NÉCESSITÉ D'UNE RESTAURATION
D'un autre côté, les puissances coalisées ne pouvaient reculer sans avoir obtenu les garanties de la paix. Leurs armées étaient trop nombreuses, leurs peuples trop engagés, trop animés, et la France trop épuisée pour prévoir leur déroute. En poursuivant cette paix impossible, ils étaient forcés, malgré eux, à l'occupation, à la conquête et peut-être au partage de la France ; dans tous les cas, à l'anéantissement de notre pays.
Cette série de conséquences rigoureuses était inévitable et il n'y avait point d'issue à une telle situation, à moins qu'on ne parvint à jeter à rencontre de ce sinistre avenir une cause nouvelle. Il fallait qu'elle assurât la paix; qu'elle fût toute française pour sauver l'honneur de la patrie, sans lequel la paix même aurait été insupportable; qu'elle permît à tous les peuples de rentrer dans le repos; qu'elle rattachât la France aux autres nations, pour que la paix fût durable et portât des fruits de prospérité ; enfin qu'elle garantit les libertés publiques dont le sentiment devait s'exalter par le fait même de la tyrannie actuelle. Et cette cause à faire prévaloir, la seule, c'était la Restauration.
Il n'y avait point de choix, parce qu'il n'y avait point d'alternative dans les moyens de salut. On ne pouvait qu'abandonner les intérêts de son pays, par indifférence, comme le plus grand nombre; le trahir par basse flatterie, comme le duc de Bassano et les autres courtisans; ou enfin essayer de le sauver par un généreux dévouement. Là était non seulement le droit, mais le devoir de tout homme indépendant qui sentait battre dans sa poitrine uo cœur vraiment français.
58 MËMOIRES DU BARON DE VITfiOLLES.
D'autre part, que pouvions-nous faire dans le cercle étroit où nous étions resserrés? Une révolution de palais? Une faction dans l'armée? Un assassinat, arme ordinaire des esclaves contre les tyrans? Personne n'eut le courage d'une telle lâcheté ^ Pouvions-nous réveiller, éclairer, unir et animer une opinion réelle et générale, mais engourdie et glacée par la crainte? Gomment y parvenir? Je l'essayais dans un écrit où je prouvais que le soldat couronné ne donnerait jamais ni paix, ni liberté, et je montrais en perspective notre royale famille associée d'avance à ces deux grands intérêts de la patrie. J'ignorais alors que M. de Chateaubriand eût traité le même sujet dans des pages éloquentes : Bonaparte et les Bourbons. Du reste, on pouvait bien écrire pour satisfaire ses ressentiments ou calmer son impatience ; encore y fallaitil des précautions; mais imprimer était difficile et plein de dangers; publier, c'était la mort. On reçut dans ce temps deux ou trois exemplaires d'un petit ouvrage écrit dans le même sens et publié à Londres par le marquis de la Maisonfort. Le prêter était un acte de courage et un témoignage de la plus intime confiance. C'est ainsi que nos fers étaient rivés, et que nous cherchions nécessairement au dehors une action totalement comprimée à l'intérieur.
1. On s'étonnait devant M. de Talleyrand de ce que nos meîUenrs rois eussent été en bntte au fer des assassins, et qu'aucun n'eût attenté à la vie de l'homme qui pesait si rudement sur notre pays.
— Que voulez-vous, répondit l'évêque d'Autun, il n'y a plus de religion en France.