‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 26 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

BATAILLE D'AECIS- SUR -AUBE. — MÀECHB DES ALLIÉS SUR PARIS. — ARRIVÉE A NANCY. — MONSIEUR A NANCY.

Mais avant de reprendre le récit de mes actions, je ne saurais passer sous silence la bataille d'Ârcissur- Aube, qui terminait la longue guerre si ardemment disputée par Bonaparte. L'importance de cette bataille, qui se lie si intimement aux résultats politiques et à l'établissement de la Restauration est telle que je dois mettre sous les yeux du lecteur les détails que j'en ai recueillis dans la suite par des documents particuliers et certains.

Napoléon était parti de Reims le 17 mars au matin, se dirigeant sur Épernay. Les avis reçus des maréchaux Macdonald et Oudinot annonçaient qu'ils étaient poussés sur Paris par toutes les forces de l'armée autrichienne. Il jugea d'après ces nouvelles que le prince de Schwartzemberg devait être arrivé à la hauteur de Nogent, et mit son armée en marche sur Épernay, la Fère-Champenoise et Méry. En atteignant

la route de Troyes, Napoléon se croyait certain de tomber sur le flanc et Varrière-garde de Tarmée qu'il supposait en pleine marche sur Paris. Mais cette fois les hésitations du généralissime autrichien firent Toffice de la prudence ; ses lenteurs lui servirent de génie. Le grand capitaine s'y trompa.

On se souvient de quelle manière et dans quelles dispositions l'empereur de Russie avait quitté Troyes le 17 mars au soir. Son imagination s'était exaltée à ridée de diriger sur Paris toutes les forces delà coalition, de saper la puissance de Napoléon par Toccupation de sa capitale, et de s'allier aux sentiments français en renversant un pouvoir détesté. Mais il ne pouvait rien accomplir par lui-même ; il fallait persuader le généralissime autrichien. C'est dans cette intention qu'il arriva le 18 au matin au quartier général où le prince de Schwartzemberg était arrêté sur son lit par une attaque de goutte. Dans l'incertitude de ses projets, et croyant Bonaparte occupé à arrêter la marche de Blûcher, il laissait flotter les corps de son armée sur un front étendu, et à cheval sur les deux rives de la Seine. Il était si complètement rassuré qu'il ne s'inquiétait aucunement des rapports transmis par les généraux de sa droite. En vain lui apprenait-on que les troupes françaises se montraient plus nombreuses de ce côté ; en vain des avis plus positifs encore avaient-ils annoncé la présence de la garde impériale dont on avait constaté l'apparition. Au moment où l'empereur Alexandre, accompagné du prince Wolkonski, entrait chez le prince de Schwartzemberg, il rencontra le général ToU, quartier-maitre général.

BATAILLE D'ARCIS-SUR-AUBE. — Mars 1814. 157

— Que faites-vous ici? lui dit-il, vous voulez donc perdre toute Tarmée ?

— C'est une bénédiction du ciel que votre Majesté soit arrivée, répondit le général Toll. Nous ne pouvons venir à bout de faire comprendre la situation au généralissime. Mais à présent votre Majesté va tout redresser.

A l'instant même, l'empereur Alexandre fit donner par l'état-major des ordres qui furent portés avec la plus grande rapidité à tous les corps de l'armée pour les concentrer entre Troyes et Pougy, entre la Seine et l'Aube. Le corps du prince de Wrede restait seul en avant, pour occuper Arcis et le pont de l'Aube.

Cependant Bonaparte, surpris de ne pas trouver les colonnes ennemies lancées en avant sur la route de Paris, imagina qu'intimidées à son approche, elles s'étaient mises en retraite. Ce n'était pas assez pour lui de les poursuivre ; il ne pouvait remporter sur ces masses imposantes la victoire signalée qui lui était nécessaire, qu'en tournant leurs positions. A cet effet, le lendemain 20 mars, jour que ses instincts superstitieux s'étaient plu jusque là â compter parmi les^lus heureux, il se mit en marche avec la résolution de remonter l'Aube jusqu'à Bar, s'il le fallait, pour menacer Chaumont et les communications de l'armée coalisée sur le Rhin.

Passant à la hauteur d'Arcis, il fit occuper cette ville sans autre intention que d'en éloigner les ennemis qui s'y trouvaient. 11 y arriva lui-même à une heure de l'après-midi, et appela ses généraux en conseil, non pour avoir leur avis, mais pour leur faire entendre ses projets et ses ordres. Méprisant à son tour les

158 AlÉMOIRES DU BARON DE YITROLLES.

informations qui lui arrivaient de toutes parts, et qui affirmaient que les ennemis n'étaient point en retraite, que le prince de Schwartzemberg avait massé à quelques lieues de là toutes les forces dont il disposait, qu'elles marchaient sur Arcis et n'en étaient plus séparées que par les collines intermédiaires qui les cachaient à la vue, Bonaparte soutint que les alliés devant lui étaient en pleine retraite, qu'il fallait les pousser vivement sur la route de Troyes, en continuant la marche sur Bar. Enfin il ne fut réveillé de son erreur que par les premiers coups de ,canon tirés sur la cavalerie des ennemis, et en voyant leurs têtes de colonnes s'avancer convergentes sur les hauteurs qui couronnent Arcis.

L'empereur Alexandre et le roi de Prusse étaient arrivés en personne sur ces hauteurs, à Mesny-la- Gomtesse ; l'infanterie de la garde russe s'y trouvait déjà postée. Le czar, dans l'inquiétude que lui avaient donnée les irrésolutions du prince de Schwartzemberg descendit de cheval ; et fit part de ses anxiétés au général Barclay de Tolly.

— Ces braves gens me feront blanchir avant le temps ; lui dit-il en montrant un groupe de généraux autrichiens: pendant que Napoléon nous amuse ici par des mouvements insignifiants, ses forces marchent sur Brienne pour tomber sur nos communications.

Il n'en était pas ainsi : Napoléon avait découvert luimême du plateau d'Arcis l'armée ennemie rangée en ordre concentrique d'Ortillon à Nozay. Il resserra sa position sur Arcis et Torcy, faisant face à l'hémicycle et couvrant sa droite de soixante pièces de canon. L'artillerie des alliés arrivait également en force.

