Voir la note C à la fin du volume
ENTRETIEN AVEC LORD CASTLEREA6H. — Mars 1814. 139
Nous arrivâmes à Bar-sur-Seine ; on m'y avait fait un logement très voisin de celui de M. de Metternich.
Je ne fus plus alors occupé que de la conférence promise par le ministre anglais. — Dès que je jugeai que l'heure était convenable, je me rendis chez lui. Il sortait de table ; je le trouvai plus froid et plus réservé que le matin. Je mis d'abord sous ses yeux les grandes considérations qui me paraissaient avoir peu à peu fait impression sur le prince de Metternich, et qui avaient, dans une seule conférence, entraîné l'empereur Alexandre. Mais j'avais affaire à un tout autre caractère. Impassible, il m'écouta avec une attention et un silence imperturbables; j'aurais voulu qu'il me fit la grâce de m'interrompre quelquefois, ne fût-ce que par un signe. Ce ne fut qu'après que j'eus entièrement épuisé mon sujet qu'il me dit « que les points de vue, tels que je les présentais, étaient nobles, élevés, et partaient d'un cœur dévoué à sa patrie, mais que la politique devait se préserver de semblables entraînements. En Angleterre, le gouvernement ne pouvait se passer du concours de l'opinion, et cette opinion était entièrement opposée à faire le moindre sacrifice pour le rétablissement de l'ancienne maison de France ; il n'y avait point de ministère assez fort pour embrasser un pareil parti. Le prince régent^ à la vérité, avait personnellement les sentiments les plus favorables pour les princes de la maison royale, et il les verrait avec
bonheur rétablis dans leurs droits ; mais il y avait loin de ces sentiments personnels à une intervention politique. La cause des Bourbons était tout à fait impopulaire en Angleterre ; on y trouverait difficilement un journal qui osât se prononcer en leur faveur. »
Nous répétâmes de part et d'autre, lui les objections qu'on m'avait si souvent opposées, et moi les réponses que j'avais crues les plus décisives. Il éleva bien haut la conduite de TAngleterre, sa fermeté et sa constance à supporter pendant quatorze années le poids de la guerre, sa persévérance à soutenir l'Europe dans la lutte sanglante où elle s'était trouvée engagée. Nous traitâmes ensuite, l'une après l'autre, les cinq propositions que j'avais présentées. Il les discuta avec froideur et clarté, mais sans en admettre aucune. Dans cette discussion, je trouvais en lui plutôt l'homme d'affaires un peu formaliste que l'homme d'État assez élevé pour embrasser les considérations morales d'une haute politique. J'ai souvent pensé depuis que ma manière tout ouverte et tout animée d'entrer aux affaires sans préambule, sans pouvoirs, sans mission spéciale, avait dû le mettre en garde; mais en ce moment j'éprouvais d'autant plus de déplaisance de ne rien gagner sur l'esprit du ministre britannique que j'étais plein de mes derniers succès. Cependant au moment où je sortais, encore plus mécontent de moi que de lui, lord Castlereagh se leva; et, m'accompagnant jusqu'à la porte, il me dit en appuyant sur ses paroles de manière à les faire remarquer : « Monsieur de Saint- Vincent, laissons faire ceux qui sont plus forts que nous, et plus libres dans leurs déterminations. L'Angleterre a bien prouvé pendant quatorze
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ans qu'elle savait venir au secours de tout ce qui était utile et honorable. »
Je rentrai chez moi, en cherchant le sens caché de ces derniers mots; mais je n'en trouvai pas d'assez positif pour me raccommoder avec la conversation qui les avait précédés.
Je fus bientôt interrompu par un message de M. de Metternich. Il m'envoyait demander de me rendre chez lui. Je le trouvai tenant un papier à la main.
— Vous allez être content de nous, me dit-il en souriant ; nous rompons les négociations de Châtillon; voici le projet de la déclaration des puissances à ce sujet; emportez-le chez vous, lisez-le avec attention et faites nous toutes les observations que vous jugerez utiles; examinez surtout l'effet que cette publication doit produire en France sur l'opinion.
