les moyens de me mettre en liberté, et je pensais à ouvrir la portière de ma calèche, à me glisser sous le tablier, à rouler à terre et gagner le moindre couvert que j'aurais aperçu. Les deux gendarmes qui étaient sur le siège ne me gênaient pas, mais mon compagnon m'embarrassait davantage. Plusieurs épreuves que j'avais faites me prouvaient qu'il faisait semblant de dormir, mais qu il était toujours aux aguets et ne dormait que d'un œil. Je crus plus facile de le séduire que de le tromper. Je lui dis qu'il m'importait de voir le due d'Otrante, avec qui j'avais des relations intimes ; que ce serait pour me rendre chez lui que je voulais m'évader, mais seulement à la porte de Paris. Je lui parlai très positivement de ma reconnaissance. En homme de police exercé, Langoiroux parut se prêter à mes projets; il me demanda comment j'espérais échapper à la poursuite des gendarmes, et les autres détails de mon dessein. II semblait ainsi m'y encourager.
Tout cela avait été long et dit en phrases entrecoupées, pendant que nous parcourions deux relais de nuit. Lorsqu'il m'eut bien fait expliquer mon plan,
ARRIVÉE A VINCENNES. — Avril 1815. 439
arrivé du côté d'Étampes, mon coquin de Langoiroux sauta à bas de la voiture et alla faire son rapport au général Chartran. Grand trouble dans toute lescorto. On parla de me garrotter dans ma voiture, m^is on se contenta de me fouiller, de m'enlever mes petits pistolets et de placer dans ma calèche les deux gendarmes qui étaient sur le siège ; on laissa à mon côté Fodieux coquin qui m'avait trahi. Pour ne plus revenir sur cet homme, je dirai jusqu'où devait aller son audace. Au mois d'août de cette même année, lorsque les événements m'eurent placé dans une position moins terrible, l'huissier de mon cabinet vint un jour me dire qu'une personne qui n'avait pas d'audience demandait à me voir, et que je la reconnaîtrais bien à son nom de Langoiroux. Je répondis que je ne pouvais le voir en ce moment, mais qu'il laissât son adresse. Il n'en demanda pas davantage, et je n'ai plus entendu parler de lui.
Après cette déconvenue, il n'y avait plus rien à faire qu'à se résigner à son sort ; et je remarquai à ce sujet l'espèce de repos que j'éprouvais dans cet abandon de moi-même qui succédait à l'agitation et aux anxiétés de ces projets de difficile exécution. Arrivés à la Croix-de-Berny, nous quittâmes la route directe de Paris, et nous primes à notre droite le chemin qui conduisait directement à Vincennes.