‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 27 sur 47 · Charge de judicàture d'un ordre inférieur · texte numérisé non relu

Charge de judicàture d'un ordre inférieur

en 1801. Il avait connu madame de VitroIIes pendant son séjour à Munster, auprès de madame la duchesse de Bouillon, sa mère adoptive. C'est ainsi qu'à son arrivée à Paris, il venait habituellement chez moi. Les idées de Témigration fermentaient encore dans son esprit; il rêvait, disait-il, une restauration que les puissances avaient manquée par leur ineptie dans la conduite de la guerre.

Cependant peu de jours après son arrivée, il me conta assez négligemment qu'il avait vuFouché.Fouché était encore pour nous Fouché de Nantes, Fouché le régicide, Fouché la terreur personnifiée. Quelques jours après, me tirant à part dans mon cabinet, il me raconta avec sa vive et pressante élocution « qu'il avait encore vu Fouché une fois, deux fois, qu'il s'était ouvert à lui et lui avait prouvé qu'on ne pouvait mettre un terme aux révolutions, rendre à la France son existence politique, son lustre et sa prépondérance en Europe, qu'en rétablissant le trône et l'ancienne famille des rois. Le premier consul était impuissant à cette œuvre du salut, etc., etc., Fouché, disait-il, ne s'était point livré aux premières ouvertures ; mais à la troisième, il avait pleinement donné les mains. « Certes, avait-il dit lui-même, ce ne sera « pas le premier consul qui nous rendra jamais la « paix et la prospérité ! Voyez à présent ce salttm- « banque qui parcourt la Belgique au milieu des fêtes « et des réceptions fastueuses qu'il a lui-même ordon- « nées.... Comparez cette course de charlatan au « voyage du roi Louis XVI à Cherbourg; ces parades « froidement commandées à cette effusion des senti- (t ments d'amour dans les populations qui se portaient

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« au-devant du roi. Quelle émotion n'inspirait pas la « présence de ce malheureux prince ! moi ! moi,

«Fouché, j'étais sur son passage dans la foule je

« versais des larmes grosses comme cela, » et il montrait son poing fermé.

— Ah I mon Dieu ! m'écriai-je interrompant Tabbé ; les larmes de Fouchél... ce sont les larmes du crocodile, nous sommes perdus! » En effet, mes cheveux se dressaient sur ma tête, et la main de fer de la police me semblait prête à nous saisir au collet.

Mais mes craintes ne se réalisèrent pas plus que les espérances que l'abbé avait placées en Fouché; celuici avait probablement très bien jugé que ces vœux d'une imagination mobile et d'une foi mourante n'avaient rien d'inquiétant ; et le conspirateur qui choisissait le ministre de la police pour premier confident, ne lui paraissait pas dangereux. Dans ces premiers rapprochements avec les hommes de la Révolutton, l'abbé de Pradt remarquait combien ils étaient ignorants de la politique générale, des dispositions des cours de l'Europe, de leurs intérêts, du caractère des hommes et des influences. En revanche il leur, trouvait une habileté, un savoir entièrement inconnu de nous, c'était l'art de manier les esprits, de diriger l'opinion, de la faire et de la changer à volonté.

Quelque temps après, l'abbé de Pradt était parti pour l'Auvergne ; je fis moi-même un voyage et un assez long séjour à Dusseldorff; nous fûmes ainsi longtemps séparés ; et j'étais encore sur les bords du Rhin lorsque le fils ingrat de la Révolution eut la vaniteuse pensée de ceindre la couronne impériale, comme les parvenus se font des armoiries. On formait

sa maison à Timage des vieilles cours; et à mon grand étonnement, Tabbé de Pradt était nommé aumônier du nouvel empereur. C'était un tour de Fouché, et il avait dû s'en amuser. Je me trouvais à Aix-la-Chapelle lorsque le petit abbé y arriva à la suite de son nouveau maitre. Je m'arrêtai un jour de plus pour le voir.

— Eh bien, cher abbé, eh bien! lui dis-je en entrant, le matin dans sa chambre.

— Eh bien, eh bien, me dit-il, en élevant les bras et baissant la tête, il est devenu si grand!... Les rois ont courbé la tête; voudriez-vous que Tabbé de Pradt fût seul à lui résister?... Je n'ai pas, moi, cent pièces de canon à mettre en batterie...

Je le retrouvai ensuite à Paris le jour du couronnement; il se préoccupait beaucoup de la confession de l'empereur et de la pénitence qu'il aurait à lui imposer.

— Ce ne sera pas, disait-il, une pénitence commune; je n'irai pas lui faire réciter des Miserere; mais je lui donnnerai une pénitence toute royale ; l'amnistie la plus générale de tous les délits, de toutes les disgrâces politiques, l'abjuration de tout ressentiment personnel, toutes les restitutions possibles; enfin à une confession comme il n'y en a jamais eu, une pénitence comme on n'en verra jamais.

L'histoire de la confession m'amusait, et j'en voulais la suite ; il me raconta plus tard avec toute franchise, que deux jours avant le couronnement, l'empereur l'avait appelé.

— Monsieur l'abbé, dois-je me confesser?

— Certainement, dit l'abbé; Votre Majesté n'ignore

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pas que la consécration, par Thuile sainte est un sacrement, et qu'on ne peut le recevoir qu'en état de grâce.

— Vraiment 1 dit Tempereur; et Tabbé voyait déjà ce grand pénitent à ses pieds, lorsque Bonaparte reprit : Eh bien I monsieur Tabbé, je me suis confessé I

Nous rimes beaucoup du désappointement de Taumônier. On Tappela bientôt Vaumônter du dieu Mars, titre qu'il s'était donné lui-même, disait-on.

Mais un emploi sans fonctions, ou même les fonctions de son emploi, ne pouvaient guère contenter cet esprit actif et remuant ; aussi cherchait-il quelque issue pour pénétrer dans les affaires. Il en revint aux mémoires sur les questions politiques du moment, et il me les communiquait quelquefois. Je me rappelle entre autres celui qu'il avait écrit à l'époque où l'empereur pressait le cabinet de Madrid de faire cause commune avec lui contre l'Angleterre. L'abbé combattait cette mesure politique par les plus fortes raisons.

Ce mémoire fut remis par Fouché; mais Bonaparte n'aimait guère qu'on se mêlât de ce qu'il appelait ses affaires. Il ne permettait même pas qu'on y jetât des regards trop clairvoyants. Il fit dire à l'auteur que c'était fort bien, que c'était fort beau, mais qu'il gardât pour lui ses observations, et qu'il eût soin de n'en faire part à personne.

J'avais mis l'abbé de Pradt en relation avec Dalberg; ils se convenaient, et leurs rapports furent dans la suite assez intimes. Dalberg était encore ministre de Bade à Paris; il fut très curieux de voir ce mémoire

dont la communication était si sévèrement défendue. Nous dînâmes chez lui, portes closes, sans autres témoins que madame de Vitrolles, Tabbé Louis et moi. L*auteur nous lut son mémoire avec Tanimation de sa parole et la force de ses poumons. En finissant, entraîné qu'il était, il ajouta quelques phrases improvisées, et finit en disant : « Voilà ce qu'il faut leur dire, voilà ce qu'il faut leur répéter, et s'ils ne veulent pas nous entendre, nous leur dirons... la messe I »

Si ces paroles , et bien d'autres aussi légères , pouvaient faire douter de sa foi, il n'en restait pas moins prêtre d'une manière indélébile, théologien rigoureux, inébranlable sur la doctrine. Nommé évoque de Poitiers, il se voua entièrement à ses fonctions épiscopales, s'occupant de ses curés, de son séminaire, et même de prédications ; il vint se faire entendre à Paris avec plus de prétention que de succès. Il voulait se préparer un rôle politique et se croyait le cardinal de Retz, allant faire des retraites à Saint-Lazare, ou des sermons à Saint-Jean-de-Grève. L'audace de son esprit et la turbulence de son caractère lui donnaient bien quelques traits de ressemblance avec le fameux coadjuteur ; mais la pensée de faire revivre un tel personnage était un singulier anachronisme : il ne se trompait que de cent cinquante ans.

C'est en poursuivant cette idée fantastique que l'évêque de Poitiers se mit hautement sur les rangs pour succéder à l'archevêque de Paris, le vieux cardinal Dubelloy. Il se montra d'abord assuré du succès, soit qu'il y crût, soit plutôt qu'il voulût y faire

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croire. On dit qu'une prétention bien établie dans le monde est un moyen de réussir; c'est au moins pour l'amour-propre la consolation d'un revers. — Il me disait avec complaisance combien il avait acquis de considération auprès de l'empereur par le charme de sa conversation, et auprès de cette cour toute militaire, parce que seul il savait parler leur langage ; et il était prêt à m'en donner des preuves par les mots les plus expressifs et les plus soldatesques de la langue, et cela pour me montrer qu'on ne pouvait manquer de le faire archevêque de Paris. Ensuite il cherchait de meilleures raisons.

— Je ne serai pas seulement un prêtre, disait-il, je serai un archevêque de Paris avec toute la grandeur des temps passés, et toute l'intelligence du siècle actuel : je ne m'amuserai pas à leur faire prêcher le dogme ; il est usé et ne sert plus à rien ; c'est de la morale qu'il leur faut; c'est ainsi qu'on soumet les esprits. Je leur dirai tous les matins ce qu'ils doivent croire, ce qu'ils doivent penser. Croyez-vous que ce charpentier fie rhétorique qu'on appelle le cardinal Maury en puisse faire autant ?... Et puis , je serai un grand seigneur ; j'élèverai la considération du clergé à une hauteur que les meilleurs temps pourraient envier... J'aurai une grande maison. » — Et comme s'il eût voulu capter mon suffrage : « Les gens d'esprit, mes amis, et vous au premier rang, vous aurez tous les jours votre couvert chez moi. » — L'empereur eut pourtant la mauvaise grâce de ne pas donner à son aumônier cette occasion d'imiter le coadjuteur de Paris.

Plus tard, en 1808, il fut mêlé à cette épouvan-

table intrigue de Bayonne, alors que Bonaparte voulut escamoter une famille de rois et filouter un royaume. On ne sait trop quel rôle joua Tabbé au château de Marrac, quels services il rendit ; mais on peut juger par la grandeur de la récompense qu'ils étaient importants. Il fut nommé archevêque de Malines. Il y avait de quoi satisfaire son ambition ecclésiastique ; mais sa passion de jouer un rôle politique n'en fut que plus irritée. Enfin nommé en 1812 à l'ambassade de Varsovie, il se crut arrivé au comble de ses vœux. Bonaparte l'avait choisi pour caresser et tromper les sentiments catholiques des Polonais. Il voulait les soumettre, et croyait mieux cacher sa griffe sous le rochet et le camail de l'archevêque. Mais celui-ci ne voulut pas entrer dans l'esprit de sa mission. Il la remplit en capitaine de dragons, jouant l'esprit fort, scandalisant par ses propos. Il ne réussit à rien. Aussi Bonaparte le compte au nombre des causes qui ont ruiné son entreprise, comme l'incendie de Moscou et le froid de trente degrés.

L'archevêque de Malines s' échappant de Varsovie rencontra son maître qui fuyait de toute la rapidité de son traîneau, abandonnant sans secours les malheureux qu'il avait précipités dans ces désastres inouïs. Cette rencontre fortuite de l'ambassadeur chassé et de son empereur en fuite se passa dans un village de Pologne. Il la racontait volontiers plus tard ou plutôt la dessinait. Dans une misérable maison de paysan, une chambre enfumée, la servante accroupie devant la cheminée et soufflant le feu à grands efforts de poumons. Suivant son récit, l'audace fut de son côté. Il la poussa jusqu'à l'impertinence ; et

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pour le croire, il faudrait supposer Bonaparte bien accablé par les revers de sa fortune.

— Il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule, » disaitil, mais il aurait pu ajouter que pour un faquin il n'y a qu'un moment de la flatterie à l'insolence. Ce que Tabbé ne racontait pas, et ,qu'il ignorait, peut-être, c'est combien l'empereur fut blessé de la familiarité de ses manières et du dégagé de ses paroles. Cet entretien n'avait d'autre témoin que le grand écuyer. Pendant les impertinents discours de l'archevêque, Bonaparte prit un crayon comme pour écrire un ordre pressé; et il remit à M. de Caulaincourt un papier où il avait écrit : Délivrez-mot de ce faquin. Le grand écuyer sortit comme pour transmettre cet ordre : il fit aussitôt appeler l'archevêque, et l'éloigna je ne sais sous quel prétexte.