BATAILLE D'ARGIS-SUR-AUBE. — Mars 1814. 159

Alexandre, voyant passer celle de ses Russes, leur jeta ces seules paroles : « Souvenez-vous de Leipsick ! » En même temps, se mettant avec le roi de Prusse à la tête de la réserve, ils descendirent des hauteurs de Mesny-la-Comtesse. Dans cette réserve étaient les Cosaques rouges de la garde impériale russe, dont les clairons faisaient retentir l'air des chants guerriers de leur sauvage contrée. L'animation qu'exhale chez les hommes le pressentiment de la victoire était cette fois répandue sur ces troupes. L'aspect de l'armée française était tout autre. Sombres mais immuables, nos soldats supportaient , avec le sang-froid que donne seul le plus solide courage, les charges pressées de la cavalerie et le feu d'une artillerie formidable ; au moment où la nuit commençait à étendre ses voiles, on les voyait, comme des géants, placés entre les éclairs de la foudre et l'incendie des maisons d'Arcis et de Torcy qui brûlaient derrière eux. Ils se serraient sur le centre, et ne perdaient pas un pouce de terrain.

Dans cette suprême journée où Bonaparte jouait ses dernières chances, le sort voulut encore, comme dans les premiers jours de sa carrière, lui ménager les faveurs du soldat. Son cheval fut tué sous lui ; luimême, tout en s'exposant continuellement, ne fut pas atteint. C'est à ce jour qu'on rapporte une de ses paroles les plus populaires, telles que le génie les invente, quand ce n'est pas la simplicité.

— Rassurez-vous, disait-il à ceux qui lui demandaient de se mettre à l'abri ; rassurez-vous. Le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu.

Il n'en faut pas davantage pour exalter la valeur du

soldat, et porter sa confiance jusqu'à Tenthousiasme. C'est aussi dans de tels revers, bien plus que dans la victoire, qu'on apprécie la puissance de la force morale. Toute autre armée, sans faire tort à son courage, n'aurait pas, au même degré, été façonnée au danger. Elle n'aurait pas résisté à la supériorité des forces du nombre et des positions. Elle aurait abandonné la lutte, si elle n'avait pas capitulé. Pour ces braves l'un ou l'autre était impossible.

Les deux armées, serrées l'une contre l'autre, à une demi-portée de canon, passèrent la nuit sur le terrain où elles avaient combattu. Tous gardaient leurs rangs ; pas une arme n'était déposée ; les brides ne quittaient pas le bras des cavaliers. C'était un véritable triomphe pour l'armée française. Elle imposait le respect. On l'aurait dite couverte par ses vingt années de gloire.

Ce long temps d'arrêt durait encore le lendemain, bien après le lever du soleil. Des deux côtés on se mesurait des yeux. Les assaillants n'osaient poursuivre une victoire qu'ils auraient payée de tant de sang; les autres restaient dans la fierté de leur défensive. Ce ne fut que vers trois heures de l'après-midi que l'armée française commença sa retraite. Elle était facilitée par un nouveau pont jeté sur l'Aube pendant la nuit. Les alliés s'ébranlèrent alors, non, comme on aurait pu le croire, pour saisir tout l'avantage que leur offrait une manœuvre aussi difficile en face de leur grande supériorité, mais plutôt aurait-on dit, pour presser cette marche rétrograde. Leurs boulets se. croisaient sur la ville d'Arcis et traversaient le pont. L'arrière-garde française, retranchée derrière

BATAILLE D'ARCIS-SUR-AUBE. — Mars 1814. 161

les maisons crénelées, suffit pour tenir en respect les colonnes ennemies, qui, serrées sur un seul point perdaient l'avantage du nombre, Cependant, vers le dernier moment, le pont ayant été coupé, des troupes sous les ordres du prince de Wurtemberg pénétrèrent dans la ville et trouvèrent une résistance désespérée dans ce qu'il y restait de soldats français. L'artillerie de l'armée en retraite suffit pour empêcher la construction des ouvrages qui auraient pu faciliter le passage de l'Aube à l'armée alliée, et la journée du lendemain montra Bonaparte échappé comme par miracle et s' avançant sur la route de Vitry.

Telle fut la bataille qui fermait cette longue période de guerres, probablement la dernière de celles qui auront désolé l'humanité. Poussée avec plus de vigueur de la part des coalisés, elle aurait eu d'autres résultats immédiats, mais elle aurait coûté bien plus de sang. Les pertes, à peu près égales, furent d'environ quatre mille hommes de chaque côté ; et cependant aucune des batailles précédentes qui avaient entassé un bien plus grand nombre de victimes, n'eut d'aussi grands résultats politiques. C'est dans ce combat d'Arcis, tout à fait imprévu, que Napoléon jugea impossible de faire tête aux forces de l'Europe réunies contre lui; de là la fin de son règne, l'affranchissement du monde, le retour aux idées d'ordre et de stabilité, l'alliance des rois, l'union nouvelle de tous les peuples, enfin le réveil des sentiments de liberté qu'il avait étouffés.

Cependant Bonaparte poursuivait, pour cacher sa défaite, les idées qu'il avait embrassées pour obtenir une victoire. Désespérant d'arrêter Tarmée ennemie dans sa marche sur la capitale, honteux de reculer tous les jours devant elle, et d'être ramené ainsi sous les murs de Paris, il tenta l'audacieuse aventure d'un partisan.

L'étonnement fut grand chez les alliés de ne point trouver les colonnes françaises sur la route de Paris et de les suivre du côté de Vitry et de Saint-Dizîer. Le prince de Schwartzemberg, inquiet d'une manœuvre qu'il ne s'expliquait pas, y supposait quelque stratagème dangereux, et serrait de près l'arrière-garde française partout où sa marche la conduisait.

Mais l'empereur Alexandre songeait toujours à réunir les armées et à les jeter sur Paris. Son aide de camp, Pozzo di Borgo, l'entretenait dans cette disposition, et le prince Wolkonski, chef d'état-major général, avait entièrement adopté l'opinion du czar. Depuis son arrivée au quartier général, les circonstances avaient été trop pressantes pour une pareille ouverture, et le généralissime s'y serait montré fort récalcitrant. En effet, rien ne pouvait être plus opposé au caractère de l'Autrichien, essentiellement cunctator et toujours paralysé par la crainte que lui inspirait son redoutable antagoniste.

