CHAPITRE II
LE OOKaBÉS DE CHATILLON ET LA CAMPAGNE DE FRANCE.
Je partis le 6 mars dans la diligence qui se rendait à Lyon par le Bourbonnais. Les voyageurs étaient nombreux, et il m'importait de les connaître. Deux jeunes gens de Chalon-sur-Saône fixèrent mon attention au début. Ils voyageaient pour le commerce des vins et cherchaient à retourner chez eux. Je pensai d'abord qu'en y arrivant sous leurs auspices j'aurais des renseignements et le choix des routes qui me conviendraient. Je découvris ensuite parmi les voyageurs un sieur Cauchois; nous sûmes bien vite qu'il était commissaire de police à Joigny; il croyait pouvoir se rendre chez lui sans être inquiété. Je m'attachai davantage à cette voie ; c'était la plus courte.
On parlait avec indifférence des événements de la guerre, et avec inquiétude des dangers de la route, lorsqu'à Fontainebleau on nous apprit qu'une diligence partie de Paris, et le courrier arrivant de Lyon avaient été successivement arrêtés et dévalisés par les Cosaques sur le chemin que nous suivions, du côté de Montargis. Les voyageurs étaient fort contristés; pour moi, je prenais mon parti, quoique ce moyen de franchir le pas me parût un peu brusque.
DÉPART POUR CHATILLON. — Mars 1814. Il
C'est dans ces dispositions que nous arrivâmes à Nemours. Le général AUix y avait réuni deux ou trois mille hommes de levées fort irrégulières. Il se préparait à en défendre les approches; et, en attendant les ennemis, c'était contre nous qu'il exerçait son zèle et l'autorité qu'il s'était arrogée. A peine voulait-on nous permettre d'entrer dans la ville, et nous reçûmes l'ordre de ne pas continuer notre route, le tout à cause des soins particuliers que le général Allix prenait de notre sûreté. Nous résolûmes de tenter une humble représentation et je fus choisi, à l'unanimité pour porter la parole. Je m'adjoignis un de mes compagnons de voyage, et nous pénétrâmes assez facilement dans une bicoque où le général commandant avait établi ce qu'il appelait son quartier général. Il était seul avec un secrétaire; je lui donnai les meilleures raisons possibles; j'invoquai.la liberté des voyageurs et l'importance de leurs affaires. A tout cela, le général qui me regardait bien fixement, ne répondait rien. Je commençais à trouver la réception fort malhonnête, lorsqu'un signe de son secrétaire nous découvrit que le général était sourd. Je criai alors à ses mauvaises oreilles les raisons que je lui avais déjà dites. Après quelques difficultés, il nous permit de sortir de Nemours, à condition que nous ne suivrions pas la grande route, et que nous nous jetterions sur la droite du canal, du côté de Ghâteau-Landon ; nous y serions, disait-il, à l'abri des incursions des Cosaques. Nous allâmes, en effet, comme nous pûmes, à pied, à cheval, en carriole, coucher à Château-Landon.
Je m'attachais de plus en plus au commissaire de police de Joigny ; toutes mes prévenances étaient pour
lui. Il m'avait expliqué que rhetman des Cosaques, Platow, occupait les positions du côté de Sens, par conséquent entre Joigny et Paris; et que les troupes . autrichiennes, commandées par le prince Maurice de Lichtenstein, tenaient Auxerre; nous pouvions donc passer entre deux sans les rencontrer.
Nous partîmes le lendemain et nous nous rendîmes à pied à Montargis. Là, nous séparant de nos compagnons de voyage, nous primes une carriole qui devait nous conduire à Joigny par la traverse. La route était mauvaise ; nous trouvâmes même de la neige sur les hauteurs. Nous n'avancions pas. Mon nouvel ami, M. Cauchois, s'était chargé de régler les logis, et il me conduisit ce même soir à Villefranche, chez des amis ou parents à lui. Il me présenta comme un de ses meilleurs amis; ce qui rendait assez plaisant l'embarras où il était de dire mon nom.
La plus parfaite hospitalité nous avait accueillis, et nous repartîmes le lendemain dans notre modeste et très lent équipage. Nous arrivâmes ainsi à Joigny, et j'acceptai à dîner chez mon excellent compagnon de voyage. Je trouvai madame Cauchois très prévenue en ma faveur; enfin, je me croyais bien établi dans la maison, lorsque, tout à coup, le commissaire de police me demanda si j'avais un passeport et me proposa de le lui remettre, pour qu'il.pût m'inscrire sur son registre. Je fus d'abord un peu inquiet; mais je vis bientôt que toute sa préoccupation était de savoir le nom de son nouvel ami. Il me rendit mon papier bien en règle, visé, paraphé, et nous nous mîmes gaiement à table. Ces braves gens me parlaient des précautions qu'ils avaient prises pour mettre leurs meilleurs effets à
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l'abri du pillage, et ils m'engageaient beaucoup à ne pas hasarder les miens à travers les troupes que j'allais traverser.
— Il n'y a pas de sûreté, me disaient-ils, et pas plus au milieu des nôtres que des étrangers. On ne peut se fier à personne. Mais nous avons fait murer une cave; elle renferme ce que nous avons de meilleur en meubles, linge, argenterie, etc., et il y aurait moyen d'introduire votre malle par le soupirail.
J'étais vraiment touché de tant de bonté. J'avais cherché, dès mon arrivée, et avec quelque embarras, à me procurer une voiture pour me rendre le lendemain à Auxerre. La confiance étant encore mieux établie avec M. Cauchois depuis le diner, ce fut lui qui me procura une carriole et me mit en voiture le lendemain. J'avais à peine fait quelques lieues sur le chemin d'Auxerre, que je fus arrêté par un dragon autrichien en vedette. Quelques phrases allemandes, le nom du prince de Lichtenstein prononcé à propos et le don de quelques cigares m'ouvrirent la route.
Les paroles de M. de Talleyrand et les instances de Dalberg avaient déterminé mon plan de campagne. C'était à Châtillon que je devais d'abord arriver. M. de Stadion me ferait connaître l'état des négociations ; j'apprendrai même de lui où je devrais me diriger pour trouver le prince que je cherchais avant tout. Châtillon m'offrait bien quelques dangers; comment échapper, dans une si petite ville, à tous les argus de l'ambassade française? Mais je ne m'étais pas embarqué pour éviter les dangers. Cependant, la prudence me conseillait de ne pas continuer sous mon nom mon aventureux voyage, et de me procurer un nou-
veau passeport. Je choisis le nom de Saint- Vincent, négociant suisse du pays de Vaud, en route pour retourner dans son pays.
Ce fut pour obtenir les papiers nécessaires et en" même temps pour acquérir quelques informations sur rétat des affaires, que je manifestai le désir de voir le prince de Lichtenstein. Je me présentai chez lui. Les aides de camp ne me trouvèrent pas assez bonne mine pour me laisser pénétrer chez leur général. Mon costume de voyageur était en effet des plus simples. Ils me renvoyèrent au commandant de la place pour le passeport que je demandais; bref, ils m'éconduisaient assez lestement, lorsque je m'avisai de leur dire que je venais de Paris. Ils s'entretinrent alors en alle- , mand sur l'intérêt que le prince pourrait trouver à causer avec un voyageur si récemment sorti de la capitale, et ils me firent entrer.
La demande du passeport pour me rendre à Châtillon me servit d'abord de texte ; mais ensuite, je ne cachai pas au prince que le but de mon voyage n'était pas absolument étranger à la politique. Il ne me pressa point de questions à ce sujet et se borna à s'informer de Paris et dé la disposition des esprits, s'étonnant de tant de soumission, malgré l'approche des armées libératrices. Il était surtout frappé de la dépravation morale qu'il trouvait en France. Il me citait entre autres ces délations qui avaient pour origine des inimitiés locales et pour but d'attirer la vengeance des étrangers sur des voisins détestés. Le bon prince allemand partait de là pour nous juger et ne croyait pas qu'un peuple se relevât d'une telle dégradation.
Je m'efforçai d'atténuer des impressions aussi défa-
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vorables. J'avouai que notre terrible révolution avait remué les passions jusqu'à la lie, que les sentiments moraux en avaient été ébranlés; mais j'ajoutai qu'on pourrait bien aussi rencontrer ces mauvais instincts de l'humanité dans d'autres pays, où ils n'auraient pas les mêmes excuses.
Dans la suite de la conversation, le prince en vint encore à dire qu'il ne concevait pas comment le peuple français avait pu supporter aussi longtemps un joug aussi dur, aussi humiliant. Il ne pouvait comprendre comment les malheurs que Bonaparte attirait sur nous, les actes de tyrannie exercés sur la nation et contre les particuliers n'eussent jamais armé un bras vengeur. Surpris à mon tour, je lui répondis que quelles que fussent ses idées sur notre état moral, grâce au ciel, le poignard et le poison n'étaient pas des armes à notre usage.
— N'aurait-on pas bien plus droit de s'étonner, repris-je ensuite, qu'à une époque où l'Autriche a été deux fois foulée aux pieds par Napoléon vainqueur, il ne se soit pas trouvé un seul homme d'un patriotisme assez exalté pour frapper l'auteur de tant de calamités? Si de pareils sentiments n'ont jamais armé le bras d'un de vos compatriotes, comment pouvezvous être surpris de la longanimité dont vous semble? accuser la France? Bonaparte est Français après tout, et s'est placé à la tête des armées françaises, c'est au nom de la France qu'il les a conduites à la victoire. Il en a outrageusement abusé, j'en conviens. Il faut qu'il tombe ; mais il ne faut pas qu'un lâche assassinat le ravisse à la vindicte du pays.
Mes paroles prenaient l'accent de l'opposition et
presque de Taigreur; je m'étonnais moi-même de l'impression que j'éprouvais à ce premier contact avec un général étranger. J'oubliais que leur concours était en ce moment nécessaire à la délivrance de mon pays, et j'étais prêt à défendre celui que je voulais renverser.
Sous tous les autres rapports, le prince de Lichtenstein fut très courtois. Il déplorait sincèrement les maux de la guerre et cherchait à les atténuer. Il donna des ordres pour que le passeport me fût délivré. Je partis d'Auxerre le môme jour et dans le même équipage; je couchai à Tonnerre, et le lendemain de bonne heure, j'arrivai à Châtillon.
J'avais cherché, en arrivant, la plus misérable auberge, celle qui devait le mieux me garantir de toute communication avec les personnes de l'ambassade française. Conduit dans un méchant cabaret, je demandai la plus petite chambre : le manteau de la pauvreté est celui qui cache le mieux. Ensuite, il fallait aller au-devant de la curiosité pour l'endormir; aussi je saisis la première occasion de raconter mon histoire près du feu de la cuisine : j'étais un marchand du pays de Vaud, on n'avait pas voulu me délivrer de passeport à Paris, et je venais en chercher un à Châtillon. Tout le monde me parut plus tranquille autour de moi, lorsqu'on crut bien savoir à quoi s'en tenir, et, en sortant, je donnai lieu de penser que je me rendais à l'ambassade française.
ARRIVÉE A CHATILLON. — Mars 1814. 77
Ce n'était pas celle-là que je cherchais. J'avais écrit sur un bout de papier ces mots pour le comte de Stadion : Un voyageur qui annve de Paris désirerait s'entretenir avec M, le comte de Stadion; il le prie de lui donner l'occasion de le voir. Je m'informai de sa demeure, assez timidement, aux gens que je rencontrais dans les rues, et au moment où j'arrivais chez lui, je vis sa voiture approcher du perron. Il allait y monter, lorsqu'un de ses gens lui remit mon billet. Il rentra un moment, et me répondit par écrit « qu'il verrait le voyageur avec beaucoup d'empressement, que dans ce moment il était obligé de sortir pour aller dîner chez le comte Razumowski, mais qu'il serait de retour à huit heures du soir, et le priait de se trouver chez lui. »
Je retournai dans mon petit hôtel, longeant les murailles, et sans beaucoup regarder autour de moi. Lorsqu'à l'heure fixée j'arrivai au rendez -vous, je trouvai le salon du comte éclairé comme s'il eût attendu un plénipotentiaire en titre, et il avait donné l'ordre de l'aller chercher aussitôt que j'arriverais.