— Aujourd'hui, disais-je au prince, retiré dans son archevêché, il accepte assez volontiers la position de disgrâce qu'on lui a faite; elle convient à ses prétentions ; l'exil et la persécution sont les faveurs d'un gouvernement qui s'écroule. Ses calculs ont plus de part que son ressentiment à son éloignement de la cause qu'il a servie; il se trouve ainsi libre, et, je crois, très disposé à revenir à ses premières amours. Il vaut bien la peine qu'on le rattache. L'abbé de Pradt n'a guère que cinquante an^; sa parole est haute, ferme et accentuée ; sa discussion pleine d'autorité, si on la lui laisse prendre; elle se ressent de l'assurance que donnait à l'esprit l'argumentation de l'ancienne école ; mais il en cache le squelette sous une élocution facile, fleurie et quelquefois énergique ; cependant il est plus fort à l'attaque qu'à la défense ;

il s'embarrasse quelquefois à la réplique ; tout se présente à lui plutôt en idée qu'en sentiment. Constant dans ses relations, s'il n'éprouve pas de vives amitiés, au moins n'a-t-il ni fiel ni rancune même pour les offenses. Il conserve assez les convenances de son état, excepté celle des paroles; si sa foi peut paraître douteuse, sa doctrine est ferme, il est plus théologien que religieux ; ses principes sont peut-être relâchés, mais il en a et ne les abandonne point. Ses mœurs sont faciles et jamais scandaleuses. Enveloppez tout cela dans une taille petite et mince, maigre et nerveuse ; donnez-lui des yeux très bruns, vifs, brillants, expressifs, qui se détachent sur le fond jaune et pâle de son visage amaigri, et vous aurez le portrait de l'abbé de Pradt, tel que je l'ai connu. »

Monsieur me donnait toute carrière en m'écoutant avec intérêt, et il m'introduisait à son tour dans un monde nouveau ; il me parlait du Roi avec réserve, de la supériorité de son esprit avec déférence. C'est déjà beaucoup de convaincre les autres qu'on en a plus qu'eux. Louis XVIII montrait un courage impassible à supporter ce long exil, il était soutenu par un vrai sentiment de dignité, par la foi qu'il avait en son droit et la confiance en son avenir. Dans sa retraite à Hartwell, il jouissait en paix de lui-même, au milieu d'une société assez étroite, mais sur laquelle il exerçait tous les genres de supériorité ; il préférait

LOUIS XVIII A HARTWELL. - Mars 1814. 197

celle du bel esprit. Sa vie était; celle d'un grand seigneur dans ses terres, au milieu d'une nombreuse famille. On parlait peu des intérêts et des événements politiques. Les faits et les dates de Thistoire, la littérature française et celle d'Italie et d'Angleterre étaient les sujets choisis de ces conversations du soir où tous les habitants du château étaient réunis.

La reine, qui s'était rapprochée depuis de son royal époux, s'était associée à ce genre de vie, et sa perte avait été vivement ressentie. Madame la comtesse, depuis duchesse, de Narbonne y montrait les grâces de son esprit et de sa diction pure et élégante. Elle était l'objet des préférences et des attentions du Roi.

M. le duc d'Angouléme et Madame, habitaient aussi à Hartvsrell, mais ne vivaient pas de la même vie. Ils soupiraient pour un autre avenir, non par ambition des grandeurs perdues, mais parce que les journées leur paraissaient monotones et sans intérêt. Leur maison et leur intimité se composaient de la comtesse de Choisy, devenue la vicomtesse d'Argout, du comte Etienne, devenu duc de Damas, et de sa femme, sœur de madame de Narbonne. M. le comte d'Artois et M. le duc de Berry habitaient Londres dans une vie plus indépendante. Le père avait perdu depuis quelques années la plus longue et la plus douce affection de son cœur, madame de Polastron^ Sa vie en était devenue plus sérieuse. Le sentiment qu'il avait eu pour elle l'avait sevré de

1. Madame de Polastron, née d'Esparbès de Lussan, était bellesœur de la duchesse de Polignac.

bonne heure des orages d'une ardente jeunesse, et la douleur de sa mort l'avait ramené aux pratiques de la religion ^

M. le duc de Berry usait à Londres Tactivité de son caractère, faute de ne pouvoir le mieux employer. Son goût très éclairé pour les arts, la société anglaise et française, particulièrement celle des femmes, occupaient tout son temps. Une Anglaise digne des sentiments qu'elle lui avait inspirés avait captivé son cœur et son imagination. Il lui aurait fallu la guerre et les combats, et il avait prouvé à Tarmée du prince de Condé qu'il en avait Tintelligence et le brillant courage ; mais en ce moment, ils lui étaient interdits. Le prince avait auprès de lui quelques-uns des plus jeunes et des plus distingués de l'émigration, entre autre le comte de la Ferronnays et un certain nombre de personnages ; dont quelques-uns étaient fixés par les habitudes qu'ils y avaient prises. Le plus grand nombre était retenu par ce que le cœur de l'homme renferme de plus noble : la fermeté inébranlable des convictions et des principes, poussée jusqu'au sacrifice de tous les intérêts et la constance dans une longue infortune. La France pouvait bien réclamer de tels enfants avec orgueil. D'autres enfin,

1. On assure que le premier pas de Monsieur dans cette yoie de pratique, fut an moment où Ton administrait madame de Polastron. M. le comte d'Artois, dans sa profonde douleur, youlut communier en partageant lliostie que recevait la pauvre mourante. C'était l'abbé de Latil qui assistait à la mort de madame de Polastron. Ceux qui cherchent les causes de tout, même de ce qui n'est pas, ont voulu trouver dans cette circonstance la source du grand crédit qu'ils ont supposé à l'abbé de Latil sur l'esprit du prince ; et dans la vérité, ce grand crédit dont on a fait tant de bruit, n'a jamais existé.

LA COUR DE HARTWELL. — Mars 1814. 199

évêques éminents de doctrine et de vertus, s'arrêtaient devant leur conscience. Ils ne reconnaissaient point au pape le droit de consacrer l'usurpation, de régler un concordat avec un autre qu'avec le roi légitime, enfin de disposer de leurs sièges sans leur consentement ; ils ne voulaient acquiescer à ces violences, ni par leurs serment, ni par leur présence.

Les hommages de ces aînés de la France faisaient au Roi dans les occasions solennelles, si ce n'est une cour, au moins un entourage assez nombreux pour qu'il n'aperçût pas tout ce qui manquait derrière ceux-ci. Il portait dans son cœur royal la dignité des sentiments et toute la majesté de sa race. La noblesse des pensées lui était aussi naturelle que celle du sang qui coulait dans ses veines, et toutes les fois qu'il avait à prendre une détermination^ il se grandissait de toute la hauteur de tant de rois qu'il représentait. Dans l'habitude de sa vie d'exilé, il aimait assez le rôle et l'apparence de la royauté; des capitaines des gardes, le duc de Grammont et le duc d'Havre; des premiers gentilshommes de la chambre, les ducs de Fleury et d'Aumont ,prenaient leur service tour à tour; le duc de Duras partait quelquefois de Paris pour faire son année. Enfin il avait un favori.

Le comte d'Avaray avait été le plus intime ; il n'y a point d'amitié antique, vraie ou fabuleuse, en prose ou en vers, qui n'eût été mise à contribution pour célébrer cet attachement : Castor et PoUux, Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Auguste et Cinna, Henri IV et Sully, etc. Le Roi avait nommé M. d'Avaray duc, aussitôt que son droit à la royauté avait été

ouvert, et le père a hérité du titre de son fils, depuis que cette royauté est devenue réelle.

Mais qu'était le favori d'un roi dans l'exil? Il était tout : il déchargeait son maitre des soins importuns de son empire ; il réglait la maison, les gens et les cuisines, s'interposait entre le Roi et les princes de sa famille de manière à les tenir à distance, et suivait les correspondances. Les plus importantes étaient relatives aux subsides que fournissaient l'Espagne, Naples, quand elle le pouvait, la Saxe comme la plus rapprochée de parenté. On entretenait outre cela des correspondances politiques assez suivies dans les principales cours de l'Europe, soit par des personnes dévouées qui y résidaient, soit par des envoyés ; c'est ainsi que le duc d'Aumont, le marquis de Bonnay étaient allés en Suède, le comte de Bruges à Pétersbourg et plus tard à Vienne.

M. d'Avaray, attaqué de la poitrine, avait fait pour sa guérîson un voyage en Italie. Il avait rencontré à Florence M. de Blacas, d'une très ancienne maison de Provence tombée depuis longtemps dans cette gêne de fortune qui obscurcit l'éclat des plus grands noms. Celui-ci, pauvre sous-lieutenant émigré, vivait à Florence dans la condition la plus étroite, lorsque M. d'Avaray se l'attacha pour l'aider dans sa correspondance. En d'autres circonstances, c'eût été un secrétaire ; dans celles de l'émigration, c'était autre chose. Ramené en Angleterre et présenté au Roi par son nouveau patron, M. de Blacas se rendit agréable et utile, et les progrès du mal ayant conduit M. d'Avaray à l'Ile de Madère, célèbre pour les cures de ce genre de maladies, il laissa son protégé auprès du Roi

M. DE BLACAS. — Mars 1814. 201

pour servir d'intermédiaire à leur correspondance. M. d'Avaray mourut bientôt <lans le lieu même où il était allé chercher sa guérison. M. de Blacas recueillit tout naturellement la succession de faveur qui lui serait échue, même s'il ne se l'était pas ménagée, avec une sorte d'habileté, en sondant et caressant les faiblesses du cœur royal. Soit par conformité de caractère, soit par instinct de flatterie, il modelait ses idées sur celles de son maître. Le Roi n'aimait pas à prendre de parti décidé ; M. de Blacas en concevait peu et n'en proposait jamais. Le Roi aimait à faire peser son autorité sur ce qui était le plus près de lui et sur les princes de sa famille. M. de Blacas appuyait encore sur le joug pour le faire mieux sentir, et on l'accusait même d'exciter les instincts jaloux qu'on supposait au Roi contre son frère, qui l'avait toujours surpassé par les agréments de sa personne et ses succès du monde. La guerre fut ainsi déclarée contre le nouveau favori. On ne se contentait pas de louer l'ancien, on ne perdait pas une occasion de donner à celui-ci tous les dégoûts, de lui faire éprouver les hauteurs et les airs de mépris, enfin ce genre d'insulte qu'on ressent d'autant plus qu'il est impossible de les qualifier et de s'en plaindre, parce qu'elles n'ont point de corps. Mais c'était servir au mieux celui qu'on voulait perdre. Le Roi s'entêtait dans cette guerre de mauvaises façons il y mettait tout ce qu'il avait de caractère. Si les attaques étaient venues de toute autre part, il aurait facilement abandonné celui qui en était l'objet, mais contre les siens, il le défendait, comme il aurait dit lui-même, ungui'bus et rostro. A chaque désobligeance pour son favori, il répondait par uii témoi-

gnage de faveur: « Je le ferai si grand qu*ils n'oseront plus Tattaquer, » disait-il, en nommant M. de Blacas grand-maître de la Garde-robe. Quelle confiance dans sa royauté, de croire qu'il faisait quelque chose en nommant à Hartwell un grand officier de sa maison 1

A travers les ménagements que Monsieur gardait, en parlant de M. de Blacas, on voyait qu'il faisait fort peu d'estime de sa capacité. Il y a antipathie d'espèces entre l'héritier présomptif et le favori. Mais Monsieur tira le meilleur parti du dégoût que lui inspirait le favoritisme, ce fut de s'en préserver.

Le prince se plaisait à m'introduire dans ce monde nouveau pour moi, et souvent de simples détails me dévoilaient des situations entières. En me montrant les lettres patentes de lieutenant général du royaume, il m'apprit que le Roi était souvent pris par la goutte, et quelquefois au point de ne pouvoir marcher. Mon étonnement fut tel que je ne pus en cacher l'expression. Je me levai et je reculai de deux pas.

— Comment, dis-je avec trop de vivacité, le Roi ne peut pas marcher?... mais, au moins, il peut monter à cheval ?

-^ Pas du tout, me répondit le prince.

— Eh I mon Dieu I m'écriai-je, qu'allons-nous devenir? »'Et après un moment de silence, je repris : « Eh bien, nous^ monterons à cheval pour lui I »

Cependant je m'arrêtais, effrayé devant l'image d'un roi impotent, moi qui le rêvais tel que Burke peignait celui à qui il serait donné de relever le trône de ses ancêtres. « Qu'il ne pense pas, dit-il, qu'il puisse dormir sur des coussins de velours il faudra qu'il par-

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courre les provinces, qu'il soit toujours à cheval, enfin qu'il joigne aux droits de la légitimité toutes les qualités nécessaires à un usurpateur. »

Dans un de ces moments de causerie familière, Monsieur me racontait que les princes ses fils l'avaient supplié de conserver les cheveux coupés, et quoi qu'il pût arriver, de ne pas reprendre la poudre. Il s'inquiétait de ces formes de l'ancien régime. Qui aurait pu deviner que cette condescendance toute simple pouvait avoir des conséquences importantes ? Il n'existe pas dans la nature de germes aussi cachés que ces infiniment petites causes des événements humains.

