‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 11 sur 47 · CHAPITRE PRiBMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRiBMIER

LES DERNIÂBES ANNÉES DE L'EMPIBE

La France, fatiguée de révolutions, attendait un homme ou un événement qui mît un terme à ses malheurs. Elle invoquait un pouvoir quelconque pour échapper au désordre des factions populaires ; et, d'instinct, elle le cherchait parmi les généraux que la victoire avait couronnés. Moreau, si grand à la guerre, paraissait timide à saisir le pouvoir. La mort avait arrêté Joubert sur le champ de bataille où il allait conquérir Tautorité qu'on lui préparait. Bonaparte, plus heureux, plus habile et plus audacieux, profita mieux des circonstances. La France ne l'avait pas choisi, mais elle l'accepta. A cette époque, tout changement éveillait l'espérance.

Le moment était favorable. Effrayé de cette furie sanglante qu'on appelait la Révolution, tout le monde cherchait un abri dans le pouvoir. On en voulait

donner sans mesure, et Bonaparte voulait le prendre sans bornes. Il en avait Tinstinct et le génie. Il revint à toutes les idées d'ordre pour gouverner, réunit les partis pour les soumettre, rétablit la religion pour s'en faire un appui, et voulut la paix pour asseoir sa puissance.

II se plaça à la tête de TÊtat comme un général à la tête d'une armée ; il en rassembla les pouvoirs épars, Torganisa pour l'obéissance, établit la subordination et le soumit à la discipline. C'était la condition de son règne. La disposition des esprits la rendait facile à réaliser, et cependant on lui fit un mérite de la nécessité. Habile à concevoir, et surtout prompt à exécuter, son génie fut égal à l'œuvre qu'il devait accomplir. C'est ainsi que, jusqu'à la paix d'Amiens, le premier consul satisfit tous les vœux en s' armant de toute la puissance. Les idées républicaines avaient passé comme un orage et n'étaient plus que le rêve de quelques cerveaux malades; mais elles laissaient le vide à la place de l'enthousiasme qu'elles avaient excité. Condamné à régner par la force, Bonaparte appela à son secours l'avidité et les passions de l'intérêt personnel.

Au lendemain de l'épouvantable commotion, chacun cherchait sa place ; tous voulaient subjuguer la fortune, et le général ambitieux se présentait à la fois comme chef et comme modèle. Mais la subordination s'étendait à toutes les carrières; elle contenait le débordement des ambitions et soumettait l'inquiétude des esprits. On n'arrivait à commander qu'à force d'avoir obéi, et l'obéissance était le seul apprentissage de cette espèce de grandeur.

Le mouvement était si rapide que ceux qui, par opinion, par situation ou par indépendance de caractère, ne s'étaient pas embarqués dans ce navire que les vents poussaient avec tant de violence, s'en trouvèrent tout de suite si éloignés qu'ils renonçaient à l'atteindre. J'étais de ce nombre, et c'est ainsi que je restai parmi les spectateurs froids et les juges désintéressés des grands événements de cette époque.

Le règne de Bonaparte ne fut qu'une suite de batailles. Ses victoires étonnèrent d'abord, mais elles furent si continuelles, si mal disputées qu'on s'y accoutuma et que même les plus surprenantes ne firent à la longue qu'une faible impression. On était désintéressé des événements. Hors de Paris, personne ne s'en occupait. Les journaux, en très petit nombre, se répandaient à peine. Les lecteurs, à cette époque, étaient à ceux d'aujourd'hui tout au plus comme un est à mille. Le public apprenait les victoires, comme les conscriptions, par les articles du Moniteur que les préfets faisaient afficher. La France les voyait sans plaisir, sans orgueil. Elle savait trop à quel prix il fallait les acheter. Il n'y avait plus de véritable amour de la patrie; la Révolution l'avait étouffé sous les flots de sang versés en son nom. La foi se perd par l'abus des choses saintes. — D'autre part, l'extension démesurée de nos frontières avait affaibli le sentiment national. Enfin, les peuples apprécient très bien ce que l'on prétend faire dans leur véritable intérêt; et, depuis la bataille de Marengo, il n'y avait rien eu pour la France dans les entreprises et les victoires de Bonaparte.

Toute sa politique ne fut qu'un système de con^

quête : passion aveugle et sans avenir, régime faux, qui se détruit lui-même, et où les plus grands succès impliquent les plus grands revers. Les plus grandes victoires de Napoléon se traduisirent toujours pour la France en un accroissement d'oppression. Après la destruction de Tarmée et de la monarchie prussienne, au moment où la paix devait être le résultat naturel d'un tel succès, les Français virent paraître le décret daté de BerliU'i, le 12 novembre 1806, qui, d'un trait de plume , mettait tous les citoyens sous Te joug de la discipline. Cet acte arbitraire n'était pas même déguisé sous la forme d'une loi ou les dehors complaisants d'un sénatus- consulte. Aucun danger de la patrie ne l'expliquait; il n'avait été fait que pour confirmer la domination du souverain. Tel était le prix de tant de sang versé et des immenses sacrifices faits pour donner à Napoléon les moyens de vaincre. — En 1807, au moment où la paix de Tilsitt le plaçait au plus haut de sa fortune, il brisa le dernier vestige de nos libertés, reléguées dans le tribunat. Il éteignit cette dernière voix qui pouvait encore discuter les lois; le Corps législatif les votait en silence. — Enfin, c'est après le dernier traité de Vienne, qui avait enlevé à l'Autriche ses plus belles provinces et une de ses archiduchesses pour la livrer au vainqueur, que parut Je décret du 3 mars 1810, qui constitue en droit ce qui existait déjà en fait, la suppression de toute garantie de la liberté individuelle*.

1. Ce décret mettait à la disposition de Tautoritë militaire tous les Français a d'une constitution saine et robuste, de l'âge de vingt à soixante ans. d

2. Ce décret portait : a II y aura huit prisons permanentes pour

Ainsi le despotisme du maître avait tout façonné pour l'absolu avec une grande force de conception. Toute l'administration semblait uniquement établie pour enrôler jusqu'au dernier homme et soustraire jusqu'au dernier écu. Dans les provinces, la population était épuisée, la production découragée, l'argent rare et sans circulation, le crédit nul, le commerce extérieur totalement paralysé; et les impôts, déjà exorbitants, étaient prélevés sur une misère profonde.