La joie que j'éprouvai est indicible, et ce fut avec peine que j'en modérai l'expression. Rentré chez moi, je lus et relus cette pièce, plutôt pour mon plaisir que pour remplir les intentions du prince. Je n'étaispoint préparé au travail qu'il me demandait ; quoi qu'on en dise, la critique n'est pas toujours ce qu'il y a de plus aisé. J'aurais été bien embarrassé de dire ce qu'il aurait fallu changer; d'ailleurs, j'étais trop satisfait du fond pour discuter la forme. La rupture du congrès de Châtillon était la première condition d'une nouvelle et grande direction politique; je n'avais cessé de la solliciter, à Châtillon même, à Troyes; elle était là, que pouvais-je y reprendre? Mais je savais bien ce que j'aurais voulu y ajouter. *
1. Cette déclaration des puissances alliées expliquait les motifs de
Je retournai bientôt chez M. deMetternich;jeluidîs que Tœuvre, telle qu^elle était, me paraissait remplir parfaitement leurs intentions, et les expliquer à la satisfaction des sentiments français les plus purs et les plus éclairés; mais qu'un point essentiel y manquait.
— Et quoi donc? reprit-il avec étonnement.
— Mais, lui dis-je, la déclaration formelle que les couronnes alliées ne traiteront plus et d'aucune manière avec la personne de Bonaparte. Pourquoi ne frapperîez-vous pas tout de suite le coup qui détruira partout le prestige de sa puissance, et qui portera la défection peut-être jusque dans les rangs de son armée; craignez-vous d'en finir trop tôt?
Le prince avait d'abord souri à ma prétention d'ajouter ce petit post-scriptum à sa déclaration. Ensuite il avait repris plus sérieusement qu'on pouvait, qu'on devait bien en arriver là ; mais que ce serait le motif d'une déclaration subséquente.
— Au reste, ajouta-t-il, je vais vous donner les moyens de soutenir votre cause par vous-même. Vous viendrez, ce soir, à notre réunion, et l'on vous donnera toute liberté d'y faire valoir vos idées et vos raisons. Nous serons ici à dix heures.
C'était le monde qui s'ouvrait tout à coup devant moi. J'en fus presque ébloui ; je me sentais grandi à mes propres yeux; j'étais le véritable représentant de la France, le défenseur de ses intérêts. Je mesurai les
la rupture des négociations de Chfttillon. Elle était beaucoup moins étendue que celle qui fut publiée six jours plus tard, en date de Vitry, le 25 mars. Cependant elle renfermait les principales raisons exposées avec clarté, simplicité, et quoi qu'on en puisse penser, avec toute francluse.
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devoirs de cette situation nouvelle, et je baissai la tête sous le poids de mon insuffisance. Que n'aurais-je pas donné pour appeler à]moi de nouvelles lumières! J'aurais mieux rempli cette grande fonction, tant je croyais alors à la supériorité des hommes exercés dans les affaires, sur ceux qui n'y portent que bonne volonté et droiture de cœur. M. de Talleyrand m'a guéri de ce préjugé.
Je sentais trop ma faiblesse, au reste, pour faire un retour d'amour-propre sur moi-même, et m'attribuer vaniteusement la singularité des événements qui nie donnaient un tel rôle à jouer. Je n'éprouvais que la crainte d'être trop inférieur aux circonstances, et je m'efforçais de trouver et de résumer par la pensée tout ce qui pouvait persuader et entraîner les importants personnages au milieu desquels j'allais m'asseoir.
J'étais en relations avec tous les personnages de cette réunion, excepté le comte, depuis prince, de Hardemberg. Son accueil fut le meilleur du monde. Il me sauta au cou et m'embrassa à plusieurs reprises.
— Vous êtes un brave homme I vous êtes un brave homme I répétait-il. Quel bonheur de vous voir ici ! Vous êtes un brave homme. Mais pourquoi n'êtesvous pas venu plus tôt ?
La séance se tenait dans une petite chambre d'une maison bourgeoise des plus simples.
