LES MÉCONTENTS
de prince Joseph de Lorraine. Il laissa sa femme maîtresse de sa personne et de sa fortune. Elle subit rémigration, mais à de meilleures conditions que toute autre : partout elle fut le lien de la société et le charme de ses amis. Rentrée en France aussitôt que les portes en furent ouvertes, elle n'eut aucune peine à .s'accommoder des choses nouvelles et des hommes nouveaux. Fouché la servit en cette occasion, et jamais elle n'en perdit la reconnaissance. Elle retrouva aussi M. de Talleyrand. C'était sous les auspices de sa belle-mère, la comtesse de Brionne, et de ses belles-sœurs, que le jeune et brillant abbé de Talleyrand avait fait son entrée dans le monde. Il y avait plus de dix ans que la bonne princesse
s'y débattait aussi longtemps que durait l'attaque et finissait par s'endormir d'un sommeil léthargique. On la retirait de là faible, anéantie, pouvant à peine se soutenir, jusqu'au moment où elle, retombait dans de semblables convulsions. Tous les médecins avaient été consultés.
— Si au lieu d'être une princesse de Lorraine, c'était une femme du peuple, je la guérirais, disait Bordeux, le plus spirituel de tous, au sortir d'une de ces consultations.
— £t comment? lui dit-on.
— Parbleu I en lui donnant la gale.
A quelque temps de là, la princesse prit naturellement la petite vérole ; elle en fut couverte et les traces du mal restèrent gravées sur son beau visage. De ce moment, sa santé se rétablit, elle devint aussi robuste qu'elle avait été faible. Elle prit de l'embonpoint, peut-être un peu plus qu'elle ne l'aurait voulu. Sa démarche, de languissante qu'elle était, devint ferme, prompte et presque hardie. Ses pieds et ses mains avaient seuls conservé leur forme et leur délicatesse première. Mais le plus étonnant fut le changement survenu en même temps dans son caractère. A la place de cette personne si douce, si dolente, on en vit paraître une autre décidée, active, entreprenante, hardie et même brusque à tel point que les amis de sa jeunesse lui disaient qu'ils auraient une bonne raison de la détester : l'avoir aimée autrefois.
m'avait admis au nombre de ses intimes. J'avais conduit Dalberg chez elle ; il y fut très goûté. La confiance s'établissait naturellement entre ceux qui s'y rencontraient; on se communiquait facilement les nouvelles de chaque jour, et on les recherchait d'autant plus, que les journaux n'étaient écrits que pour les cacher. Aussi, il faut bien l'avouer, ce n'était pas toujours pour la maîtresse de la maison qu'on allait chez elle.
Parmi ceux que j'y voyais le plus habituellement, j'avais distingué M. de la Valette, homme de coeur et de dévouement. Quelle que fût l'opposition de nos sentiments, j'éprouvais pour lui une sorte d'attrait. La France était, à ses yeux, tout entière dans la personne de l'empereur. Nos discussions étaient vives et franches et ne laissaient aucun levain. Elles allaient même jusqu'à l'abandon. Quand nous nous trouvions quelquefois, après minuit, seuls avec la princesse, il s'exhalait en vigoureuses philippiques sur l'apathie de la France en présence de l'invasion étrangère. J'avais bien de la peine à lui faire comprendre combien le joug de son doux maître était devenu odieux, et que tout nous' était bon pour nous en délivrer, même l'invasion étrangère.
— Eh bien, me disait-il, réunissons-nous contre l'ennemi commun, et puis nous nous battrons efltre nous à qui aura l'empire.
— Très bien, lui disais-je, si vous nous donniez des positions et des armes égales. Et je m'endormais en toute sécurité après de telles conversations, que la moindre révélation eût fait punir comme un criitie capitaL