En effet, les cheveux coupés et sans poudre ont interdit à la cour l'usage des habits habillés. Faute d'habits habillés, on a porté des uniformes ; l'uniforme a exigé des épaulettes ; les personnes d'un âge avancé ou d'un rang élevé n'ont pas pu se contenter des épaulettes de sous-lieutenant ; on a demandé des grades, non à raison des services militaires, mais à la convenance de son rang ou de son âge. D'abord, c'était seulement pour en porter les insignes; bientôt on a voulu avoir les grades réels, exercer les emplois, jouir des traitements. Ces prétentions furent servies par l'inconcevable facilité du ministre de la guerre, le général Dupont; mais de là le juste mécontentement de Tarmée, et son seul grief raisonnable contre la Res-

tauration. Elle acceptait sans peine les grades de Tarmée de Gondé et de la Vendée ; mais elle ne supportait pas ceux des Tuileries en 1814, et, dans le fait, ils étaient irritants. C'est ainsi qu'elle se trouvait préparée à la grande défection des Gent-Jours.

M. le marquis de Brézé, grand maître des cérémonies, qui n'avait d'autres services que ceux des parades de la cour, devînt lieutenant général, et recevait le traitement d'activité. — M. Just de Noailles obtint pour premier grade militaire celui de maréchal de camp, au moment où il était envoyé ambassadeur en Russie. — Le comte de Sabran n'apportait d'autres titres militaires qu'un mauvais brevet de capitaine en Espagne, où il n'avait jamais servi; il reçut en échange celui d'officier général, et le commandement d'un département. Quelques années après, il fut fait lieutenant général, cordon rouge et duc. C'était le prix de ses délations officieuses auprès des ministres. On pourrait citer par centaines les exemples de cette prostitution des grades et des croix militaires, dont le général Dupont était le proxénète. M. de Viomesnil, appelé au ministère de la guerre, n'aurait pas cherché son point d'appui dans d'aussi lâches complaisances.

Cependant il faut bien le dire, au-dessus de ce que les habitudes de l'étiquette avaient de puéril et de contrastant avec la simplicité d'une vie particulière, il régnait à Hartwell, dans cet asile du Roi exilé une atmosphère de grandeur que personne n'aurait pu se donner. Il y paraissait environné du souvenir des trente rois, ses ancêtres qui avaient régné pendant neuf siècles sur le premier trône du monde. Les gran-

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(leurs passées semblaient l'élever au-dessus de rabaissement actuel de sa fortune, et il en conservait toute la dignité. On la retrouvait dans tous les actes qui émanaient de lui, dans ses réponses aux insidieuses propositions de Bonaparte, dans ses rapports difficiles avec Tempereur Paul de Russie. Il se relevait devant ce qui aurait humilié tout autre, et opposait aux coups du sort les plus cruels, les plus inattendus, une courageuse patience, une inaltérable sérénité. La pauvreté même ne lui avait pas appris à connaître la valeur de Targent. Le sentiment de sa propre grandeur ne le quittait jamais. C'était dans son sang ; il ne le démentait en aucune occasion.

Je cherchais dans ces entretiens intimes à découvrir les plans qu on avait dû se tracer. Je pensais que le Roi, dont Tesprit était si vanté, aurait préparé dans les méditations d'un long exil les formes de gouvernement qui nous conviendraient le mieux, les institutions propres à concilier le rétablissement de son autorité, et ce qu'il nous fallait de libertés; enfin ce qu'il devrait conserver de l'état ancien et accorder à un état nouveau. Dans cette intention, je passais en revue les États généraux, le clergé, les Parlements, les états et assemblées de province, etc. Mais Monsieur semblait y trouver plutôt des sujets d'effroi que des appuis pour la monarchie à rétablir. « Les États généraux n'avaient-ils pas conduit à une Assemblée nationale subversive et à une Convention régicide ?

le clergé était fort respectable ; mais pourquoi lui donner une existence et un pouvoir politiques ? les Parlements et leurs remontrances n'ont-ils pas toujours entravé Tautorité royale jusqu'au jour où ils ont les premiers sonné le tocsin de la Révolution ? les assemblées provinciales n'étaient-elles pas une idée de M. Turgot, de M. Necker?» — Tout cela était dit sans affirmation, sous formes dubitatives, mais on ne mettait rien à la place. Je n'essayais pas de faire comprendre qu'on ne s'appuie que sur ce qui peut résister; mais il me paraissait certain qu'il n'y avait rien de prévu, rien d'arrêté dans la pensée de nos princes *.

Je m'en étonnais; mais ce qui me paraissait inconséquence était peut être sagesse. Un prince qui revendique, au trône de ses pères, des droits longtemps méconnus ignore sous quels auspices il reprendra son pouvoir ; quelles seront les circonstances et les hommes qui le rappelleront ; ce que l'esprit du temps, on pourrait dire cehii du moment marqué pour son retour, lui présentera de forces ou exigera de sacri^ fices. Comment tracerait-il d'avance et prétendrait-il régler d'une manière immuable l'avenir de son règne ? ce serait folie.

1. Peu de mois avant la Restauration, le Roi, causant dans une de ses soirées d'Hartwell, avec les personnes qui l'environnaient, parlait de son retour en France. La conversation était venue sur la fortune que chacun pouvait espérer en rentrant dans ses anciennes pro- ])riétés, sans distinction de celles qui étaient vendues ou non; et s'adressaut à l'un des assistants, le comte Alphonse de Durfort, il lui demandait le compte des revenus qu'il retrouverait.

Je ne cite ce fait que pour montrer que rien n'était alors arrêté dans la' pensée du roi.

ENTRETIENS AVEC MONSIEUB. — Mars 1614. 207

La carrière était donc ouverte à toutes les pensées (l'avenir et je balbutiais les miennes. Je disais tout ce que la France pouvait espérer du rétablissement dé l'autorité royale: faire succéder à un gouvernement de violence et d'oppression une administration paternelle, sage et réparatrice, assurer une longue paix après un système de guerres interminables, presque aussi fatales dans les succès que dans les revers ; ramener la prospérité par la communication des peuples et la liberté des mers ; rétablir la société sur des bases religieuses et morales ; associer la liberté au pouvoir; et en même temps, rassurer le monde entier que nous avions soulevé par la crainte de nos révolutions, les succès de nos armes et la contagion de notre exemple. Voilà ce qu'il y avait à faire, et ce que l'autorité légitime pouvait seule opérer. Je faisais remarquer au prince qu'en cherchant comment on peut rattacher un grand peuple à l'autorité longtemps méconnue de ses rois, on trouverait toujours sous des formes différentes, qu'il fallait se placer dans les institutions anciennes en les modifiant pour les adapter aux idées nouvelles. C'est-à-dire qu'il faut faire l'ouvrage que le temps aurait exécuté s'il n'eût été dérangé dans son travail incessant. Je rédigeais cet axiome d'une manière un peu triviale peut-être, pour être mieux compris.

— Il faut introduire le nouveau dans l'ancien, disais-je.

Mais il fallait m'expliquer.

— La Restauration, ajbutais-je, n'est pas seulement celle de votre maison et de vos droits; elle doit être aussi celle de la France, de ses institutions.

de ses libertés et franchises, usées par le temps, brisées par la Révolution, détruites par Tempire. Vous avez à les remettre en force et en honneur. — Vous n'essayerez pas d'un gouvernement sans contrôle et sans contrepoids ; notre droit public et nos mœurs s'y refusent absolument ; et les excès de la tyrannie actuelle Tout rendu plus odieux encore. Vous régulariserez donc ces pouvoirs aux formes incertaines, mais au fond immuables dans Tesprit de la monarchie. Vous appellerez des représentants des grands intérêts du pays; des États généraux consultés pour les lois, et régulateurs pour l'impôt. Vous ne retrouverez plus pour les composer une noblesse imposante par le prestige de la naissance et par ses richesses ; mais remontant à son principe, vous lui rendez une vie nouvelle en lui associant nos grandes illustrations militaires qui en ont toujours été la source, et les grands possesseurs de la propriété territoriale, qui en est la base.

« Le clergé peut reprendre un rang dans l'État, si, en remplacement des richesses qu'il a perdues, vous lui donnez de l'indépendance ; et il retrouvera son crédit et son influence sur les peuples si, à l'enseignement religieux qui lui appartient, vous ajoutez l'administration des établissements de charité publique, et qu'il soit sans cesse en contact avec toutes les misères du peuple pour les soulager.

« Le commerce et l'industrie qui sont d'un si grand poids dans les intérêts publics, et auxquels la paix va donner un nouvel essor, seront protégés par les magistrats élus dans les villes où se concentre l'activité commerciale.

ENTRETIENS AVEC MONSIEUR. — Mars 1814. 209

(( Le trône, environné de ces soutiens, gagnera en confiance ce qu'il perdra en autorité apparente, et sera dégagé d'une insupportable responsabilité.

« Devant ce grand conseil de la nation, les parlements n'auront plus à s'ingérer dans les affaires de l'État. Ils resteront la plus belle magistrature de tous les peuples ; vous y ouvrirez une plus largo part au mérite en supprimant la vénalité des charges. »

Enfin, et c'était mon thème favori, je disais que les assembléesprovinciales, ou états de province, devaient être le premier bienfait d'un gouvernement réparateur ; qu'il fallait, avant tout, faire disparaître la centralisation et les préfets qui en étaient les organes absolus. Né en Provence, où l'administration étaitconfiée aux états du pays, j'avais appris à connaître et admirer ce régime intelligent, où les plus intéressés règlent eux-mêmes leurs intérêts en toute indépendance. Dans cette administration, qui n'est que celle de la famille développée, tout s'adapte merveilleusement à la variété des lieux, des personnes, des intérêts et des circonstances. Elle se prête et satisfait à toutes les situations, à toutes les exigences particulières, et s'accorde aux caractères, aux mœurs, aux habitudes et aux industries de chacun.

L'opinion de Monsieur sur ces sujets divers n'était pas assez arrêtée pour que son assentiment fût bien positif. Cependant l'attention qu'il m'accordait m'encourageait parfois à l'élever à quelques considérations plus générales.

Mais le Prince me ramenait à des sujets plus intéressants pour moi, et me parlait des personnes demeurées en France, les mieux placées dans l'esprit et le souvenir de son frère. — En première ligne était Tabbé de Montesquiou. Sa conduite à TÂssemblée nationale, pour être conciliante, avait été douteuse, et assez conforme à celle que Monsieur, comte de Provence, avait lui-même adoptée dans la première période de la Révolution. A la faveur de cette couleur incertaine qui l'avait séparé des siens, Tabbé de Montesquiou avait été deux fois nommé à la présidence de cette Assemblée. C'était une grandeur politique qui imposait au Roi parce qu'elle n'était pas de celles qu'il pouvait donner. Plus tard, l'abbé fut un de ceux qui jusqu'au dernier moment avait correspondu avec Louis XVIU ; correspondance de bel esprit, suffisante pour des caractères et des circonstances inertes. Il s'y faisait aider par deux hommes alors peu connus, mais que la Restauration a mis en lumière : MM. Royer- CoUard et Becquey. Enfin il avait cette faveur, grande auprès des princes, qu'on l'appelait l'abbé tout court, l'abbé par excellence. Ensuite venait M. Dambray, gendre de M. de Barentin, dernier garde des sceaux. Au moment de la Révolution, M. Dambray avait débuté avec assez d'éclat dans les fonctions d'avocat général au parlement; ensuite, sous la Terreur, comme l'abbé de Montesquiou, il s'était caché et peut être éteint, avec cette différence que M. Dambray avait gardé le

ENTRETIENS AVEC MONSIEUR. — Mars 1614. 211

caractère, les traditions et la dignité de Tancienne magistrature, et que l'autre n'avait rien conservé de canonique, ni en esprit, ni en réalité.

Enfin le Prince nommait encore M. Ferrand, membre distingué du parlement de Paris; il s'était soustrait par une émigration précoce au meurtre juridique qui avait terminé la vie de la plupart de ses collègues. Il avait publié hors de France quelques écrits politiques. Appelé auprès de M, le prince de Condé, il le suivit pendant plusieurs campagnes, partageant javec M. de Montesson le crédit des affaires, et la direction de ce qu'on appelait assez naïvement la politique du Prince. Rentré en France, il y conserva une attitude noble et indépendante. Son nom fut prononcé à l'occasion d'un livre, ÏFsp*it de rhhtoire, écrit pour l'instruction d'un fils qu'il perdit jeune encore. Cet ouvrage fut remarqué par son mérite, et aussi par le courage déployé en le mettant au jour. L'esclavage était tel que Bonaparte citait cette publication comme une preuve de la grande liberté dont il laissait jouir la presse. Aujourd'hui on chercherait en vain dans ces pages ce qui aurait pu blesser la tyrannie la plus ombrageuse.

Telles étaient les personnes qui, en France, avaient acquis d'avance la confiance du Roi. D'autres, au dehors, l'avaient obtenue, mais à un moindre degré, peut-être parce qu'on les avait vues de plus près : le marquis d'Osmond, le marquis de Bonnay et quelques autres. M. le marquis de Bonnay s'était fait des plus modérés à l'Assemblée nationale; il avait été trois fois porté à la présidence ; mais ne voulant pas aller plus loin dans le mouvement révolutionnaire, il sortit

de France à Tépoque où Monsieur, comte de Provence, cessa d'affronter la Révolution. Il rejoignit ce prince et fut un des premiers à exercer auprès de lui ces espèces de fonctions, attribuées à celui qu'on appelait son ministre.