Une circonstance inattendue vint aider au dévelop-

MARCHE DB NAPOLÉON SUR SAINT-DIZIER. Mars 1814. 163

pement des événements : dans la journée du 23, la position des corps étrangers, placés entre Paris et Tarmée française fit tomber les courriers de tous côtés dans ce réseau, et les dépêches interceptées servirent merveilleusement à éclairer la situation. Les lettres de Paris, et entre autres celles du ministre de la police, Savary, peignaient à son maître le découragement de la capitale. L'effroi y était général, les moyens de défense à peu près nuls, le mouvement des esprits était contraire. D'un autre côté, une lettre de Napoléon à Marie-Louise apprenait les motifs de cette manœuvre qu'on ne pouvait comprendre * :

« Ma chère, j'ai été ces derniers jours constamment à cheval. Le 20, j'ai pris Arcis-sur-Aube. L'ennemi m'y a attaqué à huit heures du soir, je Tai battu. Le même soir j'ai pris deux pièces de canon et repris deux autres. Le lendemain l'armée ennemie s'est mise en bataille pour protéger la marche de ses colonnes sur Brienne et Bar-sur-Seine et j'ai résolu de me rapprocher de la Marne et de ses environs dans le dessein de les éloigner de Paris et de me rapprocher de mes places fortes. Je serai ce soir à Saint-Dizier. Adieu, ma chère, embrasse mon fils *. »

Ce fut aussi par ces lettres qu'on apprit l'occupation de Bordeaux, et ce premier élan de la population entière qui avait proclamé le retour de la dynastie légitime en la personne de Louis XVIII, et avait

1. Traduite de Tonvrage anglais de Lord Burghers : Opérations des armées alliées en France,

2. Il faut avouer que c'est un singulier buUetin de la bataille d'Arcis.

appelé et reçu le duc d'Angouléme dans ses murs, avec le plus ardent enthousiasme.

Le prince de Schwartzemberg était à Vitry ; il jugea ces nouvelles trop importantes pour ne pas les communiquer sur-le-champ à Tempereur de Russie. Le souverain les reçut à Dampierre, à une heure du matin, au moment oii le comte de Pahlen annonçait qu en suivant la route d'Arcis à Châlons, il avait rencontré Tavant-garde du maréchal Blûcher, qui s'était avancée de Laon à Épernay, et occupait Châlons. Ainsi, cent quatre-vingt mille hommes réunis fermaient les communications entre Paris et Napoléon.

Animé par l'importance de ces nouvelles, Alexandre se rendit à Sommepuis, où Napoléon avait passé la nuit précédente. Il rassembla sur-le-champ en conseil ses généraux Wolkonski, Barclay, Diebitch et Toll. 11 posa la question de savoir s'il y aurait utilité à pousser Napoléon à toute outrance, à le combattre partout où Ton pourrait le rencontrer; ou, le laissant aller à l'aventure, à réunir les armées alliées et à marcher droit sur Paris. Le feld-maréchal Barclay de Tolly fut le premier à donner son avis ; après avoir jeté les yeux sur la carte, il dit que, d'après l'opinion exprimée par le czar depuis le commencement de la campagne, le but de la guerre devait être avant tout, de briser la puissance militaire de Napoléon ; il fallait donc en ce moment le serrer corps à corps, sans lui laisser un moment de repos. Diebitch, apprenant l'avis du feld-maréchal, dit qu'il lui paraissait convenable que pendant que les armées réunies poursuivraient Napoléon, le général Bulow, qui occupait Soissons, fit une attaque sur Paris. Mais le général Wolkonski,

LES ALLIÉS DÉCIDENT LA MARCHE SUR PARIS. Mars 1814. 165

ayant le mot de Fempereur, ou devinant sa pensée, ditM< qu'on ne devait pas oublier que Paris renfermait 40,000 hommes de garde nationale, de nombreux dépôts de régiments, qui appuyés par les corps de Mortier et de Marmont, ne s'élèveraient pas ensemble à moins de 70,000 combattants. Que ferait Bulow avec ses 30,000 hommes, si ce n'est compromettre le succès et rhonneur de l'armée ? — « D'un autre côté, continua-t-il, si nous mettons toutes nos forces à la poursuite de Bonaparte, nous devons laisser un corps considérable pour nous couvrir des attaques des deux lAaréchaux français, qui ne manqueront pas de recevoir continuellement de nouveaux renforts. D'après ces considérations, mon opinion serait de réunir les deux armées, de détacher un corps nombreux de cavalerie et quelques régiments d'infanterie, à la poursuite de Napoléon, de manière à lui faire croire, au premier moment, que toutes les forces alliées sont à sa poursuite. Pendant ce temps, nous marcherons rapidement sur Paris, nous, par la Fère-Ghampenoise, et Blûcher par Étoges, en nous tenant dans une continuelle communication; nous attaquerons les maréchaux Marmont et Mortier partout où nous les trouverons, et nous les battrons. »

Le général Diebitch chercha un motif pour se rapprocher de cet avis, qu'il voyait bien être celui de l'empereur.

— Certainement, dit-il, si l'intention de Sa Majesté est de rétablir la maison de Bourbon, il faut marcher droit sur Paris.

— Nous n'avons point en ce moment à nous occu-

per des Bourbons, mais seulement de renverser Napoléon, » reprit le czar avec humeur. Et il résuma, dans les meilleurs termes, le plan du général Wolkonski, et le soutint comme son propre ouvrage. Tous tombèrent d'accord, et le czar monta à cheval, dans rintention de se rendre à Vitry et de communiquer ce plan au roi de Prusse et au prince de Schwartzemberg, mais bien résolu, s'il éprouvait quelque difficulté à obtenir leur assentiment, de l'exécuter avec ses propres troupes et celles qu'il entraînerait avec ou malgré leurs chefs.

L'empereur Alexandre avait fait la plus grande partie du chemin de Sommepuis à Vitry lorsqu'il rencontra le roi de Prusse et le généralissime qui étaient en route pour se rendre auprès de lui. A l'instant, ils descendirent tous de cheval; ils montèrent sur un tertre, à droite du chemin qu'avait suivi l'empereur, et là, assis sur le gazon, ils firent dérouler par le général ToU la carte du théâtre de la guerre. L'empereur expliqua avec une grande précision le plan concerté, et, pour écarter les susceptibilités jalouses, il en fit honneur au prince Wolkonski. Le roi l'accepta tout de suite, en disant : « que c'était la pensée qu'il nourrissait depuis longtemps. » Le général autrichien s'occupait de ses communications momentanément coupées, des magasins de l'armée à Chaumont, qui seraient enlevés et détruits, et si l'on venait à éprouver un échec là où l'on allait chercher un dernier succès, que deviendrait-on? où serait la retraite? Le czar répondit que la perte des magasins serait un bien petit mal, compai^ée au grand événement qui terminerait la guerre d'un seul coup, et rendrait ces

MARCHE DES ALLIÉS SUR PARIS. — Mars 1814. 167

approvisionnements complètement inutiles ; que les communications seraient bien vite rétablies et assurées, lorsqu'on aurait, par l'occupation delà capitale, brisé le pouvoir politique et militaire de Bonaparte. Enfin pour rassurer sur toutes les chances de l'avenir et entraîner les plus timides, l'empereur ajouta que si, par impossible, Paris résistait aux puissantes armées qui allaient l'attaquer, on pourrait transporter le théâtre de la guerre dans le nord de la France, entièrement dégarni de troupes, et s'appuyer sur la Belgique, soulevée contre le joug français. Le prince de Schwartzemberg finit par céder à ces raisons, et l'empereur, se levant avec une sorte d'exaltation et d'enthousiasme, indiqua Paris de la main :

— Marchons ! s'écria-t-il, c'est là qu'est le salut de tous I

Un rayon de soleil, qui en ce moment éclairait son visage, donnait à ses paroles un caractère d'inspiration.