A la vue de l'écriture de notre ami commun, Dalberg, et des noms que la liqueur sympathique fit paraître à ses yeux, le comte s'écria que Dalberg seul avait pu écrire ces mots, et il n'en fallut pas davantage pour établir entre nous la confiance dont j'avais besoin. Je lui parlai très ouvertement du but de mon voyage, des espérances que nous avions conçues, des craintes qu'inspiraient les négociations prolongées des alliés avec Bonaparte ; je lui appris ce que les bruits publics annonçaient de la bataille d'Orthez, qui ouvrait aux alliés la ville de Bordeaux, l'arrivée de M. le duc d'Angoulême à l'armée, et les senti-
ments que pouvait exciter, dans des contrées aussi bien animées, la présence de ce prince. Nous parlâmes de Paris, des symptômes de Topinion ; enfin, nous passâmes plus d'une heure à échanger nos phrases avec promptitude, vivacité, cordialité de sa part, aisance et parfait aplomb de la mienne. Lorsque, dans de grandes circonstances, on se rencontre, unis par des intérêts semblables, il n'y a qu'un moment de la première vue à l'intimité. Je me retirai, en acceptant de déjeuner le lendemain avec lui. Le rendezvous était matinal. Tout en déjeunant, le comte de Stadion prenait des notes sur les nouvelles que J'apportais, et il allait, me dit-il, expédier à ce sujet un courrier au prince de Metternich, à Troyes, où se trouvait en ce moment le grand quartier général des souverains alliés.
Le nom du prince de Metternich me fit dresser les oreilles, et je témoignai à mon interlocuteur les appréhensions de Dalberg et les précautions qu'il m'avait recommandées à l'égard du ministre autrichien.
— Je suis l'ami de Dalberg autant que vous pouvez l'être, me dit M. de Stadion, et je ne passe pas pour être un partisan aveugle de M. de Metternich. Mais en cette occasion, Dalberg se trompe entièrement. Notre ministre dirigeant est incapable de vous compromettre l'un ou l'autre, et je serais son garant s'il en avait besoin* D'ailleurs vous ne pourrez rien faire ici que par lui* M* de Metternich est le lien qui unit les souverains» En ce moment, il est autant le ministre de l'empereur de Russie que celui de l'Autriche* Si^ vous vous arrêtez aux vaines craintes de Dalberg, autant vaudrait retourner à Paris*
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La conversation se ranima comme la veille. M. de Stadion se prêtait à mes questions. Elles portèrent d'abords sur les faits de la guerre, que je ne savais comment m'expliquer ; nous ne connaissions des évéments militaires que ce que les Bulletins de Bonaparte nous en avaient appris.
— Nous avons subi les vicissitudes de toute coalition , me dit le ministre autrichien ; et les difficultés inhérentes au déployement de nos immenses armées, à la présence des souverains, dont les idées ne s'accordent pas toujours, et à la sourde inimitié des généraux que leur position rend insubordonnés. Ces dissidences ont deux fois amené la séparation des deux armées d'invasion. Le maréchal Blûcher, ardent et audacieux général d'avant-garde, ne pouvait se soumettre à la présence du prince de Schwartzemberg , à qui le commandement suprême des armées coalisées a été déféré. L'indépendance du maréchal prussien a été quelquefois soutenue par son roi et par l'empereur Alexandre. Mais ce n'était pas devant un ennemi tel que le grand capitaine qu'on pouvait jouer un tel jeu, et prêter le flanc à ses hardies conception ; son armée est dans sa main comme son épée* Aussi a-t-il frappé des coups redoublés sur les corps commandés par Blucher, et a-t-il fait reculer notre armée jusqu'à Langres. Le maréchal prussien, sans s'inquiéter de notre retraite, a poussé sur Paris, et vous avez pu entendre le bruit de ses canons. Il off^raît ainsi à Napoléon l'occasion de renouveler, sur les derrières de son armée, ces savantes manœuvres avec lesquelles il a souvent détruit, en un jour, des royaumes. Mais les renforts considérables que Blûcher a réunis lui ont
permis d'occuper à la tête de cent mille hommes une forte position derrière T Aisne, à Laon, à Reims et à Soissons, prêt à porter, si ce n'est un coup décisif, au moins un poids considérable dans les chances de la guerre*
Ces récits, que j'abrège, et où il était souvent question des hommes sacrifiés par milliers au démon des batailles, me tenaient en suspens dans une pénible anxiété. J'étais convaincu que le salut de la France et, son avenir dépendaient des revers de Napoléon ; et, d'un autre côté, je gémissais, désolé devoir le sang français si généreusement versé dans cette lutte glorieuse, mais sanglante et inutile. Mon zèle n'en était que plus stimulé cependant, car je voyais, plus pressante que jamais, la nécessité d'amener à tout prix la solution décisive d'une situation aussi compliquée.
— Et à présent, disais-je au comte de Stadion, où en êtes-vous de vos négociations ?N'avez-vous embrassé d'autre perspective que la guerre à outrance, ou la paix avec celui qui ne la fera jamais?
— On n'a pas osé porter la vue au delà de la paix, ihe dit-il, parce qu'on aurait craint de j'encontrer trop d'obstacles à cette paix si désirée, et de ne plus s'entendre sur des questions plus éloignées. Nous avons attendu cependant plus de dix jours à Langres, je ne dirai pas vous, que nous connaissions pas, mais uney personne qui vint comme vous nous apporter quelque expression des sentiments de Paris et de la France ; personne n'a paru. Nous ne trouvions rien dans les pays que nous traversions qui pût nous inspirer d'autres idées; et le Congrès s'est réuni ici le 4 février.
« Dès le 7 du même mois, nous avons posé les bases
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de la négociation ; nous demandions que la France rentrât dans ses anciennes limites, moyennant les restitutions auxquelles consentirait l'Angleterre, et qu'elle renonçât à toute influence hors de ses frontières. Après les affaires de Brienne, Bonaparte s'était montré disposé à la paix plus que nous ne l'avions espéré, Nous en eûmes pour témoignage la lettre de M. le duc de Vicence au prince de Metternich, en date du 9 février. Il demandait si la France, consentant à rentrer dans ses anciennes limites, obtiendrait immédiatement un armistice. Sous cette garantie, il serait prêt à faire le sacrifice demandé.
« C'est sur ces bases que nous avons proposé, le 17 février, le projet de traité préliminaire. Il portait la renonciation : 1» à toutes les acquisitions de territoire depuis 1792; 2* à toute influence directe ou indirecte hors de ces limites et aux diff'érents titres qui la constataient, tels que roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, et médiateur de la Confédération Suisse. Il garantissait l'indépendance et la souveraineté de tous les États de l'Europe, solennellement reconnues; l'Allemagne était composée d'États indépendants réunis par un lien fédératif ; les États de l'Italie étaient délivrés de toute influence étrangère ; la Hollande rendue à la maison d'Orange avec un accroissement de territoire, la Suisse restait dans ses anciennes limites sous la garantie des grandes puissances (la France comprise), l'Espagne était rétablie sous Ferdinand XII. Les restitutions des possessions françaises conquises par l'Angleterre étaient soumises à des restrictions : elle prétend garder l'île deTabago • et l'île de France; la restitution de la Guadeloupe et
de la Guyane est soumise à des conditions éventuelles.
« Le plénipotentiaire français s'est refusé, jusqu'à ce jour, à accepter ou même à discuter les conditions proposées. Depuis cette époque, les événements militaires ont eu des chances variées ; il parait que Bonaparte a voulu faire plier les négociations à ses succès ou à ses espérances.
« Les souverains alliés sont eux-mêmes placés trop près du théâtre de ces combats pour ne pas en recevoir l'impression. L'empereur de Russie, par exemple, donne au moindre revers l'ordre de traiter à toutes conditions ; au moindre succès,il ne veut plus entendre à rien. Cependant, Bonaparte, étourdi par le bruit de ses armes, n'a pas voulu douter de sa fortune; au lieu de faire sur-le-champ le sacrifice que lui imposait la situation des affaires, et de se rapprocher ainsi des conditions du traité, il a voulu tout défendre, et son ambassadeur, craignant de se compromettre dans des circonstances si difficiles et au milieu de volontés si absolues, se tient sur la réserve et se refuse soit à entrer en négociation sur le projet de traité du 17, soit à présenter un contre-projet. S'il eût resserré la discussion sur les bases proposées, il aurait obtenu de grandes concessions de notre côté, et tout serait fini. D'autre part, lorsque les coups frappés sur nos colonnes d'invasion nous firent comprendre que nos succès pouvaient être balancés par des revers; que la guerre se prolongerait en France ou même hors de ses frontières, nous sentîmes la nécessité de res* serrer le lien qui devait nous unir dans une résistance .puissante et aussi prolongée que les circonstances l'exigeraient* C'est dans cette intention que les cours
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alliées ont signé, le premier de ce mois, à Chaumont, un traité pour renouveler et confirmer Talliance offensive et défensive de toutes avec chacune, pour le temps et l'avenir, dans le succès et surtout dans les revers qu'on redoutait à ce moment. »
Quand oîi est aussi-novice aux affaires que je l'étais, on est disposé à accepter comme leçons tout ce qu'on nous présente avec le cachet de l'autorité et de l'expérience. Cependant, quelle que fût mon ignorance, mon bon sens se révoltait de voir les plus essentiels intérêts des peuples livrés aux chances et au hasard des moindres événements. J'avais supposé aux hommes d'État de plus grandes conceptions, des vues plus longues, des plans plus fermes et mieux concertés.
— Mais enfin, disais-je au ministre qui, le premier, m'introduisait dans les avenues de la politique, vous espérez donc sérieusement traiter avec Bonaparte?
^ — Oui, reprit-il, nous espérons l'y contraindre.
— Et quand il en serait ainsi, continuai-je, quelle probabilité de repos, quelle garantie d'avenir pouvezvous attendre d'un pareil traité? Vous obtiendrez un armistice; mais la paix, non. N'avez-vous soulevé tant de peuples, ne les avez-vous jetés sur nous que pour obtenir une suspension d'hostilités? Vous ne pouvez pas douter que Bonaparte, ardent à venger ses revers, ne reprenne les armes à la première occasion. Il choi-
sira le moment où vous serez rentrés dans les habitudes de la paix, séparés les uns des autres, désarmés, peut-être désunis, refroidis au moins dans l'enthousiasme qui vous anime et qui double vos forces.
« D'un autre côté, ce n'est pas la conquête de la France que vous pouvez rêver. Vous savez aussi bien que nous qu'elle est impossible. Lors même que vous l'auriez occupée tout entière, elle vous échapperait, et le sol même finirait par s'entr'ouvrir sous vos pas. Vous trouveriez partout des hommes semblables à ceux que nous vous montrons sur les champs de bataille.
« Dans quelle fatale alternative restez-vous donc placés ? Conclure une paix inutile ou essayer une conquête impossible ! Perpétuer un système de guerre qui nous écrase et finirait par vous détruire, ou bien essayer une occupation qui nous dévasterait et finirait par vous dévorer 1 II faut donc sortir d'un pas aussi dangereux et trouver ailleurs une voie de salut. Il faut que vous embrassiez une cause française qui rallie des intérêts opposés, une cause à laquelle la nation tout entière puisse se rattacher avec honneur; et cette cause elle existe heureusement, et elle est entre vos mains. C'est le rétablissement de la maison de Bourbon. Le développement de cet intérêt national renferme la véritable, l'unique solution de toutes les difficultés du moment, et la meilleure garantie de l'avenir de tous.
— Vous parlez, me répondit M. de Stadion, à l'homme le plus disposé à comprendre et peut-être à embrasser un tel parti; mais les esprits n'y sont point préparés ; on le regarde généralement comme dangereux à entreprendre et impossible à soutenir... Enfin,
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VOUS êtes ici, vous verrez par vous-même. Mais le succès... qui pourrait nous le promettre?
Mon interlocuteur était en efiFet attaché à Tordre ancien par principe. Il était ennemi de Napoléon par amour pour sa patrie, et aussi pour des injures personnelles. Bonaparte ne les ménageait ni aux ministres ni aux souverains eux-mêmes, quand il leur supposait une pensée de résistance.
Le comte de Stadion appartenait à une de ces familles de Tempire d'Allemagne qui s'attachaient au service de l'Autriche et remplissaient le vide que laissait dans les emplois le peu de goût, on disait même alors le peu d'aptitude des Autrichiens pour les affaires publiques. Ministre en Suède à l'âge de vingtquatre ans, sous le prince de Kaunitz, puis un instant en Angleterre sous le ministère du baron de Thugut, il avait été successivement ambassadeur à Berlin et à Pétersbourg. C'est dans ce dernier poste qu'il négociait, en 1805, la troisième de ces coalitions, efforts convulsifs de l'Europe pour échapper au joug qui la menaçait. La violence du soldat qui maîtrisait la France ne permettait pas aux rois de s'aveugler sur le danger, et cependant ils ne demandaient que la paix. Mais Bonaparte abusait de la victoire pour dicter des traités ruineux, et de la paix, pour usurper plus que ne lui avaient donné la victoire et les traités.
