‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 8 sur 60 · ET LE MONITEUR · texte numérisé non relu

ET LE MONITEUR

Il survint dans ces premiers jours une affaire qui serait depuis longtemps oubliée, si celui qui y jouait le principal rôle, et le plus honteux, n'avait pris à tûche d'en perpétuer le souvenir. M. de Maubreuil, avide de célébrité, et ne pouvant y atteindre par des voies honorables, ne repoussa pas celle qu'il pouvait acquérir par les entreprises les plus coupables. C'est à regret que j'en parle, car le silence et Toubli seraient la punition qui lui conviendrait le mieux; mais mon nom, mêlé à d'autres dans les factums de Maubreuil, me force à en donner les détails.

Le 21 avril, pendant la séance du conseil (c'était la troisième qu'il tenait depuis sa formation, en la présence de Monsieur) je reçus une lettre du comte de Nesselrode qui me témoignait tout le mécontentement qu'éprouvait l'empereur de Russie de l'arrestation de la princesse Catherine de Wurtemberg, épouse de Jérôme Bonaparte. « Cette arrestation, faite sur la grande route » disait M. de Nesselrode, « par un parti de royalistes, avait eu pour résultat d'enlever à la

AFFAIRE MAUBREUIL. — 21 Avril 1814. m

princesse ses diamants, tout son argent, et de la forcer à rétrograder sur Paris. »

L'empereur demandait prompte et exemplaire justice de cet attentat, commis contre une princesse qui lui était alliée de près, et à laquelle il prenait le plus vif intérêt. Sa lettre nommait comme chefs de cette odieuse expédition M. de Maubreuil, accompagné de MM. Dasiès et Colleville, sans autres indications et sans autre signalement.

Ces noms m'étaient entièrement inconnus, je passai derrière le fauteuil de Monsieur, et je mis sous ses yeux la lettre du comte de Nesselrode. Le prince sentit, comme moi, ce qu'il y avait de déplaisant dans cette accusation portée contre les royalistes par l'empereur Alexandre, qui n'avait pas de préventions favorables pour eux; et, me parlant à voix basse, il m'ordonna de faire ce qui était nécessaire pour donner entière satisfaction à l'empereur Alexandre et k la princesse de Wurtemberg. Monsieur n'en fit point une affaire de conseil, et il ne me vint pas à la pensée que quelques-uns des membres qui y siégeaient, M. de Talleyrand entre autres, pussent nous donner des éclaircissements sur ce fait, qui ne me paraissait qu'un guet-apens ou un vol de grand chemin. Je sortis à l'instant pour donner l'ordre à un des employés de la secrétairerîe d'État, qui se tenait pendant le conseil dans la chambre la plus voisine, d'écrire sur-le-champ à l'administration du télégraphe et au premier inspecteur général , commandant la gendarmerie, pour transmettre l'ordre d'arrêter les trois personnes dont je donnais les noms, me réser\'ant de fournir fplus tard^ leurs signalements, si je pou-

vais les obtenir. J'indiquais que c'était probablement aux frontières qu'il fallait exercer la plus grande surveillance; je pensais que c'était hors de France que les délinquants chercheraient à mettre à couvert leurs personnes et le produit de leurs vols.

En rentrant chez moi, après le eonseil, j'écrivis au comte de Nesselrode tout le désir que nous avions de satisfaire à sa juste réclamation, et les premières démarches que j'avais faites pour l'arrestation des coupables; je lui demandais en même temps s'il pouvait me fournir le signalement des inculpés; je repoussais avec quelque hauteur l'idée qu'un pareil acte pût appartenir au parti politique qu'on désignait sous le nom de royaliste.

Le lendemain, le maréchal Moncey, informé par le rapport de la gendarmerie de l'événement survenu à Fossard et de la violence exercée sur la princesse de Wurtemberg, en rendit compte au conseil comme d'un vol à main armée, et le lieutenant général du royaume donna ordre aux ministres de la guerre, de la police et de la marine de faire poursuivre par tous les moyens les auteurs de cet attentat. Lorsque je rentrai après la séance, je fis expédier les ordres du prince aux divers ministres qu'ils concernaient. J'exprimais toute mon indignation de cet odieux guet-apens. Quelque temps après, M. de Dienne, qui était précisément l'employé que je tenais à la porte du conseil, vint me dire que nous faisions peut-être trop de bruit d'un fait qui s'expliquait naturellement. Un monsieur de Ventaux qui lui était connu venait de lui dire que M. de Maubreuil n'avait agi que par dévouement et en exécution de la commission qui lui