Parmi ceux qui étaient venus à lui. Monsieur ne citait que M. Terrier de Monciel, qui avait traversé le ministère de rintérieur aux derniers moments de la royauté de Louis XVI. Il était en ce moment à Lyon pour sonder les esprits et suivre les événements.

Mais, de ceux qui Tenvironnaient, le comte de Bruges était le seul que Monsieur fût disposé à occuper dans les affaires, et peut-être parce que le Roi le lui avait donné dans cette intention. On ne pouvait refuser à ce prince un jugement quelquefois exquis à connaître les hommes ; mais, faute de les considérer au point de vue des affaires, il ne les connaissait que dans les rapports du monde. Il les acceptait pour ce qu'ils étaient, et ne cherchait pas ce qu'ils pouvaient être. Le grand talent des princes est de faire des hommes, ce fut surtout celui de Louis XIV, et de là sa grandeur. Mais en général. Monsieur les prenait tout faits, comme les circonstances les lui donnaient, et ce n'était pas faute de les juger.

Cette disposition des princes, — surtout des légitimes, — à ne pas grandir ceux qui sont auprès d'eux, me fut révélée à la suite d'une conversation où j'avais exposé à Monsieur comment Bonaparte avait entraîné les imaginations en donnant à tous la perspective des grandes fortunes dont il avait comblé quelques-uns, et je lui en citais des exemples. Il était à craindre qu'après un règne, dont l'action et le mouvement

ENTRETIENS AVEC MONSIEUR. - Mars 1814. 213

avaient touché tous ceux qui ne s'y étaient pas positivement refusés, un règne d'ordre et de paix parût bien froid et bien terne à 6es hommes agités de toutes les espérances et de toutes les passions ambitieuses. Il me semblait essentiel de savoir mettre en évidence ceux qui se seraient d'abord rattachés à la cause royale; il ne fallait pas craindre de les placer trop haut, de créer parmi eux de ces grandes existences, de ces belles fortunes qui attirent les regards de tous et excitent l'émulation de chacun. C'étaient aujourd'hui des appâts nécessaires. Et, pour me faire mieux comprendre par un exemple, je ne sais comment le nom du comte Alexis de Noailles me vint à la pensée, probablement à cause de la persécution récente et célèbre qui avait frappé son jeune et nouveau dévouement. J'accumulais les rangs, les titres, les dignités sur sa tête pour l'élever et le faire briller comme un phare aux yeux de tous; et pour mettre le comble à ce que mon imagination rêvait de plus grand, j'ajoutais comme dernière faveur, le cordon bleu. Monsieur ne me suivait pas dans cette pointe de cheval échappé; au mot de cordon bleu^ il m'arrêta tout court. J'avais dans sa pensée porté la main sur l'arche sainte.

— Ah I le cordon bleu, dit-il, ce serait un peu fort ; il est encore bien jeune. Mais vous, mon ami, soyez tranquille; vous serez grandement récompensé, vous le serez royalement.

A ces mots, la rougeur me monta au visage ; ce retour que Monsieur faisait sur moi, cette intention qu'il prêtait à mes paroles,^ si éloignée du sentiment qui les avait dictées m'étourdirent un moment. Mais bientôt ma pitié se reporta sur lui.

âU MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

Comment, me disais-je, il est arrivé à ne pas croire à un dévouement parfaitement désintéressé ! il ne Ta donc jamais rencontré I

Monsieur semblait embarrassé lui-même de impression qu'il avait produite sur moi ; mais nous échappâmes tous les deux à cette contrainte en nous jetant, à qui mieux mieux, dans les projets de tout ce que la Restauration devait accomplir. Nous réglions ainsi, avec une confiance un peu naïve, l'avenir de la France. On pourrait dire, en se servant d'une expression triviale, que nous comptions sans notre hôte. J'étais alors bien jeune en politique. Je croyais qu'animé par un vif sentiment de l'intérêt public, un ardent amour de la patrie, en consultant son sens intime et sa conscience, avec une entière abnégation d'intérêt personnel ou de préoccupation de parti, on trouvait nécessairement en soi des vérités irréfragables, et que ces vérités portaient un caractère qui les faisait reconnaître et accepter de tous. Je croyais enfin que tout ce qui était démontré à un esprit droit et à un cœur sincère, devait vaincre les oppositions et subjuguer les préjugés. Et cependant, le vrai et le bien se présentent différents aux divers esprits avec une égale évidence ; on peut tirer de principes opposés des conséquences parfaitement justes; on peut avec une égale bonne foi embrasser des convictions contraires. Il faut donc reconnaître que notre raison n'atteint qu'à des vérités relatives. Elle est trop faible pour remonter d'elle-même à là vérité absolue.

ENTRETIENS AVEC MONSIEUR. — Mars 1814. 215

Nous revenions sans cesse aux personnes dont nous pouvions espérer le concours, et je parlais de M. Beugnot. Monsieur ne savait de lui guère que sou nom, et il m'en demandait davantage.

J'avais connu M. Beugnot à Dusseldorf, où je suivais les affaires d'une succession échue à la famille de ma femme. Il y arriva pour gouverner le duché de Berg, avec le titre de ministre des finances. Napoléon s'était ressaisi de ce pays lorsqu'il avait envoyé son lieutenant Murât à Naples. M. Beugnot était homme d'esprit par-dessus tout, d'un esprit orné de connaissances variées, et d'une prodigieuse mémoire. Sa parole était facile et abondante, et son improvisation aussi brillante qu'on puisse la rencontrer dans un salon. Il recherchait ce genre de succès, au point, dit-on, de préparer par écrit les sujets de ses conversations et les anecdotes qu'il racontait à merveille. Je ne sais pourquoi la société se plaindrait d'un travail fait pour la charmer.

Je l'avais souvent admiré pendant son séjour à Dusseldorf, lorsque chez lui, après diner, sa grande figure appuyée et à moitié assise sur son billard, il nous développait, à nous, plus jeunes, ses belles thèses entremêlées d'anecdotes neuves et piquantes sur la Révolution, sur les temps antérieurs, les mœurs, la société, les arts, sur le siècle de Louis XIV, etc. Il racontait à ce dernier sujet qu'un jour, aux Tuileries,

étant au milieu d'un groupe peu nombreux, il parlait avec entraînement de son admiration pour le grand roi. L'empereur s'approcha. Force lui fut de continuer ; mais Bonaparte l'interrompit aussitôt avec une impatience un peu jalouse.

— Qu'a-t-il donc tant fait, votre Louis XIV ? Il a gagné des batailles, il me semble que j'en ai gagné aussi ; il a étendu les frontières de la France de bien peu, moi je les efface ; il a bâti, dites-vous, Versailles, Marly, les Invalides; eh bien I je bâtirai aussi \

« D'abord, disait M. Beugnot, avec un ton de bravade, je ne lui répondis rien ; et ensuite, comme il s'éloignait, je dis assez haut : Pour être plus qu'un roi lise croit quelque chose, — Je ne sais comment il prit la citation, mais il tourna la tête et me sourit fort gracieusement. Voilà comme on fait entendre aux rois de dures vérités I »

Au reste, ces belles tirades de M. Beugnot n'étaient pas précisément de la conversation, il n'y avait jamais rien à répondre, il fallait qu'on l'écoutât, qu'on l'admirât : et, si l'attention se lassait un moment, s'il était interrompu, il se taisait, ou même allait bouder dans un coin. La moindre supériorité, de quelque genre qu'elle fût, l'intimidait et paralysait la verve de ses paroles.

Son imagination se déplaçait avec une étonnante facilité ; elle le transportait en un moment dans des idées tout opposées ; de là les opinions les plus va-

1. Il faut remarquer à ce sujet que de tous les monuments élevés par Napoléon, il n'y en a pas un seul fait pour abriter un être vivant. Ce n'était jamais pour ceux-là qu'il travaillait.

LE COMTE BEUGNOT. — Mars 1814. 217

riables. On aurait dit que c'était pour s'amuser de son esprit et le tenir en haleine qu'il soutenait d'un jour à l'autre les thèses les plus contradictoires. De même, pour les personnes, il passait de l'engouement au dégoût ; il louait avec exagération ou se moquait sans pitié. Enfin lorsque ses traits malins ne rencontraient pas d*autre victime, il les tournait contre lui-même et se dévouait au point de sacrifier sa vie passée et sa propre dignité. Il disait de lui-même, et avec raison, qu'il ne lui manquait pour être un homme supérieur que d'avoir du caractère à l'égal de son esprit. M. Beugnot n'accordait à personne, pas même au pouvoir dont il était serviteur, le respect qu'il n'avait pas pour lui-même, et cependant il en exagérait les formes, et jamais personne d'une aussi grande taille ne fit d'aussi profondes révérences.

Mais avec beaucoup d'esprit, on se fait à volonté un caractère, de l'imagination, du courage, de la sensibilité ; on peut, pour ainsi dire les savoir par cœur. C'est ainsi que j'ai vu quelquefois M. Beugnot s'élever au-dessus de lui-même. Un jour entre autres, nous étions à Dusseldorf ; M. Alexandre de Lameth, alors préfet d'Aix-la-Chapelle, était venu nous voir : je dis nous car j'étais lié avec lui \ 11 par-

1. J'ayais connu M. Alexandre de Lameth pendant qu'il était préfet du département des Basses-Alpes, où mes terres étaient situées. Un jour je déplorais le sort qui le tenait relégué et pour ainsi dire exilé dans un lien aussi peu récréatif que pigne, et je m'étonnais qu'il y tînt avec autant de patience. Je me plais à répéter ici la réponse honorable qu'il me fit : oc Ayant eu le malheur de jouer un rôle dans des temps de troubles, j'ai voulu prouver que je pouvais servir dans des temps tranquilles. »

tait après un court séjour, et nous déjeunions chez le gouverneur du grand-duché. Le hasard de la conversation fit parler de T Assemblée constituante. M. de Lameth là défendait modestement; mais M. Beugnot prenant tout à coup la parole avec autorité attaqua le parti' constituant et les Lameth eux-mêmes, corps à corps. Dans Téloquente apostrophe qu'il lui adressa il disait, mais bien mieux que je ne saurais le rendre ici : « Vous faisiez une révolution, vous étiez des factieux I... Mais des factieux timides, faibles dans vos conceptions, plus faibles encore à l'action... vous avez reculé, comme des enfants, devant votre propre ouvrage ; vous n'avez pas compris que cette révolution que vous vouliez faire ne pouvait s'accomplir qu'en plaçant audacieusement la couronne sur la tête du duc d'Orléans. Vous vous excusez en disant qu'il était le plus lâche, le plus vil des hommes, toujours amoureux du crime, et toujours impuissant à l'exécution; c^est vrae... Mais alors, n'êtes-vouspas bien coupables? quoi I vous bouleversiez votre patrie sans autre résultat qu'une série de malheurs épouvantables; vous commenciez une révolution sans savoir, sans pouvoir la terminer!... »

M. de Lameth était bien loin de manquer de force dans une discussion froide et raisonnée ; mais cette boutade vigoureuse l'abasourdit au point de l'empêcher de répondre un seul mot, et l'embarras de notre silence augmentait le sien.

Au milieu de tojis ses avantages, M. Beugnot savait tirer un grand parti d'être venu au monde quinze ou vingt ans avant nous; il avait connu les temps qui ont précédé la Révolution ; il en avait étudié les for-

LE COMTE BEUGNOT. - Mars 1814. 219

mes et le fond, les usages et les mœurs; dès sa première jeunesse, il s'était approché du grand monde. Placé de bonne heure auprès du cardinal de Brienne, il le suivit au ministère, où ce prélat philosophe du dix-huitième siècle préludait à la Révolution par les actes du plus rude despotisme. C'est ainsi que les révolutionnaires, ses successeurs, ont toujours appliqué leurs théories de liberté. Le secrétaire du premier ministre était préparé aux idées nouvelles ; il s'y laissa entraîner plus qu'il ne les embrassa; après avoir rempli quelques fonctions départementales, il devint membre de l'Assemblée législative, de cette assemblée fille delà Constituante et mère de la Convention. Sa place y fut très honorablement marquée parmi ceux qui voulaient résister à l'irrésistible torrent. Il entretint, ainsi que MM. Théodore de Lameth, Becquey et quelques autres de ses collègues, des relations secrètes avec le Roi et la Reine, et s'efforça de les servir. Il a raconté depuis de la manière la plus attachante ces temps de malheurs, les premières relations de sa jeunesse avec mademoiselle de Lamothe, la fameuse intrigante, l'affaire du collier, et le rôle qu'il y joua lui-même, celui de dupe, le seul que pouvait y prendre un galant homme; les scènes de la prison où il fut enfermé, entre autres le moment où il vit partir madame Roland pour l'échafaud.

Lorsque la perspective de temps meilleurs permit aux hommes d'honneur de rentrer dans les carrières politiques, M. Beugnot devint secrétaire général du ministère de l'intérieur sous Lucien Bonaparte. Il contribua à l'organisation de ce ministère « qui était.

disait-il assez plaisamment, Théritier du peuple souverain, » parce qu*on y jeta pêle-mêle toutes les parties de l'administration usurpées par la Convention et ses comités. Il fut aussi chargé de rétablissement des préfectures, et prit pour lui celle de Rouen. Quelques années après, il fut appelé au conseil d'État pour Téclairer sur les questions de filature et de fabrication qu'il avait étudiées à Rouen. On le donna ensuite à Jérôme Bonaparte lorsqu'on voulut organiser ce qu'on appelait le royaume de Westphalie; enfin on l'avait envoyé à Dusseldorf.