C'était le 24 mars, à onze heures du matin, que se décidait ce grand parti. Les deux souverains et le généralissime se rendirent ensemble à Vitry, d'où l'on expédia en toute diligence les ordres qui devaient donner ce nouveau mouvement à tous les corps répandus dans les plaines de la Champagne. Le général Czernicheff, qui commandait l'avant-garde de l'armée de Silésie, se présenta en ce moment à l'empereur, pour lui persuader la marche directe sur Paris.

— Demandez à Wolkonski, lui dit le czar en souriant.

Le lendemain, à la pointe du jour, l'armée se mît en marche sur Meaux où on avait fixé la réunion

générale. En même temps, on détacha un corps de huit mille chevaux et quarante-six pièces d'artillerie à cheval, sous les ordres du général Winzingerode, destiné à suivre pied à pied la marche de Napoléon, à éclairer incessamment tous ses mouvements, pour en transmettre les informations, et surtout à lui donner le change sur la nouvelle direction des armées alliées; enfin, il devait par ses détachements, couper toutes les communications entre Paris et Napoléon.

En admettant, comme je le pensais alors, que le parti de marcher directement sur Paris fût le plus prompt, le plus héroïque pour terminer la terrible lutte, il ne faut pas croire qu'il fût le seul ni le moins hasardeux. Si les armées alliées n'eussent pas adopté ce plan, elles se seraient réunies à la poursuite de Tarmée française harassée, moralement décomposée, et, pour ainsi dire, déracinée par sa complète séparation de Paris. Que serait-elle devenue si, par exemple, au combat de Saint-Dizier, au lieu d'avoir affaire au corps de cavalerie légère de Winzingerode, qui la suivait, uniquement pour l'observer, elle avait eu sur les bras, et bientôt tout autour d'elle, les deux cent mille hommes de Blûcher et de Schwartzemberg, encouragés par les avantages de leur position, comme ils l'étaient par la supériorité du nombre? Que pouvait-il en résulter, si ce n'est une défaite épouvantable que l'indomptable courage de nos braves soldats aurait rendue plus sanglante et plus complète ? Napoléon et sa fortune s'y seraient engloutis sans ressources et sans excuses. Pense-t-on qu'après un t«l revers Paris eût fait une plus grande défense?

MARCHE DES ALLIÉS SUR PARIS. — Mars 1814. 169

Non, les souverains y seraient entrés plus orgueilleux, au milieu d'une population plus humiliée. Ils auraient été moins disposés aux ménagements, par cela même qu'ils n'auraient plus rien eu à redouter, pas même Tombre de Bonaparte.

Celui-ci était vaincu ; eût-il signé à Châtillon une paix plus ou moins avantageuse, eût-il obtenu à Arcissur-Aube le succès qu'il pouvait encore avoir, sa fortune et sa puissance n'en étaient pas moins renversées. De quelque manière que les circonstances se fussent produites, l'arrêt du destin était prononcé ; peu importait en quels termes il serait formulé. A sa chute, la famille royale pouvait seule satisfaire les vœux réunis de la France et de l'Europe ; tout découlait de là, et voilà ce qu'on doit reconnaître. Ceux-là mêmes qui ont été les agents les plus actifs de la Restauration ne sauraient, sans la plus ridicule outrecuidance, se vanter de l'avoir faite : ils ont tout au plus contribué à lui donner une forme et à en accentuer le mouvement.

J'étais alors bien loin d'avoir la moindre révélation de ces événements et je ne me doutais guère que c'était là, et ce jour même, que se décidait notre avenir. Je pressais de mes vœux l'instant où il me serait permis de quitter Bar-sur-Aube et M. de Metternich ne voulait m'en donner le signal que lorsqu'il serait rassuré sur l'issue d'un combat qui devait

influer sur ses déterminations politiques. Toutes les paroles de la veille supposaient des succès, et elles ne tenaient pas compte des revers; c'est probablement ce qu'il pensait, sans me le dire. Il ne m'avait jamais entretenu des événements de la guerre; et, ce jour-là, le temps paraissait lui manquer. Il me prévint que la réunion ordinaire des ministres n'aurait pas lieu.

En attendant, je passais mon temps d'une manière assez incommode, dans la maison du prince. On avait compté sur mon départ, et on ne m'avait point fait de logement. Tout le monde était occupé autour de moi, soit à l'expédition des affaires, soit à la rédaction des bulletins et des articles à communiquer à la Gazette de Vienne et autres. Depuis le ministre jusqu'à ses secrétaires, tout le monde travaillait et je ne savais où me réfugier.

Ce fut dans ces heures désœuvrées que le comte de Bombelles vint à moi. Français émigré, il se trouvait attaché au prince de Metternich et à là diplomatie autrichienne. M. de Bombelles était un des fils du dernier ministre de France à Lisbonne, à l'époque de la Révolution. Ses frères étaient au service militaire d'Autriche, et leur père avait, dans ces temps de malheur, cherché un refuge dans l'état ecclésiastique. Il était pourvu d'un bénéfice en Silésie, et c'est lui qui mourut après la Restauration, évêque d'Amiens.

Le comte de Bombelles, que je rencontrais là pour la première fois, et que j'ai connu davantage dans la suite, était un homme d'esprit, non pas exactement de l'esprit d'aujourd'hui, mais de celui qu'avaient nos pères. Il en avait aussi les mœurs et les habitudes.

MARCHE DES ALLIÉS SUR PARIS. — Mars 1814. 171

sans en avoir la dignité. Il était du petit nombre de Français que l'émigration avait jetés hors de leur patrie, sans idée de retour. Les circonstances ont justifié son calcul de fortune. La sienne n'a pas été, comme chez nous, le jouet des événements. Mais il se ressentait d'une position équivoque; sans appui personnel au milieu des jalousies qu'il excitait, il ne pouvait se soutenir qu'en courtisant la faveur. Il se faisait de son abandon volontaire un grief contre son pays; embarrassé comme les renégats, il était forcé par son origine, d'exagérer son zèle pour sa nouvelle patrie, au détriment de celle qu'il avait abandonnée ; mieux vaut encore souffrir dans son pays et avec lui. Mais en ce moment la parfaite conformité de nos vues abrégea le temps consacré d'ordinaire aux formalités des relations qui s'établissent. Je me bornai à ne pas lui en dire plus qu'il ne savait.