avait été donnée, à l'effet d'empêcher que les personnes de la famille de Bonaparte n'emportassent les diamants de la couronne, et l'argent des caisses de rÈtat ; qu'il était à Paris ainsi que ses compagnons, qu'ils avaient déposé chez lui-môme toutes les caisses renfermant les diamants et l'argent de la princesse ; enfin qu'il demandait ce qu'il devait faire de ce dépôt. M. de Dienne insistait sur ce que j'avais pris cette affaire un peu trop vivement. Pour moi je n'y voyais que la satisfaction de retrouver les objets qu'on avait cm perdus, et de disculper auprès de l'empereur Alexandre ces royalistes qu'on cherchait tant à calomnier. Je donnai l'ordre d'apporter immédiatetement les caisses aux Tuileries, et je m'empressai d'écrire à M. de Nesselrode que tous les objets enlevés si indûment à la princesse de Wurtemberg étaient rapportés par ceux qui avaient, par erreur, causé ce désagrément à leur propriétaire.

J'occupais les appartements du rez-de-chaussée du pavillon Marsan, ceux mêmes où le gouvernement s'était installé un moment, et où il avait établi ses bureaux dont, en qualité de ministre secrétaire d'État, j'avais recueilli la succession. Je dis en sortant à l'un des employés qu'on eût ^oin, lorsqu'on apporterait quelques caisses qui devaient arriver, de les faire déposer à côté de chez moi, dans les bureaux du trésor de la Couronne.

Lorsque je rentrai un peu avant six heures, pour m'habiller, je fus fort étonné de trouver dans ma chambre à coucher de grands nécessaires de voyage et des coffres de diverses formes et grandeurs. Dans le premier moment, je ne pensais plus à ce que pouvait être tout ce bagage ; il fallut les explications de mon valet de chambre pour me le rappeler. Je témoignai de rhumeur de ce qu'on n'eût pas rempli mes ordres sur le transport de ces effets dans les bureaux du trésor; mais il parait que l'employé que j'en avais chargé était absent au moment où les caisses arrivèrent, et il était trop tard pour les y transporter. Je les fis placer dans un cabinet dont la porte et les croisées étaient toujours restées fermées ; je comptai le nombre des caisses et je n'en trouvai que six. M. de Nesselrode en réclamait sept hideux sacs d'argent.

Je fis écrire sur-le-champ à M. de Ventaux que j'avais reçu six caisses appartenant à la princesse de Wurtemberg, mais qu'elle en réclamait sept et deux sacs d'argent ; qu'il eût à faire rentrer au plus tôt ces derniers objets. J'informai en même temps M. de Nesselrode que la plus grande partie des effets réclamés étaient chez moi, que je le priais d'envoyer le lendemain une personne de confiance de la princesse, qui eût connaissance de ces effets précieux et qui fût autorisée à les recevoir de sa part.

Ce même jour, je m'étais couché vers deux heures du matin. Quelque temps après, et lorsque j'étais dans mon premier sommeil, le concierge du pavillon Marsan entra dans ma chambre, en me faisant mille excuses de me réveiller; « mais deux personnes,» me dit-il, « insistaient pour me voir, assurant que c'était

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pour aflaires importantes, » — nous n'étions pas en telle position qu'il fallût négliger les avis qui pouvaient arriver à toute heure. Bonaparte était encore à Fontainebleau. J'ordonnai qu'on introduisit les deuk visiteurs anonymes. Deux personnes que j'aperçus à peine en soulevant la tête de dessus mon chevet, et que je n'aurais pu reconnaître le lendemain, médirent que j'avais réclamé une caisse et deux sacs d'argent qui manquaient aux effets de la princesse de Wurtemberg, et qu'ils s'empressaient de me les rapporter. Ils me présentèrent quatre mauvaises petites planches de bois blanc semblables à celles d'une caisse de bouteilles d'eau de Cologne, qui ne tenaient plus ensemble, mais qui étaient attachées en paquet par un cordon, et deux sacs ordinaires de grosse toile, qui paraissaient pleins.

Je me récriai sur la caisse qu'on rapportait, en disant avec humeur que ce n'était certainement pas une pareille boite que réclamait la princesse. Ils me répondirent qu'il n'y avait pas autre chose, que cette caisse s'était défoncée en route. Je renouvelai mes observations et les expressions de mon incrédulité ; mais ne pouvant tirer autre chose de mes interlocuteurs, je leur dis de poser ces morceaux de bois et les deux sacs sur la console de ma chambre.