Au-dessus de ces désolations planait la plus grande de toutes, la conscription poussée à outrance. Cet impôt de sang enlevait sans cesse l'élite de la population, et l'enlevait à peu près sans retour. La contrainte était si dure que, pour y échapper, les malheureux désignés par le sort se condamnaient à de cruelles mutilations ou à des mariages réprouvés par la nature, dans lesquels l'adolescent s'unissait à une femme qui atteignait la vieillesse. Les conséquences, d'un état aussi barbare étaient rigoureuses. Pour faire rejoindre les conscrits réfractaires, des colonnes mobiles désolaient le pays ; les agents de ces exécutions militaires, juges et bourreaux, allaient jusqu'à poursuivre les parents des r.éfractaires, de malheureux vieillards plus ou moins innocents. On vendait ou on démolissait leurs pauvres chaumières. Tel était le prix de tant de conquêtes inutiles à la France.

Les sentiments moraux paraissaient étouffés sous une telle oppression, la crainte paralysait tout élan

détenir les prisonniers, j> quHl n^est convenable ni de traduire devant les tribunaux, ni de/aire mettre en Uberté, En outre, le ministre de la police a la faculté de « mettre en surveillance » les individus qui « lui paraîtront » devoir y être mis. /

généreux. II n'y avait de sagesse que dans la soumission, de sûreté que dans l'isolement, de vertu que dans Tobéissance, une obéissance passive, sans bornes, qui devait aller jusqu'au crime, s'il était commandé. Elle était enseignée dans les lycées au son du tambour, donnée comme article de foi dans les catéchismes; la chaire même en retentissait. Le joug pesait encore plus lourd sur l'esprit et sur la pensée ; on ne leur laissait d'autre issue que les sciences matérielles de la guerre. On répandait le mépris sur les autres. La littérature était sans encouragement, sans récompense. On craignait l'histoire qui éclaire les peuples et attache l'infamie au front des tyrans. Les études morales et philosophiques étaient proscrites. On accablait de dédains ces flambeaux de l'esprit humain en les baptisant du nom d' « idéologie. » On arrêtait ainsi la marche de la pensée, des hautes études et de la civilisation.

En même temps, les mœurs s'en allaient, dépravées à la cour plus encore qu'à la ville et grossières comme dans les camps. Le maître donnait l'exemple d'une impudeur sans élégance et sans délicatesse. On voyait revivre autour de lui les désordres de la famille des César et tous les débordements dés Faustine et des Julie, jusqu'à l'inceste même, s'il faut en croire la renommée. Le despotisme, d'ailleurs, avait préparé d'autres corruptions à l'usage du peuple, celles de la misère. Les pères s'accoutumaient à vendre leurs enfants échappés au sort de la conscription, assurés qu'ils étaient d'hériter du prix de leur sang, et on a entendu, en 1814, de ces malheureux regretter que cette marchandise eût perdu toute sa Valeur.

Les droits de la famille étaient indignement violés. On disposait des enfants contre le gré de leurs parents; des fils pour les lycées, et des filles pour des mariages imposés par le caprice et la politique du maître. En 1811 ou 1812, les préfets reçurent l'ordre de faire connaître la position et la fortune des filles nobles et riches de leurs départements. Le préfet des Hautes- Alpes, De Fermon, se vantait à moi d'avoir porté ma fille sur le tableau de cette nouvelle conscription, et il me demandait presque des remerciements du service qu'il croyait m'avoir rendu.

Aucun recours n'était ouvert à la plainte, les dénis de Justice, l'insulte, les vexations des agents de l'autorité restaient toujours impunis. Lorsqu'on essayait de réclamer contre une avanie de ce genre,, la plainte était renvoyée à l'agent inculpé ; les explications qu'il donnait étaient toujours acceptées, et le plaignant demeurait livré sans défense aux coups de l'animadversion. Il n'y avait pas une voix pour exprimer les griefs publics ou réclamer contre les injustices particulières. La représentation nationale, condamnée au silence, était dérisoire. La sûreté des personnes, la liberté des opinions étaient confiées à deux commissions du Sénat, qui n'avaient jamais brisé les fers d'un seul prisonnier ou servi d'égide à une pensée utile au bien public. Une police odieuse et vexatoire pénétrait partout; elle interceptait les communications intimes de l'amitié et même de la famille* Toute publicité des opinions était proscrite; aucune publication du dehors ne pouvait traverser nos frontières de fer. Les prisons d'État, malgré leur nombre, regorgeaient de Victimes et d'otages ; partout^ des exilés sans préven-

tien légale, sans jugement et sans terme. Les lois se pliaient à tous les caprices du despote ; il était maître de toutes les fortunes, et la plaine de Grenelle avait souvent pu constater qu'il disposait à son gré de la vie des citoyens*.

Enfin, tout était forcé, tout était violent, même l'espèce de repos dont on jouissait.

Pénétré de tant de malheurs, je venais à Paris, eu 1811, décidé à parler haut à ceux que je connaissais dans des positions officielles. Je les croyais puissants parce qu'ils étaient élevés; mais ils subissaient les premiers les conditions du pouvoir dont ils étaient les instruments. La préoccupation de leurs aflfaires, les passions violentes du soldat-empereur, la guerre — celle qui finissait ou celle qui allait commencer, — le spectacle de Paris, qui cache ses misères sous le mouvement et la vie dont il a le monopole, les fêtes, le luxe, les intrigues de la cour les entraînaient dans un

1. On montrait dans cette plaine nn terrain nn, entouré de murs, destiné aux exécutions .secrètes. Les victimes y étaient fusillées et enterrées sur place. On les conduisait au supplice par la barrière de la Cunette, sur la rive gauche de la Seine, qu'on avait surnommée barrière de la moii. Le colonel Prévôt est un des derniers qui aient été exécutés, au mois de février 1814, sous l'inculpation d'avoir noué des relations avec nos princes, pendant le temps de sa captivité en Angleterre. — M. Dubuc, neveu du célèbre intendant de la Martinique, et général au service des Etats-Unis d'Amérique, périt de la m^me mort, à peu près à la même époque, sous la même prévention.

tourbillon continuel. Ils avaient Pair de me dire : « Mais attendez donc que l'orage soit passé. » L'orage, c'était Napoléon, et il ne passait pas. Complices innocents d'un système désastreux, chacun d'eux accomplissait son travail, comme l'ouvrier exécute sans le connaître le plan que l'architecte a tracé. Personne ne se croyait chargé de l'ensemble, et ne se «erait même permis de le considérer.