La défaite d'Austerlitz et la paix de Presbourg prouvèrent encore une fois que la justice de la cause n'en assure pas le succès. A la suite de ces malheureuses capitulations de l'Autriche, le comte de Stadion devint ministre dirigeant des affaires étrangères. Il se résigna d'abord franchement à cette paix, quelques dures
qu'en fussent les conditions ; mais , en 1809 , il espéra que TAutriche pourrait se relever de tant d'humiliations, au moment où Napoléon semblait le plus embarrassé dans la complication des affaires d'Espagne. Il n'en fut pas ainsi. Le géant des batailles frappa sur l'armée autrichienne les grands coups de Ratisbonne et de Wagram, et dicta une paix désastreuse pour l'Autriche. Le mariage de Napoléon avec une fille de l'empereur fut^un des résultats de cette victoire, et il exigea le renvoi du comte de Stadion. Ce fut le prince de Metternich, alors ambassadeur à Paris, qui lui succéda, et ce choix eut l'assentiment de Napoléon.
Le comte de Stadion, retiré dans ses terres, en Bohême, était réduit à faire des vœux pour son pays, lorsqu'il fut appelé à prendre part aux affaires en 1813. Il assista sans caractère officiel à la négociation de Kalisch (!•' mars 1813), où fut signée l'alliance de la Russie et de la Prusse. Dans ce traité, on réservait une place à l'adhésion de l'Autriche. Il avait suivi les conférences, continuées à Francfort, et avait ensuite été envoyé au Congrès de Châtillon. M. de Stadion avait alors environ cinquante ans; il conservait du type allemand la rondeur, la franchise et la simplicité. La vie cosmopolite lui avait donné le ton et les habitudes de la meilleure compagnie de l'Europe. Sa pensée était plus droite qu'élevée, plutôt rapide qu'étendue; mais il avait l'intelligence pratique, la véritable intelligence des affaires. Tel était le premier personnage politique dont j'approchais.
' Il m'écoutait avec bonté, avec intérêt, ne repoussait ni mes raisonnements, ni mes vœux ; mais il me
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désespérait sur le succès qu'on en pouvait attendre.
— Votre meilleure espérance, me disait-il, est dans le caractère de Bonaparte. Il ne veut pas la paix, il ne la voudra jamais qu'au dernier moment, et lorsqu'elle sera impossible. Mais si par un illogisme qu'on ne saurait prévoir il accède à des conditions qui nous donnent de suffisantes garanties, nous qui ne combattons que pour obtenir cette paix, nous la saisirons avec empressement.
Dès mon arrivée, je lui avais parlé de Monsieur, comte d'Artois. Je m'étais informé s'il y avait quelqu'un chargé de ses intérêts à Châtillon, et s'il était personnellement en correspondance avec ce prince. Il avait souri à la naïveté de mes questions. On n'en avait pas seulement entendu parler. Il croyait bien, comme moi, que Monsieur s'était arrêté à Bâle, et l'on disait qu'il, avait poussé quelques reconnaissances en France, du côté de Vesoul. Mais sa présence n'avait été prise en aucune considération.
— Le duc de Vicence est le seul qui m'en ait parlé, me dit M. de Stadion. Il cherchait à sonder mes intentions plus qu'il ne s'en inquiétait. « Ce prince ne peut être en France, » m'a dit l'ambassadeur de Bonaparte, « qu'avec l'assentiment des souverains alliés, et particulièrement de l'Autriche. Que devons-nous en conclure pour les négociations de la paix et pour les liens de famille qui nous unissent? » Je lui ai répondu en toute vérité qu'il n'y avait rien à préjuger d'une tolérance aussi insignifiante; que, loin d'y avoir été appelé, le prince s'y trouvait sans autorisation, sans appui et sans aucune relation politique.
Cet éloignement de nos princes en dehors de l'ac-
tien politique aurait eu de quoi me décourager, si j'avais pu Têtre. M. de Stadion voyait avec intérêt les sentiments qui m'animaient, et il parlait de m'ouvrir des communications avec quelques-uns de ses collègues. En attendant, il me les faisait connaître. Le baron Guillaume de Humboldt exerçait Tinfluence personnelle qui appartient à un esprit ferme et cultivé ; il avait passé de la science aux affaires, mais sans abandonner la science. Son caractère avait de la rudesse, et sa haine enveloppait Bonaparte et la France dans un même ressentiment. Le comte Razumowski avait tout le poids que lui donnaient la puissance de la Russie et son importance dans la coalition. Les trois ministres anglais, les lords Cathcart et Aberdeen, et sir Charles Stuart, étaient courtisés par les autres ; on leur savait gré de leur bonne volonté pour la paix ; ils s'y prêtaient de bonne grâce et offraient encore des sacrifices, mais pas autant qu'à Francfort. — Au reste les souverains et les ministres dirigeants étaient trop rapprochés de leurs représentants au Congrès pour laisser une grande latitude à leur détermination.
Je pensais à étendre ainsi mes relations à Châtillon, à plaider auprès de ceux qui voudraient m'écouter une cause si juste et si belle, et à partir ensuite pour me mettre à la recherche de Monsieur. Mais, dès le lendemain, le comte de Stadion reçut un courrier de Troyes ; le prince de Metternich lui demandait avec instance de m'engager à partir tout de suite, pour me rendre auprès de lui, au quartier général.
M. de Stadion me présenta cette circonstance comme la plus favorable pour la cause que je voulais
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servir. Il se moquait un peu de moi lorsque je plaçais avant tout le désir de rejoindre notre prince. Je passai quelques heures encore avec mon nouvel ami. Son intérêt pour le succès de mon entreprise semblait redoubler. Il m'encourageait en me dessinant à grands traits les hommes que j'allais voir, les affaires que j'allais toucher, les dispositions particulières des princes et des ministres et leurs rapports entre eux. Il me représentait le roi de Prusse calme dans le succès comme il avait été patient dans les revers, et ne cherchant aucune influence personnelle dans la direction des afiFaires. L'empereur Alexandre, au contraire, aimait à se poser comme chef de la coalition, et n'était pas toujours content de ses alliés, quoiqu'ils lui laissassent volontiers les apparences d'un premier rôle ; ses impressions étaient vives et ses résolutions mobiles. L'Autriche, plus calme, avait la force qui appartient à l'esprit de suite et de ténacité. Lord Castlereagh, nouvellement arrivé, s'était parfaitement associé aux sentiments des puissances continentales et entrait franchement dans l'idée de la paix, à condition de la subordonner aux intérêts de l'Angleterre. Le comte de Nesselrode, le plus jeune des ministres, ne pouvait pas toujours modérer comme il l'aurait voulu ce qu'on pouvait appeler les soubresauts de son maître. Le prince de Hardemberg, avec plus de haine et de ressentiment contre nous, restait «dans une attitude semblable à celle que le roi de Prusse avait choisie. Enfin la véritable direction des affaires était entre les mains du prince de Metternich ; il y apportait de l'habileté, de la sagesse et un grand esprit de conciliation. 11 était le lien de cette grande association.
90 MÉMOIRES DU BARON DE VITfiOLLES.
Je profitai à mon tour des moments qui me restaient pour déposer dans le cœur du comte de Stadion quelques dernières paroles. Je lui demandai avec effusion d'être auprès de ses collègues l'interprète et le défenseur des sentiments qui m'animaient pour cette France si malheureuse par les passions d'un seul, pour cette royale famille qui seule pouvait la sauver. Il me le promit en serrant ma main dans la sienne, comme s'il s'agissait d'un engagement d'honneur.
Il m'est arrivé quelquefois, en me rappelant ces premiers moments de ma vie politique improvisée, de sourire en moi-même de l'étonnement que devait éprouver un vieux ministre, usé à ce que les affaires ont de plus froid et de plus calculé, vis-à-vis de celui qui s'y jetait de tout cœur, sans arrière-pensée, mettant l'abandon à la place de la réserve, l'émotion à la place des détours diplomatiques. Il pouvait s'en étonner, mais il n'en recevait pas moins l'impression que produit nécessairement dans l'âme tout ce qui est vrai. La sincérité a sa puissance, elle aussi.
Je quittai lei^comte de Stadion le cœur plein d'une véritable reconnaissance. Nous savions plus l'un de l'autre que beaucoup d'amis intimes; et je l'avais mieux apprécié dans ces trois jours que je n'aurais pu le faire pendant des années dans le cours ordinaire de la vie. Il y a dans les grands intérêts quelque chose qui élève les âmes à une hauteur où il leur est plus facile de communiquer et de s'entendre.
LE QUARTIER GÉNÉRAL DES ALLIÉS. — Mars 1814. 91
J'arrivai à Troyes dans la soirée du 11 mars. La ville était encombrée, et je ne trouvai de logement que dans une auberge située sur la place même où le malheureux chevalier de Gouault avait péri peu de jours auparavant. Il avait osé être Torgane de ses concitoyens auprès de Tempereur Alexandre. Ils demandaient le rétablissement du trône légitime. Ces vœux furent son crime ; il tomba victime des ordres impitoyables de Bonaparte. J'étais plus sensible à son malheureux sort qu'aux appréhensions d'une pareille destinée.
Je me présentai le soir même chez le prince de Metternich. Il était en conférence avec les trois autres ministres dirigeants, et, venant à moi, il me dit sans autre préambule :
— Je suis charmé de votre arrivée ; nous sentons depuis longtemps le besoin de parler à des gens qui sachent la France mieux que nous... Mais quelle est donc la personne qui conserve tant de méfiance de moi? Stadion la désigne par la lettre initiale de son nom, D... C'est sûrement Dalberg... Mon Dieu! comment n'a-t-il pas compris, homme d'esprit qu'il est, quelles étaient les difficultés de ma situation pendant tout le temps de mon séjour à Paris? Mais je lui pardonne de bon cœur... Eh bien ! que pense-t-on? Où en êtes-vous, à Paris ?
— Nous sommes étonnés, lui répondis-je, de ne
pas vous comprendre, de ne pas trouver chez vous des intentions plus prononcées et à votre guerre un but plus politique.
Nous échangeâmes encore quelques paroles sans portée.
-7- Nous causerons de tout cela demain, reprit-il. Je suis obligé de rentrer à notre conférence.
Je lui dis que j'étais porteur de quelques lignes du duc de Dalberg pour le comte de Nesselrode et d'un cachet de ses armes; c'étaient mes lettres de créance. Il me répondit qu'elles suffisaient bien; mais il me demanda de ne communiquer avec personne autre que lui et me donna rendez-vous pour le lendemain à midi précis.
Lorsque j'arrivai, le prince se levait : les nuits tout entières étaient employées aux conférences des ministres et à l'expédition des afiFaires. Je vis passer dans le salon où j'attendais, un homme d'assez petite sta-: ture, et bientôt ai>rès le prince de Metternich, qui me salua. Quelques moments après, l'autre personnage vint m'appeler par mon nom de Saint -Vincent, en me priant d'entrer. M. de Metternich me nomma de suite son nouvel interlocuteur ; c'était le comte de Nesselrode. Je leur remis d'abord entre les mains le cachet de Dalberg, et je fis paraître les deux lignes écrites pour M. de Nesselrode. Ils examinèrent pendant longtemps et avec soin l'écriture et le cachet.
— Je ne connais pas les armes de Dalberg, disait l'un d'eux, mais ce sont bien les écussons de l'empire.
Puis, l'écriture fut encore le sujet de chuchotements entre eux. Ces petits apartés, je le voyais bien,
ENTRETIEN AVEC M. DE METTERNICH. — Mars 1814. 93
se résumaient en doutes. Après un moment d'hésitation, le prince de Metternich vint à moi avec aisance, et me parla du ton le plus ouvert.
— Peu nous importe au reste, Monsieur, me dit-il, que vous soyez réellement la personne qui se présente à nous dans d'honorables intentions, ce que nous sommes disposés à croire. Fussiez-vous un envoyé de Bonaparte ou de Savary, nous pourrions vous dire les mêmes choses. Aujourd'hui, tout est à découvert ; nos intentions sont avouées ; nous voulons bien qu'elles soient publiques.
Il développa ensuite, d'une manière très large et dans un monologue de plus d'un quart d'heure, le plan et les desseins de la coalition. Il expliqua comment les souverains s'étaient unis dans l'intention d'assurer le repos de l'Europe, si gravement compromis par l'ambition effrénée de Napoléon. Les conditions de ce repos étaient celles du rétablissement de l'équilibre européen. A cet effet, la Russie, l'Autriche et la France devaient se balancer par une égalité de forces, de population, de puissance. La Prusse devait obtenir des agrandissements de territoire, tels qu'elle pût atteindre au moins à la moitié d'un de ces grands États. La Hollande, augmentée de la Belgique et touchant à nos frontières, devait être une barrière à nos envahissements; par conséquent, elle serait notre ennemie naturelle sur terre, mais notre alliée sur mer toutes les fois qu'il s'agirait de résister à la prépondérance maritime de l'Angleterre. Rien ne s'opposait à cette combinaison, qui assurait la stabilité des peuples et des gouvernements.
L'Autriche ne formait aucune prétention sur l'em-
pire d* Allemagne, dont la protection lui avait toujours été à charge; elle renoncerait à toutes celles de ses possessions qui étaient voisines de nos frontières, et ne réclamerait rien, soit du Brisgau, soit dans le reste de la Souabe ; ainsi TAllemagne serait entre nous et les grandes puissances un corps pour ainsi dire inerte, un bastingage qui amortirait le choc des ambitions ou des intérêts opposés. Le prince parlait du ton de la confiance.
