‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 24 sur 47 · Toir la note B à la fin du volnme · texte numérisé non relu

Toir la note B à la fin du volnme

RETRAITE DU QUARTIER GÉNÉRAL. - Mars 1814. 135

Il me parlait peu des événements militaires, et je ne lui en demandai pas d'avantage. Cependant il me dit quelques mots d'une victoire qu'ils avaient obtenue à Laon. Bonaparte s'y était porté avec toutes ses forces pour attaquer Blûcher dans ses positions. Les deux armées comptaient chacune cent mille combattants. L'aile droite de l'armée française, commandée par le maréchal Marmont, avait été attaquée et dispersée avec une grande perte d'hommes et d'artillerie. Depuis lors il y avait eu à Reims des combats où les succès avaient été balancés. Le comte de Saint- Priest, commandant une division russe, y avait été tué. L'armée du prince de Schwartzemberg, après quelques jours de repos, venait de prendre l'offensive, et l'on s'attendait à une prochaine bataille dont l'issue aurait une grande influence sur le sort de la campagne. L'empereur Alexandre et le roi de Prusse étaient à l'armée, et on voulait mettre à couvert ce qu'on appelait le grand quartier général, l'empereur d'Autriche, les ministres dirigeants, etc.

Nous parlions de ces événements et de nos affaires en général, lorsqu'on annonça lord Castlereagh. Il entra avec cette figure noble, tranquille, et les manières froides et polies de ses compatriotes les plus distingués, M. de Metternich me présenta.

-^ Voici M. de Saint- Vincent, lui ditril, dont je vous ai déjà beaucoup parlé.

La conversation s'engagea sur Paris et les personnes que lord Castlereagh y connaissait, entre autres sur la princesse de Vaudemont. Il l'avait comnue à Hambourg, pendant l'émigration, au moment oii il faisait ses premiers voyages sur le continent. Je pus lui dire

qu'elle m'avait souvent parlé de lui, et que je lui aurais apporté un témoignage de son bon souvenir, si je l'avais mise dans le secret de mon départ. Nous causâmes ainsi sans toucher aucun sujet d'affaires; mais je lui demandai la permission de l'entretenir le soir même à Bar-sur-Seine. Bientôt après, les deux ministres montèrent à cheval, et j'entrai dans la voiture du prince avec le baron de Binder. La confiance fut bien vite établie entre nous. Ses sentiments étaient parfaitement conformes aux miens. Il allait au-devant de mes vœux et m'encourageait par sa franchise et sa loyauté, en me faisant entendre fort clairement que les résistances de M. de Metternich étaient prêtes à fléchir. M. de Binder était dans la confiance la plus intime du prince, et chargé de tenir le protocole des séances journalières où se réunissaient les quatre ministres dirigeants.

Notre nombreuse caravane était encore plus domestique que militaire. Elle présentait un singulier aspect de voitures, de fourgons de toute espèce ; on y comptait plus d'attirails de cuisine que de guerre. Cependant, on voyait par-ci par-là quelques détachements de troupes de nations différentes et de costumes bizarres. Toutes les voitures princières et royales étaient attelées de leurs équipages de campagne, et on voyageait très lentement, le plus souvent au pas.

Nous arrivâmes dans le milieu du jour à Vandœuvre. On descendit dans la cour du château; mais la maison était si complètement dévastée et percée à jour par les troupes de toutes couleurs qui l'avaient successivement occupée et abandonnée que personne

RETRAITE DU QUARTIER GÉNÉRAL. — Mars 1814. 137

ne pouvait y entrer. On se répandit au dehors, chacun de son côté et à sa fantaisie. J'avais perdu de vue mon compagnon de voyage, et je m'aperçus par les soins que chacun prenait pour le repas que j'avais été sans prévoyance. Je parcourus en vain quelques maisons du village; elles étaient plus ou moins saccagées. Les unes étaient désertes. Dans les autres, on ne pouvait trouver un morceau de pain, et c'était les larmes aux yeux que ces pauvres gens le refusaient. J'entrai toutefois dans une maison qui semblait avoir été plus ménagée, et où plusieurs personnes de notre suite se précipitèrent. Les premiers arrivés semblaient avoir tout épuisé. Cependant, je pus trouver une tasse de bouillon.

Je revins lentement vers la cour du château. On y était occupé à enfoncer quelques piquets en terre et à poser dessus de mauvaises planches, tout cela au milieu du désordre de voitures, de chariots et même de charrettes qui encombraient cette vaste cour. Le prince de Hardemberg venait de faire arrêter les équipages de bouche du roi de Prusse pour donner à déjeuner à la Herrschaft (seigneurie). En effet, on servit bientôt quelques petits plats assez recherchés, des salmis de perdrix, des sautés de volaille, du vin de Champagne, c'est-à-dire du superflu à défaut du nécessaire. Tout cela se passait fort en désordre. On m'avait appelé, et j'étais assis vis-à-vis du prince de Hardemberg. Quoique je ne lui eusse pas été présenté, il me regardait beaucoup et me soignait tout particulièrement. En tournant la tête, je voyais lord Castlereagh debout dans son costume de voyage, couvert en guise de manteau, d'un grand collet de drap blanc attaché sous

le menton et descendant jusqu^aux genoux. Il avait mis son couvert sur le haut d'un de ces râteliers renversés qui sont derrière les charrettes de campagne, et il se levait sur la pointe des pieds pour piquer quelque chose dans son assiette. — Un moment après, le prince de Metternich, parlant debout à un officier autrichien à cheval, m'appela près de lui. C'était un courrier envoyé par le général Bubna, commandant le corps d'armée qui se portait sur Lyon. Il annonçait la retraite d'Augereau, et l'occupation prochaine de la seconde ville de France.

Cette nouvelle égaya le déjeuner; car il faut bien dire que, sans avouer nos inquiétudes, toutes les figures étaient sérieuses. On ne pouvait pas se dissimuler que le quartier général rétrogradait, et l'on en ignorait le motif. Les nouvelles de Lyon ne pouvaient arriver plus à propos. J'offris à M. deMetternich d'écrire à un de mes amis qui habitait cette ville, le marquis de Bellescize, pour lui faire connaître la nouvelle direction des affaires et le mettre en rapport avec le général autrichien. Puis nous remontâmes en voiture et le chemin fut repris avec la même lenteur. Mais la conversation de M. de Binder, sur tous les sujets qui préoccupaient ma pensée, m'intéressait trop pour me plaindre du peu de rapidité de notre voyage^.

Page 1