Parmi ceux-là, j'avais connu M. Mollien, et j'avais eu avec lui les meilleurs et les plus agréables rapport. Il avait apporté au ministère du Trésor les lumières de la science et les sentiments de justice et de probité, qui valent bien mieux encore. Aimable d'esprit, doux et bienveillant de caractère, il détournait les yeux du tableau que j'essayais de mettre devant lui.

— Pendant toute la campagne d'Iéna, me disait-il avec orgueil, les fonds nécessaires au payement de la Grande-Armée ont été régulièrement faits à Strasbourg, et s'y sont accumulés, tandis que cette armée vivait des contributions des peuples vaincus.

Sa comptabilité était parfaite, et il avait appris au maître à lire tous les jours l'état des finances de l'empire sur un carré de chiffres grand comme la main. — Il ne voyait rien au delà.

Le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, homme de droiture et de capacité, tenait toujours présents à sa pensée et à sa mémoire tous les détails de sa vaste administration, au point d'en ouvrir à volonté la page à l'endroit que Napoléon voulait connaître. Il se refusait à regarder plus loin ; en baissant la tête et levant les épaules.

— Que voulez-vous, disait-il, c'est la volonté de l'empereur.

Il m'étalait ensuite avec complaisance ses succès dans la conscription des gardes d'honneur, invention de la plus odieuse tyrannie transformée en loi d'exception et de sang '.

Je parlais enfin à M. de Ségur, grand-maltre des cérémonies, bel espritqui aurait pu s'élever au-dessus du rôle de courtisan. Je lui disais que la gloire était trop chère au prix où il fallait Tacheter ; et que la paix serait un bienfait, quand même elle devrait nous ramener dans nos anciennes limites.

— Oui, me répondit-il, je conçois cela. Mais l'empereur ne pourrait pas y respirer.

Voilà cependant, en vérité, où en était la France î On peut l'avoir oublié, mais le nier, non.

Il n'était pas nécessaire d'avoir un sentiment bien vif de l'intérêt public pour détester un tel état de choses et vouloir le briser. Dévouer sa vie à une semblable entreprise me semblait une assez belle destinée. Ce désir me ramenait naturellement aux sentiments et aux convictions de mes premières années, et mes pensées se portaient vers la royale famille qu'un long exil tenait éloignée de nous.

Bonaparte avait tout fait pour en eflfacer le souvenir. Depuis qu'il régnait, on ne l'avait nommée

1. Sous le prétexte de la formation de quatre régiments privilégiés de gardes d'honneur, les ministres de l'intérieur et de la police à Paris, et les préfets dans Jes départements désignaient à un service militaire forcé les fils de famille qui avaient d^à satisfait aux terribles lois de la conscription, même ceux qui étaient mariés et . pères de famille. Il n'y avait aucun moyen d'échapper à la tyrannie,

qu'une fois, et c'était dans les fossés de Vincennes. La génération qui avait connu nos princes disparaissait ; celle qui arrivait savait à peine que Louis XVI eût des frères ; l'orpheline du Temple était pour elle un personnage historique ; et le meurtre du duc d'Enghien lui apprit seul qu'il y avait encore des Condé. Nous-mêmes, qui dans nos plus jeunes années avions combattu sous leurs drapeaux et pour leur noble cause, nous étions dispersés, sans lien, sans union, si ce n'était sans souvenirs. Un grand nombre s'étaient rattachés au dominateur; les plus valeureux, dans l'armée ; les plus nécessiteux, dans les droits réunis ; les plus serviles, à la cour. Ceux qui avaient conservé dans leur âme quelque empreinte de leurs premiers sentiments étaient rejetés dans des situations particulières et étroites, sans influence et sans espoir d'en sortir. A peine , dans le cours de dix années , avions-nous entendu parler deux ou trois fois de ces princes dont le culte restait au fond de nos cœurs. Les nouvelles vagues et le plus souvent mensongères qu'on pouvait en avoir se transmettaient à l'oreille, et pour ainsi dire , par infiltration , sans qu'on en connût la source. On nous disait que madame la duchesse d'Angoulême avait donné naissance à un fils, et que le prince -régent d'Angleterre avait été parrain du royal enfant. D'autres fois, c'était un de nos princes apparaissant sur quelque champ de bataille, et combattant contre l'usurpateur pour les droits de sa maison. On commémorait encore le 21 janvier à l'église, et la fête de saint Louis à table, et ces vives émotions nous révélaient qu'il y avait au fond de nos cœurs des sentiments ineffaçables, et des pas-

siens inaperçues dans le cours ordinaire de notre vie. Les partis meurent lorsquMl ne sont formés que par des intérêts ; ils vivent, comme des religions, lorsqu'ils s'appuient sur des croyances.

Il nous restait donc des sentiments, mais peu d'espérances à moins qu'on ne veuille donner ce nom à quelques rêves de notre imagination. Par exemple, on parlait, à la fin de 1811, de mettre sur pied les gardes nationales de France, et j'écrivais à quelquesuns de mes amis de se jeter dans ce mouvement. D'autres fois, je rêvais les moyens de soulever les habitants de nos montagnes, de les armer aux arsenaux mal gardés, de Briançon et de Mont-Dauphin, et de réunir à ce mouvement les prisonniers que nous avions en grand nombre. Mais tous ces projets et mille autres semblables mouraient à peine éclos dans la pensée ; on n'aurait su à qui les confier.

D'ailleurs presque tout le monde s'accoutumait peu à peu à la situation qui lui était faite. La tyrannie pesait sur tous ; mais le sentiment public se montrait favorable aux victimes de la Révolution et accordait de la considération à ceux qui se maintenaient dans une noble indépendance. La politique du maître était de se les rattacher pour en accroître son pouvoir. Aussi les administrateurs dans les départements recherchaient -ils les anciens propriétaires, et se faisaient-ils un mérite de les placer dans les mairies, d'en remplir les conseils généraux ; de les mettre en évidence dans les collèges électoraux et ailleurs. C'est ainsi que j'avais été pendant plusieurs années membre du conseil général des Basses-Alpes, qu'on m'avait sollicité d'accepter la mairie de la commune

de Vitrolles, enfin, que je fus nonimé par le collège électoral membre de la députation que ces collèges avaient Tusage d'envoyer à Tempereur. Mes collègues étaient le secrétaire général de la préfecture et un employé de renregistrem.ent. Ce dernier présidait notre députation. Bonaparte était au courant des moindres détails.