Nous nous assîmes autour de la cheminée. M. de
Hardenberg, qui avait l'oreille fort dure, se plaça à côté de moi, à ma gauche ; le comte de Nesselrode était auprès de lui. Lord Castlereagh était à ma droite, entre le prince de Metternich et moi. Le baron de Binder, placé derrière le prince, était entièrement caché par le grand bureau de campagne sur lequel il écrivait. La plus parfaite obligeance était répandue sur tous les visages, et Ton me mit tout de suite en scène.
Je résumai d'abord la déclaration destinée à faire connaître les motifs de la rupture des négociations de Châtillon. Je fis ressortir de mon mieux sa valeur et tout Teffet qu'elle devait produire sur les esprits attentifs à pressentir Tavenir. Mais cet acte me paraissait insuffisant en ce qu'il laissait encore la porte ouverte à de nouvelles négociations avec Bonaparte. Les esprits demeureraient en suspens, et Topinion publique sans expression, jusqu'à ce qu'on déclarât solennellement qu'on ne traiterait plus avec l'homme de la guerre. C'était le seul moyen de le séparer complètenient de la France en le plaçant seul en opposition au vœu de tous : la paix.
— Ne craignez pas que ce parti soit trop audacieux, leur disais-je, l'assurance d'une telle décision ajoutera à l'idée de votre puissance, de cette puissance morale qu'on acquiert en l'exerçant. On dira : « Ils le peuvent puisqu'ils l'osent. »
Je me préparais à soutenir cette discussion envers et contre tous, lorsque, bien loin de trouver de l'opposition ou même quelques objections, je n'entendis que les murmures d'un complet assentiment; au lieu de combattre mes idées, on les fortifiait de nouvelles
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raisons, chacun suivant son caractère, le comte de Hardemberg par de vives paroles, lord Gastlereagh seul par son silence.
Je me trouvai ainsi bien encouragé et j'abordai la question la plus difficile, la question fondamentale, la remise des provinces occupées par les armées de la coalition au gouvernement du Roi et à l'administration de son frère, Monsieur. Les motifs que je faisais valoir étaient d'abord « la nécessité de se rattacher fortement à la France, au moment où l'on brisait tout rapport avec Bonaparte : et pour traiter avec elle, encore fallait-il qu'il y eût un gouvernement français. Celui que je présentais n'était pas à créer, il était tout fait. Ensuite il importait avant tout de prouver, non par des paroles, mais par des faits sensibles, évidents, qu'on n'en voulait point à l'existence du pays, qu'on respectait son indépendance politique, et l'intégrité de son territoire. On ne devait pas laisser un seul instant planer le moindre doute sur ces points délicats de l'honneur national.. Le soulagement qu'une administration française ne manquerait pas d'apporter à nos malheureuses provinces faciliterait toutes leurs opérations. Enfin rien ne devait mieux ébranler l'existence de Bonaparte que de placer en face de lui le gouvernement du Roi, paternel et réparateur. >> Cette proposition n'était au fond que la reconnaissance du Roi et de la légitimité par l'Europe entière. Traitée en principe, elle aurait probablement amené de graves discussions ; mais ici elle effrayait moins, parce qu'elle se présentait comme un expédient nécessaire pour sortir des difficultés du moment. Dans l'action et le mouvement
des affaires, on se défie des idées générales, des théories, des principes; on n'a pas le temps de les approfondir; on n'en veut pas. Mais on apprécie bien les expédients. Les gouvernements, dans leur action politique sont toujours aux prises corps à corps, avec des résistances et des obstacles. Ils sont obligés de combattre tous les jours pour les vaincre; et, quand la bataille est engagée, mieux valent les services d'un régiment porté sur tel ou tel point que toutes les théories de la tactique la plus savante.
Pendant mon allocution, mes illustres auditeurs s'étaient regardés plusieurs fois avec un sourire plein d'approbation, et j'en étais aussi encouragé que si j'eusse été applaudi par un nombreux auditoire.
— Cela est fort bien, me dit le prince de Metternich; mais en adoptant un tel parti, encore faudraitil savoir comment on pourra l'exécuter. Le roi est en Angleterre, M. le comte d'Artois est bien quelque part ici, à Vesoul, je ne sais; mais il n'a personne autour de lui pour organiser et diriger une affaire aussi vaste, aussi difficile. Où trouvera-t-il des hommes?
