LA LUTTE
présentait alors un singulier spectacle. Tantôt il était encombré de gens de la campagne, qui s'y réfugiaient avec leurs chariots, leurs bœufs et leurs meilleurs eifets; tantôt des colonnes de prisonniers de guerre traversaient la ville . Il y en jivait de toutes les couleurs , de toutes les nations, de tous les langages. On les multipliait aux yeux du peuple ; on les faisait circuler en différents sens et d'un bout de la ville à l'autre. Bien des gens donnaient de l'argent à ceux qui excitaient le plus la pitié. On voyait en même temps dans les rues un grand nombre de soldats isolés et de conscrits dans un tel état de dénuement, qu'ils demandaient l'aumône. Un jeune paysan, revêtu de la veste des conscrits, s'adressa à moi. Je lui fis honte, soldat qu'il était, d'avoir recours à un si lâche métier. Il m'apitoya en me racontant qu'il y avait à peine trois semaines qu'on l'avait armé d'un mauvais fusil sans baïonnette et sans cartouches.
— Mais, malheureux, que faisais-tu là?
— Ils disaient que nous étions là pour faire muraille^ me répondit-il. Il assurait qu'il s'était sauvé, lui troisième, de toute une de ces compagnies formées à la hâte; le reste avait péri.
Dans le monde, on calculait assez froidement les ressources de l'empereur, les moyens qu'il avait de vaincre ou de prolonger la guerre. Cependant, ses succès passés donnaient au plus grand nombre confiance dans ses succès à venir* On parlait diversement des
ne s'élevaient pas à moins d'un million quarante mille hommes, si on s'arrête an chiffre légal ; mAis il était toujours dépassé par le zèle des employés. De pareils services étaient, en efibt, fort bien récompensés*
dispositions des puissances alliées ; on s*était étonné delà longueur de leur séjour à Francfort; on s'étonnait de la lenteur de leur marche en France. On attribuait à l'incertitude de leurs projets leurs progrès et leurs retraites successives, résultat des chances variées de la guerre. On croyait à des mésintelligences entre eux, et l'on répétait ce mot de Rivarol, que les coalitions de l'Europe « avaient toujours été en arrière « d'une année, d'une armée, et d'une pensée.» Enfin, les désirs opposés et les opinions diverses étaient en suspens.
Mais au milieu du développement de ses forces matérielles, Bonaparte sentait bien que la véritable force, la force morale, lui échappait. Il était arrivé à la dernière épreuve d'un gouvernement absolu, lorsqu'il est réduit à invoquer le secours de l'opinion qu'il a comprimée, et des sentiments publics qu'il a aliénés. D'ailleurs Bonaparte, audacieux dans les combinaisons militaires, était timide devant les instincts populaires. Le mouvement de l'opinion publique le surprit et l'arrêta près d'un mois à Paris ; et cet homme du destin, qui n'avait connu d'autre droit que celui de la force, semblait alors retenu par une sorte de pressentiment. Il reculait de jour en jour son départ pour l'armée. Il craignait pour la première fois de commettre son sort au hasard des batailles. Enfin il resta jusqu'au dernier moment, celui où sa cause était perdue aux yeux de tous, s'il ne la relevait par un succès miraculeux. Il partit le 25 janvier, le jour même où Monsieur quittait l'Angleterre ; il ébranlait et entraînait avec lui Paris, et pour ainsi dire la France tout entière. Monsieur était seul, sans autre appui que son droit; un