— En vain croirait-on, ajouta-t-il, que la grande coalition de TEurope peut se diviser ou se dissoudre, nous sommes aujourd'hui unis dans des sentiments intimes et des principes inébranlables, et nous avons mis tous nos intérêts en commun. Le traité de Chaumont en fait foi ; et nous savons bien que de notre union dépend notre salut et notre existence.
Le comte de Nesselrode confirma en quelques paroles tout ce que M. de Metternich venait d'exposer d*une manière si claire et si précise.
J'avais écouté avec la plus grande attention ; mais rien dans ce tableau des plans de la coalition ne répondait à la pensée qui m'occupait tout entier ; rien ne me donnait l'occasion de l'introduire, et quelque chose me disait de ne pas jeter tout à coup en avant une question qui pouvait mettre fin à des communications si précieuses.
Je remerciai M. de Metternich des points de vue qu'il me permettait d'envisager. Je lui dis qu'ils étaient tout nouveaux pour moi; que nos pensées s'étaient bornées à notre pays si malheureux après quinze années d'une effroyable révolution, dix ans d'une tyrannie militaire insupportable, et menacé aujour»
ENTRETIEN AVEC M. DE METTERNICH. — Mars 1814. 95
d'hui des derniers et des plus grands désastres, qu'il y avait cependant chez nous une raison publique et des sentiments faits pour entendre à tout ce qu'on pourrait résoudre pour le salut, le repos et la prospérité de l'Europe ; mais que ces vœux seraient perdus et ce concours inutile, aussi longtemps que le chef militaire qui pesait sur nous pourrait en étouffer l'expression ; que la France avait, plus que tout autre pays, besoin de paix et de repos; que ceux qui voulaient l'un et l'autre, s'ils étaient de bonne foi, seraient bien mal inspirés de ne pas s'appuyer sur une alliance aussi utile. Je donnai pour preuve les révélations de l'esprit public au mois de janvier de cette année; elles ne devaient pas lui avoir échappé. La réponse de mes illustres interlocuteurs me prouva qu'ils étaient assez mal avertis ou qu'ils avaient compté pour trop peu ces démonstrations de l'opinion ; et c'était cependant là leur plus puissant auxiliaire. Je pris soin de faire valoir cette expression des vœux publics par les députés des départements et par le Sénat lui-même, j'insistai sur cette opposition vraiment éclatante, puisqu'elle était manifestée par des organes aussi bien façonnés au joug, et au milieu du long silence imposé par le despotisme. Napoléon en avait bien compris la gravité, puisqu'il s'était cru obligé d'interrompre violemment la session des Chambres. Je disais aux deux ministres . tout ce qui pouvait résulter de ce réveil d'une opinion nationale, si elle était secondée et encouragéCi
— Mais enfin, me dit M. de Metternich, que voudrait-on en France?
— La France, lui dis-je* veut être délivrée du joug sous lequel le despotisme le plus inouï Ta courbée ;
elle demande un repos qui lui est ravi depuis vingtcinq ans; elle veut vivre dans la société des peuples de TEurope, au lieu de la briser par des guerres éternelles. Toutes les pensées se tournent vers les souvenirs de Texistence passée, si tranquille et si belle ; et tous ces souvenirs nous ramènent et nous rattachent à la famille de nos rois. L'espoir de leur retour nous semblait chimérique; mais depuis que le colosse qui pèse sur nous a été ébranlé par les défaites de Russie et de Leipsick, depuis surtout que l'Europe a serré les rangs et a marché vers nous, nous avons cru qu'elle nous tendait la main, et qu'il nous était permis d'espérer... En résumé il n'y aura point de paix avec Bonaparte, et il n'y aura point de France sans les Bourbons. — J'avais dit ces derniers mots par entraînement; mais enfin ils étaient prononcés.
Les deux ministres se regardèrent avec une sorte d'étonnement; et M. de Metternich reprit le premier la parole.
— Mais nous la traversons, cette France, dit-il, nous habitons au milieu d'elle depuis plus de deux mois, et rien de semblable ne s'est dévoilé à nous. Nous ne trouvons, dans cette population au milieu de laquelle nous sommes mêlés, rien de ce que vous annoncez, ni le besoin de repos, ni ces souvenirs des temps anciens ; pas même une expression générale de mécontentement contre l'empereur. Nous avons bien vu quelques . émigrés venir à nous, et nous demander bien bas à l'oreille si nous avions l'intention de ramener le roi. Mais ils se sont éloignés sans mot dire, lorsque nous leur avons déclaré que nous n'avions point embrassé de semblables pensées; aussi ce que nous voyons ne
ENTRETIEN AVEC M. DE METTERNICH.— Mars 1814. 97
nous parait nullement d'accord avec ce que vous nous dites.
— De telles objections m'étonneraient moins, répondis-je, si je parlais à tel ou tel qui n'eût point habité parmi nous. Celui-là comprendrait difficilement ce que vous avez dû deviner, vous, mon prince.
« La Révolution et la Terreur ont* comprimé, chez le plus grand nombre, tout élan généreux. Depuis vingt ans, on n'a trouvé de salut que dans la soumission la plus absolue à toutes les tyrannies* qui se sont succédé. Nous souffrons et nous haïssons en silence, opprimés que nous sommes par cette main terrible qui a aussi pesé sur vous. Il ne s'élèvera pas une voix courageuse, aussi longtemps que l'idée de la puissance de Bonaparte ne sera pas ébranlée. Son pouvoir, dites-vous, devrait être bien affaibli après ses revers en Russie et en Allemagne, et surtout au moment où la France est envahie par cinq ou six cent mille hommes. Eh bien, cela n'est pas arrivé. Le prestige Je^^s anciens succès couvre encore ses défaites actuelles; on croit encore à son étoile, et par une seule raison, c'est qu'en ce moment vous traitez avec lui. Quel est celui qui, abhorrant Bonaparte et son despotisme, osera se confier à vous, quand demain peut-être vous allez nous faire tous rentrer dans ses fers, et nous livrer à ses vengeances? Non, personnel Moi seul, peut-être! Et je serais même tenté, depuis que je suis ici, de trouver que c'est folie !
J'étais ému, et je crois que mon émotion faisait plus d'impression que mes paroles.
— Mais enfin, reprit M. de Metternich, qu'avonsnous à faire dans une question qui est tout entière
98 MÉiVIOIRES DU BARON DE VITROLLES.
du gouvernement intérieur de la France I Le droit des nations, universellement reconnu, nous interdit de nous immiscer dans de telles affaires; et ce ne serait pas impunément qu'un État se permettrait de violer ces principes ; un jour peut-être cet exemple servirait à justifier une sorte de représailles : et où en serait alors le repos , l'existence môme des nations?
— Il sera donc permis, lui dis-je assez vivement, il sera permis à tout soldat audacieux qui se sera placé à la tête des armées de son pays, d'user de la force dépouillée de tout droit, de porter la guerre partout, de forcer les peuples à s'épuiser en vaines résistances, de multiplier sur la surface de l'Europe les champs de batailles, ou plutôt de carnage, de briser les nations, d'humilier toutes les couronnes, de disperser, de détruire les familles souveraines, de disposer de leurs trônes I Et vous seuls, raisonnant pour ainsi dire comme sur les bancs de l'école, vous reconnaîtrez des principes, des droits que ce soldat aura foulés aux pieds? Prenez-y garde I vous vous placez nus et désarmés vis-à-vis d'un guerrier cuirassé et armé de toutes pièces.
Embarrassé peut-être de ma vive allocution, M. de Metternich ne répondit que par une adroite insinuation, en disant ce qu'ils attendaient de nous. Il m'annonça que le Brabant, à peine délivré de la présence des troupes de Napoléon, avait, par un mouvement spontané, prononcé sa séparation de la France. Une députation solennelle était venue faire connaître cette détermination aux souverains. Les cours alliées avaient reconnu son indépendance^ et pris l'engage-
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ment de le soutenir de toutes leurs forces contre toute agression.
— Je le comprends bien, répondis-je froidement, sans m'étonner, le Brabant était délivré des troupes de Napoléon.
Notre conférence se prolongea ainsi assez longtemps. On m'écoutait; on me témoignait de Tobligeance personnelle, mais on ne me concédait rien. Le prince me donna rendez-vous pour le lendemain à la même heure.
Je rentrai chez moi bien préoccupé des dispositions de ceux qui dirigeaient cette grande œuvre de Tindépendance des nations. Elle me paraissait lancée à l'aventure , et devait être ainsi le jouet des événements. Si je me plaignais de ne pas trouver des esprits élevés au-dessus des considérations communes et des intérêts ordinaires, je n'en accusais pas moins amèrement ma propre insuffisance; je me reprochais de ne pas trouver des réponses plus fortes , des raisonnements plus persuasifs, des motifs plus entraînants. Je regrettais, en vérité, que quelque homme plus puissant en raison et en paroles ne fût pas à ma place.
Il serait difficile pour moi et fatigant pour autrui de rapporter ici jour par jour les entretiens auxquels m'appelait M. de Metternich. Ils tournaient souvent en simples conversations; nous revenions souvent sur les mêmes sujets et ce récit serait plein de répéti-
tiens. Ces conférences de chaque jour duraient au moins une heure, quelquefois d'avantage; nous étions seuls, rarement interrompus. Le prince me recevait dans un assez grand salon en forme de galerie, éclairé par de larges croisées; il voulait bien voir et ne craignait pas d'être vu. Le plus souvent nous étions debout et arrêtés; quelquefois nous marchions; nous n'étions presque jamais assis. Sa diction simple, facile et claire ne manquait pas de grâce. Il avait à cette époque à peu près quarante-cinq ans. Sa figure était belle et agréable, sa taille noble et même élégante; ses manières engageantes, naturelles et pleines de séduction. Nous revenions souvent sur les points discutés la veille, et j'en prenais occasion de faire valoir des raisonnements mieux étudiés.
Mon texte était toujours le même : la paix pour le monde, et les Bourbons pour la France; la rupture du congrès de Chàtillon, et de toute négociation avec Bonaparte.
— Que la France se prononce, disait M. de Metternich; nous sommes prêts à la soutenir; aucune considération ne nous arrêterait. Croyez-vous que nous nous regardions comme liés par les intérêts de notre archiduchesse ou de son fils ? Il n'en est rien ; on ne sacrifie pas le salut des États à des sentiments de famille; et la perspective même d'une régence qui donnerait le pouvoir à l'impératrice et à son fils ne nous détournerait pas de poursuivre les conditions nécessaires à l'existence des États européens. L'Autriche se suffit à elle-même ; elle ne doit pas compliquer sa situation en embrassant des intérêts qui lui sont étrangers. Si la protection de l'empire germa-
ENTRETIEN AVEC M. DE METTERNICH. - Mars 1814. 101
nique nous a paru un fardeau assez lourd pour qu'il nous convînt d'y renoncer, jugez de ce que serait pour nous la charge de maintenir la régence de l'impératrice, dans un pays tel que le vôtre. C'est à la France à faire elle-même sa destinée; notre secours ne lui manquera pas.
C'était là son thème habituel, et c'est aussi sur ce point que je l'attaquais le plus souvent.
— Vous voudriez que la France soulevée, lui disais-je, vint tout à coup, par un effort généreux, terminer la lutte terrible dans laquelle vous vous êtes engagés. Vous aviez peu de droit de l'espérer; et cependant c'est cela même que je vous apporte. Mais cet acte spontané de tout un peuple ne peut s'obtenir qu'à des conditions déterminées. Elles dépendent entièrement de vous, et il me semble que vous ne les comprenez pas. Qu'avez-vous fait pour nous inspirer de tels sentiments? Quels moyens nous avez-vous donnés de briser nos fers? Avez-vous annoncé cet. appui que vous me promettez ? En avez-vous donné les garanties ? Nous apportez-vous une cause française, à laquelle des cœurs français puissent se rattacher honorablement? Avez-vous détruit les forces de celui qui nous • opprime , au point que nous n'ayons plus à redouter son pouvoir et ses vengeances? Non. — Au contraire, vous traitez publiquement avec lui; vous lui demandez une paix qu'il ne vous donnera pas; et vous nous dites : « Soulevez-vous!... » Singulier raisonnement! Des hommes robustes passent à côté d'un malheureux renversé et gémissant sous le rocher qu'il ne peut ébranler; et lorsqu'il implore leur secours , ils lui disent ; « Déli-
vre-toi par tes propres efforts du fardeau qui t'accable, et après cela tu nous trouveras disposés à venir à ton secours. » — Mais pensez-y donc I s'il pouvait se débarrasser lui-même, il n'aurait pas besoin de vous. Et s'il n'avait pas besoin de vous, vous accepterait-il ?