Le lendemain, je m'étais habillé vis-à-vis de cette même console. Je dis à mon valet de chambre de mettre le paquet de planches et les deux sacs dans le même cabinet où était le reste des effets, et je pris machinalement un des sacs pour le lui mettre entre les mains, et je fus étonné de leur légèreté, et regardant à travers la toile grossière, je crus le voir plein

de petites pièces telles que des pièces de deux sols en monnaie de billon : Texamen subséquent a fait connaître qu'il y avait aussi des pièces de dix et de vingt sols. Je cherchais en vain à m'expliquer comment la princesse avait pris pour voyager une si grande quantité de cette espèce de monnaie, et je repoussais les soupçons qui m'arrivaient assez naturellement contre les détenteurs. Cependant j'appelai un employé de mes bureaux, pour apposer sur les deux sacs le cachet de la secrétairerie d'État; c'était encore l'aigle de TEmpire. Je fis ensuite écrire à M. Angles, ministre de la police, je lui annonçais la rentrée des effets de la princesse Catherine, et la remise qui devait en être faite le soir même, à huit heures, à une personne désignée à cet effet par la princesse ; enfin je lui exprimais le désir qu'il assistât à cette restitution pour la constater et la rendre plus formelle par sa présence.

Vers midi, j'étais occupé dans mon cabinet, lorsqu'un huissier du ministère vint me dire qu'un homme à lui inconnu, demandait avec la plus grande instance à être introduit près de moi. Je répondis d'abord que s'il n'avait pas de rendez-vous, il n'y avait pas lieu à le recevoir; ensuite me ravisant, je lui fis demander son nom, c'était M. de Maubreuil. Je le fis entrer. Il était grand, bien fait, les traits de son visage étaient assez beaux, mais l'expression en était dure et insolente. Il parait qu'il était une des deux personnes qui m'avaient réveillé dans la nuit, en me rapportant les deux sacs et le simulacre de caisse ; mais je ne le reconnus point. Je le laissai debout, et, les premières paroles que je lui adressai furent sévè-

res ; je lui reprochai très vivement rembarras où il nous avait mis vis-à-vis de Tempereur Alexandre, qui, à ce sujet, accusait les royalistes de violence et d'indélicatesse. Il s'excusa d'abord sur la mission qu'il avait eue d'empêcher la famille de Bonaparte d'emporter de France des trésors ou des objets précieux appartenant à la couronne. Je lui dis qu'il lui aurait été facile de distinguer les parures d'une princesse des diamants de la couronne, et l'argent qu'elle portait pour son voyage, des trésors qu'on pouvait craindre de voir enlever à la France; il répondit qu'il n'avait point fait ces distinctions et qu'il avait cru remplir sa mission. Et comme j'insistais sur l'inconvenance de ses démarches et sur la position pénible où elles nous avaient placés, son langage prit une sorte d'audace grossière.

— Si dans tout cela on veut me compromettre, j'en compromettrai bien d'autres.

"^ Je l'arrêtai sur le champ.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, Monsieur; mais de toute manière vous ne compromettrez que ceux qui se seraient compromis. Expliquez-vous.

Maubreuil me raconta alors fort longuement les rapports qu'il disait avoir eus dans le commencement d'avril (c'était plusieurs jours avant notre arrivée à Paris) avec MM. de Talleyrand et Roux-Laborie, et me dit que ce dernier l'avait fait appeler, lui avait parlé d'un grand service à rendre à la France, des récompenses qui s'y rattacheraient; il ne s'agissait de rien moins, selon lui, que de faire disparaître l'empereur Napoléon. Roux-Laborie, suivant le récit plus que suspect de Maubreuil, lui avait dit qu'un homme

de son courage, rassemblant quelques braves comme lui, pourrait facilement exécuter cette entreprise; qu'il n'y aurait pas d'avantages auxquels il ne pût ensuite prétendre : un million, le grade de lieutenant général, le titre de duc, etc. Il réunit, en effet, quelques hommes décidés, et continuait à avoir des rapports journaliers avec Roux-Laborie.