— Oh I pour cela, dis-je en l'interrompant, il n'en manquera pas. Nous avons, vous le savez, une facilité merveilleuse; nous sommes en général disposés à tout faire, et assez passablement. La Révolution n'at-elle pas improvisé les officiers et les généraux de ses armées? Monsieur trouvera, au besoin, des administrateurs improvisés comme ici il trouve un négociateur. D'ailleurs notre France est pleine d'hommes préparés à seWir un gouvernement selon leur cœur.
— A merveille, reprit-on, car la conversation était
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devenue générale, mais il faut avant de prendre un tel parti que nous-mêmes, jetés au milieu de la France, nous puissions être rassurés par la capacité des hommes dont votre prince s'entourerait. Alors vinrent les noms propres. Ils les cherchaient où ils pouvaient les prendre, dans les célébrités mécontentes, éloignées du despote plutôt par la disgrâce que par la haine de la tyrannie.
— Par exemple, me dit-on, aurait-il de Téloignement pour l'abbé de Pradt, l'auteur de V Antidote au congrès de Rastadt? Vous le connaissez, sans doute?
— Certainement, dis-je, depuis longtemps et avec une sorte d'intimité. Si ce n'était pas un compliment assez perfide, je dirais de lui ce qu'en dit tout le monde : ce n'est pas l'esprit qui lui manque.
— Eh bien, dit M. de Metternich, des hommes tels que celui-là nous offriraient de meilleures garanties que tout ce qui environne vos princes.
— Mon Dieu I lui dis-je, l'abbé de Pradt et tant d'autres! Aidez-nous seulement à nous créer une existence et un pouvoir, et vous en verrez accourir de tous côtés plus qu'on n'en voudrait.
— Mais, reprit un autre, vous verrez que leurs préjugés les empêcheront de rapprocher d'eux des hommes placés haut dans l'opinion et qui peuvent l'entraîner : M. de Talleyrand?...Fouché?...
— Eh I pourquoi pas M. de Talleyrand? répondis-je, un peu embarrassé. Vous devez le considérer comme entièrement rattaché à cette cause, au moins dans son cœur.
On se mit à rire : « Ah ! dans son cœur est une très bonne plaisanterie I... »
— Enfin, Messieurs, dans sa pensée, si vous voulez. Et Ton reprit plus sérieusement : « Mais votre prince saurait-il s'attacher Fouché ?
— Fouché, répondis-je à demi-voix, c'est un peu fort; mais enfin, s'il était nécessaire... » Je continuai à m'explîquer en leur disant que je n'avais aucunes relations avec Monsieur, comte d'Artois et ne pouvais préjuger ses intentions; mais je leur assurai très positivement que ce prince, placé en France dans la position où il devait être, ne manquerait pas d'hommes suffisants, dans toutes les parties, que nous en avions en abondance, et de quoi leur fournir à eux-mêmes, s'ils en avaient besoin. Je leur citai parmi les plus remarquables M. Beugnot, en ce moment à Lille, cerné par les troupes de l'alliance.
— Il ne serait, disais-je, peut-être pas impossible de s'entendre avec lui ; c'est un homme distingué par l'esprit, le talent et d'une véritable capacité administrative; et, au besoin, nous en trouverons d'autres.
Je sentais bien que, dans ce moment, il ne s'agissait pas de discuter avec mes puissants interlocuteurs, mais de les encourager et de les entraîner.
Mon bon sens s'étonnait bien un peu de la singulière combinaison qui mettait une restauration sous la tutelle des de Pradt, de Talleyrand et de Fouché ; mais je lui imposais silence. J'étais en présence de tout ce que l'Europe avait de plus grand dans les conseils; ils donnaient les mains à ce que j'avais demandé. J'osais bien leur indiquer les voies à suivre, mais je ne me permettais pas de les contrarier sur les personnes. Et, au fond, quels autres noms pouvais-je produire? quels étaient ceux que j'aurais pu
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mettre en avant? Je ne pense pas qj^tHTy ait eu jamais un passage, si violent qu'il ait /té, d'un gouvernement à un autre, même par la conquête la plus brutale, où les nouveaux maîtres ne se\soient appuyés sur ceux qui avaient servi les anciens. C'est peut-être une loi du gouvernement des homme/, comme de la nature, de ne point admettre de bruscjues solutions de continuité lorsqu'on ne veut pas tout briser.