Le ministre dirigeant se prêtait à ces discours comme à de simples conversations. Il s'y intéressait, sans paraître en recevoir d'impression; mais quelquefois, quand le sentiment de ma position ou Timpuissance de mes paroles faisait naître en moi une émotion que je ne pouvais maîtriser et qui allait quelquefois jusqu'à rougir mes yeux, il s'avançait avec bonté, me prenait les mains, et m'encourageait à continuer, à persévérer.
— Allons, ne perdez point courage me disait-il, les événements peuvent amener des chances nouvelles; nous ne saurions les prévoir; mais je dois résister à l'entraînement que vous voudriez nous faire partager, et je vous donne les motifs de notre résistance.
Quelquefois, cependant, le prince semblait entrer un peu mieux dans le cercle de mes idées. Il me questionna un jour sur le degré d'importance qu'on attacherait en France à l'extension de nos anciennes frontières. Je lui dis qu'on ne pouvait, sans nous faire un grand tort, ne pas nous laisser tout ce qu'on aurait accordé à Napoléon, et plus encore. On le devait à la France, et aux engagements pris à Francfort. Entre nos mains, il n'y aurait pas là de danger pour le repos de l'Europe. Donner moins serait placer la famille royale dans une position embarrassante ; et lors même que, dans le premier moment, satisfaite de sa délivrance, l'opinion française
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ne réclamerait pas un agrandissement raisonnable, il est évident qu'à la longue, elle s'en ferait un grief contre la Restauration. La France ne serait heureuse du retour de ses princes qu'à la condition d'en être fière. D'ailleurs il résulterait nécessairement des traités à intervenir un accroissement en puissance et en consolidation des États prépondérants; on nous devait au moins des équivalents. N'avaient-ils pas solennellement reconnu que la France devait être grande et forte? — M. de Metternich ne le niait pas ; il admettait, mais vaguement, la possibilité de nous faire une part des pays entre le Rhin et la Moselle, et même d'y joindre le Luxembourg. Quant à la Relgique , il ne fallait pas en parler, surtout à cause d'Anvers.
J'avais souvent ramené la conversation sur Monsieur, comte d'Artois. Mais on en savait peu de chose. On le croyait à Vesoul, et on ne s'occupait pas du tout de lui. Je blâmais cette négligence.
— Il serait cependant votre plus puissant allié, disais-je, si vous saviez vous en servir.
On ne comprenait pas le désir que j'avais de me rapprocher de lui. J'avais beau dire que mes paroles auraient plus de poids lorsqu'elles auraient son assentiment, on me retenait toujours, et je sentais moimême que je ne pouvais quitter un seul instant cette position inattendue, oii l'on me donnait chaque jour
le droit de plaider notre sainte cause devant ce tribunal suprême.
Dans cette perplexité, je résolus d'écrire à Monsieur. M. de Metternich me promit de lui faire parvenir mes lettres. J'annonçais au prince « que, personnellement inconnu de lui, j'avais quitté Paris, dans les premiers jours de mars, pour lui offrir tout ce qu'il pouvait attendre du plus entier dévouement; qu'en cherchant à m'approcher de sa personne, je m'étais trouvé, à Châtillon et à Troyes, forcé de discuter et pour ainsi dire de traiter des intérêts si grands et si puissants, que j'étais embarrassé de le faire sans avoir son autorisation et ses directions; et que, cependant, j'avais trouvé des ouvertures si heureuses, les moments me semblaient si précieux, que je n'osais pas quitter la position où le hasard m'avait placé, jusqu'à ce que j'eusse pénétré le fond des affaires et peut-être amené quelques déterminations favorables. » Je lui disais, en outre, non sans quelque réserve, ce que j'avais observé de la situation; enfin, je lui demandais ses instructions, son autorisation et ses ordres pour continuer l'espèce de négociation dans laquelle je me trouvais engagé sans l'avoir prévu.
J'adressai ma lettre à Monsieur, frère du roi, à Vesoul, en la mettant sous une enveloppe à l'adresse du comte François d'Escars, son capitaine des gardes. M. de Metternich me promit de la faire parvenir par les généraux autrichiens qui commandaient en Franche- Comté. Deux jours après, j'écrivis une seconde lettre pour réclamer et hâter une réponse que le progrès de mes conférences rendait tous les jours plus nécessaire; mais elles ne parvinrent ni Tune ni l'autre.
ENTRETIEN AVEC M. DE METTERNICH. — Mars 1814. 105
Vers le même temps, je voulus écrire au duc Dalberg pour lui annoncer mon arrivée et lui dire des affaires ce que je pouvais en envelopper sous les formes d'une lettre de commis voyageur. Je ne doutais pas que le ministre de la coalition n*eût des intelligences et des voies de correspondance à Paris. J'avais Tair si sûr de mon fait, qu'il fut embarrassé de m'avouer le manque absolu de toute relation de ce genre. Il prit ma lettre, et celle-là non plus ne parvint jamais à son adresse.
Le temps pressait de tous côtés, et je n'avançais pas. Je pensai qu'en précisant les questions, je pourrais en hâter la décision. Je demandai donc au prince la permission de lui présenter une note dans laquelle je résumerais quelques demandes positives, et voici les points principaux que je traitai :
!• — La rupture du congrès de Châtillon ;
2« — La déclaration solennelle des puissances alliées qu'elles ne traiteraient jamais, à aucune condition, avec la personne de Bonaparte ;
3® — La reconnaissance explicite du roi, et la remise entre ses mains des provinces occupées par les troupes alliées. Elles seraient immédiatement ouvertes à l'administration de Monsieur, frère du roi ;
4« — L'établissement, sur le territoire français, de trois quartiers généraux, où trois princes de la maison royale appelleraient tous les Français, militaires ou autres, à se réunir à eux dans l'intention de rétablir la monarchie. J'indiquai Lunéville, où Monsieur prendrait le commandement, pendant que M. le ducd'Angoulême s'établirait à Bordeaux et M. le duc de Bourbon à Lyon, dont on attendait la prochaine occupation ;
5® — Les subsides nécessaires à rorganisation de ces trois corps d'armée royaux.
Les développements que je donnais à ces bases de négociations étaient très simples : <c Vous demandez, disais-je, que l'opinion se prononce en France contre Bonaparte; rompez vos négociations avec lui et annoncez d'une manière formelle que vous ne ferez aucun traité avec l'ennemi commun; donnez en môme temps à la France des garanties de son indépendance et de l'intégrité de son territoire en reconnaissant solennellement l'autorité du roi et en lui remettant l'administration des provinces à mesure que vous les occupez. Alors il ne restera plus de doute sur vos intentions. Puis, montrez les Bourbons partout, montrez-les à la tête d'une opinion française ; mettez-leur les armes à la main, et annoncez ainsi que leur cause est avouée, soutenue et embrassée par l'Europe. A telles enseignes, vous verrez la France s'enflammer, et elle vous apportera un puissant secours. Votre position militaire au milieu de notre pays est précaire, vous ne pouvez vous le dissimuler. Ghangez-la. contre une position politique; elle sera inexpugnable. Vous donnerez à vos opérations une base nouvelle; vous intimiderez les partisans de votre adversaire, et lui-même commencera à craindre. Il peut lutter longtemps encore et avec avantage ; mais élevez contre lui un drapeau français, et il tombera. »
M. de Metternich reçut cette note avec empressement, et parut la lire avec intérêt. Mais la conversation qui suivit ne me donna pas l'idée qu'il voulût embrasser dans son ensemble un parti aussi vigoureux. Il me resta dans la pensée qu'il en accepterait quelque
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chose, comme une menace à jeter à travers les négociations qu'il continuait avec celui qui était encore maître de la France. J'étais novice à pénétrer les caractères politiques. J'y supposais des profondeurs, des plis et des replis qui n'existent que dans l'imagination de ceux qui ne les ont pas vus de près.
Le ministre d'Autriche n'était pas de ceux qui portent leurs vues trop haut ou trop loin. Il savait attendre les événements, et les prenait tels qu'ils étaient plutôt qu'il ne cherchait à les faire naître. Son esprit, essentiellement pratique et plein de bon sens, ne se perdait jamais dans les théories, dans l'imagination des choses possibles, ou dans la multiplicité des considérations. C'était un homme d'État, fort de ses idées simples et possédant assez de suite pour n'être pas pressé. Enfin, il était assez maître de lui pour ne se jamais laisser détourner de ses fins, et ses fins étaient de maintenir tout ce qui existait, et d'y accommoder les intérêts de son pays. Ces qualités de son caractère et de son esprit, les bornes mêmes de son génie, étaient principalement celles qui convenaient aux principes immuables de ce vieil empire autrichien, conservateur, patient, temporiseur et toujours persistant. Cette conformité des dispositions caractéristiques de celui qui gouverne avec le principe politique de l'État est une condition essentielle du succès. Sous de tels auspices, le génie de l'homme s'identifie sans effort au pays et aux circonstances, et devient naturellement l'expression officielle de l'esprit public. Cet accord merveilleux suffit pour expliquer la longue et imperturbable carrière politique qui a fait du prince de Metternich, le premier des hommes d'État de son temps.
Mais ces considérations sont trop simples pour ceux qui envisagent la politique comme une science occulte pleine de mystères et de ressorts secrets mis en jeu par des mains invisibles. Étonnés de Timmuabilité du ministre dirigeant en Autriche, et de son influence sur les autres cabinets, ils en ont fait la personnification de rhabileté diplomatique telle qu'ils la conçoivent, composée de finesse, de mensonge et de duplicité, car tel est pour le vulgaire Tidéal ou la poésie de la politique des cours. Si Ton veut écarter cette fantasmagorie, on verra que M. de Metternich, comme la plupart de ceux qui Tout précédé et de ceux qui le suivront dans la direction des affaires, cherchait à lever une à une les difficultés des circonstances et à pourvoir aux nécessités de chaque jour avec plus ou moins de perspicacité ou de bonheur. Simple et direct dans ses procédés, il a été Tun des premiers à comprendre qu'il y avait une habileté nouvelle, celle de bannir cette sotte importance, ces prétentions à la finesse, ces mystères affectés, attirail de l'ancienne diplomatie, inutile dans un temps où tout se passe sur la place publique. C'est lè^ règne de la politique de la force. Mais lorsque la force fait défaut et qu'on est en droit de légitime défense, n'est-il pas permis de détourner par quelque adresse la violence des coups qui vous menacent? Les feintes ne sont-elles pas autorisées dans la politique, comme dans l'escrime?
Par exemple, lorsque après cette grande défaite dont la première journée fut àUlm et la dernière à Austerlitz, l'Autriche resta opprimée sous les dures conditions du traité de Presbourg, l'ambassadeur de cette puissance, obligé de se maintenir auprès du vainqueur
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dans une position aussi difficile pour l'honneur de la couronne impériale et les intérêts de son pays, ne devait-il pas calculer sa conduite, mieux que ses paroles, jouer l'indifférence et même se couvrir de quelques artifices pour détourner les sinistres projets du conquérant qui s'était élevé sur un trône pour menacer les autres de plus haut? M. de Metternich dissimula habilement les préoccupations de l'ambassadeur de sa cour sous les dehors de la légèreté, de la vie mondaine et des plaisirs. Il fit si bien, que Napoléon cessa, après quelque temps, d'avoir l'œil ouvert sur lui et sur son gouvernement. Plus tard, lorsque le cabinet autrichien conçut l'espoir de sortir d'un état aussi précaire et vint seul, généreusement, tenter de recouvrer par les armes son existence compromise, Bonaparte, irrité de cette audace, s'exhala en violentes invectives contre le monarque, contre son ambassadeur; il alla jusqu'à l'insulte; et cependant, après la victoire, voulant éloigner le comte de Stadion, qu'on regardait comme l'auteur de cette levée de boucliers, il souffrit que le dernier ambassadeur en France fût placé à la direction des affaires de l'Autriche.
C'était en 4840, depuis cette époque, M. de Metternich a exercé dans les conseils de l'empire autrichien une influence incontestée. Elle fut d'abord toute pacifique, au point de soumettre son pays, en 1812, à la dure condition de fournir un corps de troupes auxiliaires de cinquante mille hommes pour l'envahissement de la Russie. C'était ployer bien bas; cependant l'Autriche s'y accommoda en toute franchise. Plus tard, lorsque la Russie, descendant des hauteurs du pôle, et la Prusse, soulevée par le désespoir, vinrent,
sur les rives de TElbe, combattre pour le salut et Tindépendance du monde, T Autriche se serait manquée à elle-même, si elle avait déserté la cause commune. Mais avant de joindre aux armées de la coalition les forces qu'elle s'était ménagées, elle fit, en proposant sa médiation, une dernière tentative en faveur de la paix. Ses offres furent acceptées par les alliés, sans espoir d'obtenir un résultat; par Napoléon, sans désir d'y concourir. Le Congrès avait été annoncé à Prague; les ministres russes et prussiens, et ceux de la puissance médiatrice, y attendirent pendant vingt jours les négociateurs français, MM. de Caulaincourt et de Narbonne. Ceux-ci arrivèrent au dernier moment, peu de jours avant le terme de l'armistice. Le refus de toute négociation pacifique ne pouvait être marqué plus positivement. L'empereur d'Autriche adhéra alors à l'alliance de la Russie et de la Prusse, et leur apporta l'appui de deux cent mille combattants.