— C'est celui-là qui devait présider, dit-il en parlant de moi.

La seule faveur, du reste, qui fut accordée à notre députation, porta sur moi. Il me donna le titre de baron. Ma famille me l'avait transmis de date plus ancienne et de meilleur aloi.

C'était au mois d'avril 1812, au moment où Bonaparte préparait la fameuse campagne de Russie. Il était à Saint-Cloud. Je parlerais mal de cette cour que je ne connaissais pas, et qui passa devant mes yeux comme une représentation théâtrale. Elle avait quelque chose de rude dans l'apparence; mais elle donnait l'idée de la force et de l'action. Le souverain n'avait aucune grâce dans ses manières, aucune élégance dans ses paroles ; mais il y avait sur sa figure l'empreinte évidente du pouvoir et le caractère de la pensée. Son sourire jetait même assez de clarté sur son visage naturellement sombre et sévère. Il partit peu de temps après.

Rien de tout cela ne ni'avait ébloui ; et je retournai dans mes Alpes le cœur serré de tous les maux qui pesaient sur nous, de ceux qui nous menaçaient encore, et sans oser en prévoir la fin, tant les desseins de la Providence étaient cachés à mes yeux !

La conspiration de Malet semblait bien révéler que le colosse avait des pieds d^argile ; mais Taudace de Tentreprise ne suffisait pas pour en assurer le succès. Elle serait tombée faute de soutiens, à moins qu'elle ne se fût jetée dans les vagues de la Révolution ou réfugiée à Tabri de la Monarchie. On lui fit Thonneur de l'appeler une conspiration à Tantique, apparemment pour flatter MM. Savary et Pasquier, jouets de ce bizarre complot. Cet épisode de vingt-quatre heures ne laissa aucune trace et je restai dans le cours de ma vie habituelle.

Au mois de décembre 1812, je partis de chez moi pour aller voir à Grenoble la marquise de Pina, ma grand'mère. Au moment où j'arrivais, et pour ainsi dire avant de m'embrasser, elle me mit entre les mains le fameux vingt-neuvième Bulletin de l'armée. Nos malheurs y paraissaient exagérés, on ne savait par quels motifs ; et cependant ce qu'on avouait n'était que pour cacher de plus afTreux désastres.

Rien ne nous avait préparé à ces graves nouvelles. Nous attendions le traité de paix auquel l'empereur de Russie devait se soumettre à la lueur de l'incendie de Moscou. On parlait des projets gigantesques de Bonaparte, des liaisons qu'il avait formées avec la Perse, des quartiers d'hiver que son armée prendrait en Turquie, pendant que lui-même s'établirait à

Constantinople. Enfin on assurait qu'au printemps de 1813, il conduirait deux cent mille hommes plus loin qu'Alexandre, au delà de l'Indus, pour renverser les grands comptoirs de l'Angleterre. Au lieu de ces aventures colossales, faites pour bouleverser les imaginations, ftous apprenions tout à coup que cette armée de cinq cent mille hommes avait disparu, balayée par le vent du Nord ; que son chef, désespérant d'en rassembler la moindre partie, avait traversé seul, sur un traîneau, les déserts de glace couverts des débris de cette foule qui, peu de mois auparavant, faisait trembler la terre sous ses pas; enfin, que Napoléon arrivait seul à Paris, se félicitant presque de retrouver un abri aux Tuileries.

Ces nouvelles me paraissaient de nature à remuer fortement les esprits. Bonaparte n'avait vécu que de victoires ; une aussi grande défaite devait renverser tout l'échafaudage de sa puissance. L'Europe comprimée allait se relever tout à coup ; la France désenchantée et inquiète de son sort, chercherait de nouvelles garanties de sa sûreté et de son indépendance. Le Dauphiné et la Provence, que je parcourais à cette époque, ne répondaient point à l'agitation de mes pensées. On partageait mes sentiments; on détestait le joug ; mais personne n'embrassait l'espoir de le secouer. Les fers de l'empire avaient été rivés par la terreur.

Je brûlais de retourner à Paris ; je croyais que les événements auraient donné une impulsion nouvelle ; je pensais qu'on se serait rapproché, entendu ; que j'y trouverais des correspondances renouées, des projets formés; peut-être quelque action commencée.

Mais j'étais retenu et je ne pus partir que vers la fin de mars 1813 \

Quel fut mon étonnement, en arrivant ; de ne rien trouver de ce que j'avais espéré 1 Mes relations les plus intimes étaient avec le comte Etienne de Durfort, l'un des plus dévoués à la cause royale, qu'ikavait noblement servie. Aide de camp de M. le comte d'Artois

1. Je faisais de nombreux voyages dans les provinces du Midi. J'y avais de proches parents et de nombreux amis, et j'y étais appelé en outre par des espèces de fonctions. J'en dirai quelque chose pour montrer avec quelle rudesse l'administration traitait alors les intérêts particuliers.

Bonaparte, traversant un jour la forêt de Sénart, entra en conversation avec un paysan. Après lui avoir parlé de ses cultures, de ses bestiaux, il lui demanda pourquoi il n'avait pas de mérinos. Le paysan répondit qu'ils étaient trop chers. De là vint à Napoléon l'idée de distribuer de ces animaux. Pour en donner, il fallait en avoir beaucoup et à bon marché; et le meilleur moyen était d'empêcher les propriétaires de troupeaux de race, de faire couper les béliers sans autorisation ; enfin, de les acheter à des prix fixés à volonté, c'est-àdire mettre la main sur tous les troupeaux de France, et les administrer suivant son bon plaisir. Mais pour appliquer de si bons principes d'économie publique, il fallait former une administration et l'on créa immédiatement des places d'inspecteur général, d'inspecteurs principaux et particuliers, chargés de ce service.