Je fis remarquer à Maubreuil que, dans tous ces détails, je voyais bien ses relations avecLaborie, mais que je ne voyais aucun rapport avec M. de Talleyrand, et que je ne concevais pas qu'il eût osé entreprendre unepareilleaffaire,lorsqu'ilne s'y croyait autorisé que sur la simple parole d'un employé en sous-ordre. Il me dit, qu'en effet, il n'avait point parlé à M. de Talleyrand; mais qu'un jour, comme il ne se trouvait ni assez autorisé, ni assez garanti des promesses qui lui étaient faites par l'assertion de Roux-Laborie, il avait insisté pour voir M* de Talleyrand et recevoir directement les ordres qui lui étaient transmis ; Laborie lui avait répondu : « Mais on dirait que vous avez peur I » et, lui frappant sur la poitrine : « Allons, « Maubreuil, reprenez votre courage. Je parie que M vous n'avez pas déjeuné : allez rejoindre vos cama- « rades ; videz quelques bouteilles de Bordeaux, et « ensuite revenez ici : je verrai s'il est possible de vous « faire parler au prince de Bénévent. » — Lorsque Maubreuil revint dans les conditions que lui avait imposées Laborie, celui-ci lui dit qu'il était impossible qu'il pût entretenir le prince de l'affaire qui les occupait, mais que, pour lui donner toutes les garanties qu'il désirait, et lui prouver que toutes les paroles qu'il lui avait transmises étaient bien convenues avec

le président du gouvernement, il n'avait qu'à s'arrêter dans le premier salon où ils se trouvaient, et s'asseoir sur le canapé ; que dans peu de moments le prince traverserait cette pièce, et lui ferait un salut de la main avec un sourire qui l'assurerait de leur parfaite intelligence.

Le prince, en effet, parut quelques instants après, (toujours suivant le récit de Maubreuil ) ; il traversa le salon en saluant du geste avec le sourire attendu, et Maubreuil se regarda comme bien et dûment investi des pouvoirs qu'il demandait, et bien assuré des promesses qui lui avaient été faites. Sur ce, il était parti. Il avait cherché, disait-il, à trouver l'empereur en rase campagne, pour que son action fût une action de guerre et non un assassinat. C'est en courant cette aventure qu'il rencontra les équipages delareinedeWestphalie, et qu'il ne douta pas qu'elle n'emportât les trésors de la France et les diamants de la couronne.

Ces détails, donnés dans le premier moment, et si différents de ceux que Maubreuil a entassés dans ses misérables productions, avaient quelque caractère de probabilité; et j'étais tenté d'y ajouter foi, sauf que j'attribuais à Maubreuil seul la proposition de l'attentat et la demande des récompenses. Plus tard, il a dit et publié qu'il avait eu des conférences non seulement avec M. de Talleyrand, mais encore avec l'empereur de Russie, qui l'avait reçu le matin, étant encore couché, et l'avait fait asseoir sur son lit. Mais à l'époque où je recevais M. de Maubreuil, il n'avait pas encore embelli son histoire de ces ridicules inventions. Il s'étonnait qu'on voulût inculper ses actes, et les jus-

tifiait toujours par les autorisations qu'il avait reçues pour Texécution du décret du gouvernement provisoire qui ordonnait d'arrêter et de réintégrer, soit les objets précieux de la couronne, soit les fonds du Trésor public que les membres de Tancien gouvernement tenteraient d'enlever. Il me présenta en effet quatre pièces authentiques, qui lui avaient été délivrées pour Fexécution de ces ordres. Le minisire de la police et le directeur général des postes, M. Bourrienne, mettaient à sa disposition tous les agents qui dépendaient d'eux. Le ministre de la guerre, le général Dupont, l'autorisait à requérir en toute occasion les troupes françaises; enfin le général Sacken lui donnait le même droit de réquisition des troupes alliées dans l'étendue du commandement de Paris. Il me remit ces pièces entre les mains, en me disant que le général Dupont et M. Bourrienne avaient eu connaissance du but secret de sa mission patente.

Je pensai d'abord à retenir ces pièces importantes dont Maubreuil pouvait faire un mauvais usage ; mais venant à réfléchir que cet homme pouvait être plus ou moins compromis parce qu'il avait fait, ou ce qu'il avait voulu faire, je pensai qu'il était de la stricte jus* tice de ne pas le dépouiller des moyens de défense qu'il pourrait tirer des ordres qu'il avait reçus, et je les lui rendis. Peut»être m'échappa-t-il à ce moment quelque expression de mépris ou d'incrédulité» Maubreuil baissa la voix, qu'il avait, jusque là, trop élevée, et me dit qu'au reste il ne fallait pas faire tant de bruit; que ses hommes étaient prêts et dévoués; que ce qui ne s'était pas fait pouvait encore se faire :

que je n'avais qu'à parler, et qu'il me répondait qu'avant deux jours l'homme n'existerait plus. Je ne m'étais jamais trouvé en face d'une pareille proposition. J'eus de la peine à contenir mon indignation, et rémotion altérait ma voix.

— De tels moyens sont indignes de la cause que nous servons, m'écriai-je ; et nous sommes trop forts et pas assez- lâches pour jamais les employer.