Le prince de Metternich me raconta un jour entre autres la curieuse scène à laquelle il avait assisté à Dresde lorsqu'il vint annoncer à Napoléon la détermination où était l'Autriche de se porter médiatrice de la paix générale. Bonaparte le retint pendant plusieurs heures, voulant lui persuader qu'il se trompait, que l'empereur d'Autriche ne pouvait pas renoncer à son alliance ; que se porter pour médiateur était s'unir à ses ennemis. Jusqu'au dernier moment il niait au ministre autrichien le parti pris par la cour impériale, et que celui-ci Venait lui annoncer. Il aurait voulu se le nier à lui-même. Il se perdait en raisonnements pour prouver à M. de Metternich que tous les intérêts
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de TAutriche y étaient opposés. Il s'animait en parlant : tantôt il avait de caressantes douceurs, tantôt de feintes colères. Un moment même, il alla jusqu'à jeter son chapeau par terre, attendant vainement que M. de Metternich le ramassât. Le grand homme ne méprisait pas les ressources de la comédie.
Nos conversations devenaient ainsi de jour en jour plus aisées et plus familières. Je n'avais pas attendu ce moment pour y introduire un sujet bien touchant et bien terrible : les maux affreux que cette inondation des peuples armés faisait peser sur notre malheureux pays. Les contrées que j'avais traversées ne m'avaient pas montré des traces bien effrayantes de ces dévastations; un faubourg de Troyes, à moitié brûlé, était le seul exemple que j'en eusse rencontré. Mais ce qu'on en racontait était déchirant. Même en admettant toutes les exagérations insérées dans les bulletins de Bonaparte et les articles du Moniteur ddnis le but de soulever les populations, il est certain que le mal était grand. Cette singulière destinée qui m'avait fait, pour ainsi dire, le représentant des intérêts de la France auprès des rois de la coalition m'imposait le devoir de réclamer hautement en faveur de si grandes infortunes. J'en avais entretenu plusieurs fois le prince de Metternich* Il en gémissait, lui aussi, et bien loin de penser comme d'autres que c'étaient de justes représailles, il aurait voulu, à tout prix ) arrêter ces désolations Je n'avais pas besoin, pour exciter sa sollicitude, de lui représenter le danger imminent de pousser au désespoir une population généreUde qu*on réduisait à de telles extrémités» Mais on cherchait en vain, ott ne savait qu'y faire»
lis MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.
— Vous n'ignorez pas, me disait-il, combien il est difficile de maintenir une exacte discipline dans une armée qui combat tous les jours, subdivisée en corps nombreux, dans un pays qu'elle envahit, et où les services nécessaires ne sauraient être réguliers. Mais il est encore bien autrement difficile de maintenir Tordre, lorsque les corps d'armée se composent de nations séparées par des langages différents, ne reconnaissant chacun que ses officiers et ses règles de subordination. Comment un capitaine autrichien pourra-t-il réprimer les désordres d'une troupe de Cosaques ou de Baskirs? Serait-ce par l'autorité du commandement? Ils ne le comprennent pas. D'autre part, comment pourrait-on y employer la force? Il faudrait donc s'entretuer. On a fait quelques exemples rigoureux, et ils n'ont produit que très peu d'effet. On n'a pas même pu leur donner la publicité qui les aurait rendus utiles.
Je proposai de former une sorte de prévôté générale, choisie dans les différentes armées. On en avait déjà parlé. Mais créer tout à coup une telle institution, un code pénal, des juges, une législation tout entière, et cela au milieu des combats chaque jour renouvelés sur tant de points, au milieu des marches rapides, des retraites précipitées, était chose impossible, et le cœur en restait navré.
Il n'y avait donc de soulagement à espérer que dans la plus prompte issue de la guerre, et l'on ne voulait pas comprendre le seul moyen de la terminer promptement et honorablement pour tous.
Si je m'étais préoccupé de moi-même, j'aurais pu m*étonner de la singulière position que la destinée m'avait faite en si peu de jours. Ces rapports familiers, ces communications intimes avec le ministre quî dirigeait la grande croisade de l'Europe, le droit de lui tout dire, d'introduire et de soutenir une cause jusque-là repoussée, auraient satisfait une volonté moins ardente et moins impatiente que la mienne. Mais je né comptais pour rien ces avantages lorsque je considérais tous les obstacles qui me restaient à surmonter. Quelquefois, il me semblait que M. de Metternich, avec toute sa bienveillance, me berçait fort doucement, comme pour m'endormir. Je cherchais à m'ouvrir d'autres voies, et je m'arrêtai à la pensée de porter ma cause devant l'empereur de Russie. Il parlait plus que les autres à mon imagination, et j'espérais sortir ainsi de cette suite de raisonnements froids et didactiques dans lesquels le ministre dirigeant me resserrait. J'espérais remuer dans le cœur de l'empereur des sentiments plus généreux, et dans son esprit des pensées plus élevées. Ne devait-on .pas les attendre d'une plus haute dignité?
Ce fut dans cette intention que je me rendis, le 16 mars au matin, chez le comte de Nesselrode. Je lui exprimai toute ma peine de voir s'écouler en conversations inutiles un temps si précieux. Je me plaignais de cette forme raisonneuse de M. de Metternich, qui
lld MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.
transportait rargumentation de l'école au milieu d'un champ de bataille.
— Je sais bien, lui disais-je, tout ce qui me manque pour vous convaincre. J'ignore vos formules et votre langage diplomatique. Mais les sentiments qui m'inspirent n'en sont pas moins ceux que vous devriez partager, et les conseils que j'apporte sont encore plus essentiels pour vous que pour nous-mêmes. II me semble que s'il m'était permis de les présenter à l'empereur de Russie, ils seraient mieux compris.
— Je ne sais, répondit le comte de Nesselrode, si l'empereur consentira à vous recevoir. Il a refusé de voir ceux qui sont venus ici de la part de M. le comte d'Artois, tels que le comte François d'Escars et M. Jules de Polignac. Mais ces personnes parlaient un langage que nous ne comprenions pas ; vous, au contraire, vous parlez notre langue. Ne vous inquiétez pas de ce que vous appelez nos formules diplomatiques. Votre raison s'en passe très bien; et les résistances dont vous vous plaignez tiennent aux décisions graves et presque violentes que vous nous proposez. Au reste, s'il dépend de moi, vous verrez l'empereur.
Le lendemain, je reçus un billet du comte. Il m'annonçait que l'empereur me recevrait ce même jour, à sept heures du soir.
L'idée de cette entrevue porta une sorte de fièvre dans mes pensées. Il fallait aller chez M. de Metternich à l'heure accoutumée, et je m'en plaignais pour la première fois* Mais j'espérais trouver, au retour, quelques heures de méditation. Ce n'étaient plus des raisonnements que je cherchais. Il me semblait que je les avais tous ressassés dans mes conversations avec MM* de
Stadion et de Metternich. Mais j'appelais ces inspirations qui remuent plus puissamment les âmes et entraînent les volontés. Je les demandais, sans savoir qui les donne et où Ton peut les puiser.-
J'allais entrer chez le prince de Metternich, lorsque je reçus un nouveau billet de M. de Nesselrode. Ce n'était pas le soir que l'empereur me recevrait; mais immédiatement. Le comte m'attendait chez lui.
J'avais trop peu de confiance en moi pour ne pas être fort contrarié de me trouver ainsi pressé par le temps et de ne pouvoir me préparer un moment à une entrevue aussi importante. J'en étais si préoccupé que je trouvai peu de chose à dire au comte de Nesselrode. Il attendait les ordres de l'empereur. En effet, un aide de camp du czar ne tarda pas à entrer. Ils échangèrent quelques paroles en langue russe, et nous partîmes. Je ne remarquai rien, en arrivant, que la simplicité de la maison occupée par l'empereur et la taille démesurée de ces colosses qui l'environnaient. Je voyais, pour la première fois, les Cosaques de la garde.
Le comte de Nesselrode me précéda dans le salon de l'empereur, si l'on peut appeler ainsi une salle basse qui donnait sur le petit vestibule de la maison* Il en sortit peu d'instants après et me J5t entrer.
— Parlez haut, me dit-il au moment où je passais la porte, l'empereur a l'oreille dure*
Les circonstances étaient trop graves, le sentiment qui m'animait trop entraînant pour que j'éprouvasse le nïoindre embarras, la moindre timidité. Mais cette recommandation d'élever la voix, sans savoir à quel point, jeta quelque embarras sur ma première phrase*
II y a dans Torgane une accentuation naturelle qui en fait toute la convenance et semble aider à la persuasion. On en perd le rythme quand il faut en forcer le diapason.
L'empereur était debout dans le salon ; il n'y avait point de meubles, point de sièges, point de table. J'aurais mieux aimé le trouver assis. Sa taille était imposante; mais sa figure ne Tétait pas, quoiqu'elle portât l'empreinte du pouvoir. En ce moment, toute son expression était celle d'une obligeante prévenance.
Il m'adressa d'abord la parole en me demandant mon nom et par qui j'étais envoyé.
— Mon nom, Sire, lui dis-je, est inconnu de Votre Majesté. Je voyage sous un nom supposé. Mais je manquerais au respect que je lui dois si je lui taisais celui que je porte.
Ici je me nommai.
— Il m'est plus difficile, ajoutai-je, de dire à Votre Majesté par qui je suis envoyé. Si elle entend une mission positive et directe, je n'en ai reçu de. personne; si elle demande au nom de qui je parle, c'est au nom de cette opinion qui s'est manifestée dans le Sénat et dans le Corps législatif, si ouvertement, que Bonaparte a été forcé d'interrompre violemment leur session. Je parle au nom de tout ce qui reste en France d'indépendance et d'honneur. Le duc de Dalberg, avec qui je suis lié, a connu et facilité mon départ. M. de Talleyrand doit en avoir été instruit, et, sans connaître sa personne, je connais assez ses dispositions.
— Fort bien, dit l'empereur. Et que demande donc cette opinion, au nom de laquelle vous parlez?
— Elle demande, Sire, ce que l'Europe entière veut obtenir : la paix, le repos, la stabilité. Ces vœux si justes de tous les peuples, la France les partage. Méprisera-t-on une alliance si utile, si précieuse ? Est-ce donc une résolution prise de nous traiter en ennemis, tandis que nos vœux et nos sentiments sont conformes aux vôtres? Plus fatigués de nos victoires que le reste de l'Europe ne Ta été de ses défaites, nous sentons plus vivement le prix d'un meilleur avenir ; enfin, nous voudrions rentrer dans la société des nations, si violemment brisée pour le malheur de tous.
L'empereur répondit que, s'il en était ainsi, il serait bien facile de s'entendre. C'était à regret qu'ils avaient porté la guerre en France. Ils n'avaient d'autre motif que d'obtenir la paix; mais, au lieu de sentiments pacifiques, ils avaient trouvé la France hérissée de soldats et d*inimitiés, et n'avaient rencontré nulle part le concours d'opinions que j'annonçais. Enfin il me présenta, en d'autres termes, les premières objections que M. de Metternich m'avait faites.
Je repris à mon tour ce que j'avais répondu de mieux. Je pouvais affirmer les sentiments de la France ,• ils étaient unanimes ; j'en prenais à témoin nos souffrances extrêmes et les manifestations faites dans les seules occasions où elles avaient été possibles. Je montrais l'opinion publique comprimée par le chef militaire dont rien n'avait encore infirmé le pouvoir. Ne pouvait-il pas obtenir des succès dans la guerre ? La voie des négociations ne lui restait-elle pas toujours ouverte? Les puissances coalisées le laissaient arbitre de la paix ou de la guerre ; et aussi longtemps qu'il en serait ainsi, qui donc oserait se prononcer contre lui?
L'empereur m'écoutait à merveille; je prenais confiance et ma voix s'animait peu à peu.
— Mais enfin, me dit-il tout à coup, que pensez-vous qu'il y ait à faire ? Gomment entendez-vous qu'on puisse former de nouveaux liens avec la France?
Je n'avais pas le temps, dans une seule audience, de préparer et ménager mes moyens, et je sentis qu'il fallait franchir tout de suite la difficulté. Je démontrai, avec toute la force de ma conviction, qu'une paix solide était impossible avec Bonaparte ; que pour arriver à cette paix tant désirée, il était nécessaire de donner à la France des garanties positives de bonheur et de tranquillité, et que le rétablissement de la maison royale pouvait seul nous donner ces gages d'avenir.