— Il est en ce moment à Lille, ajoutais-je ; il y remplit les fonctions de préfet, mais il est revêtu de pouvoirs extraordinaires. Une carrière administrative aussi longue et aussi variée a fait de M. Beugnot l'homme qui connaît le mieux les affaires telles qu'on les a faites, avant et depuis la Révolution. Louangeur des temps passés par son imagination, il se laisse entraîner aux choses nouvelles par sa facilité. Plié à tant de formes différentes, courbé sous tant de principes opposés, il a peut-être perdu en force et en caractère ce qu'il a gagné en talent et en habileté. Il n'en est pas moins de ceux qui peuvent servir le plus utilement le gouvernement à rétablir, et il me semble qu'on ne doit pas craindre qu'il s'y refuse.

L'intérêt que le Prince attachait à ces récits m'^encourageait à les étendre au delà peut-être de ce qu'il convenait aux circonstances d'un moment si pressant.

NAPOLÉON A SAINT-DIZIER. - Mars 1814. 221

Tandis que nous nous occupions si soigneusement de construire et même de distribuer Tédifice de la Restauration, il ne nous venait pas à la pensée de nous informer des événements de la guerre. C'étaient eux, cependant, qui étaient chargés d'aplanir le sol sur lequel nous devions nous établir ; mais nous n'y pouvions rien; d'ailleurs toute communication, toute circulation était tellement interrompue qu'on ne savait rien de ce qui se passait au plus près de soi, et l'on ne s'occupe guère de ce dont on ne peut pas être informé. Nous ne voulions pas douter du succès; cependant la pensée d'un revers était sous-entendue, dans nos projets, comme la pensée de la mort l'est dans ceux de la vie quotidienne.

J'avais bien su en partant de Bar-sur-Aube, le 31 mars, que la bataille d'Â.rcis dont on attendait le résultat avec inquiétude au quartier général des souverains, n'avait pas été perdue pour eux; mais je ne savais pas s'ils l'avaient gagnée. Comment aurions nous pu deviner que Bonaparte, réduit à reculer devant l'armée victorieuse jusque sous les murs de Paris, aurait pris l'audacieux parti de fuir en avant et de se jeter à l'aventure, de manière à manœuvrer sur les lignes de communication des armées d'invasion. Il s'était porté à Saint-Dizier et à Doulevent. Il prétendait attirer à lui les garnisons de la Lorraine et de l'Alsace, et peut-être soulever par sa présence les

m MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

populations de ces provinces ; il voulait surtout donner à sa défaite l'apparence d*une victoire. Nous causions tranquillement à Nancy, et le foudre de guerre était tout près de nous, à Saint-Dizier, où il resta quelques jours. Nous n'étions couverts par aucune troupe, avertis par aucun renseignement. Il aurait pu arriver sur nous en quelques heures , et nous étions enveloppés sans le savoir dans les bras qu'il étendait à Metz et à Strasbourg ! Par cette manœuvre audacieuse^ et telle que pouvait Tinspirer le désespoir, il réussit à couper momentanément les communications des armées combinées avec le Rhin, et à porter sur toutes les routes derrière l'ennemi les surprises et les désordres que produisent de pareils coups de main. L'empereur d'Autriche échappa à peine de sa personne aux partis qui couraient jusqu'auprès de Langres et de Dijon. Il ne nous parvenait à Nancy aucune information sur ces événements.

Je pressais mon départ, tandis que Monsieur était plutôt disposé à me retenir. Il s'habituait à nos longs dialogues ; les moments que je ne passais pas avec lui étaient occupés aux rédactions qu'il m'avait demandées ; entre autres une relation succincte de mon voyage et de mes négociations. Elle était destinée au Roi. Monsieur rendait compte de tout à son frère, aussi exactement que le permettait la difficulté des communications, et ses rapports comme son langage étaient empreints de ce respect traditionnel que Louis XIV avait imposé aux princes les plus rapprochées de la couronne. Fiers du titre de premiers sujets du roi, ils montraient plus de révérence pour sa personne, qu'on n'en exigeait des derniers.

PRÉPARATIFS DE DÉPART. — Mars 1814. 22a

A travers de nombreuses digressions, nous étions cependant arrivés à résumer les principales questions d'affaires. Je partais seul, investi des pouvoirs du lieutenant général du royaume. Monsieur m'accréditait auprès des souverains alliés, au nom du Roi. Les dernières conférences de Bar-sur-Seine ne permettaient aucun doute sur mon admission, si ce n'est publique, au moins secrète en cette qualité. J'avais d'abord à notifier les lettres patentes du lieutenant général du royaume sur lesquelles se fondaient les droits du Prince et les pouvoirs qu'il me déléguait. Je devais ensuite hâter la conclusion définitive des traités à intervenir pour établir notre position : la reconnaissance du souverain, la paix et l'alliance avec les puissances coalisées. Le Roi maintenait dans ses stipulations les plus grands intérêts de la France. S'il nous avait été donné d'accomplir à cette époque l'œuvre qui nous était tracée, nous aurions obtenu des conditions bien autrement favorables que celles qui furent accordées plus tard. A cette époque le colosse était encore debout, on pouvait craindre un retour de sa fortune passée ; aucun sacrifice n'aurait coûté pour le renverser, et l'on savait bien alors que le concours de la France y était nécessaire; on serait allé au-devant de ce qui pouvait séduire la nation, et on lui aurait présenté des appâts dignes d'elle.

Plus tard, le fantôme avait disparu au milieu de la tempête ; on avait oublié l'effroi qu'il inspirait. Tout était fait ; on avait obtenu de la France tout ce qui était nécessaire ; chacun rentrait dans le calcul de ses intérêts ; on discutait avec un gouvernement nou-

vellement rétabli, qui n'avait rien à donner, et peu à refuser. On lui disputait sa part, et Ton trouvait toujours assez bonne celle qu'on lui faisait, par respect pour les promesses solennelles,et parce qu'on n'aurait pas pu s'entendre sur le partage de ses dépouilles.

Mais au temps dont je parle, personne n'aurait pensé à nous refuser l'entière restitution de nos vaisseaux, de notre matériel de guerre, celle de toutes nos colonies; l'Angleterre aurait rendu à pleines mains, comme elle disait à Francfort ; et même nos frontières étendues vers le Rhin n'auraient pas paru trop larges. Les souverains coalisés, d'ennemis ou d'agresseurs qu'ils étaient, devenaient toutà coup nos alliés et nos auxiliaires. Leur grande tâche était accomplie. Ils se retiraient, comme ilsle disaient eux-mêmes, en nous laissant l'appui moral de leur alliance, et à notre disposition des corps auxiliaires, dont le nombre aurait diminué à mesure que nos forces nationales se seraient organisées. La soumission unanime au gouvernement royal aurait bientôt rendu ces secours inutiles. — Un pareil traité n'aurait pas été une vaine spéculation, puisqu'il aurait reçu immédiatement son application aux contrées occupées par les alliés, et à toutes celles qui auraient voulu rentrer sous l'obéissance du Roi. Il aurait eu toute sa force et toute sa réalité, et tout le monde en aurait ressenti le bienfait. Nous aurions ainsi conquis la France par la paix, lorsqu'il était si difficile de la conquérir par la guerre.

Alors nous n'aurions pas vu les souverains étrangers vainqueurs dans nos murs, et notre susceptibilité n'eût pas eu à rougir de la présence des rois de l'Europe, et même de leur générosité. La

PRÉPARATIFS DE DÉPART. - Mars 1814. 225

Restauration n'aurait pas subi les conditions qui Tont dénaturée. Nos institutions se seraient développées sur des principes français, pour ainsi dire sur leurs propres racines, et avec les idées, les lois, les mœurs implantées et vivantes chez nous. Elles étaient encore dans l'esprit et dans Téducation de tous ceux qui avaient passé Tâge de trente-cinq ans.

Aulieu de cette œuvre toute nationale, on a voulu, je ne sais par quel engouement, transplanter tout à coup chez nous des institutions complètement étrangères dans leurs origines, leur développement et leurs effets. Entreprise aussi ridicule que si, abjurant tout à coup la langue de nos pères, produit séculaire du génie des générations françaises, on voulait instantanément la remplacer par le langage d'un autre peuple. Penserait-on que les institutions, Tétat moral, intellectuel et économique d'un pays, soient plus faciles à transporter dans un autre que la langue qu'on y parle? croit-on qu'elles soient un mécanisme ordinaire qu'on peut couler en fer pour en transporter les parties, et les faire fonctionner partout où l'on veut les dresser? — Voilà cependant où nous avons été entraînés par les divagations des esprits, par l'insolence d'un sénat, esclave du despotisme et révolté contre la monarchie, et surtout par l'influence de l'étranger, toujours pernicieuse, même lorsqu'elle veut être bienveillante.

S'il nous eût été donné de suivre les plans que les circonstances nous permettaient de concevoir à Nancy, les difficultés qui sont venues à rencontre de la Restauration auraient disparu. Au lieu d'avoir sur les bras l'armée de l'empire, en masse, mécontente

de la paix, humiliée de sa défaite, haineuse de ceux qui devenaient nécessairement nos alliés ; au lieu d'être condamnés à la rattacher à force de caresses, et à n'y introduire nos partisans que furtivement, nous aurions fait entrer dans nos rangs déjà formés, ceux qui auraient voulu franchement nous servir. Les prisonniers qui nous étaient rendus, les garnisons du Nord qui nous auraient dû leur délivrance, et tous ceux qui, ayant rompu leurs rangs, se seraient librement attachés à nous, et seraient venus s'incorporer dans nos cadres. Nous n'aurions pas eu à changer leurs drapeaux, ils se seraient rangés sous les nôtres. L'esprit d'opposition et les souvenirs hostiles auraient été brisés. On rompait avec le passé, on assurait l'avenir. Si nous eussions atteint toutes ces conséquences naturelles d'une pacification conclue sous de meilleurs auspices, le retour du Roi aurait été semblable à une intervention de la Divinité dans les grandes calamités publiques. Puissant et radieux, il venait dénouer l'inextricable nœud de nos malheurs, apportant d'une main la Paix qui fermait l'abime du passé, et de l'autre la Liberté qui allait ouvrir une ère nouvelle. — Mais le cours et la conséquence des événements, ce qu'on appelle ia force des choses, en décidèrent autrement.

Nous abrégions peut-être dans nos pensées le temps nécessaire pour l'accomplissement de cette œuvre.

DISPOSITIQNS POUR MON DÉPART. — Mars 1814. 2Î7

Aussitôt que les bases en auraient été signées, je devais me rendre à Paris, et là, profitant de la faveur des circonstances et de la face nouvelle que prenait notre fortune, je devais réveiller, réunir les cœurs dévoués, éclairer Topinion, la soulever, l'armer en notre faveur, si c'était possible. Telles furent mes instructions. Elles n'eurent jamais d'autre rédaction que cet échange de nos paroles, et quelques notes que je prenais à la hâte.

Les difficultés qui environnaient de telles entreprises nous auraient frappés si nous les eussions calculées froidement; mais elles disparaissaient devant l'élan qui nous entraînait. Je ne laissais pas d'en pressentir au fond de ma pensée, mais je ne les exprimais pas à Monsieur, non par flatterie, — je n'ai jamais su ce métier, — mais pour ne pas me les avouer à moi-même.

Le Prince allait au-devant de tout ce qui pouvait servir à l'accomplissement des plans adoptés. Monsieur m'avait d'abord proposé d'emmener avec moi le comte de Bruges pour tâcher de l'introduire et de le faire agréer à ma place lorsque je partirais pour Paris ; mais, au dernier moment, il renonça tout à fait à ce projet, et m'en fit part dans les meilleurs termes.

— Vous avez si bien fait et obtenu des résultats si inattendus, me dit-il, que "je craindrais de compliquer et d'embarrasser votre situation par l'intervention de toute autre personne ; d'ailleurs, je pourrais- toujours vous envoyer le comte de Bruges, si vous le jugiez utile. » Il m'aurait donné toute autre des personnes de sa suite que j'aurais demandée ; mais je ne les connaissais pas, et si elles m'eussent

été connues, c'eût encore été le comte de Bruges que j'aurais préféré.