Propriétaire d'un troupeau considérable, je me sentis blessé dans mes intérêts; j'écrivis un mémoire contre le décret du 2 mai 1811, et je l'adressai à M. d'Hauterive, en le priant de le transmettre au ministre de l'intérieur. Je ne reçus aucune réponse; c'était l'usage. — Quelques mois après, me trouvant à Paris, je demandai à M. d'Hauterive de me conduire chez le ministre, pour faire valoir les raisons que j'avais exposées. Il devait en être temps encore, puisqu'on n'avait nommé aucun titulaire de cette nouvelle administration. Ma visite ne servit à rien, qu'à m'apprendre qu'il n'y avait plus à raisonner lorsque le maître avait parlé.

A quelques temps de là, j'étais à Suresnes chez madame de Yaudemont, lorsque je reçus un gros paquet timbré et cacheté du ministère de l'intérieur. C'était ma nomination à une des places

lors de Texpédition de TIle-Dieu, il avait été un modèle de constance et de fidélité dans les revers. Rentré en France au moment où la royauté se remettait aux mains de la Providence et ne cherchait plus de bras pour la servir, il avait noblement résisté aux séductions qui en avaient entraîné tant d'autres. Réduit à une situation médiocre et à une fortune modique il avait refusé l'espèce d'éclat que donnaient les emplois à la cour de l'empereur, et tous les avantages qui lui étaient oflferts ; enfin> il couronnait une jeunesse brillante de tous les succès du monde

d'inspecteurs dont j'ai parlé. Je revins do suite chez M. d'Hanterive et le priai de m'accompagner encore une fois chez M. de MontaUvet pour lui faire agréer mon refus.

J'exprimai d'abord au ministre ma surprise de le voir chercher des agents parmi ceux qui étaient aussi formellement opposés que moi aux mesures qu'ils seraient chargés d'exécuter. M. de Montalivet était homme d'esprit. Il me répondit que c'était précisément à cause de mon opposition précise et raisonnée qu'il avait voulu m'attacher au premier essai d'un système contestable ; il fallait bien qu'il s'y trouvât quelques personnes indépendantes, soit pour en corriger les abus, soit pour en faire cesser l'application. De plus je pourrais choisir la circonscription des douze départements limitrophes de celui que j'habitais, et je n'aurais ainsi d'autre inspecteur que moi-même. — Tout cela était fort gracieux, mais ne me séduisait pas encore; et, m'adressant à M. d'Hauterive, qui connaissait ma famille, je lui dis que? sans afficher trop de prétentions, les fonctions auxquelles j'étais appelé me semblaient avoir une sorte d'infériorité qui me les rendait peu convenables.

Le ministre répondit alors, avec un peu d'aigreur, qu'en effet, il n'avait pas prévu le cas, puisque sur mon refus, la même place serait donnée au baron de TaUeyrand, cousin du prince de Bénévent, qui l'avait vivement sollicitée pour lui ; ce qui était vrai. Battu sur ce point, et entièrement abandonné par M. d'Hauterive, je n'eus plus rien à répondre et je sortis inspecteur des bergeries. Je faisais mes tournées à ma volonté, et me rendais facile à mes administrés.

par une fermeté de principes 'et une dignité de conduite faites pour honorer les plus beaux caractères.

La comtesse de Durfort, sa femme, avait traversé la Terreur à côté de sa mère et de son beau-père , le chevalier de Coigny. Elle s'était dévouée jusqu'au dernier moment au roi et à la malheureuse reine ; elle avait partagé leur prison des Tuileries ; elle avait assisté au départ de Varennes, au 10 août ; elle les avait suvis jusqu'à la tour du Tehiple. Aux premiers jours du Consulat, lorsque de nouvelles espérances avaient fait tenter de nouveaux efforts, elle correspondait avec nos princes, recevait leurs principaux agents, et se faisait Tâme des projets dont l'exécution avait été confiée à son beau-père. — Mais bientôt la foudre de Bonaparte tomba sur la tète du chevalier de Coigny ; un exil perpétuel fut la grâce qui lui sauva la vie. Madame de Durfort l'accompagna dans cet exil, qui commençait pour lui lorsque l'émigration finissait pour tout le monde ; et, au bout de peu d'années, il termina à Dûsseldorf une vie consacrée tout entière au service de ses maîtres ^

1. Dans les premiers jours du Consulat, le bruit s'était généralement répandu, surtout parmi les royalistes, qUe Bonaparte avait la pensée de rétablir la succession des rois. On citait à ce sujet des paroles recueillies dans son entourage, et plus ou moins authentiques. Il appelait la jeune Hortense de Beauhamais sa petite Vendéenne^ et la plaisantait sur son royalisme. Un jour, en regardant son épée.

— n y en à une autre, dit-elle, qui vous irait bien mieux*

— Et laquelle?

— Celle de Connétable.

Et le premier consul avait souri. — On répandait aussi une caricature où l'on voyait le général présentant à un dégraisseur le pan de son habit, couvert d'une tache sur laquelle était écrit i <t 13 vende»

J'avais compté en arrivant à Paris, trouver dans ce sanctuaire de fidélité et de dévouement quelques relations nouvelles avec nos princes ; je croyais qu'ils auraient fait connaître leurs pensées, leurs projets, le but qu'ils indiquaient à nos efforts ; mais rien ne se découvrait à mes recherches. Ce fut en vain que je m'informai si le duc de Duras, le comte Ch. de Damas, ou tout autre parmi les plus dévoués, aurait renoué quelque correspondance avec eux.. On pouvait croire qu'ils n'avaient pas compris les conséquences des événements, ou que, découragés de l'inutilité de leurs tentatives passées, ils ne trouvaient plus de volonté au moment favorable.