— Mais, Monsieur, reprit Maubreuil, vous ne sauriez décider vous-même une aussi grande question, et vous devez prendre les ordres de monsieur le comte d'Artois.

— Non Monsieur, lui dis-je; je n'ai pas d'ordres à prendre, et je ne sais personne assez audacieux pour oser prononcer de telles paroles devant Monsieur.

Je tournai le dos à Maubreuil, et il se retira.

Il me resta de cet entretien et de la connaissance que j'avais des personnages avec lesquels Maubreuil prétendait avoir eu des rapports, la conviction que ce misérable, poussé par sa mauvaise fortune et l'audace des moyens qu'il rêvait pour en sortir, était allé se proposer à M. Roux-Laborie, qui l'avait trop écouté, et avait fait part de ses ouvertures à M. de Talleyrand. Celui-ci qui ne s'effrayait de rien, pas même de ce genre de propositions, aurait pensé qu'il fallait laisser aller cet énergumène, quoi qu'il pût arriver. Avant tout il n*avait voulu être compromis en rien^

pas môme par l'échange de quelques paroles; mais il avait bien pu risquer le salut du geste et le sourire qui ne laissaient aucune traces. Je trouvais encore la preuve de l'initiative de Maubreuil dans les prétendues récompenses promises ; le titre de duc, le grade de lieutenant général et la fortune qu'il me disait d'un million, mais qu'il a plus souvent racontée de deux cent mille livres de rente. C'étaient évidemment des rêves de son imagination délirante ; il ne les avait peut-être pas seulement énoncés à M. Laborie ; et, en toute hypothèse, celui-ci ne lui aurait certainement jamais répondu.

Dans le cours de cette conversation, j'avais prévenu M. de Maubreuil que les effets de la princesse devaient être remis le soir à huit heures, entre les mains d'une personne de sa maison qui les reconnaîtrait et en donnerait la décharge; qu'il serait convenable qu'il s'y trouvât avec MM. Dasiès et Colleville, qui étaient connus pour l'avoir accompagné, et même M. de Ventaux, qui en avait reçu le dépôt chez lui.

En effet, quand je rentrai le soir, après huit heures, je trouvai dix ou douze personnes dans le grand salon du pavillon Marsan. Dans ce nombre, je reconnus Maubreuil, et je supposai que les autres étaient de sa bande ; dans le second salon étaient M. Angles, qui faisait les fonctions de ministre de la police, M. Saulnier, son secrétaire général, et une dame qui se présenta à moi sous son nom de madame de Mallet ; elle avait été attachée à la reine de Westphalie en qualité de lectrice, et était chargée de reconnaître les effets qui devaient être rendus à la princesse. Madame de Mallet me dit que son mari, trop souffrant pour Tac-

compagner, avait servi avec moi à Tarmée de Condé ; en effet, je me rappelais cet ancien camarade du corps des Chevaliers de la couronne'. Après ces préliminaires, et M. Saulnier se préparant à dresser le procès-verbal de la remise des objets, je fis apporter les caisses, sacs, etc., qui devaient les renfermer : on alla ensuite, de ma part, demander à ces messieurs, qui étaient dans le grand salon, s'ils avaient les clefs; ils dirent qu'ils ne les avaient jamais eues, et nous fûmes dans un grand embarras pour l'ouverture de ces grands nécessaires de voyage. Je pensai à faire venir un serrurier, et dans les informations qu'on prit à ce sujet auprès des employés des Tuileries, on vint me rapporter que presque toutes ces caisses avaient été faites par Biennais, ébéniste de la rue Saint-Honoré. Je le fis appeler, en lui disant d'apporter des crochets. Biennais déclara d'abord que les serrures paraissaient entièrement intactes, et se mit ensuite en devoir de les crocheter ; mais, après un quart d'heure d'essais inutiles, il me dit que ces serrures étaient faites avec tant de soin, qu'il était impossible de les ouvrir avec des instruments ordinaires ; qu'il était nécessaire d'en forger tout exprès ; et il demandait plus d'une heure pour ce travail. Je lui dis de se hâter, je me retirai dans mon cabinet avec M. Angles. Ce temps, pris sur mes occupations si multipliées et si pressantes, me paraissait plus long qu'il ne l'était réellement.

A dix heures Biennais n'était pas encore arrivé. J'envoyais chez lui tous les quarts d'heure. Enfin, il

1. citait cette même madame de Mallet qui a c'té bientôt après plac^ chez M. le duc d'Orléans, où elle a été chargée de l'éducation des trois princesses, filles de ce prince.

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