Je me suis quelquefois demandé ce qu'il en aurait été, si j'avais trouvé Monsieur environné d'un conseil auquel nous aurions soumis ces déterminations que nous prenions seuls, tête-à-tête, au coin du feu, et sans qu'il nous vint à la pensée qu'elles pussent être autrement décidées ? Qu'aurions-nous obtenu d'une grave délibération autour d'une table ronde? Ces conseillers auraient-ils trouvé beaucoup mieux? je l'ignore et n'oserais décider en cette occasion: il y aurait trop de suffisance . Mais, en général , que résulte-t-il de ces discussions de gens plus ou moins habiles?Des considérations variées à l'infini, commp les images confuses que réfléchit imparfaitement un miroir à mille facettes; considérations inutiles par cela même qu'elles sont nombreuses ; car le nombre est petit de celles qui sont applicables à un sujet. Chacun raisonne dans son sens, et souvent hors du sens commun, soit pour trouver du neuf, pour y mettre du sien, faire parade d'aperçus vrais ou faux, que d'autres n'auraient point inventés ; le bon sens, le sens droit gémit, étouffé sous le poids des considérations diverses et des abondantes paroles. On y rencontre sans cesse des assentiments de politesse, de déférence ou de flatterie, ou des contradictions de mauvaise humeur, des jalousies ou des haines personnelles, tant d'autres motifs d'amour-propre ou de parti pris, qui ne touchent nullement au fond des questions et même en écartent. Enfin, que peut-il résulter de ce concours d'opinions différentes, si ce n'est des déterminations compliquées d'éléments divers et contraires, et, par consé-

DISPOSITIONS POUR MON DÉPART. — Mars 1814. 229

quent, sans force et sans efficacité? On pourrait, prouver que la valeur intellectuelle de cet être collectif qu'on appelle conseil ou assemblée est, mathématiquement parlant, bien au-dessous du terme moyen des intelligences qui le composent, et elle diminue même, en raison directe de leur nombre. On a dit depuis longtemps que tous les parlements de France réunis n'auraient pas écrit rFsprù des Lois^ et que toutes les académies n'auraient pas fait une tragédie de Racine. Partout où l'unité est nécessaire, la délibération de plusieurs est dissolvante; ainsi, lorsqu'il s'agit de conduire les nations, de gouverner l'État, de créer (Jes lois, la souveraineté se perd en se divisant ; et de même le commandement des armées, les plans à tracer, les grands partis à prendre, les grandes actions à exécuter, doivent être conçus et non discutés. Mais, ensuite, la délibération trouve sa place dans tout ce qui admet la diversité, comme l'application journalière des lois, l'administration des intérêts publics, sous toutes leurs formes. Que de maux a produits la confusion de ces deux ordres d'idées si différents !

Cependant, je ne me laissais pas aller à l'entraînement de ces causeries que la grande bonté de Monsieur rendait si faciles et si douces. Je fixai le jour de mon départ au vendredi 25 mars, et j'allai en prévenir M. d'Alopéus. Il me demanda de quelle manière je comptais voyager. Je voulais acheter une voiture pour éviter la dépendance et les contrariétés que j'avais éprouvées. Le gouverneur chercha à me dissuader de voyager seul.

— Les chemins, me dit-il, ne sont peut-être pas par-

SaO MÉMOIRES DU BARON DE YITROLLES.

tout également sûrs; attendez un jour de plus; aprèsdemain , vous pourrez voyager avec une véritable caravane de personnages qui se rendent au quartier général ; vous aurez une escorte militaire, et même, si vous ne tenez pas à acheter une voiture, vous trouverez facilement une place dans celle d'un de ces messieurs.

Je sentais si bien le prix des moments que je résistais à tout ce qui pouvait me retarder ; mais Tinsistance de M. d'Âlopéus fut telle que je ne fis plus d'autres objections que de m'en remettre aux ordres de Monsieur. Le Prince m'exprima avec affection le plaisir de me garder un jour de plus, et ensuite^ ^u sujet de l'achat d'une voiture, il me demanda si je n'avais pas besoin d'argent.

^ Certes non, lui dis-je, et loin de là, j'aurais bien voulu, comme Sully, avoir des bois à couper pour en apporter la valeur aux pieds de Monsieur.

En parlant des subsides dont il avait été question aux conférences de Bar-sur-Seine, j'avais eu occasion de demander au Prince s'il avait par devers lui quelques ressources d'argent ; il était parti de Londres avec environ cent mille francs, et il lui en restait à peu près soixante mille. Il était vrai de dire que son bon droit valait mieux que son trésor et son armée ; mais, avec ce bon droit, il devait avoir bientôt l'un ou l'autre.

Outre la copie des lettres patentes, le lieutenant général du royaume me remit les pouvoirs les plus étendus pour agir à Paris et en France avec une pleine autorité. Je lui demandai aussi de m'expédier de sa main quelques lettres de commandement, dont les

DISPOSITIONS POUR MON DÉPART. — Mars 18U. 231

noms resteraient en blanc, pour des généraux qu'on pourrait employer au premier moment; enfin, la nomination, également en blanc, d'un gouverneur de Paris, personnage principal, à revêtir de tous les pouvoirs, au moment où Ton aurait à faire reconnaître Tautorité du Roi ; car il ne nous venait pas alors à la pensée de disséminer le gouvernement dans un conseil plus ou moins nombreux, sous le vain titre de gouvernement provisoire : dans les circonstances critiques, la République romaine cherchait son salut dans la centralisation de tous les pouvoirs aux mains d'un dictateur ; en France, au contraire, nous avons toujours voulu sauver la monarchie par des conseils délibérants et gouvernants.

Dans la crainte où j'étais de ne pouvoir porter avec sûreté à 'Paris toutes ces pièces de l'écriture de Monsieur, je le priai encore de me donner un double des plus essentielles, écrites en encre sympathique, et il voulut bien se prêter à les copier sous cette forme fatigante. Le Prince, placé devant une petite table, au grand jour d'une fenêtre, traçait péniblement sous ma dictée les caractères de cette invisible écriture. Il y passa une partie de la journée, et personne ne pouvait lui éviter cette peine ; le corps de l'écriture devait être de sa main, sa signature n'étant contresignée par personne.

Ce travail lui rappelait les époques où les belles espérances de la Vendée avaient mis en œuvre son activité personnelle; elle n'avait pas toujours été heureuse, soit qu'elle manquât d'habileté, soit plutôt que le sort se joue de ce que nous appelons ainsi, soit enfin que les temps ne fussent pas accomplis... Les princes

entretenaient à Tintérieur de nombreuses correspondances ; ils y avaient des envoyés revêtus de leurs pouvoirs. Monsieur nie disait à ce sujet, et aussi pour faire valoir retendue de sa confiance, qu'ils avaient l'usage de distinguer trois sortes de ces missives ; les plus simples étaient pour dire seulement : « J'ai vu « telle personne, et elle peut rapporter des paroles « de moi; » de plus élevées donnaient des ordres à exécuter, ou confiaient un commandement spécial ; enfin très rarement avaient-ils donné des pouvoirs généraux; ceux, disait-il, d'un aller ego, tels qu'il me les remettait.

Et comme je m'étonnais que nos princes n'eussent pas conservé quelques-uns de ces liens avec une patrie dont leurs regards n'avaient pas pu se détourner, il me dit qu'ils s'étaient arrêtés devant le danger de ces communications, depuis que la police était devenue la garde avancée du général qui maîtrisait la France ; trop de victimes avaient succombé aux agents de Fouché. Le vieux duc de Séran, gouverneur des princes, enfants de Monsieur, avait ainsi perdu l'unique héritier de son nom , et tant d'autres avaient succombé aussi malheureusement et avec moins de gloire qu'au grand désastre de Quiberon ! C'était le même motif qui, dans ces derniers temps, avait empêché nos princes de rétablir avec leurs partisans des communications devenues si essentielles. Il est rare de terminer une révolution avec une telle délicatesse de sentiment, et des qualités du cœur portées à un si haut degré K

1. On pouvait s'étonner encore davantage que depuis qu'il était entré sur la terre de France, Monsieur n'eût reçu, avant mon arrivée,

DISPOSITIONS POUR MON DÉPART. — Mars 1811. 233

Ce dernier jour que je passai avec le prince semblait avoir quelque chose de plus sérieux, de plus profond, de plus important, et en même temps de plus intime. Nous avions plus à nous dire, et nous étions plus silencieux ; nous nous cachions mutuellement nos inquiétudes en nous parlant de nos espérances. On reculerait devant toute grande entreprise si Ton voulait en calculer toutes les chances, et lever d'avance toutes les difficultés qui peuvent être prévenues. L'esprit, ingénieux à inventer, en suppose souvent qu'on ne rencontre pas. Elles se présentent simultanées dans la pensée ; dans Taction elles arrivent successivement, et on les franchit l'une après l'autre ; ensuite, on trouve, dans la force de la volonté et la vigueur de l'exécution, des secours tout à fait inattendus ; on dirait que , lorsqu'on marche en avant, on pose le pied sur un ressort qui réagit avec d'autant plus de force qu'il a été comprimé d'un pas plus ferme, et d'un pied plus vigoureux.

Aussi je m'inquiétais moins des obstacles inhérents à de telles affaires, que du concours des hommes qui devaient y servir. Où chercher celui qui pouvait lever assez haut, en France, à Paris, le drapeau royal? Quels étaient ceux qui auraient assez d'autorité pour faire comprendre à l'armée les nouveaux intérêts de

aucune révélation de Paris, « excepté, me dit-il, par l'arrivée de M. de Sémallé, qu'il ne connaissait d'aucune manière, envoyé par un M. de Ventaux, qui lui était également inconnu. » M. de Sémallé s'était, au reste, présenté avec des témoignages de dévouement si prononcés que le prince lui avait donné sa signature, mais seulement pour certifier qu'il lui avait parlé; tels étaient les prétendus pouvoirs dont on fit tant de bruit, et un si pauvre usage, au moment de l'entrée des alliés à Paris.

la patrie, en brisant ses sentiments et ses préjugés? Ce n'était pas dans nos rangs. Ce qu'ils renfermaient d'hommes de valeur et de capacité, faute d'avoir été éprouvés, étaient inconnus à la France, inconnus à nous et à eux-mêmes. Les royalistes, absolus dans leurs principes, ne pactisent point avec leur conscience ; ils rompent avec tout pouvoir qui leur parait illégal, comme l'Eglise se sépare des hérétiques. Ils y placent leur honneur et leur religion ; c'est ainsi que, depuis vingt-cinq ans, ils étaient hors de toute participation aux affaires. En même temps, l'oppression sous laquelle nous avions gémi nous avait enlevé la dernière ressource des vaincus, de trouver dans une opposition publique et légale une arène où ils peuvent encore combattre, soutenir leurs doctrines, et signaler au pays leurs hommes supérieurs. Tout cela nous avait manqué. C'était donc par la force des choses que la Restauration tombait nécessairement dans les mains de ceux qui n'en avaient ni l'instinct, ni la conscience, ni le savoir.

En effet, quand nous voulions arrêter notre pensée, elle se portait toujours sur M. de Talleyrand, et quelques autres disgraciés de l'empire, comme le duc de Dalberg, les abbés Louis et de Pradt, M. de Rémusat, etc., etc. Encore, sauf le premier, les ti*ouvionsnous bien insuffisants. Les mécontents de l'armée ? Il y en avait, et même dans les plus hauts rangs ; mais c'étaient les plus timides ; et encore fallait-il les chercher, les connaître. Lorsque nous voulions trouver, pour le mouvement à imprimer, un personnage qu'on investirait du gouvernement de Paris, c'était encore le nom de M. de Talleyrand qui se présentait

M. DE TALLEYRAND. - Mars 1814. 235

le premier, et même le seul ; car, je le répète, quelque brusque que soit le passage d'un gouvernement à un autre, on est toujours obligé de prendre dans ce qui a été pour faire ce qui doit être : c'est la loi universelle des transitions.

Le Prince ramenait volontiers la conversation sur M. de Talleyrand, qu'il appelait encore l'évêque d'Autun. Ils étaient contemporains; et, malgré Téloignement qu'inspirait le prêtre apostat et l'évêque marié, il retrouvait pour lui un reste d'intérêt. Je ne connaissais M. de Talleyrand qu'à travers deux ou trois personnes de mes amis, liées avec lui plus ou moins intimement, et je racontais à Monsieur ce que j'en avais appris.

On était généralement resté dans l'incertitude sur la part plus ou moins grande qu'il avait prise à l'odieux attentat contre la personne du duc d'Enghien : les uns assuraient qu'il en était le principal auteur, qu'il l'avait conseillé, provoqué, mais plutôt dans l'intérêt de sa faveur auprès de son maître, que par un motif politique; les autres disaient qu'il n'avait eu de participation à cet attentat qu'en se chargeant de le justifier aux yeux de la France et de l'Europe. Il n'y eut dans le temps de positif que le cruel sang-froid avec lequel il annonça la consommation de cet assassinat. Il était, vers deux heures du matin, chez la vicomtesse

de Laval, et suivant son habitude, nonchalamment étendu dans un fauteuil : il tira lentement sa montre, sans que sa voix ni son visage décelassent la moindre émotion.

— En ce moment le dernier des Condé a cessé d'exister, dit-il.