Cependant ma route s'aplanissait ; les difficultés que j'avais vues devant moi disparaissaient. Je proposai de suite la formation fie trois corps d'armée français sous le commandeiiient des trois Princes,' comme une conséquence irnmédiate de l'établissement du gouvernement du Roi. Ne lui fallait-il pas une armée ? Sa cause ne devait-elle pas être soutenue par des armées françaises ? Il importait d'ouvrir à ses partisans, aux princes de la maison, à lui-même, cette carrière d'honneur et de gloire qui s'ouvre dans les combats. Quels avantages ne trouveraient-ils pas dans l'union de nos couleurs françaises avec celles qui, jusque-là, s'étaient montrées non seulement étrangères, mais ennemies? D'ailleurs, si l'on voulait rattacher la France, il fallait lui imprimer un mouvement nouveau, et qui lui fût propre, faire naître de nouvelles espérances, créer de nouvelles ambitions, toucher les intérêts particuliers. C'était le véritable moyen de précipiter la chute de Bonaparte. Il n'avait vécu lui-même qu'en flattant les espérances et , les ambitions ; tous ceux qu'il avait créés tomberaient en décrépitude devant de plus jeunes et de plus vigoureux. — Je n'eus pas besoin de pousser plus loin mes raisonnements. Je fus interrompu par
un assentiment unanime, une sorte d'acclamation. En ce moment, lord Castlereagh se pencha vers moi et appuya la main sur mon genou.
— Eh bien, me dit-il, n'avais-je pas raison de vous dire tantôt qu'il fallait laisser faire ceux qui étaient plus forts que nous? Vous voyez comme ils marchent ; et nous ne les abandonnerons pas.
— Avez-vous autre chose à nous demander? me disait-on de tous côtés ; voyez-vous quelques autres déterminations utiles au soutien de votre cause?
Je me plaignais en moi-même, dans ce torrent de faveur, de n'avoir pas une idée de plus ; mais il ne m'en vint aucune. — La conversation continua familièrement sur toutes sortes de sujets. On revint sur les personnes qu'on attirerait auprès de Monsieur.
— Il est bien entendu, disait le prince de Metternich, que les cours alliées leur garantissent, en cas de revers, des existences et des fortunes équivalentes à celles qu'ils auraient perdues, et à vous tout le premier.
— Je n'y avais pas pensé en venant ici, lui répondis-je ; mais il n'y a pas de revers à craindre, si vous vous maintenez dans des sentiments bien français, auxquels tout ce qu'il y a d'hommes honorables puisse se rattacher.
Nous en vînmes bientôt tout à fait à la causerie. Chacun me demandait des nouvelles de ses connaissances à Paris. M. de Metternich crut se souvenir de m'avoir rencontré dans quelques maisons. Madame de Vaudemont, M. de Talleyrand, le duc de Dalberg et cent autres passèrent en revue. Je leur racontai des anecdotes de la société, des plaisanteries, des calem-
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bours et jusqu'à des noëls répandus l'hiver précédent contre les gens de la cour de Bonaparte. Il fallut même leur en dire quelques couplets que j'avais retenus. Je souriais intérieurement de cet abandon familier devant de si graves personnages, plus légers à m'écouter que je ne l'étais, moi, en me prêtant à leur curieuse gaieté. — Enfin, revenant à des paroles plus sérieuses, je résumai notre conférence en précisant sur les articles convenus, et personne n'éleva d'objections, ni sur le fond ni sur l'espèce de rédaction que j'en donnais. Le protocole que le baron de Binder écrivait séance tenante en dirait encore plus à ce sujet que mes souvenirs.