— La preuve d'attachement que vous donnez à vos anciens maîtres est certainement louable, reprit l'empereur d'un air plus froid et plus réservé ; elle part d'un sentiment de loyauté et d'honneur que j'apprécie; mais les obstacles qui séparent désormais les princes de la maison de Bourbon du trône France me paraissent insurmontables... Ils reviendraient aigris parle malheur; et lors même que des sentiments généreux ou un calcul mieux entendu leur imposeraient le sacrifice de leurs ressentiments, ils ne seraient pas maîtres de modérer ceux qui ont souffert pour eux et par eux. . . L'esprit de l'armée, de cette armée si puissante en France, leur serait opposé ; l'entraînement des générations nouvelles leur serait contraire ; les protestants ne verraient pas leur retour sans crainte et sans opposition; l'esprit du temps n'est pas pour eux... Toutes ces considérations nous ont éloignés de cette pensée. Un tel dessein serait environné d'obstacles, et serait
encore plus difficile à soutenir à la longue qu*à exécuter dans le premier moment. Tout cela a été pesé, ajouta-Ul. D'ailleurs, connaissez-vous les princes de la famille royale?
Et comme je lui répondais que non, et que, soldat de l'armée de Condé, je n'avais connu que les trois générations de cette famille, de héros :
— Eh bien 1 reprit-il avec une expression mêlée de déplaisance et de regrets, si vous les connaissiez, vous seriez persuadé que le fardeau d'une telle couronne serait trop lourd pour eux... Nous avons bien recherché déjà ce qui pouvait convenir à la France, si Napoléon disparaissait. Il y a quelque temps, nous avions pensé à Bernadotte ; son influence sur l'armée, la faveur qu'il devait avoir auprès des amis de la Révolution, avaient arrêté un moment nos pensées • sur lui; mais ensuite plusieurs motifs sont venus nous en éloigner. On a parlé d'Eugène Beauharnais; il est estimé de la France, chéri de l'armée, sorti des rangs de la noblesse, n'aurait-il pas de nombreux partisans? Après cela, peut-être une République sagement organisée conviendrait- elle mieux à l'esprit français. Ce n'est pas impunément que les idées de liberté ont germé pendant longtemps dans un pays tel que le vôtre. Elles rendent bien difficile l'établissement d'un pouvoir plus concentré.
Où en étions-nous, grand Dieu, le 17 mars ! L'empereur Alexandre, le roi des rois unis pour le salut du monde, me parlait de la République!... le dissimulai assez bien l'étonnement où me jetaient ces dernières paroles, et je restai assez maître de moi pour répondre à l'empereur sans que l'altération de
ma voix trahit mon émotion. Je n'avais pas assez pratiqué les rois pour m'attendre à une allocution semblable. Je croyais que c'était moi qui plaiderais, et qu'on me répondrait par quelques grandes et nobles paroles, par des sentiments aussi élevés que les supposait la dignité de mon interlocuteur. Mais point du tout, il m'avait tout de suite attaqué corps à corps, en faisant pleuvoir sur moi les raisons les plus serrées, les plus fortes, les plus complètes, enfin les seules et toutes celles qu'on pouvait m'opposer !
Mon langage prit naturellement une plus froide et plus sérieuse expression :
— Je ne viens point ici , repris-je , partisan aveugle de l'ancienne famille de nos rois, soutenir des intérêts personnels. Si je connaissais un autre parti qui assurât mieux les destinées de la France, fût-ce même le maintien de Napoléon , je l'embrasserai avec le même zèle. Je viendrais ici soutenir sa cause, ou plutôt j'irais me placer dans les rangs de ceux qui combattent généreusement pour lui ; mais je connais les vœux de mon pays et les conditions de son salut; nous voulons la paix au dehors, et chez nous des garanties contre le despotisme. Nous ne pouvons attendre ni l'une ni les autres du soldat qui nous domine, et c'est en vain qu'on les chercherait en s'aidant de quelque autre nom propre ou de quelque combinaison nouvelle. Personne n'y prendrait con-
fiance. La France n'aura l'espoir diun meilleur avenir qu'en se rattachant à son existence ancienne, sous le sceptre paternel de cette famille, qui depuis huit cents ans a présidé à ses belles et glorieuses destinées. Les princes de la maison royale sont trop éclairés par leurs malheurs et surtout par les leçons de l'histoire pour oublier que leur puissance ne s'est fondée et ne peut se maintenir qu'en s'associant franchement aux intérêts de la France. D'après leur caractère personnel , et l'on pourrait dire héréditaire, on doit plutôt craindre leur trop grande facilité que leur résistance aux concessions exigées par les temps.
« Le plus grand nombre de leurs partisans s'est mêlé depuis longtemps à la nation et s'est associé à son esprit; à peine en est-il resté quelques-uns auprès d'eux. Trop fidèles au malheur, trop généreux pour ne pas être exempts de haine, le bonheur inattendu de retrouver un trône pour leurs princes, une patrie pour eux-mêmes, effacerait de leur cœur tout ressentiment, s'il pouvait y en avoir. Le malheur peut aigrir, mais le bonheur adoucit les caractères. L'armée, formée et recrutée sans cesse et sans mesure par les moyens les plus violents, ne demande que le repos. Les chefs mêmes de cette armée, soumis et contraints autant que les derniers soldats, supportent le joug avec peine; ils voudraient enfin jouir des existences qu'ils se sont créées par les armes ; ils ne se battent plus que pour l'honneur de leur drapeau. Les protestants forment une très petite part de la population, et sont tellement confondus avec le reste, qu'ils en partagent tous les sentiments. Les passions religieuses se
sont éteintes chez nous avec la foi, et elles ont fait place à de plus terribles entraînements. Enfin, Sire, tous les ressorts sont tellement tendus, tous les intérêts tellement froissés, tous les esprits tellement comprimés, que le retour à un ordre plus naturel et plus doux causera une détente générale et un sentiment de bien-être qui rattacheront tout le monde.
L'empereur Alexandre soutint encore en quelques phrases les difficultés d'une restauration :
— Que sera donc, Sire, repris-je avec plus de force, ce grand soulèvement de l'Europe dont les souverains sont les chefs, et dont Votre Majesté est pour nous le héros, s'il ne sert pas à rétablir la société sur les seules bases où elle puisse reposer, si les principes d'ordre et de justice ne sont pas remis en force et en honneur; enfin, s'il n'assure pas l'inviolabilité des trônes, qui est le salut des peuples? La légitimité des dynasties hautement reconnue par le fait d'une restauration opérée du consentement de tous sera un principe fécond. Tout semble préparé dans les esprits pour recevoir une aussi heureuse influence; seules, les têtes couronnées se manqueraient à elles-mêmes au point de méconnaître ce principe de leur existence !
« Les plus grandes , les plus nobles entreprises ne sont jugées que par leurs résultats. Celle qui a conduit Votre Majesté au cœur de la France doit avoir pour but une fin digne de nous, de l'Europe et de vous, Sir^ Si elle ne tarit pas la source des maux qui ont passé sur nous, les contemporains et l'histoire n'y verront qu'une vaine parade, sans grandeur, parce qu'elle aura été sans effet. — Déjà, Sire, conti-
nuai-je en m'animant davantage, les armées alliées portent le poids de Fincertitude qui s'est montrée dans les conseils des rois. Faute d'avoir embrassé franchement un généreux parti auquel les Français se seraient rattachés en grand nombre, on ne nous a montré que des conquérants et des dévastateurs ; et moi qui parle à Votre Majesté, moi qui ai tant risqué pour parvenir jusqu'à elle, si je ne suis pas écouté, si je reste convaincu que ce sont uniquement les malheurs d'une guerre odieuse qu'on vient jeter sur nous, en partant d'ici,' — dis-je en frappant du pied un peu plus {6vt que ne le permettait l'étiquette et le respect des cours, — en partant d'ici, j'irai dans mon pays, au milieu de nos Alpes; nous nous armerons jusqu'au dernier; nous disputerons à d'injustes agresseurs les moindres sentiers de nos montagnes; et il coulera bien du sang avant que des troupes ennemies puissent y pénétrer.
L'attention de l'empereur semblait redoubler, et je me sentais encouragé.
— Votre Majesté, continuai-je, reconnaît elle-même qu'elle n'a aucun point d'appui dans ce pays couvert de ses innombrables armées ; et comment en serait-il autrement, lorsque la population entière ne voit que des malheurs sans issue ? Et qui saurait prévoir les résolutions que peut inspirer un tel désespoir ? Si, au contraire, en partant de Francfort, en passant le Rhin, vous aviez réveillé nos vieux s.ouvenirs, si la cocarde blanche s'était unie aux couleurs des différents peuples qui marchaient sur nous ; si une décision franche et hautement proclamée avait annoncé ^ la France qu'on voulait en finir avec les révolu-
tiens, qu'il s'agissait du rétablissement de ses rois, et qu'on voulait ainsi assurer son repos et son bonheur, combien les résistances se seraient affaiblies, combien les cœurs et les volontés seraient allés au-devant de vous I... A coup sûr, dans le moment où je parle, Votre Majesté compterait dans ses armées plus de quarante mille hommes qui ont été inutilement sacrifiés!...
Ici, je fus interrompu par un mouvement brusque de Tempereur.
— C'est vrai, s'écria-t-il en tournant entièrement sur lui-même, voilà ce que j'ai dit cefiffois, mais on n'a jamais voulu m'entendre I
Ce mouvement et ces paroles changèrent entièrement ma position. Je me sentais plus fort; je devins plus calme.
— Si j'osais dire à Votre Majesté toute ma pensée, j'exprimerais mon étonnement sur la conduite même de cette guerre. Je demanderais à quoi servent ces corps d'armée qui portent sur différents points les têtes de leurs colonnes : ceux qui viennent se montrer dans le nord de la France, ceux qui marchent sur Lyon ? Ils semblent ne se répandre ici que pour étendre les désolations de la guerre. On se présente en amis, en alliés, et l'on dévaste le pays, et l'on traite avec Bonaparte I La guerre devrait être politique, on la fait stratégique. On demande l'opinion et les vœux de la nation aux provinces qui sont muettes, tandis qu'on en trouverait l'expression à Paris, mais à Paris seulement. Il faut pourtant sortir de ces contradictions, ou subir leurs conséquences ; se contenter des conditions que Bonaparte, tout
vaincu qu'il est, voudra bien accorder aux vainqueurs, ou finir la guerre d'un seul coup. Voulez-vous, par une action à la fois hardie et généreuse, mettre un terme aux dangers et aux maux affreux de la guerre ? Abandonnez les combinaisons compliquées, réunissez vos forces sans regarder en arrière, brûlez vos vaisseaux, marchez droit sur Paris; et je laisse ma tète entre les mains de Votre Majesté pour qu'elle tombe sur un billot, si l'opinion ne se prononce pas hautement pour le rétablissement de la monarchie.
Tout ému que j'étais, je suivais des yeux la belle figure de l'empereur Alexandre; elle n'était ordinairement ni très expressive ni très mobile. Cependant, je la voyais s'animer à mes paroles; la perspective d'un si beau succès faisait briller ses yeux d'un nouvel éclat; et ce fut dans un de ces moments où son exaltation se révélait, que ses paroles prirent une expression extraordinaire.
— Monsieur de VitroUes, me dit-il, le jour où je serais à Paris, je ne reconnaîtrais plus d'autre allié que la nation française.
Le reste de la conversation fut facile et animé. L'empereur avait été fatigué de beaucoup d'opinions divergentes; on avait embarrassé son esprit d'une foule de considérations secondaires. La situation était difficile, elle pouvait devenir dangereuse; le temps pressait, et j'offrais un parti simple, prompt et décisif; de là tout le succès de cet entretien, qui dura plus d'une heure et demie. Les mêmes parqles, quelques jours avant ou quelques jours après, n'auraient peut-être produit aucun effet. La disposition des esprits, la convenance des temps, le concours des circonstances
servent mieux à la persuasion que la force des raisonnements OU rhabileté du discours.
Les derniers mots de l'empereur me firent pleinement sentir l'impression qu'il avait reçue. Il me tendit la main, et je la serrai dans les miennes en m'inclinant.
— Je pars ce soir pour le quartier général du prince de Schwartzemberg, me dit-il ; et je vous promets que cet entretien aura les plus grands résultats.
Je sortis tout autre que je n'étais entré. Le succès inespéré de cette entrevue m'élevait, à mes yeux, comme aurait pu faire une victoire. J'étais, fier vis-àvis de moi-même, d'avoir changé le cours des événements, et de les avoir fait tourner au salut de mon pays. L'empereur partit à sept heures du soir pour le quartier général du prince de Schwartzemberg, près d'Arcis-sur-Aube. Toute sa suite l'accompagna; le comte de Nesselrode resta seul.