Au reste, M. de Talleyrand était trop habile, trop uniquement occupé de ses intérêts pour s'attacher à un principe ou à une cause ; il savait l'instabilité des choses de notre temps, et jetait toujours des plombs dans toutes les chances de l'avenir, sans jamais prétendre à les maîtriser. Il se prêtait, et lé terme était court ; mais il ne se donnait jamais. Âpres les négociations de Tilsitt, voyant à quel point Bonaparte portait l'abus de la victoire, il ne voulut pas continuer à être l'instrument de ses violences. Il chercha une position plus stable dans un titre de grand officier de l'empire. Elle était incompatible avec le ministère; il se décida à s'éloigner des affaires, croyant que les affaires reviendraient toujours à lui. En effet, il y fut appelé par des circonstances importantes, d'abord à Erfurth, ensuite aux premières négociations qui précédèrent les sinistres projets de Bonaparte contre l'Espagne. Celui-ci avait saisi avec plaisir, dans l'éloignement du prince de Bénévent, l'occasion de prouver qu'il pouvait se passer de lui ; mais pour l'œuvre qu'il entreprenait à Erfurth, M. de Champagny lui parut insuffisant, et la duplicité de son prédécesseur lui devenait nécessaire. Il le fit appeler et lui annonça qu'il l'emmènerait avec lui, se gardant bien de lui découvrir le moindre de ses projets. Celui-ci se vantait de les avoir devinés sur ce seul

M. DE TALLEYRAND. — Mars 1814. 237

mot de Napoléon : « Il faudra emporter les papiers concernant l'Autriche. »

Cependant l'Europe se préoccupait de ces pourparlers d'Erfurth où elle n'était point admise, et dont elle ignorait les motifs. Elle avait raison, car il ne s'agissait de rien moins que de déraciner les vieilles maisons souveraines, et de prépareir le partage du continent européen entre les deux potentats, par une occupation indéterminée d'abord, dont ensuite on ferait ce qu'on voudrait. L'empereur Alexandre avait consenti à se rendre à Erfurth dans des vues bien différentes. La confiance qu'il avait prise à Tilsitt dans les intentions de Napoléon était ébranlée , on lui inspirait même des craintes sur sa propre sûreté. Mais à Tilsitt, on était convenu de se réunir, et il espérait ramener Bonaparte à plus de modération, egi le resserrant dans les conséquences des principes qui avaient dicté le traité du 7 juillet 1807. Contraindre l'Angleterre à faire la paix était le motif ou le prétexte de toutes les stipulations de Tilsitt, et des énormes sacrifices imposés à la Russie. « Si l'on était de bonne « foi, disait l'empereur Alexandre, il fallait d'abord « fermer au cabinet britannique l'espoir de trouver « des alliés parmi les puissances du continent ; et, à *< cet effet, rassurer l'Autriche au lieu de l'inquiéter « sur son sort; soulager la Prusse au lieu de l'oppri- « mer aussi odieusement. Enfin même, si Ton voûte lait ôter tout prétexte à la continuation de la « guerre, il fallait se montrer disposé à renoncer à « la conquête de l'Espagne. » — Dans des dispositions aussi opposées, il était difficile de s'entendre ; Alexandre ne s'avançait que timidement, et Bona-

parte ne voulait pas Teifrayer en montrant tout à coup Tambition de ses projets.

Les conférences des deux personnages étaient journalières ; mais ils passaient à côté de toutes les questions importantes sans les toucher. Ils étaient continuellement ensemble à diner, et le soir au spectacle. Les théâtres de Paris avaient été transportés à Erfurth. Les deux souverains ne perdaient pas une occasion de se courtiser Tun l'autre. Au moment où l'acteur prononçait ce vers :

L'amitié d'un grand homme est un présent des dieux.

(Voltaire, Œdipe,)

Alexandre se leva le premier, et les deux empereurs s'embrassèrent aux grands applaudissements de ce public officiel. Dans un de leurs entretiens, Bonaparte s'était interrompu tout à coup, et, reculant d'admiration, il avait dit à Alexandre : « Que vous êtes beau!... on n'est pas plus beaul... » Cependant on n'arrivait à rien et on commençait à se lasser.

Bonaparte, tous les jours plus impatient, essayait d'atteindre ses fins par des insinuations faites à l'empereur et à son chancelier Romanzoff, tantôt par le duc de Vicence, et tantôt par le prince de Bénévent. Il était plus à son aise avec ce dernier pour s'ouvrir de l'audace de ses desseins. M. de Talleyrand ne cessait de l'encourager, et cette fois par haine, pour se venger. Puisqu'il s'agissait de tromper, il trouvait plus piquant de trahir le maître qui se confiait à lui. Cachant ses mauvais sentiments sous le prétexte de sauver l'Europe d'un entier bouleversement, il se mit à

M. DE TALLEYRAND. - Mars 1814. 239

Tœuvre. A peine eut-il reçu la confidence de ces vastes projets qu'il les révéla tous à l'empereur de Russie. Il lui montra les pièges cachés sous ces grandes et flatteuses concessions; et tous les périls qui l'attendaient s'il venait à rester seul vis-à-vis de ce terrible lutteur. Refuser ses ouvertures ne servirait qu'à lui faire chercher d'autres voies pour accomplir les mêmes projets Il valait mieux avoir l'air de les accepter et les décomposer ensuite en faisant naître de nouveaux incidents bien concertés. Ce plan était .habilement conçu ; mais le trait de génie fut de jeter à la traverse une proposition de mariage, celui de Bonaparte lui-même avec la grande duchesse Catherine, sœur de l'empereur Alexandre ; cette union se ferait ou ne se ferait pas, peu importait; mais on donnerait confiance à Bonaparte. Comment se méfier de celui qui consentirait à s'allier à lui par des liens si intimes? Enfin on gagnerait du temps.

Les fils d'une telle intrigue n'étaient pas faciles à ourdir sous les yeux mêmes du maître le plus soupçonneux. Heureusement, il se trouva là une femme d'esprit, la princesse de la Tour-et-Taxis, qui était dans les bonnes grâces d'Alexandre et avait été fort liée avec M. de Talleyrand. Celui-ci se rendait chez elle tous les soirs après minuit; et l'on pouvait soupçonner tout autre chose qu'une intrigue politique. L'empereur Alexandre y arrivait de son côté. C'était dans cette secrète intimité que tout était concerté, jusqu'aux paroles que prononcerait l'empereur dans ses entrevues avec Bonaparte. Lorsque Alexandre craignait de ne pas retenir assez bien les phrases importantes, les mots sacramentels, la princesse les écrivait sous la

dictée de M. deTalleyrand, et Tempereur les emportait pour les relire et les apprendre par cœur. Ainsi préparé, le perfide conseiller encourageait, pressait Napoléon de parler plus ouvertement, lui taisant espérer tout le succès de cette démarche.

En effet, celui-ci s'expliqua avec le czar. On ne lui demandait que d'occuper militairement une partie des États de la monarchie autrichienne, la Pologne, le duché de Varsovie, et le nord des États prussiens. Napoléon se chargeait du reste. Il ne manquait pas de raisons pour colorer cette ambitieuse entreprise ; on avouait, on exagérait même les difficultés de soumettre l'Espagne. Il ne pouvait en venir à bout qu'autant qu'il serait parfaitement rassuré sur tous les autres points de sa frontière. L'empereur Alexandre après avoir écouté le développement de cette vaste conception, d'abord avec attention, ensuite avec surprise, enfin avec une sorte d'admiration, répondit à Napoléon « qu'il concevait la grandeur de ces projets, et qu'il s'y associerait de grand cœur, s'il pouvait se promettre d'avoir toujours l'appui du génie qui les avait conçus. Mais que deviendrait-il, s'il venait à rester seul, vis-à-vis de cette Europe bouleversée? Napoléon n'était immortel que pour l'histoire; il n'avait point de successeur, aucun de ses frères n'était capable de porter le fardeau d'un tel héritage... Mais s'il avait un fils, ce serait bien différent. »

A peine Alexandre était-il sorti de cette conférence que Bonaparte fit appeler son fidèle conseiller.

— Cet homme est inconcevable, dit-il à M. de Talleyrand, il a bien plus d'esprit que nous ^ne lui en

M. DE TALLEYRÂND. ^ Mars 1814. S41

avions accordé 1 Savez-vous ce qu'il m'a répondu? et il lui répéta mot pour mot les phrases que M. de Talleyrand lui-même avait dictées la veille en ajoutant : « Et il a raison, il me faut l'avenir d'un héritier, ma puissance l'exige ; il le faut! » — M. de Talleyrand soufflait avec un plaisir venimeux dans l'âme de Bonaparte l'orage de ces orgueilleuses pensées. On parla de mariage : le divorce de Joséphine ne fut pas seulement discuté ; il était sous-entendu. Mais arrivant au choix d'une nouvelle femme, M. de Talleyrand prononça tout de suite le nom de la grande-duchesse Catherine, l'aînée des sœurs de l'empereur. Bonaparte l'interrompit brusquement :

— Il ne me la donnerait pas!

— Une vous la donnerait pas? reprit Talleyrand, et qui pourrait la refuser au héros... au génie..., etc. Le texte était beau pour la flatterie et le perfide en prépara la coupe la mieux empoisonnée. Toutes les passions et leur inquiétude agitaient Napoléon et se gravaient profondément sur les muscles de son visage.

— Eh bien! voyez Romanzoif... reprit-il après un assez long silence; sondez, mais sondez habilement, n'allez pas me compromettre!... Et jetant sur lui des yeux étincelants : « Un refus!... » L'expression fut telle qu'ils en restèrent tous les deux muets d'étonnement.

— Moi, chez Romanzoif!... jamais!... s'écria M. de Talleyrand.

— Comment?

— Non je n'irai point! Et après une pause : J'irai droit à l'empereur...

2i2 MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

Subjugué par le ton de confiance et par Taudace d'un tel parti, Napoléon ne répondit rien. — Le lendemain, le prince de Bénévent, vice-grand électeur de l'empire, entra chez son maître avec une solennité affectée :

— Sire, j'annonce à Votre Majesté que demain, à midi, Sa Majesté le czar, empereur de toutes les Russies, viendra proposer le mariage de Votre Majesté avec sa sœur la grande-duchesse Catherine de Russie.

A ces mots. Napoléon fut si peu maître de sa joie, et, s'il faut en croire M. de Talleyrand, l'expression en fut si vive, ses remerciements et ses caresses si exagérés qu'on ne saurait répéter les paroles dont il se servait pour les peindre. — De ce moment les gigantesques projets semblèrent évanouis : ils étaient soumis à la naissance d'un héritier, et l'empereur Alexandre était bien décidé à n'en pas fournir la mère. D'ailleurs Bonaparte se rassurait parfaitement sur les dispositions de celui qui voulait confirmer son alliance par des liens aussi intimes, et il obtenait ainsi la confiance et les garanties qu'il était venu chercher à des conditions bien plus difficiles.

Enfin les conférences se terminèrent par une lettre que les deux empereurs écrivirent en commun au roi d'Angleterre pour commander et pour ainsi dire exiger la paix. M. de Talleyrand, au moment d'aller au spectacle, fit appeler M. de la Besnardière, son faiseur ordinaire; c'était aussi le meilleur.

Il faudrait nous écrire, lui dit-il, quelque chose qui rendît raison de notre séjour ici 1 la démarche des deux empereurs auprès du roi d'Angleterre, et puis

M. DE TALLEYRAND. ^ Mars 1814-. ' S£8

la garantie de ce que chacun possède ; pour* nous Vltalie et l'Espagne, et de l'autre côté la Finlande et la promesse des provinces du Danube, mais en ménageant quelques faux-fuyants.

La Besnardière se mit à l'œuvre, et le lendemain matin il apportait le travail qu'il avait complété dans la nuit. Cette note, rédigée sous la forme de convention, peut se résumer ainsi :

« Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix, soit la guerre.

« Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse comhiune et concertée.

« Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile au cabinet britannique.

« La base des négociations devait être Viitt passtdetis.

« La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie la Finlande, la Valachieetla Moldavie.

« La Russie ne devait consentir qu'à une paix i[ui assurerait à la France indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne d'Espagne sur la tête du roi Joseph.

« Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir, par la paix ou

â4i MÉMOIRES DU BARON DE VITROLLES.

par la guerre les deux provinces du Danube ; mais les plénipotentiaires (et c'était la transaction convenue sur le point principal), s'entendraient sur le langage à tenir y afin de ne pas compromettre Pamitié existant entre la France et la Porte.

« De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie rencontrait TAutriche, comme ennemie armée, ou bien si, pour ce qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était exposée à une rupture avec T Autriche, la France et la Russie fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et feraient une guerre commune.

« Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence d'Erfurth, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace d'une année. »

M. de Talleyrand. approuva ces stipulations, et, se levant de son lit, se mit à copier cette pièce sous la dictée de l'auteur. Il se rendit immédiatement auprès de Napoléon, et la lui présenta comme l'œuvre de son génie. Celui-ci en parut satisfait; et lorsque M. de Talleyrand se fut éloigné, il appela son secrétaire Mène val et lui dicta l'écrit de M. de Talleyrand sans faire aucun changement. Plus tard le chancelier Romanzoff étant venu. Napoléon lui dit : « Je viens de dicter à Méneval l'acte qui, suivant moi, doit terminer nos conférences ; le voilà, voyez s'il vous convient, et entendez-vous avec Ghampagny. » — Ainsi M. de Champagny, ministre des relations extérieures, n'eut connaissance que par la communication que lui en fit M. de Romanzoff de la pièce composée par son employé la Besnadière, pièce qui, en passant de main en

M. DE TALLEYRAND. — Mars 1814. 315

main était devenue la conception de plusieurs. Voilà comment se font les génies universels.