— Toutes choses étant arrivées à ce point, dit le prince de Metternich, il ne s'agit plus que de mettre la main à l'œuvre. C'est sur cela qu'il faut s'entendre. Dites-nous d'abord ce que vous comptez faire vousmême, ajouta-t-il en s' adressant à moi; je pense que vous allez retournera Paris faire connaître à vos amis les nouvelles déterminations que vous avez adoptées, afin qu'ils nous donnent leur concours ; ensuite, vous reviendrez auprès de nous concerter, suivant les circonstances, l'exécution ultérieure de nos plans.
J'étais loin de contredire ces dispositions; elles prouvaient que, cette fois, on ne voulait pas s'en tenir à des paroles. Mais, suivant moi, il m'importait avant tout de voir M. le comte d'Artois, de lui faire connaître la nouvelle tournure des affaires, et de lui soumettre les décisions qu'on venait de prendre. La discussion s'établit, sur ce point, plus vive que je ne m'y attendais. Tout le monde était opposé à mon projet.
— C'est du temps perdu, me disait-on ; on n'a pas besoin de lui pour le servir. On l'instruira par écrit de ce qui a été décidé. On est bien assuré de son approbation, puisqu'on marche si ouvertement en sa faveur. C'est une grande coopération à Paris que vous nous avez promise ; c'est cela qu'il faut obtenir le plus tôt possible. C'est là qu'il faut agir; le temps presse ; de l'autre côté, on arrivera toujours.
— Comprendriez-vous , Messieurs, répondais-je , que je décidasse ainsi les plus grands intérêts de la France, des intérêts de la royauté, à moi tout seul, sans autorité, sans mission, sans pouvoirs, tandis que le frère du Roi est en France, à Vesoul, à quinze ou vingt lieues d'ici? Je traiterais, non seulement de ses affaires, mais de son intervention, et pour ainsi dire de sa personne, sans qu'il le sût, sans qu'il l'approuvât !
On combattit encore, et avec une sorte d'opiniâtreté, ma résolution et les motifs dont je l'appuyais.
— Mais pensez-y donc. Messieurs, repris-je avec force ; j'ai pu, entraîné par la nécessité des circonstances, me jeter en avant pour vous faire comprendre, dans l'intérêt de la France et dans le vôtre, comment on pouvait changer une guerre désastreuse en une paix solide. C'était œuvre de bon citoyen. Vous avez reconnu avec moi que l'intervention du roi légitime était la condition sine qua non d'un dénouement aussi heureux. A partir de ce moment, je ne saurais faire un pas de plus sans avoir l'assentiment du prince qui représente cette royauté aujourd'hui reconnue. Agir autrement serait jouer le rôle d'un aventurier, qui se jette au milieu de l'orage pour faire du bruit et du
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mouvement. Vous ne m'avez pas pris pour tel, puisque je suis ici au milieu de vous ; et cet honneur me rappellerait mes devoirs, si je pouvais les oublier... Le temps presse, dites-vous? Je le mesure avec plus d'impatience que vous-mêmes. Mais enfin je peux être de retour de Vesoul dans deux jours, et, dans quatre, être rendu à Paris. Et que ferais-je à Paris, du reste, si je n'y apportais l'autorité que me donneront les paroles, les pouvoirs, les ordres de Monsieur? Il peut seul poser le sceau royal sur tout ce que nous avons fait, et tout ce que nous avons à faire.
On me répondit peu de choses, et le consentement à mon départ fut plutôt arraché que formellement accordé. M. de Metternich dit cependant qu'il me prêterait une de ses voitures pour hâter mon retour. Il m'annonça que le lendemain le quartier général se mettrait encore en mouvement pour se rendre à Barsur-Aube. C'était mon chemin; j'irais avec eux et partirais de là pour Vesoul.
Nous nous séparâmes ainsi vers deux heures du matin. Je rentrai chez moi avec une satisfaction intime, plus facile à comprendre qu'à décrire.
Le lendemain, nous arrivâmes à Bar-sur-Aube d'assez bonne heures J'espérais, d'après ce qui avait été convenu la veille, que je pourrais me mettre immédiatement en route ; mais, à mon grand déplaisir, le prince de Metternich me retint en disant qu'il fallait attendre le résultat de la bataille engagée le