Cependant l'heure de se coucher arrivait sans que personne eût pensé à me donner un gîte, et sans que j'en eusse demandé. J'attendais l'arrivée du prince Paul d'Esterhazy, qui devait être le signal de mon départ; mais je l'attendais en vain. Il était plus de minuit ; les lumières s'éteignaient de toutes parts ; je me promenais de chambre en chambre, lorsque j'entrai dans un appartement fort bien arrangé, au milieu duquel était un lit de camp en fer, très soigné, avec des peaux de daim, des draps bien blancs. Je me mis à ôter poliment les draps, et ensuite à me coucher tranquillement sur les peaux de daim et sous les couvertures. Je n'avais pas pris garde à un homme, étendu sur un canapé, qui se réveilla, en se frottant les yeux

et ne reconnut point en moi le maître qu*il attendait.

— Mais, monsieur, me dit-il, ce lit n'est pas le vôtre, c'est celui du prince d'Esterhazy...

— Fort bien, lui dis-je, je le lui rendrai dès qu'il viendra. » Il trouva la raison que je lui donnai très suffisante, s'endormit de son côté, et moi du mien.

Je ne fus point réveillé de la nuit. Les nouvelles de la bataille d'Arcis arrivèrent dans la matinée, rassurantes contre un revers, mais indécises quant au succès qu'on ne pouvait encore mesurer. J'en sus peu de détails, et seulement qu'il m'était permis de partir. Le comte de Nesselrode me dit que la présence de Monsieur, comte d'Artois, à Vesoul était incertaine : le bruit courait qu'il était parti pour Nancy. Dans son obligeance, il me fit expédier des passeports russes, et me remit une lettre de recommandation, la plus pressante, pour M. d'Alopéus, gouverneur de la Lorraine pour les alliés. Le prince de Metternich pensait que Monsieur était à Vesoul ; les rapports des généraux autrichiens qui commandaient dans ces contrées n'avaient point fait connaître le départ du prince. Il me proposa de me mettre en route dans la voiture du courrier de Vienne. J'arriverais ainsi à Chaumont; j'y serais adressé au commandant autrichien qui me procurerait toutes facilités pour me rendre à Vesoul ou ailleurs, suivant les informations qu'il pourrait me donner.

Dans ces diverses translations du quartier général, dont la sûreté de l'empereur d'Autriche et des ministres était le principal motif, on n'apercevait jamais sa personne, il partait, arrivait, demeurait, sans qu'on

MARCHE DES ALLIÉS SUR PARIS. — Mars 1814. 173

pût le remarquer, tant sa manière d'être était simple. Tout le monde vantait le grand sens qu'il montrait dans les affaires ; elles lui étaient très exactement soumises, et rien ne se faisait sans lui. Je regrettais de ne pas porter à Monsieur des paroles directes de ce souverain, mais rien ne m'avait appelé à lui être présenté. On m'avait seulement dit qu'il appréciait un dévouement qui n'était pas sans dangers, et qu'il avait dit en parlant de moi, dans le style familier dont il aimait à se servir : der muss ein ganzor man seynl II faut que ce soit un homme !

L'empressement que j'avais de rejoindre Monsieur, comte d'Artois, s'irritait de toutes les difficultés, de toutes les lenteurs ; mais j'étais dépendant de toutes manières, et même pour les moyens de voyager. Le prince de Metternich arrangea lui-même mon départ. On verra par la suite quel bonheur ce fut pour moi qu'il ne me prêtât pas une de ses voitures. Il m'embarqua dans le courrier qui se rendait à Vienne et me conduisait à Chaumont. Le général autrichien fut prévenu et devait me donner tous les renseignements et les moyens de continuer ma route.

J'arrivai à Chaumont vers le soir. Mes premières informations furent à la poste. Personne ne put me dire si Monsieur, comte d'Artois, était à Vesoul ou ailleurs, mais on m'annonça bien positivement que je n'aurais ni chevaux ni voiture ; il n'en existait plus

au relais. Le général autrichien auquel je me présentai, quittant le groupe des officiers généraux qui Tentouraîent, me reçut comme une personne attendue et recommandée. Je ne reconnus point au milieu de ces habits blancs le prince Louis de Rohan. Quelles que fussent nos anciennes relations, et son étonnement de me rencontrer là, il ne fit pas un mouvement au-devant de moi, à cause du mystère qui enveloppait mon voyage *.

Au reste le commandant des forces autrichiennes ne savait point où se trouvait Monsieur , comte d'Artois, mais il le croyait plutôt à Nancy et me conseillait de prendre cette route. Quant aux moyens de voyager, il m'offrit tous ceux que l'autorité militaire pouvait obtenir, et me mit entre les mains d'un officier d'étatmajor. Toutes nos recherches et nos efforts n'aboutirent qu'à me placer sur une charrette de paysan attelée de deux chevaux de poste, et garnie d'une botte de paille. Je continuai ma route de cette manière un peu fatigante pendant toute la nuit, changeant de charrette et de botte de paille à chaque relai, sans en trouver une meilleure. J'arrivai ainsi à Nancy vers midi, poursuivi par la crainte de n'y pas

1. Les princes de Rohan, en qui s'ëteint la branche des Guéménée^ avaient porté dans Tannée autrichienne l'honneur de leur grand nom, et Téclat de leur bravoure française. L'aîné, le prince de Montbazon, s'était élevé au grade de feld-maréchal. Le prince Louis avait été de bonne heure officier général; il avait épousé la fille aînée du dernier duc de Courlande, la princesse de Sagan, dont il n'a point eu d'enfants. La fille unique du prince de Montbazon fut mariée à son oncle, le prince Victor, cadet et dernier de ces trois princes de Rohan-Guéménée, feld-maréchal en Autriche. Ce mariage a trompé l'espoir qu'on avait eu de perpétuer cette branche de Rohan.

ARRIVÉE A NANCY. — Mars 1814. 175

trouver le prince que je cherchais avec tant d'ardeur.

Plus je désirais savoir ce qu'il en était du séjour de Monsieur, moins j'osais m'en informer, dans le mauvais cabaret où j'étais descendu. Cependant, au milieu de mille autres questions, adressées à la servante, je sus que le prince était à Nancy, et me fis indiquer même la maison qu'il occupait ^

Je m'y rendis bientôt. En montant l'escalier, je rencontrai un officier qui fixa mon attention, parce qu'il portait un brassard blanc. Je n'en avais pas vu depuis l'armée de Condé. Ce souvenir des temps et des impressions de ma jeunesse me donna un moment d'émotion. Je songeais que, pour la première fois depuis vingt ans, je me trouvais au milieu des miens. Je demandai à cet officier s'il me serait possible de voir Monsieur, comte d'Artois, si je pourrais parler au comte François d'Escars'; il me dit qu'ils venaient de se mettre à table, et que je ne pourrais les voir que dans deux heures.