C'est ainsi et par une intrigue, la plus grande peutêtre qui ait été tissue de main d'homme, que ces fameuses conférences préparées pour partager l'Europe et déraciner toutes les anciennes maisons souveraines, n'eurent d'autres résultats que le mariage du neveu de M. de Talleyrand, le comte Edmond de Périgord avec la plus jeune des princesses de Courlande *.

Il parait que Bonaparte ne s'est jamais douté de ce chef-d'œuvre dé perfidie ; mais sa reconnaissance nedura pas au delà du moment qui avait « chatouillé do son cœur l'orgueilleuse faiblesse. »

Cependant il appela encore le prince de Bénévent à discuter l'exécution de ses projets contre l'Espagne et le Portugal. C'était le lendemain de la bataille de Friedland que le prince, ministre des relations exté-

1. On sait que dans Taudience de congé que Tempereur Alexandre donna à M. de Talleyrand, à son départ d'Erfurth, le czar le remercia dans les termes les plus expressifs a des grands services qu'il lui avait rendus dans cette mémorable circonstance j> et il ajouta : <r qu'il saisiraifaTec empressement l'occasion de lui en témoigner sa reconnaissance. :d Jamais homme de cour ne fut aussi prompt que le héros de l'intrigue à profiter de semblables démonstrations; on ne le prenait pas au dépourvu. Il répondit (T que l'empereur, dans sa puissance, aurait toigours les moyens de lui donner des témoignages de ce qu'il voulait bien appeler sa satisfaction ; que, par exemple, dans ce

rieures, avait commencé par sa correspondance à Madrid et à Lisbonne, à faire briller les premier éclairs de Forage. II ne s'agissait alors que de s'emparer du Portugal pour le donner à TEspagne, en échange des provinces espagnoles situées entre les Pyrénées et rËbre, que Bonaparte réunissait à son empire. C'était le premier acte du drame qui devait amener Tenvahissement complet de ces deux royaumes. M. de Talleyrand servait ces projets sans objections, et il y coopéra jusqu'au traité de Fontainebleau qui devait servir à tromper l'Espagne au moment où sa perte était décidée. Mais plus tard Napoléon partit pour . exécuter lui-même ses hautes œuvres. Il ne demanda plus le concours de son ancien ministre. Celui-ci commença à trouver cette politique détestable, parce qu'il n'était pas appelé à la servir, et il y montra cette opposition modérée qui ne s'expliquait que par son intérêt pour l'empereur.

Quelques mois après Napoléon avait pénétré en Espagne à la tête d'une armée considérable. M. de

moment même, il mettrait un grand prix à . obtenir pour son neveu la main de la plus jeune des princesses de Courlande. j>

L'empereur Alexandre saisit avec empressement cette manière de .s'acquitter envers le négociateur à deux faces.

— Je serai demain au soir, lui dit-il, au château de *** (résidwice de la duchesse de Courlande en Saxe); je me charge de votre' demande avec toute confiance dans le succès.

Eu effet, le mariage du comte de Périgord avec la princesse Dorothée de Courlande fut conclu par cette haute intervention. Us portent aujourd'hui (1835) le titre de duc et de duchesse de Dino, fief érigé par le roi de Naples pour reconnaître les services que M. de Talleyrand devait lui avoir rendus au congrès de Vienne. — Les rois n'échappent souvent à leur ingratitude habituelle qu'en plaçant tout de travers les témoignages de leur reconnaissance.

M. DE TALLEYRAND. — Mars 1814. 247

Talleyrand était à Paris; fatigué de ne rien faire. Il imagina de se rapprocher de Fouché avec lequel il était brouillé de longue main. De projets déterminés, il n'en avait point ; c'était pour lui des cartes à remuer, et' il aimait le jeu. La princesse de Vaudemont, de tout temps son amie, voyait souvent Fouché. Elle fut l'intermédiaire de ce rapprochement. Un dîner fut l'occasion de se rencontrer, et sa jolie maison de Suresnes le lieu du rendez-vous. J'étais à Paris à ce moment, assez curieux des événements, et fort peu des intrigues dont les acteurs m'était inconnus. Je . fus prévenu du jour où les deux personnages devaient se rencontrer, parce que la princesse m'avertit de ne pas venir lui demander à dîner ce jour-là ^ Ce dîner fut suivi d'un ou deux autres; quelques nouveaux convives y furent admis, entre autres l'abbé Louis qui cherchait l'intrigue à tout prix et avec tout le monde. J'attachais trop peu d'importance à ces rencontres pour vouloir pénétrer ce qui s'y était passé ; et je suis persuadé que, en effet, il ne s'y passait rien. On dit cependant qu'il fut question de ce qu'il y aurait à faire si l'empereur venait à succomber dans les hasards de la guerre qu'il affrontait en Espagne. Il faut avouer que, aux yeux d'un tyran, de telles prévoyances sont bien un complot : prévoir c'est désirer, et il est bien naturel de hâter ce qu'on désire.

1. Cette maison de Suresnes comptait déjà dans la vie d'intrigues' de M. de Talleyrand ; c'était là même que revenant de son émigration en Amérique pour tenter fortune, il avait été présenté par madame de Staël au directeur Barras, et que, peu de temps après, par le crédit de ce dernier, il avait été nommé ministre des relations extérieures de la République.

Quoi qu'il en soit, les différentes polices s'éveillèrent à ce sujet. Bonaparte poursuivait jusques à la Gorogne Tarmée anglaise commandée par le général Moore ; et, comme le disaient les bulletins, l'épée dam les reins. Les rapports des dîners de Suresnes lui arrivèrent de tous côtés, et, probablement embellis, commentés, exagérés par le microscope des polices secrètes. En même temps on Tinquiétait sur les dispositions de TÂutriche. Il n'en fallait pas autant pour l'irriter. Il secoua sa crinière et partit en toute hâte sur un cheval arabe qu'il écrasa. La colère lui servait d'éperon ; il fit trente lieues en sept ou huit heures, pour se rendre à Burgos, et vint ensuite à Paris au plus grand train de la poste.

Bientôt retentirent partout les fureurs du maître. Fouché et M. de Mette rnich en furent les premières victimes. Elle tomba encore plus terrible sur M. de Talleyrand. L'empereur, dans sa violence, sortit de toute mesure ; il le manda aux Tuileries, et là il l'accusa de toutes les bassesses, de toutes les trahisons et de tous les crimes ; il se reprochait de ne l'avoir pas fait pendre aux grilles du Carrousel.

— Mais, disait-il, il en est bien temps encore ! » Et tout cela était crié de telle sorte que les salons voisins en retentissaient.

M. de Talleyrand impassible, non seulement en apparence, mais en réalité, et jusqu'au fond de son être, s'était peu à peu reculé pour s'appuyer contre la muraille, comme s'il se fût abrité d'un orage qui aurait pu mouiller ses habits ; il ne répondait pas un mot, et ne révélait pas la moindre émotion. Au

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milieu du débordement de ces outrages, Bonaparte lui dit, comme une preuve de ses trahisons :

— Vous ne m*aviez pas dit que le duc de San Carlos était Tamant de votre femme I

A ces mots, M. de Talleyrand, retrouva Tétonnante présence de son bel esprit.

— En effet, Sire, répondit-il, je n'avais pas pensé que ce rapport pût intéresser la gloire de Votre Majesté ni la mienne !

Lorsqu'il sortit, car il sortit enfin, il s'adressa avec sa face impassible et son flegme imperturbable, à ceux qui avaient entendu les éclats de voix et de fureur de Napoléon.

— L'empereur a quelque chose aujourd'hui... leur

dit-il, je ne sais ce qu'il a il n'est pas comme à son

ordinaire.

On raconte que le soir, bien avant dans la nuit, resté seul chez la vicomtesse de Laval, toujours étendu dans son fauteuil, il lui disait, sans la moindre émotion, tous les détails de cette épouvantable scène.

Madame de Laval, vive dans ses impressions, s'étonnait, se courrouçait, se révoltait de ce torrent d'injures reçues et racontées avec une si belle indifférence.

— Comment, disait-elle, il vous a dit cela?... en face?...

— Eh oui I répondait-il, et encore telles et telles . injures.

Elle trépignait.

— Comment, lui disait-elle, vous l'avez entendu ! vous étiez seul avec lui et vous n'avez pas saisi une

chaise, des pincettes, un tison?... Enfin, je ne sais quoi ! vous ne vous êtes pas jeté sur lui?...

— Âh ! répondait-il, j'y ai bien songé, mais je suis trop paresseux pour cela.

La pHncesse de Yaudemont n'était pas si tranquille ; son innocence ne suffisait pas à la rassurer, elle voyait déjà Texil suspendu sur sa tête. Mais elle fit plaider sa cause et donner des explications par M. de Lavalette ; il lui rapporta les paroles les plus ' rassurantes :

— Oui, avait dit l'empereur, madame de Yaudemont n'est pour rien dans ces trames, on a voulu se servir d'elle et voilà tout. Elle a trop de cela, avait-il ajouté en frappant sur son cœur, elle a trop de cela pour avoir trempé dans de si méprisables intrigues M ^

— Quant à M. de Talleyrand, — ajoutais-je en racontant ces souvenirs à Monsieur, — sa haine s'est accrue des efforts qu'il fait pour la cacher ; elle a creusé en dedans. Il sait qu'il faut être près de son ennemi pour le mieux frapper. Il est resté dans sa vie habituelle, attendant l'occasion. Il saisirait celle de la Restauration comme une autre. On ne doit pas attendre de lui qu'il engage une action; ce n'est

1. La princesse rassurée par ces paroles s'empressait de les répéter à tous ceux qui venaient chez elle et le nombre en était grand, même dans une seule matinée. Une personne qui, ce jour même, était restée chez la princesse assez longtemps pour lui entendre répéter à tous venants les paroles et le geste de l'empereur : ce Elle a trop de cela 2> reprit fort sérieusement qu'il ne doutait pas de ces expressions, mais qu'en les prononçant, l'empereur avait posé la main un plus haut. — La princesse avait, en effet, beaucoup de ce que les femmes portent au-dessus du cœur.

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pas sa prétention et ses calculs s'y refusent. Il ne fait pas, mais il cherche sa place dans les choses faites, et il peut les aider.

Monsieur semblait écouter avec intérêt ces anecdotes d'une vie trop fameuse, et cependant nous retombions avec plus de tristesse dans cette fatalité qui nous imposait un tel homme à moins que des circonstances plus heureuses ne jetassent dans nos bras un des chefs de Tarmée qui viendrait appuyer notre droit d'une force réelle, un nouveau Monck. Où le trouver? Certes c'était un beau rôle à jouer dans l'intérêt de la France, mais rien ne nous révélait celui qui l'aurait compris.

Le Prince m'annonça que je serais chargé de deux grosses enveloppes de sa correspondance avec le Roi. Elles renfermaient la copie du rapport de mon voyage et de mes négociations, et le résumé de mon séjour, des résolutions que nous avions prises. Elles étaient soumises au Roi. Le comte François d'Escars me remit ces deux paquets, grossis de toutes les lettres que les personnes de la suite du Prince adressaient en Angleterre. Je devais les faire parvenir à Londres par les courriers de lord Castlereagh.

Au moment où je le quittais, tout ce que Monsieur avait de bonté, de cordialité et de bienveillance se réunit dans ses paroles et son expression. Il m'embrassa à plusieurs reprises, et avec une sensible émotion. Ce serait peut-être ici le lieu de peindre ce prince, ses qualités aimables, son cœur ouvert et expansif, ses sentiments empreints de noblesse et de générosité, la franchise de son caractère, la rectitude de sa raison ; mais je n'essayerai pointée portrait,

d'abord parce que, à Tépoque dont je parle, je n'aurais osé, ni su Tesquisser ; j'étais tout zèle, tout amour. Je n'aurais pas trouvé sous mon pinceau les ombres sans lesquelles il n'y a ni peinture, ni ressemblance. Le respect que toute ma vie royaliste m'avait donné pour ces personnes royales ne me permettait pas de les juger. Ensuite, ces souvenirs seront pleins du comte d'Artois, devenu depuis le roi Charles X. Et il n'y a point de portrait aussi ressemblant que celui qui représente l'homme dans ses déterminations, ses paroles et le mouvement de ses actions.

On pourrait ensuite me demander quelle impression je recevais d'une situation aussi nouvelle, aussi singulière, et si je ne m'étonnais pas de me trouver ainsi, de plein saut, dans une si familière et si confiante intimité avec le frère du Roi, l'héritier présomptif de la couronne? La vanité d'une telle pensée ne me venait pas du tout. Les circonstances qui m'avaient rapproché du Prince en lui apportant une situation inespérée m'avaient fait franchir, sans m'en apercevoir, la distance qui me séparait d'une telle familiarité. Mais ce que j'avais perdu de respectueuse timidité, je l'avais gagné en amour pour sa personne.

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