LA LUTTE
seul carrosse renfermait toute sa suite; et pourtant, peu de semaines après!...
Dans une position aussi difficile, Napoléon comprit bien qu'il lui importait d'enchaîner les esprits, en exagérant ses ressources, et en affectant la confiance qu'il voulait inspirer. Il y parvint. Dès le commencement du congrès de Châtillon, il annonçait et faisait répandre qu'il dépendait de lui de traiter aux meilleures conditions; ou, comme il le disait, « qu'il avait « le traité dans sa poche. » S'il ne donnait pas aux puissances la satisfaction de le signer, c'était uniquement dans la certitude d'obtenir des conditions meilleures encore, telles que de nouveaux succès pouvaient les lui assurer. C'est dans un de ces moments de bravade qu'il s'était écrié : « Je suis plus près de Munich « et de Vienne qu'ils ne le sont de Paris. » Il comptait sur ces traités signés à la lueur des bivouacs qui lui avaient si souvent réussi.
Les Bulletins de ses opérations venaient appuyer dans l'opinion ce que ses fanfaronnades avaient de plus exagéré ; on le croyait comme s'il n'avait jamais menti ; et les personnes les plus éclairées et les mieux informées étaient trompées comme les autres. Ce fut au point que Dalberg vint me trouver un matin pour me dire qu'il ne fallait plus penser à partir, que l'empereur était maître des négociations; que l'armistice se traitait à Lusigny, et qu'il serait immédiatement suivi d'une pacification générale et définitive. Et comme j'insistais sur mes projets de départ, il me dit avec colère qu'il ne me laisserait point faire une telle folie, courir à ma perte, consommer la ruine de ma famille, et porter ma tête sur l'échafaud. Il fut enfin si positif, I. 5
si véhément, et cela avec une expression d'intérêt si vraie, que je finis par consentir à remettre mon départ.
Cependant les chances de la guerre se balançaient. Ce n'était pas assez pour Bonaparte; mais c'était assez pour tenir les esprits en suspens. Il avait l'art de faire retentir ses moindres succès comme des victoires ; ses projets, comme des réalités. Les grands souvenirs de sa vie militaire imposaient encore ; mais tout le monde était désaffectionné. Son rôle de héros était usé. On voulait autre chose, sans savoir précisément ce qu'on désirait. On était fatigué de lui.
Tout l'intérêt se portait sur les négociations de Châtillon ; et bientôt on commença à douter de la conclusion d'un traité si nécessaire à Napoléon, et qui ne se terminait pas. J'amenai Dalberg à penser comme moi qu'il était peut-être encore temps de jeter un poids dans cette balance des destinées; et mon départ fut résolu pour les premiers jours de mars.
Je cherchai alors le point où il me serait plus facile de m'ouvrir un passage au travers des armées alliées. Les lignes d'attaque et de défense étaient si étendues, de Lille à Lyon, qu'il n'était pas difficile de traverser ces frontières mobiles : il suffisait d'éviter les corps guerroyants. Les communications n'étaient pas trop interrompues dans les longs intervalles qu'ils laissaient entre eux. J'imaginai qu'en prenant la route de Lyon par le Bourbonnais je trouverais les lieux dépas-
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ses par la gauche de Tarmée qui marchait sur Paris, et que je pourrais ainsi, sans difficulté, pénétrer entre cette armée et celle qui se portait sur Lyon. Le Charolais m'offrait un passage assez commode. Je savais pouvoir y trouver un toit hospitalier et les informations dont j*avais besoin. Une fois arrivé à Dijon, je pourrais me rendre auprès de Monsieur, comte d'Artois, partout où il serait; c'était lui que je cherchais avant tout.
Cette route me convenait mieux que toute autre; mes excursions pouvaient s'expliquer par mon retour chez moi ; et j'avais fait viser mon passeport pour m'en aller dans les Basses-Alpes. Je préparai tout pour mon départ. Dalberg, madame de Durfort et son mari furent seuls dans mon secret ; pour toutes mes autres connaissances, je partais pour me rendre en Provence. Madame de Durfort me remit trois lignes tracées sur un morceau de gaze d'Italie. Ces mots, adressés à Monsieur, d'une écriture qui lui était bien connue, demandaient qu'il accordât une entière confiance à celui qui en était porteur. Je les cachai soigneusement dans une doublure d'habit.