Je revins, en eflfet, vers cinq heures. J'entrai par cette porte grande ouverte, sans concierge; je montai l'escalier qui n'était ni gardé, ni surveillé et j'arrivai dans une antichambrer où je demandai à parler au comte François d'Escars. Il vint à moi en quittant le salon où était Monsieur. La porte entr'ouverte me laissa apercevoir le prince. Dans ce moment, il parlait à quelques bonnes sœurs de la charité, premiers et dignes courtisans d'un Bourbon.

1 . C'était la maison de M. Mick. La loyauté de ce généreux citoyen affrontait les dangers qu'une telle hospitalité devait appeler sur sa tête ; heureusement, elle ne lui attira que des faveurs.

Je demandai de prime abord au comte François s'il n'avait pas reçu deux lettres datées de Troyes, adressées à Monsieur, à Yesoul, sous le couvert de son capitaine des gardes, et qui étaient signées « Saint Vincent. » — Il n'avait aucun souvenir de rien de semblable ; mais il recevait un assez grand nombre de lettres pour ne rien affirmer à ce sujet. Je lui dis « que les miennes renfermaient des choses importantes pour le service de Monsieur, qu'elles auraient expliqué l'objet de mon voyage et les motifs qui m'amenaient à Nancy. Le comte d'Escars alla s'enquérir auprès du Prince, et vint me dire qu'aucune de ces lettres n'était arrivée, mais que Monsieur, me recevrait ce jour môme à sept heures du soir.

J'allai dans ma petite chambre attendre le moment de cet entretien, qui tenait tant de place dans ma pensée. Je pris un anneau émaillé qui portait cette devise : Dieu et fe roi. Il était semblable à un grand nombre qui s'étaient répandus à Paris. Madame de Durfort l'envoyait à Monsieur. J'avais aussi décousu les lignes qu'elle avait écrites sur un morceau de gaze d'Italie ; c'étaient mes lettres de créances. — Enfin, je me munis de la lettre que M. de Metternich adressait au prince, et de quelques notes sur les affaires décidées à Bar-sur-Seine.

Le comte François m'introduisit dans le cabinet de Monsieur, sous le nom de Saint- Vincent ; il ne m'en connaissait pas d'autre. Le Prince fit quelques pas vers

ARRIVÉE A NANCY. ~ Mars 1814. 177

moi, de cette manière noble, aisée, pleine de grâce et de bonté , qui était la simple expression de son caractère. J'attendais qu'il m'adressât la parole et il le fit tout de suite par une question sur le sujet qui m'amenait.

— Avant d'entrer en explication vis-à-vis de Monseigneur, lui dis-je, je dois justifier ma présence auprès de sa personne, et j'ai espéré que ces lignes, tracées par une main bien connue de lui, serviraient à garantir la loyauté des motifs qui m'amènent.

Le Prince, debout à l'extrémité du bureau, placé au milieu de son cabinet , lisait lentement le petit écrit.

— J'espère que Monseigneur reconnaît cette écriture? dis-je, sans nommer madame de Durfort.

— Si je pouvais ne pas la reconnaître, répondit Monsieur, je reconnaîtrais toujours bien le cœur qui l'a dictée.

Je lui remis ensuite le petit anneau, en lui faisant reniarquer les caractères qui y étaient tracés ; il le passa à son doigt.

— Cela étant, asseyez-vous; de quoi s'agit-il? Il s'assit alors d'un côté du bureau et moi de l'autre.

Je développai rapidement au Prince la situation de Paris, le mouvement donné aux esprits par les événements de la guerre, les nouvelles du succès du duc de Wellington, sa marche sur Bordeaux, l'efi^et produit dans le Midi par la présence de M. duc d'Angouléme, le bruit de ses actions militaires, tel qu'il se répandait au moment de mon départ, les espérances propagées parmi ceux qui avaient conservé dans leur cœur la pensée du rétablissement de la maison rovale,

espérances que son départ de Londres et son arrivée sur nos frontières avaient encore animées, enfin le désir de tous de se mettre en relation avec sa personne.

Je lui dis que, parti de Paris le 6 mars, et cherchant les moyens de parvenir jusqu'à lui, j*avais été poussé par les circonstances jusqu'à Ghâtillon, à Troyes, sans ravoir prévu, presque contre mon gré ; et comment j'avais été appelé à traiter les questions les plus importantes, avec des facilités inattendues ; j'avais pendant ce temps sollicité les directions qu'il lui aurait plu de me transmettre ; mais mes lettres étaient restées sans réponse. Ensuite je lui fis le récit détaillé de ce qui s'était passé à Ghâtillon, à Troyes. Monsieur m'avait d'abord écouté avec bonté, ensuite avec intérêt, en ifne faisant quelques questions sans avoir Tair pourtant d'attacher à ce que je lui disais une bien grande importance ; mais quand je vins à lui rendre compte de la conférence avec l'empereur de Russie, ses yeux s'attachèrent sur moi, son regard s'anima, mais il y avait encore de l'étonnement et quelque doute sur la véracité de ma narration. Enfin, lorsque j'arrivai aux questions débattues et arrêtées à Barsur-Seine, que je mis sur la table les papiers qui en renfermaient les preuves, et entre ses mains la lettre de M. de^Metternich qui, sans être parfaitement explicite, annonçait cependant un changement favorable dans la politique européenne, son émotion fut au comble ; les larmes roulaient dans ses yeux ; il se leva, et, m'attirant à lui, il me tendit la main, et m'embrassa.

— Non, mon ami, s'écria-t-il, ce n'est pas vous qui

ENTREVUE AVEC MONSIEUR. — Mars 1814. 179

avez fait cela, c'est la Providence qui vous a envoyé I La conversation continua avec vivacité jusqu'à dix heures du soir. Monsieur la termina en disant que je devais être bien fatigué, et qu'il fallait aller prendre du repos. Le Prince avait beau dire, je ne sentais aucune lassitude ; j'étais soutenu par le grand intérêt qui m'animait. L'impression que j'éprouvais était profonde ; je venais de voir, et pour ainsi dire de toucher ce qu'il y avait pour moi de plus grand sur la terre, l'héritier de tant de rois, le frère du martyr couronné, le successeur au trône de France; il n'avait été jusque-là pour moi qu'un être idéal environné du cortège des rois ses ancêtres, de leur puissance, de leurs grandes actions, de leurs vertus, une illustre victime de cette Révolution que j'avais détestée sous toutes ses formes. Il rattachait en ce moment à sa personne les espérances d'un meilleur avenir, et j'étais à côté de lui; nous avions échangé des paroles dans le langage ordinaire ; je n'avais éprouvé ni embarras, ni timidité. Mes sentiments politiques se personnifiant s'exaltaient jusqu'à la passion.