Pendant ce temps, Bonaparte, par des efforts surnaturels, et en abusant des dernières ressources de la France, avait créé une nouvelle armée, et prétendait arracher encore des faveurs à la fortune. Il alla avec toute l'audace de son caractère, se placer, à la tête de deux cent mille hommes, aux extrêmes fron-

tnkUre, j> — Le dégraisseur disait i ce Je l'enlèyerai, mais pas à moins d'un louiê, i>

Les |>artisans de la royauté caressaient ces Vagues espérances ; et le premier consul entretenait une erreur utile à sa politique. A quelque temps de là, le chevalier de Coigny fut mis à la tête d'un complot assez mal ourdi par des ttgents venus d'Angleterre. Il ne s'agissait de rien moins que d'enlever le premier consul, entre Paris et la Malmaison, en le préservant de tout mal, et en même temps d'ouvrir au roi les portes de la ville de Brest, où l'on avait des intelligences. Le premier consul n'eut égard ni à la bonhomie du chevalier de Coigny, qu'il avait dupé, ni aux soins que les conspirateurs prenaient de ses jours. Le pauvre chevalier allait être jugé et condamné à mort par une commission militaire, lorsqu'on obtint par l'intercession de madame Bonaparte et comme une grâce, qu'il allât finir ses jours dans l'exil i

tières de rAllemagne ; et les batailles de Lutzen et de Bautzen firent encore douter du parti que prendrait un succès si hardiment disputé.

Trompé dans toutes mes espérances, j'étais retourné chez moi ne sachant que penser de l'avenir. — Mais la bataille de Leipzig, la plus grande peutêtre de toutes les batailles par le nombre des peuples qui y étaient engagés, comme par les chances qui s'y décidaient, vint réaliser toutes les prévisions que la retraite de Moscou m'avait inspirées. Les dégoûts de mon dernier voyage à Paris s'effacèrent, et je partis au mois d'octobre 1813, pour m'y rendre de nouveau.

Je ne m'attendais plus à trouver à Paris les dispositions que j'y avais inutilement cherchées au printemps précédent. Je me décidai à marcher d'après mes propres inspirations, et à tenter ce que pourrait la volonté d'un homme sans influence ni autorité, jeté et pour ainsi dire perdu dans la foule.

La première et la plus difficile condition était de faire comprendre à des hommes placés dans de hautes positions, que la France devait chercher de nouvelles destinées ; car c'est une vérité — et je la devinais — qu'un gouvernement, uu parti, une institution quelconque ne périssent jamais par les attaques de ceux qui sont en dehors, mais par la défection de ceux qu'ils comptent dans leur sein. Luther n'aurait jamais réussi à fonder sa grande secte, s'il n'eût été catholique et

moine. La Révolution française n'aurait jamais pu se développer si Vébranlement n'eût été donné par un prince du sang, et par des grands seigneurs qui reniaient le principe de leur existence. Enfin, en d'autres termes, un pouvoir ne périt que par la trahison des siens, et, pour ainsi dire, par le suicide.

Mais tous les esprits étaient définitivement courbés ; et ceux que je connaissais dans le gouvernement étaient engagés par tous leurs intérêts. Il y avait bien quelques hautes notabilités dont le mécontentement était facile à deviner ; telle était, par exemple, la position de M. de Talleyrand; mais je ne le connaissais point. Enfin, dans toutes mes relations, je ne vis que le duc de Dalberg, qui, par son existence, *ses rapports et son caractère, fût dans les conditions que je cherchais.

J'avais connu le baron de Dalberg en 1795, en Allemagne. J'arrivais de l'armée de Condé. Il sortait de l'université de Gœttingue. Il y avait puisé les idées que la Révolution jetait au dehors dans les jeunes imaginations, ^a disparité de nos opinions ne fut point un obstacle à notre liaison. Nous étions jeunes tous deux; et, à cet âge, on cède si facilement aux attraits de l'amitié ! On s'attache pour le plaisir de s'attacher. Dalberg avait de la grâce dans les manières, de la douceur et de la facilité dans le commerce de la vie. Son esprit, fin et délicat, était nourri de connaissances variées et orné par le goût et le sentiment des arts. Sa taille était petite et mince. Sa physionomie portait surtout l'empreinte de la finesse; peut-être même y en avait-il trop dans son regard pour ne pas intimider la confiance et arrêter l'abandon. Il était un des derniers

3d MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

représentants de l'ancienne maison des barons de Dalberg, la plus élevée dans Tordre de la noblesse médiate de l'empire. Entre autres illustrations, cette famille en avait une particulière : celle de n'avoir jamais voulu accepter d'autre titre que celui porté par ses premiers auteurs. A chaque couronnement des empereurs d'Allemagne, on créait des comtes de l'Empire, et le nouveau souverain armait des chevaliers. Dans ces augustes solennités, le héraut d'armes, avant d'appeler ceux qui étaient désignés à ces faveurs, criait à haute voix : « Y a t-il ici un baron de Dalberg « qui veuille recevoir la dignité de comte? » Et, présents, ils constataient par leur silence leur refus et leur privilège.

Leur fortune s'était entretenue par la richesse des cadets qui, à travers les grands chapitres, parvenaient aux dignités les plus lucratives, et jusqu'aux souverainetés ecclésiastiques. L'oncle de Dalberg était alors coadjuteur de l'archevêque de Mayence, c'est-à-dire héritier du premier électeur, archichancelier de l'empire, prince souverain d'un million de sujets. C'était encore sur sa tête que 'portait la succession du princeévêque de Constance, qui comptait plus de deux cent mille sujets. Au moment dont je parle, le coadjuteur était à Erfurth, comme gouverneur de cette partie de la Thurînge qui appartenait à l'électeur de Mayence.

Le coadjuteur avait capté la faveur du parti philosophique et des Sociétés secrètes de l'Allemagne, et avait ainsi obtenu la popularité qu'ils dispensaient à leur gré^ Au milieu du naufrage de toutes les for-

1. îté coa^nténr de Mayence était un des douze apôtres que Weishaupt, professetlr à Ingolstadt, s'était choisis pour former lA

tunes devant Napoléon, il en chercha une nouvelle en s' attachant au char du vainqueur. Dans le bouleversement de Tancien empire et rétablissement de la con* fédération du Rhin, il reçut de Bonaparte, avec le titre de prince primat, la souveraineté de Tancienne ville libre de Francfort-sur-le-Mein et celle deRatisbonne : aussi avait-il été un des premiers à venir décorer de sa présence le couronnement de l'oppresseur de son pays.

En dépit de ses opinions politiques, le neveu du coadjuteur était allé à Vienne pour s'y ouvrir la carrière des affaires, et je Tavais à peu près perdu de vue lorsqu'enl802je le retrouvai à Paris ministre du margrave de Bade auprès du^premier consul. Alors ses idées révolutionnaires et mes sentiments royalistes se trouvèrent d'accord pour détester, lui, le destructeur de la liberté, et moi, l'usurpateur. Nos conversations roulaient souvent sur les moyens de le renverser, et ceux qu'il aurait choisis étaient les plus violents.

