DÉBARQUEMENT DES PRINCES
Nous avions souvent gémi de ne pas avoir la moindre révélation de nos princes. Nous étions prêts à les accuser d'abandonner leur cause au moment où ils pouvaient relever leur drapeau. Mais un de ces journaux anglais si sévèrement prohibés nous parvint un jour par l'intermédiaire de l'archevêque de Malines; il nous apprit que Monsieur, comte d'Artois, s'était embarqué le 2S janvier pour se rendre sur le continent ; et vers le même temps, M. le duc d'Ângoulême avait également quitté l'Angleterre pour venir dans le midi de la France et s'y présenter généreusement à ses amis et à ses ennemis. Cette nouvelle, totalement ignorée par le plus grand nombre, à peine remarquée de ceux qui l'apprenaient, fut pour nous un éclair de feu et de lumière. Elle ranima nos espérances et réchauffa tous nos aonseils. Je me décidai sur-le-champ à partir pour chercher Monsieur partout où il serait. Je voulais connaître ses intentions, lui porter quelques renseignements sur l'état de la France, combiner avec lui les moyens de succès, soulever en sa faveur les cœurs et les esprits, combattre, s'il était nécessaire, enfin faire tout au monde pour amener un dénouement digne de la France et de ses nobles princes.
Mais les difficultés étaient immenses, et lorsque je les discutais dans l'étroite jntimité qui partageait mes vœux, il semblait qu'elles devaient m'arrêter. Soldat de l'armée de Condé, je n'avais jamais connu
la personne du roi ni celle de son frère. Par quels moyens parviendrais-je jusqu^au prince? Gomment me ferais-je recevoir et écouter? Et puis, quel espoir d'échapper à Tinquisition de Savary et de sa police, plus sombre et plus cruelle que celle de la Santa- Hermandad ? Ma famille , ma fortune restaient à leur merci. Tout moyen de retour me serait interdit. Enfin que pouvais-je raisonnablement espérer, seul, inconnu, n'ayant aucun caractère public, aucun nom dans les affaires, aucune mission, aucun pouvoir, aucune direction? Quel poids pouvaient avoir mes paroles?
Malgré tous ces obstacles qui se présentaient à la raison, une voix intérieure parlait plus haut, et me poussait pour ainsi dire malgré moi. Je résolus donc mon départ, et j'en calculai les voies d'après les nouvelles de chaque jour. L'arrivée de Monsieur, suivant nous, démontrait que l'Angleterre et le reste de l'Europe voulaient le rétablissement de la maison de Bourbon. Les troupes alliées avaient pris en entrant en France un signe commun de ralliement; c'était un brassard blanc, semblable à celui de l'armée de Gondé. Bernadotte, à la tête de ses Suédois, Bernadottc le Béarnais avait juré de ne poser les armes qu'après avoir replacé sur le trône les descendants du grand Henri. On parlait de ses proclamations, de celles des souverains alliés, qui annonçaient d'aussi nobles intentions. Ges bruits n'avaient rien de vrai. G' était l'expression des vœux de ceux qui les inventaient et de ceux qui se plaisaient à les répandre. Je ne pouvais me diriger que sur des indications aussi incertaines, et ma première intention fut de parvenir auprès de
OUVERTURE DU CONGRÈS DE CHATILLON.- 4 Fév. 1814. 61
Bernadette. Je supposais qu'il était en relations suivies avec Monsieur, comte d'Artois, et qu'il me donnerait les moyens de me rendre auprès de ce prince. On assurait que l'armée suédoise avait déjà dépassé Liège, et qu'elle marchait rapidement sur Paris.
J'étais dans cette* préoccupation, et à peu de jours de mon départ, lorsque nous apprîmes la réunion du congrès de Châtillon. Dans le premier instant, cette nouvelle ne changea rien à mes projets. Ils furent même confirmés par le récit d'une conversation que le duc de Dalberg avait eue avec M. le prince de Talleyrand.
— Vous voyez, lui avait dit celui-ci, l'Europe est ignorante de votre situation, ignorante de ce qu'elle peut, de ce qu'elle doit pour le salut de tous; elle ouvre des négociations avec l'homme qu'elle devrait écraser, et au seul moment où elle pourrait l'anéantir. Il sera plus habile qu'eux; la paix sera signée, et nous, que deviendrons nous? Il a deviné nos vœux, il ne nous les pardonnera jamais... Il faudrait à tout prix faire connaître aux souverains alliés l'état des affaires, ce qu'ils peuvent entreprendre, et le danger des négociations où ils se laissent entraîner. Mais par quels moyens? Où trouver une personne d'une assez grande confiance qui 'entreprenne de pénétrer jusqu'à eux, qui les éclaire, les rassure, et leur donne courage en relevant leurs espérances? »
Le duc de Dalberg abonda entièrement dans le sens de M. Talleyrand, en lui faisant pressentir qu'Userait possible de trouver une personne telle qu'il la désignait. M. de Talleyrand l'engagea vivement à décider ce voyage, assurant qu'il donnerait à celui qui vou-
drait Tentreprendre tous les moyens de se faire écouter. Tel fut à peu près le récit de Dalberg.
Jusque-là, je n'avais eu d'autre pensée que de m'approcher de Monsieur, comte d'Artois. J'avais supposé les cabinets de l'Europe trop éclairés pour ne pas embrasser la cause de la légitimité. Elle était évidemment leur propre cause, leur sûreté, leur avenir. Mais les appréhensions de M. de Talleyrand éveillèrent toutes mes craintes. Je conçus qu'il y avait autre chose à faire que d'aller déposer aux pieds du prince l'hommage d'un dévouement fort inutile, s'il était isolé. Le sort de la France importait avant tout; et les résolutions des souverains devaient en décider. Il fallait donc leur montrer l'appui que pouvait leur donner le concours de l'opinion de la France, si on embrassait franchement ses intérêts ; mais je pensais que Monsieur avait des relations avec les cours alliées, et qu'il leur ferait comprendre, mieux que tout autre, cette union naturelle de leurs intérêts. C'était donc toujours ce prince que je voulais chercher. Un bruit fort incertain disait qu'il était à Bâle.
D'autre part, Bonaparte redoublait d'efforts et d'activité pour sa défense. Les conscriptions dépassaient toute mesure ; on enlevait tout ce qui pouvait porter une arme, et les malheureux passaient de la charrue au champ de bataille, sans aucun intervalle ^ Paris
1. Les diverses conscriptions levées pûi Napoléon, sons la vaine formalité des sénatus-consultes^ du 11 janvier an 13 novembre 1813^