Le lendemain, je me rendis de bonne heure chez M. d'Alopéus, gouverneur de la Lorraine pour les alliés. La lettre du comte de Nesselrode était si pressante que le gouverneur voulait que je m'établisse chez lui ; mais mon petit cabaret convenait mieux à mon. sévère incognito ; car enfin je pouvais retrou-

ver Bonaparte aux Tuileries, et Savary à la police. M. d'Âlopéus le comprit très bien.

Ses dispositions pour Monsieur étaient les plus favorables. Il me parla avec un respectueux intérêt de la personne du Prince, et avec un vif sentiment Je la cause royale. La haine de la Révolution devenait plus vive à mesure que Tespoir d'en briser les conséquences approchait. M. d'Alopéus se fit valoir de tout ce qu'il faisait pour être agréable à Monsieur, comte d'Artois ; il aurait voulu Taider dans ses projets. Il m'expliqua le brassart distinctif d'une sorte de gendarmerie ou troupe de police française, que le gouverneur russe essayait de former pour maintenir l'ordre entre les habitants et les soldats étrangers. Leurs chapeaux attendaient une cocarde ; celles qu'ils auraient voulu porter, la cocarde blanche était si positivement prohibée que le séjour de Monsieur et de sa suite n'était toléré sur le territoire de France, par les souverains que sous la condition expresse qu'ils ne porteraient ni cocardes, ni armes, ni uniformes. M. d'Alopéus avait trouvé le petit subterfuge du brassart blanc pour les gendarmes lorrains.

Je retournai ensuite auprès de Monsieur : son coeur semblait venir au-devant de moi; je lui demandai de ses nouvelles.

— Je n'ai pas fermé les yeux cette nuit, me dit-il, mais pour la première fois depuis vingt ans, c'est de bonheur, et c'est à vous que je le dois, mon cher ami.

La conversation recommença comme la veille; mais elle fut si animée, si coupée, si entremêlée qu'il me serait impossible de la rendre avec exactitude: je serai donc obligé de rassembler les

MONSIEUR A NANCY. — Mars 1814. 181

membres épars, non seulement de cet entretien, mais encore de ceux qui suivirent deux ou trois fois par jour. Nous étions toujours seuls, et le plus souvent plusieurs heures de suite. J* appris tous les détails de son départ d'Angleterre. Le roi Tavait envoyé en lui mettant entre les mains les lettres patentes de lieutenant général du royaume dont il devait user suivant les circonstances. II était parti seul avec le comte François d'Escars, et le comte Melchior de Polignac. Le gouvernement anglais ne Tavait empêché ni encouragé ; il s'était rendu à Bâle, de là à Vesoul, ensuite à Nancy.

Monsieur n'avait pas touché la frontière de France sans trouver des cœurs dévoués à le servir; en Franche-Comté, les comtes de Scey et de Champagne, M. de Montciel, et un grand nombre d'autres n'avaient pas craint de se compromettre par les témoignages du plus entier dévouement et les intentions bien manifestées de soulever le pays en faveur du Roi. La population s'était, en général, montrée froide, ou plutôt intimidée ; des proclamations du Roi et de son frère avaient été répandues : ils promettaient, de très bonne foi, plus qu'ils ne pouvaient tenir, comme il arrive à ceux qui espèrent peu d'avoir à tenir leurs promesses. Mais Bonaparte pesait encore trop sur les esprits ; la crainte comprimait l'élan et l'expression publique des sentiments, ou pour mieux dire, chez le plus grand nombre, elle les empêchait de naître. Cependant les protestations cachées, les dévouements secrets ne manquaient pas.

La suite du Prince s'était grossie de quelques personnes; je ne fus en rapport avec aucune d'elles, pas

même de vue*; c'était prudence. Outre le comte François d'Escars, un de ces vieux modèles de dévouement à toute épreuve, dont la tradition est perdue, Monsieur avait auprès de lui le comte de Bruges, employé depuis longtemps par le Roi dans des missions à Berlin, Pétersbourg et Vienne. Lorsque le départ de Monsieur fut décidé à Londres, le comte de Bruges reçut les ordres et les instructions du Roi pour y rejoindre son frère, et des pouvoirs qui l'accréditaient auprès des souverains alliés ; mais n'ayant pu être reconnu, pas même reçu, il s'arrêta auprès du Prince. Le comte de Trogoff, breton de patrie, de caractère et d'esprit, avait abandonné une existence assurée, et un grade supérieur au service d'Autriche, pour rejoindre Monsieur et se dévouer à sa cause lorsqu'elle n'avait pas encore d'avenir. Le duc de Polignac et son frère Jules, élevés pour ainsi dire sur les genoux de Monsieur, étaient arrivés auprès de lui depuis peu de temps. Ils s'étaient échappés des prisons de Paris, au moment où l'on transférait les prisonniers d'État au château de Saumur. Le comte Alexis de Noailles était sorti de France depuis quelques années pour échapper aux poursuites du gouvernement impérial. On le recherchait au sujet d'une affaire grave : la formation d'un comité religieux à Lyon. 11 était accusé d'avoir répandu la bulle du pape qui prononçait un anathème contre l'empereur. Il s'était d'abord rendu en Angleterre, ensuite en Suède, où il s'était attaché à Bernadotte qu'on appelait alors le prince royal de Suède. Enfin il était venu rejoindre Monsieur.

Si j'ajoute à ces noms celui de Tabbé de Latil, alors

MONSIEUR A NANCY. — Mars 1814. 183

petit aumônier du prince, il me semble que j'aurai nommé toute sa suite, je pourrais dire sa cour, son conseil et son armée.

Les pensives de Monsieur, lorsque j'arrivai à Nancy, se dirigeaient d'une part sur le mouvement à donner à Topinion des provinces pour le soutien de sa cause, de Tautre sur les rapports qu'il cherchait à nouer avec les souverains coalisés. Il faut bien avouer que jusque-là rien n'avait souri à ses espérances. Les pays où Monsieur cherchait à exercer son influence, étaient occupés par les armées étrangères; la population tout entière ne formait des vœux que pour une prompte pacification, et le rétablissement des Bourbons lui paraissait plutôt une question qui prolongerait la guerre. Elle ne voyait d'issue à tant de maux que la paix à Châtillon, avec Bonaparte. D'un autre côté, les ouvertures faites aux souverains alliés avaient été toujours et çojmplètement repoussées, et cependant les prétentions de Monsieur étaient réduites à bien peu; il sollicitait de rejoindre l'arniéè, et d'y combattre comme simple volontaire. Il était donc en en proie, au moment de mon arrivée à Nancy, à un profond découragement.