Je revis le prince de Metternich le soir même, et, le lendemain, avec la meilleure assurance que m'avait donnée l'entretien de l'empereur Alexandre. Je ne lui parlai point du rendez-vous impérial que j'avais demandé sans le prévenir, et que j'avais obtenu sans son concours : sa jalousie politique aurait pu en être piquée. D'ailleurs, peut-être avait-il été instruit par le comte de Nesselrode de ma démarche, de la confé-
LA FIN DU CONGRÈS. - Mars 1814. 127
rence qui s'en était suivie, et de la manière dont elle s'était terminée. Mais je me sentais plus de confiance, et je lui demandais avec plus d'autorité l'adoption des cinq articles que j'avais proposés. J'insistai plus positivement sur le premier, qui exigeait la rupture des négociations de Ghâtillon, inutiles en tout cas, et peutêtre dangereuses. Le prince me paraissait bien un peu plus facile, un peu plus disposé à quelques concessions; mais il ne me faisait aucune ouverture, et ne me laissait rien pénétrer de l'état des questions. Il rie voulait probablement pas donner à mes insistances de nouveaux motifs, que j'aurais puisés dans l'obstination de Bonaparte et les exceptions dilatoires de son ambassadeur.
Je me croyais plus avancé que je ne Tétais. La pensée de traiter avec le dominateur de la France, de le contraindre à la paix, avait été jusqu'à mon arrivée la seule admise par les puissances européennes. Je l'avais peut-être ébranlée, mais non détruite. C'était, suivant eux, en finir plus facilement et à meilleur marché. Tout autre parti leur paraissait aventureux, et fait pour compromettre l'avenir. Ils croyaient trouver leur sûreté dans l'épuisement des ressources de Bonaparte, et le resserrement de son territoire; tandis que leur danger était dans l'élévation de sa position, et l'étendue de son génie, qu'ils ne pouvaient enchaîner. Ce qu'il aurait cédé à la nécessité n'aurait servi qu'à irriter ses vengeances ; et ceux qui le portaient aux sacrifices nécessaires pour obtenir la paix avaient bien soin de lui ménager la perspective de renouveler la guerre.
Le jour même (18 mars) où je m'épuisais en raison* nements contre les négociations de Châtillon, elles
étaient sur le point d'être rompues, el le ministre dirigeant se gardait bien de me faire connaître cette circonstance favorable. Il conservait encore l'espoir de les renouer d'une autre manière. Deux lettres, adressées par lui à M. de Gaulaincourt, en sont la preuve. La première, tout officielle, explique les motifs de la rupture des conférences. Les propositions de la France, si longtemps attendues et présentées^ seulement le 15 mars, diffèrent trop complètement de l'esprit qui a dicté le projet des puissances; si elles constituent un ultimatum, il sera impossible d'arriver à une entente. Cependant le ministre dirigeant de la coalition ne veut pas perdre l'espérance de la paix, et la lettre finit par ces mots : « Peut-être sommes-nous plus près de la paix, à la suite de la rupture d'aussi stériles négociations; elle seule remplira tous nos vœux. »
L'autre lettre, du même jour, toute confidentielle, prouve à quel point on s'attachait encore à l'idée de cette paix dangereuse qu'on espérait conclure avec l'homme de la guerre :
Troyes, le 18 mars 18U.
Les affaires tournent bien mal, Monsieur le duc. Le jour où l'on sera tout à fait décidé pour la paix avec les sacrifices indispensables , venez pour la faire , mais non pour être rinterprète de projets inadmissibles. Les questions sont trop fortement posées pour qu'il soit possible de continuer à écrire des romans sans de grands dangers pour Fempereur Napoléon. Que risquent les alliés? En dernier résultat, après de grands revers, on peut être forcé à quitter le territoire de la vieille France. Qu'aura gagné l'empereur Napo-
LA FIN DU CONGRÈS. — Mars 1814. 129
léon? Les peuples de la Belgique font d'énormes efForls ; dans le moment actuel on va mettre toute la rive gauche du Rhin sous les armes. La Savoie , ménagée jusqu'à cette heure pour être à toute disposition, va être soulevée, et il y aura des attaques très personnelles contre l'empereur Napoléon qu'on n'est plus maître d'arrêter.
Vous voyez que je vous parle avec franchise comme à l'heure de la paix ; je serai toujours sur la même ligne.
Je vous ai voué, mon cher duc, la confiance la plus entière pour mettre un terme aux dangers qui menacent la France. Il dépend encore de votre maître de faire la paix. Le fait ne dépendra peut-être plus de lui sous peu. Le trône de Louis XIV avec les ajoutés de Louis XV offre d'assez belles chances pour ne pas être joué sur une seule carte. Je ferai tout ce que je pourrai pour retenir lord Castlereagh quelques jours. Le ministre parti, on ne fera plus la paix.
Recevez, etc.
Signé : Le prince de Metternxch.
Il est certain qu'aucune des ouvertures de M. de Metternich, jusqu'au 19, ne contredisait ce qu'il écrivait à M. de Caulaincpurt, le 18 au matin. L'avertissement donné par le ministre autrichien, en ce qui concernait les « attaques personnelles contre l'empereur Napoléon, » était un avis officieux de nos négociations pour le rétablissement de la maison royale ; et il les présentait comme un motif puissant et nouveau pour décider l'ambassadeur de Bonaparte aux sacrifices que la paix exigeait.
La dernière séance du Congrès eut lieu les 18 et 19 mars. Les puissances alliées considéraient le contreprojet présenté au dernier moment par M. de Caulaincourt comme directement en contradiction avec les bases posées le 17 février précédent, dont elles ne
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pouvaient s'écarter essentiellement. La France ne pouvait conserver une force territoriale infiniment plus grande que ne le comportait l'équilibre de TËurope... Les cours alliées regardaient les négociations entamées à Chfttillon comme terminées par le gouvernement français. « Indissolublement unies pour le grand but qu'avec l'aide de Dieu, elles espèrent atteindre, la restauration de l'édifice social, elles déclarent qu'elles ne font pas la guerre à la France... mais qu'elles ne poseront pas les armes avant que leurs principes n'aient été reconnus et admis par son gouvernement. » Les plénipotentiaires des cours alliées terminèrent en déclarant que leurs pouvoirs étaient éteints, et qu'ils avaient ordre de retourner au quartier général de leurs souverains.
M. de Caulaincourt retarda son départ de Châtillon jusqu'au 21 mars, sur le reçu des deux lettres de M. de Metternich en date du 18 mars, citées plus haut. Elles lui laissaient l'espoir de renouer les négociations, et peut-être d'une manière plus favorable, en étant admis à traiter au quartier général des souverains et directement avec les ministres étrangers. Il s'y attachait comme à la dernière espérance. Ainsi furent terminées ces conférences européennes où les peuples venaient revendiquer les garanties de leur nationalité et de leur indépendance si grandement compromise. Il est facile de comprendre comment elles furent sans résultat. Les alliés, unis par la certitude que cette union était leur salut, le furent encore davantage par la résistance que leur opposait le lion des batailles. L'effroi qu'inspirait sa gloire devint un danger. On sentait que, pour assurer la paix avec un tel lutteur, il fallait
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le réduire à Timpossibilité de combattre. La pensée des souverains alliés ne dépassait pas la nécessité de resserrer Napoléon dans les plus étroites limites. Lui-même ne pouvait accepter une paix qui Teût désarmé totalement, et eût irrévocablement constaté toute rétendue de ses revers. Il les tenait pour incertains aux yeux de tous , tant que les chances des batailles lui restaient ouvertes. Bercé par le souvenir de ses succès passés, il espérait multiplier ses forces par son génie, et il le fit même jusqu'aux limites du miracle. La paix ne pouvait pas sortir de tels éléments. Pour qu'elle fût vraie et réelle, il fallait que Bonaparte fût hors de la question. Lui seul le comprenait; et c'est la raison de sa résistance aux négociations.
On peut même supposer que sa profonde pénétration lui découvrait mieux qu'à nous, mieux qu'à tout le monde, les insurmontables difficultés qui l'attendaient après qu'il aurait accepté la paix proposée. Quelles auraient été, en effet, les conséquences de cette paix, signée, par exemple, aux conditions que le plénipotentiaire de France avait présentées dans la séance du 7 février, et explicitement renouvelées dans sa lettre du 9, au moment où il y était autorisé par la « carte blanche » que lui avait donnée son maître? Les souverains coalisés, unis par la crainte encore plus que par la haine , ne se seraient jamais désunis devant la frayeur que le grand capitaine leur aurait toujours inspirée. Conformément au troisième article secret du traité de Chaumont, ils auraient placé trois cent mille hommes sur nos frontières et dans les plus fortes positions qu'ils auraient pu
trouver. Ce contingent pouvait facilement être doublé ou triplé au besoin, La charge n'aurait pas été trop lourde. Tous les États européens y auraient contribué, et TAngleterre en aurait fait les frais.
Voilà donc Napoléon isolé, resserré dans des frontières assez larges pour un roi auquel suffit le premier trône du monde, et qui veut se consacrer au bonheur et à la prospérité de son peuple , mais trop étroites pour le conquérant qui avait rêvé de soumettre Tunivers. Il n'aurait cessé de revenir à cette pensée et d'en poursuivre la réalisation chimérique, soit par ambition, soit par vengeance contre ceux qui lui auraient arraché cette domination universelle au moment où il avait cru l'atteindre. Or, il ne pouvait sortir de ces frontières sans rencontrer des peuples soulevés et décidés à tout souffrir pour ne pas retomber sous un joug odieux. Toutes ses alliances étaient à jamais brisées, aucune n'était possible, pas même celle de Murât. L'ancienne France, épuisée d'hommes et d'argent et privée de tout crédit, n'aurait pu tenir sur pied qu'une armée à peine égale à celle d'une des puissances belligérantes et tout au plus suffisante à la garnison et à la défense de ses places fortes.
Le mécontentement général se serait augmenté par la détresse des situations particulières. Que seraient devenus ces quarante mille officiers, qu'il n'aurait pu ni faire vivre, ni faire tuer, et toute cette armée d'employés qui refluaient des pays conquis? Comment aurait-il comprimé les oppositions politiques? Elles avaient déjà surgi quand sa fortune était à peine ébranlée; elles se seraient développées avec
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toute rénergie que donnent les souffrances et la misère, et celle, plus dangereuse encore, qui s'enflamme aux instincts de liberté; ceux-là ne meurent Jamais en France. L'expression en aurait été plus violente, parce qu'elle aurait été plus longtemps comprimée. Il se serait débattu au milieu de ces difficultés, et, soit qu'il les eût surmontées, soit qu'il en eût été accablé, ce n'aurait été qu'au milieu de déchirements affreux et de maux incalculables.
Dans cette tourmente politique, les oppositions ' auraient cherché partout des appuis; les souvenirs de l'ancienne maison royale se seraient réveillés ; on aurait opposé son droit héréditaire à la force brutale qui s'était couronnée elle-même ; l'esprit de concession de l'une à la résistance despotique de l'autre. La restauration serait arrivée un peu plus tard, sous d'autres formes peut-être plus favorables; mais, de toute manière, elle se serait accomplie. Elle était une phase nécessaire des destinées de la France. Elle était inévitable.
Voilà probablement ce que Napoléon voyait mieux que tout autre. Aussi longtemps que les apparences, les noms et les hommes restent les mêmes, le commun des esprits ne s'aperçoit guère des changements qui s'opèrent dans le fond des choses. Bonaparte, couronné par la victoire, était détrôné par cela seul qu'il était vaincu ; et, il l'a dit lui-même, les Bourbons pouvaient seuls le remplacer. Cependant il est certain que, jusqu'au jour des négociations, Bonaparte avait eu la paix dans ses mains. Elle aurait retardé l'époque et modifié la forme de sa chute. — L'importance des négociations de Ghâtillon sur
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révénement de la Restauration expliquera l'étendue que je leur ai donnée et le soin que j'ai pris de les faire connaître sous leur vrai jour^.
J'ignorais heureusement les dispositions pacifiques que les cabinets de TEurope entretenaient encore à cette époque. J'en aurais été découragé; tandis que, confiant dans le sentiment qu'ils devaient avoir de leurs vrais intérêts, je continuais à presser des déterminations favorables au rétablissement de la maison royale.
Le 19 au matin, j'attendais l'heure à laquelle je me rendais chez le prince de Metternich, loçsque je reçus un message de sa part. — « D'après les nouvelles de l'armée, apportées pendant la nuit, on avait décidé de faire un mouvement. Il m'attendait chez lui ; il avait pourvu à mon départ. » Je le trouvai aussi tranquille et moins préoccupé que jamais. Le prince me dit que la marche projetée n'était point un mouvement en avant, que ce n'était point non plus une retraite, mais une mesure de précaution pour mettre le grand quartier général à l'abri de toute insulte. On se rendait à Bar-sur-Seine. Il m'annonça qu^il feraitle trajet à cheval avec lord Castlereagh, et que je prendrais sa place dans sa voiture à côté du baron de Binder, auquel je pouvais m'ouvrir entièrement et sur tous les points.