LES MÉCONTENTS
(elle avait au contraire de la finesse d'observation et un tact remarquable), mais par une sorte d'indifférence. Elle ne s'effarouchait d'aucune opinion, d'aucun principe, d'aucune réputation. On aurait même dit qu'elle recherchait les plus difficiles à soutenir, comme pour les protéger.
Il ne lui aurait manqué pour montrer beaucoup d'esprit, que de le vouloir et de s'en donner le temps ; mais, entraînée dans une continuelle activité, sa vie était abandonnée à tous ceux qui voulaient en prendre leur part. Elle aurait pu appliquer à sa vie la devise que la maison de Beaujeu avait prise : A tout venant beau jeu. On lui disait avec raison qu'elle s'était condamnée au supplice de l'antiquité, et qu'elle était désormais livrée aux bêtes. Au reste, la plus grande aisance régnait chez elle; on n'y rencontrait ni mari, ni amant. Ses manières étaient assez libres; elle cachait une sorte de fierté sous une familiarité commune quelquefois jusqu'à la brusquerie; mais cette particularité n'était permise qu'à une grande dame. Elle le savait bien et reprenait à volonté, avec la plus exquise politesse, le ton, les convenances et la dignité de son rang.
Madame de Vaudemont était la dernière de cette branche des Montmorency établie en Flandre, et qu'on trouve au premier rang dans l'histoire de ce pays avec le personnage tragique du comte de Horn. Née grande dame, et riche par sa mère, des Wassenaër de Hollande, elle fut destinée à épouser le prince de Vaudemont, cadet des deux frères qui ont terminé de nos jours cette branche de la maison de Lorraine, établie en France, et dont les membres ont illustré
le nom de Guise. Les derniers représentants de cette race de géants, autrefois si proche de la couronne, le prince de Lambesc, dernier grand écuyer de France, et le prince de Vaudemont son frère, ne por^ taient pas la tête si haute. Et quand ils auraient hérité des grandes qualités de leurs ancêtres, qu'auraient-ils pu en faire dans ce siècle où ce qu'on appelle les massés broie les hommes quelque grand qu'ils soient, et les réduit en cette poussière dont elles sont elles-mêmes composées^? La future princesse de Vaudemont n'était pas de celles dont on peut consulter le goût en matière de mariage. Celui qu'on lui imposait était le seul peut être qu'elle pût faire, où la grandeur de la naissance fût du côté de son mari. Elle n'eut jamais d'enfants, et, quelques-uns le prétendent, ce fut l'effet d'une décision prise le jour même de ses noces. Aussi disait-elle souvent qu'elle était le tombeau de deux grandes maisons*. — Plus tard, la princesse obtint une complète indépendance. La Révolution força le prince de Vaudemont d'aller en Autriche chercher auprès des aînés de sa maison un asile et des services, sous le nom
1. Us étaient fils de Charles de Lorraine, comte de Brionne, dernier rejeton de la branche d'Elbenf et de Louise de Rohan-Montauban. Leur sœur, Anne de Brionne, avait épousé Victor- Amédée, prince de Carignan, et fut ainsi la grand'mère du roi de Sardaigne.
2. A l'époque de son mariage, la princesse était belle, élancée, blanche comme un lis, mais faible et languissante comme une fleur étiolée. Elle était sujette à des maux de nerfs tels qu'on n'en voyait point de semblables à une époque où pourtant le. plus grand nombre des jeunes fenmies en étaient attaquées. On n'avait trouvé d'autre remède, lorsque ces crises violentes s'emparaient d'elle, que de la jeter dans un cabinet soigneusement matelassé de tous côtés; elle