J'apportais un. royaume, on le sentait, mais on ne Je comprenait pas si vite. Monsieur mettait encore en première ligne sa demande de rejoindre l'armée; tout ce .que je lui annonçais, tous les sujets plus élevés de nos entretiens ne changeaient pas sa pen-

sée, et les lettres qu'il me remit à mon départ pour les empereurs de Russie et d'Autriche portaient encore en première ligne cette demande de prendre part aux actions de la guerre. II est des esprits paresseux à se déplacer. Les idées qu'ils ont longtemps caressées survivent, comme un retentissement involontaire, aux circonstances qui les avaient inspirées. Monsieur pouvait être roi, et il demandait encore à être soldat.

Cependant je ramenais peu à peu le Prince à la nouvelle situation qui lui était faite en repassant avec lui les sujets les plus importants des conférences de Troyes et de Bar-sur-Seine : l'administration des provinces occupées par les armées alliées, les personnes dont le prince devait s'environner pour rassurer la France et inspirer confiance à l'Europe. La discussion de ces questions et des autres nous révélait bien des difficultés dans l'exécution ; je les pressentais sans vouloir trop m'y arrêter. Saisir et exercer, au nom du Roi, l'autorité souveraine, la faire reconnaître sur la terre de France, être avoué et solennellement reconnu par l'Europe entière, non seulement en principe, mais en fait, était un triomphe bien complet, bien inattendu et plein des plus belles conséquences. C'était tout. Mais quel moment pour établir l'autorité tutélaire du Roi I... Nos provinces étaient inondées de cinq ou six cent mille soldats de nations différentes ; comment établir quelque ordre au milieu de ces troupes innombrables, marchant à l'aventure suivant les accidents de la guerre, avançant ou reculant d'après les succès des divers combats? Comment fournir aux] besoins d'une telle

MONSIEUR A NANCY. - Mars 1814. 185

armée, régulariser les services, réprimer Tindiscipline et le pillage, enfin protéger nos malheureuses populations? Il était affreux de penser que tous les efforts y seraient impuissants, et qu'une telle responsabilité pèserait sur nous. — Je disais que la politique conseillerait de constater d'abord hautement la reconnaissance du principe, et d'en retarder ensuite l'application jusqu'à de meilleures circonstances; mais le cœur et la conscience de Monsieur se révoltaient à ces ménagements. Il voulait avant tout soulager à tout prix le peuple de ces grandes calamités. Ne devait-on pas espérer que le traité d'alliance conclu avec les puissances nous donnerait de nouveaux moyens de protéger ces populations désolées ? Nous disions qu'en de telles conjonctures, il conviendrait d'appeler les provinces mêmes à se consulter sur les moyens de leur salut, en réunissant un conseil permanent auprès des gouverneurs nommés par le Roi, et de réserver à l'administration royale le soin de leur donner le lien, la force d'unité et l'appui de ses nouveaux alliés.

La question des personnes, dont il conviendrait d'appeler le concours avait aussi ses difficultés. Les personnes sont en politique des faits et des principes vivants. Elles ont pour tout le monde un caractère et une couleur véritables ou imaginaires, mais toujours influents. Les noms propres ont tous leur acception comme les autres mots de la langue ; personne ne peut les changer. En rapportant au prince ceux qui avaient été nommés à Bar-sur-Seine, je glissais le plus légèrement possible sur Fouché qui devait l'effaroucher. L'abbé de Pradt le faisait rire...

— Mais, me disait-il, pensez-vous qu'il pourrait s'arranger avec l'autre abbé, Tabbé de Montesquiou? Le Roi a conservé à celui-^ci son estime et sa confiance; marcheraient-ils ensemble?

Je ne connaissais pas Tabbé de Montesquiou, niais je répondais de Tabbé de Pradt, homme d'imagination, qui s'exaltait facilement, surtout pour la cause victorieuse. Monsieur le connaissait de réputation et semblait m'interroger sur lui. Je me laissai aller à lui raconter sous quels auspices je l'avais connu.

L'abbé de Pradt avait profité de quelques relations de famille fort éloignées pour se faire le neveu du cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen. Il devint son grand vicaire et arriva par le crédit de ce prélat à l'Assemblée constituante, où il resta silencieux et inconnu; il n'avait pas encore trouvé son esprit. Il accompagna dans l'émigration cet oncle dont il tirait son lustre, et le soigna finalement jusqu'au moment où il lui ferma les yeux. Vers cette époque, il se lia avec Rivarol à Hambourg, et de ce contact sortit l'étincelle qui éveilla son génie. Il prit confiance en lui-même, peut-être un peu trop, et ne pouvant se faire homme d'État, il se fit publiciste. C'est ainsi qu'il fit paraître, en 1798, son premier ouvrage : V Antidote au congrès de Bastadt, et bientôt après, la Ptmsse et sa neutralité. Dans ces deux ouvrages écrits avec conviction, il engageait l'Europe à poursuivre à outrance sa croisade contre la Révolution. Le premier surtout produisit le plus grand effet, et plaça tout de suite son auteur au rang des écrivains politiques les plus accrédités.

Mais ces succès éphémères ne suffisaient pas à

MONSIEUR A NANCY. — Mars 1814. 187

l'activité de son génie ; il se jeta dans la fabrication de projets qu'il adressait aux rois; aux ministres; et ses projets étaient le plus souvent des plans de campagne, des mémoires sur la direction des armées et les opérations militaires. On lui faisait honneur entre autres, d'un projet de campagne merveilleux, adressé en 1800 au cabinet autrichien ; c'était son chef-d'œuvre, et il passa pour tel jusqu'au moment où il fut accepté. C'était, dit-on, celui qui fut si malheureusement exécuté à Ulm par le général Mack et qui devint si funeste à l'Autriche. Il semble qu'après une si honteuse défaite, personne ne dût en revendiquer l'invention. Mais l'abbé de Pradt usait largement du privilège accordé aux faiseurs ; leurs plans restent toujours parfaits, et le mauvais succès n'est dû qu'aux fautes de l'exécution.

Je lui demandais un jour comment son esprit avait suivi une direction aussi opposée à ses études et à l'état qu'il avait embrassé.

— C'est tout simple, me dit-il ; j'ai passé ma première jeunesse au château de mon père, en Auvergne ; il était lieutenant général ; sa bibliothèque était composée de livres sur l'état militaire, et je les dévorais.

Un de mes compatriotes, auquel je racontais, dans ma naïveté, cette explication du savoir stratégique de l'abbé; me répondit: « Son père? lieutenant général? oui, mais lieutenant général du bailliage ^ » C'était trop jouer sur le mot.

Malgré son humeur belliqueuse, l'abbé fit sa paix séparée, et rentra en France aussitôt qu'il le put,

Page 1