Une circonstance inattendue lui donna l'occasion de mettre sa haine dans la balance de la haute politique. M. de Markoif, ambassadeur de Russie, partant pour retourner à Pétersbourg, laissa à Dalberg la correspondance secrète avec la cour de Russie. L'ambas-

société secrète instituée sons le nom à* ordre âe ta perfecUbilUé et plus connu sous celui dilUuimnea, — WeishàQ{>t) d'abord élève, ensuite ennemi des jésuites, aVait pUisé datis leUr constitution, et en même temps ddns l'orgdnisdtion de la franc -^Açonnerie les statuts de Itt société nouvelle* Les chefs qu'il avait éltis correspondûent avec lui sans le connilître et ne se connaissaient |)ils entre eux. Leur but avoué était de perfectionner l'éducation. SoUs ce voile ils préludaient dUx dangereuses rêveries de ceUx qu'on désigne sous le nom moderne de sociàUitesi

sadeur avait des raisons de croire que Timpératrice, princesse de Bade, était mal disposée pour lui, et il espérait qu'elle lui saurait gré d'avoir confié au ministre de sa famille les intérêts et les affaires de la cour impériale.

La correspondance de Dalberg fut tout imprégnée de ses passions : il aiguisa les griefs, exalta les appréhensions et contribua bien pour sa part aux déterminations du czar qui forma la troisième coalition, par son traité avec la Grande-Bretagne, signé à Pétersbourg le 11 avril 1805. — Si cette influence du ministre de Bade ne fut pas positivement connue, il eut au moins lieu de craindre qu'elle ne fût soupçonnée, et, ne se fiant pas au manteau diplomatique qui le protégeait mal, il s'éclipsa pendant plus d'une année sous prétexte de santé, invoquant un voyage à faire en Italie.

Plus tard, les succès de l'empereur Napoléon, qui avait fini par briser presque toutes les résistances, changèrent les idées ou plutôt les calculs de Dalberg. Il était plus facile de chercher la fortune en la servant qu'en l'attaquant; aussi se rapprocha-t-il de M. de Talleyrand. Il rendit des services, je ne sais de quelle espèce, pendant la campagne de Pologne et l'hiver de Varsovie. Au retour, il passa au service de France, fut fait duc, et conseiller d'État, et reçut la promesse d'une dotation de plusieurs millions, qu'il obtint en effet plus tard.

L'empereur, voulant donner à son quartier général de Varsovie l'apparence et l'éclat d'une cour, y avait appelé la Comédie-Française, les ambassadeurs, les ministres étrangers résidant à Paris, etc. Au retour de

la campagne, pendant le séjour qu'il fit à Dresde, Napoléon crut devoir la politesse d'une audience à chacun de ces messieurs. Il remercia le ministre du duc de Bade du zèle qu'il avait mis à le servir, ajoutant qu'il chercherait l'occasion de lui prouver sa reconnaissance. Dalberg ne manqua pas de présence d'esprit et dit que l'empereur pourrait faire pour lui ce qu'il avait fait pour tant d'autres : réparer les malheurs et les pertes causées par la Révolution.

— Gomment, dit l'empereur, les pertes de la Révolution? Mais vous n'êtes pas Français I

L'autre expliqua combien sa famille avait souffert de la guerre et de l'anéantissement de ses grandes espérances.

— Quelle fortune avait donc votre père? reprit l'empereur.

— Mais, sire, cent mille livres de rente.

— Eh bien I je vous les doublerai.

Trois années s'écoulèrent sans que ces paroles dorées reçussent aucune exécution. Mais enfin, dans un traité conclu avec la Bavière, l'empereur, au moment de le ratifier, ajouta au bas comme dernière condition, que le roi payerait quatre millions au neveu et à la nièce du prince primat. C'était de la générosité à bon marché. Cette somme fut la dotation du duché accordé à Dalberg.

Mais la fortune n'avait plus trouvé en lui qu'une âme fatiguée. Il cherchait des émotipns, et ne pouvait s'en procurer que dans les spéculations d'argent ou dans celles de la politique, qui lui avaient mieux réussi. Cette disposition d'esprit, et le vieux ferment d'idées révolutionnaires qui lui restait, s'exhalaient sans cesse

d8 MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

en expressions de mécontentement. Voilà ce que j'essayais d'employer au succès d'une noble entreprise..

Lés premières ouvertures ne furent pas difficiles ; mais ensuite, il s'arrêtait devant les chances dont le calcul était effrayant. Je lui proposais, dès le mois d'octobre, de sonder M. de Talleyrand, de lui montrer la belle perspective qui s'ouvrirait devant celui qui changerait les destinées de la France. Le mouvement imprimé à l'Europe rendrait ce projet facile si on trouvait à l'intérieur, des esprits préparés à le seconder, même à le diriger. Le rétablissement de la famille royale présentait seul les garanties d'avenir et de stabilité dont nous avions besoin. Le jour où on pourrait le croire possible, nous serions entourés de nombreux partisans, tant ceux qui seraient remués par de vieux sentiments, que ceux qui se jetteraient dans une nouveauté pleine de grandes espérances. Enfin, ce beau rôle convenait à ses souvenirs de famille, à ceux de sa jeunesse, qu'il n'avait pas abdiqués, et deviendraient la plus belle page de son histoire.

J'ignore comment mes paroles étaient rapportées ou traduites à M. de Talleyrand ; mais je pouvais bien juger qu'on les écoutait, qu'on s'y accoutumait, et en même temps, qu'on osait peu. Les enjeux étaient trop forts ; il y allait de la fortune et de la vie.