Dalberg m'annonça, la veille de mon départ, qu'il ne fallait pas compter sur les moyens d'introduction que M. deTalleyrand avait promis. C'était en vain qu'il lui avait demandé un écrit de sa main, même insignifiant, un cachet à ses armes, ou enfin quelques paroles aussi vagues qu'il voudrait, dont on pût induire qu'il connaissait et approuvait les motifs de mon voyage* Tournant autour de mille raisons, il avait voulu persuader â Dalberg que rien de tout cela ne pourrait me servir.
— Vous ne connaissez pas ce singe, ajoutait Dalberg; il ne risquerait pas de brûler le bout de sa patte, lors même que les marrons seraient pour lui tout seul.
Je 'm'expliquai à un certain point cette excessive réserve de sa part : il ne me connaissait pas du tout. Dalberg disait même qu'il lui avait caché mon nom. M. deTalleyrand a dit le contraire... depuis les événements.
Quant au duc de Dalberg, il s'abandonna plus franchement. Il tenait bien plus à m'envoyer à Châtillon qu'à me voir courir les aventures pour chercher, nous ne savions en quel lieu, le représentant d'une royauté encore douteuse. Le 5 mars, au soir, je me rendis chez lui, muni d'une fiole d'encre sympathique. Il écrivit de cette manière sur mon petit portefeuille deux mots pour le comte de Stadion, ministre de la cour d'Autriche au congrès de Châtillon, et ces deux mots n'étaient que les deux noms de baptême de deux femmes dont ils avaient été occupés à Vienne dans le même temps. Ensuite il traça deux lignes pour le comte de Nesselrode, secrétaire d'État des affaires étrangères de Russie. Les mots qu'il lui adressait étaient plus significatifs et entraient dans le sens des affaires. Enfin, pour compléter mon bagage diplomatique, il me remit un cachet à ses armes allemandes, gravées sur une cornaline.
C'est ainsi que j'étais accrédité. Quant aux instructions, elles furent succinctes. Il ne fut question que d'un seul point. Dalberg demandait absolument que son nom ne fût pas prononcé à M. de Metternich, et il me conseillait de me tenir moi-même sur la plus grande réserve vis-à-vis du ministre autrichien. Ces
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préjugés au moins désobligeants, tenaient aux époques oûDalberg avait plus particulièrement connu le comte, devenu prince de Metternich. C'était en 1806 et les années suivantes ; M. de Metternich était ambassadeur d'Autriche à Paris, et obligé de ménager la difficile position où la terrible campagne d'Austerlitz avait réduit son pays. Il y mit de l'habileté. Plus tard, les négociations du mariage impérial avaient aussi demandé de l'adresse. Cette conduite toute de réserve et de dissimulation, et surtout l'assentiment de Napoléon à l'élévation de M. de Metternich lorsqu'il fut placé, en 1810, à la tête des affaires de son pays, avaient inspiré des soupçons sur son caractère. On croyait qu'il avait servi les intérêts de Bonaparte plus qu'il n'était nécessaire à ceux de son maître. Dalberg avait partagé ces préjugés; il était en outre ami du comte de Stadion, que M. de Metternich avait remplacé.
Je quittai Dalberg, et nous nous embrassâmes avec un sentiment profond mêlé de crainte et d'espérance. Le lendemain, à cinq heures du matin, je m'embarquai dans une diligence qui prenait la route de Lyon. Je ne m'étais point arrêté à un projet bien précis. Je me laissais aller aux cours des événements, et d'après les renseignements de chaque jour. Il faut bien avouer qu'au moment de mon départ, où je me séparais avec émotion de quelques amis à Paris, mes regards se portaient plus loin, sur ma famille; mon cœur se serrait en pensant que j'allais jouer son repos et peut-être tout son avenir; mais j'obéissais à une voix qui parlait plus haut que toute autre.