Parmi ceux qui se groupaient autour de M. de Talleyrand, et que je rencontrais chez Dalberg, était l'abbé Louis. Il n'avait jamais rien eu d'ecclésiastique, si ce n'est la fonction de conseiller-clerc au parlement de Paris et celle de diacre à la messe du 14 juillet 1789. Il avait quitté depuis longtemps le titre et le costume de son état. Ses principes et ses mœurs passaient pour

relâchés; son esprit manquait d'étendue, mais il était ferme et affirmatif ; on ne doute jamais quand on n'a qu'une idée. Rude et grossier par caractère, il se croyait audacieux lorsqu'il n'était qu'insolent. Au besoin, il savait flatter, mais toujours avec une sorte de brusquerie qui prêtait à ses cajoleries un air de franchise. L'émigration avait été pour lui une sorte d'anomalie. La Révolution lui convenait mieux; mais la Révolution n'avait pas voulu de lui, et il en avait fui les dangers. Pendant son séjour en Angleterre, il avait étudié les finances de ce pays. Mais il n'avait appris que le mécanisme des opérations administratives ; il était à cheval sur les billets de l'Échiquier et leur consolidation en rentes constituées. Rentré en France, à peu près sans ressources, il prit quelque emploi subalterne pour vivre, gagna des rangs, et devint maître des requêtes par la protection de M. Mollien dont il se fit bientôt le détracteur. Il cherchait sa fortune dans les choses nouvelles. En tout c'était un homme de passion, de haine, et de grande activité.

Je voyais aussi chez Dalberg plusieurs autres personnes portées à l'opposition, parmi lesquelles je pourrais citer Roux-Laborie.

Que dire d'un homme que tout le monde a connu? Sa grande activité l'avait mis en contact avec l'univers entier. Il aimait l'intrigue, mais peut-être moins pour ses avantages personnels que pour l'intrigue ellemême. Son caractère facile, aimable, obligeant, faisait qu'on se demandait s'il intriguait pour obliger ou s'il obligeait pour intriguer. Mais il est certain que personne n'était plus heureux qu'on lui donnât quelque chose à faire, et qu'il a toujours, fait plus pour les autres

que pour lui-même. Avocat de son métier, il ne plaidait jamais, et donnait peu de consultations. Au besoin, il faisait assez bien un mémoire. Il vivait quelquefois en grand seigneur, le plus souvent en pauvre diable, suivant la hausse ou la baisse de ses actions. Son esprit facile était plein de formules d'admiration, et de ressources pour dire à chacun ce qui devait lui être le plus agréable. Roux-Laborie était surtout habile à se faire ouvrir toutes les portes, même celles qui étaient le plus décidées à se fermer devant lui. Il entrait ainsi dans beaucoup de confidences, de projets et d'ambitions. Il les servait toujours avec zèle, quelquefois avec succès, et ce n'étaient pas les plus minces. <( Il en est jusqu'à trois que je pourrais nommer, » qui peut-être, sans lui, ne seraient point parvenus au ministère.

Ses liaisons, au temps dont je parle, étaient avec le ducdeBassano et quelques autres; mais, de plus, il était familier chez Cambacérès et chez M. de Talleyrand. Il se rendait intéressant à chacun, précisément parce qu'il voyait les autres, et avait toujours beaucoup à raconter. Il allait jusqu'aux limites de l'indiscrétion, mais sans dépasser le point qui lui eût enlevé les confiances. La publicité actuelle des journaux lui eût porté un coup mortel. Il faut dire, du reste, à son éloge, qu'il conservait ses amis dans toutes les fortunes, et leur rendait autant dans la disgrâce que dans la faveur; mais comme il lui en fallait de nouveaux à chaque changement de circonstances, sa vie étak des plus occupées. On le rencontrait partout, et toujours pressé. Il écrivait cinquante billets dans la journée; aussi s'était-il fait un style particulier, un laconisme à

son usage, et son écriture n'était celle de personne^. Un tel homme était précieux pour Dalberg, qui aimait à fureter dans les affaires. — Le concours de tout ce monde qui cherchait le mouvement servait à nous tenir assez bien informés; les journaux anglais, si sévèrement prohibés, nous arrivaient de loin en loin, et cela, par l'entremise de Tarchevêque de Malines, le fameux abbé de Pradt. Conspirateurs en expectative, nous étions comme les astrologues, cherchant à calculer la marche et les influences des astres errants dont nous attendions nos destinées.

Nos regards étaient surtout fixés sur les progrès de ces nombreuses armées, ou plutôt de ces peuples soulevés contre nous, auxquels nous n'avions laissé d'autre alternative que les armes ou l'esclavage. Nous cherchions à pénétrer les dispositions des souverains marchant à leur tête, unis cette fois pour le salut de tous : situation nouvelle qui resserrait les liens de la dernière coalition, et la rendit indissoluble.

* 1. n écrivait à qnelqu^ln qui avait rendu service à un de ses amis :

Toujours parfait.

Lui et moi,

avec sa reconnaisRanee,

demain,

chez vous,

cinq heures,

n'est-ce pas ? {Noite de VédUeur.)

Entraînés par des succès plus grands qu'ils ne les avaient espérés, ils étaient arrivés à Francfort préparés à tout, excepté à une victoire si complète ; aussi avaient-ils de la peine à en saisir les résultats. Ils n'embrassèrent d'abord pas d'autre avenir qu'un traité avec Bonaparte, nous laissant pour frontières les Pyrénées, les Alpes, l'Océan et le Rhin; ils auraient même encore, au besoin, élargi ces limites. Ces dispositions furent révélées lors du retour de M. le baron de Saint-Aignan , beau-frère de M. de Gaulaincourt, retenu entre leurs mains. Il fut renvoyé par eux en France, et chargé des premières paroles de négociation. Cette incertitude de l'Europe victorieuse, qui sollicitait des traités au lieu de les dicter, encouragea Napoléon, et en même temps contribua à l'aveugler. Il regarda ce qu'on lui proposait comme un pis-aller, et voulut obtenir davantage par les armes. Dans les revers, on se flatte toujours que le malheur est arrivé à son dernier terme, et dans le succès, on ne voit point de bornes à la prospérité.

Les négociations dont M. de Saint-Aignan avait été chargé lui donnaient quelque importance, et j'éprouvai quelque curiosité à le rencontrer chez la princesse de Vaudemont. La maison de la princesse était le rendez-vous de beaucoup de monde, et de gens qui ne se seraient pas rencontrés ailleurs; Français et étrangers, tout y affluait. Quelques-uns ofl'raient de l'intérêt, soit par eux-mêmes, soit par leur situation. La princesse était bonne, aimable, fidèle à ses nombreux amis; elle semblait même plus dévouée à ceux qui éprouvaient des revers. Sa facilité allait peut-être jusqu'à l'excès, non pas faute de jugement

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