CHAPITRE IV
BETOUB A PABIS
Après avoir mis mes papiers en ordre, pris sur moi ceux qui concernaient ma mission, et enfermé dans ma petite malle de cuir ceux dont on m'avait chargé, je me rendis le samedi matin, chez M. d'Alopéus. J'y trouvai nombreuse compagnie, et me refusai à être présenté à aucun de ceux qui la composaient. Les principaux étaient le baron de Weissemberg, ministre d'Autriche en Angleterre, qui revenait de Londres; un général suédois, et plusieurs autres militaires de diverses nations, entre autres trois ou quatre officiers russes arrivant du fond de la Moscovie sur leurs petits chariots découverts. Toutes ces personnes se rendaient aji quartier général pour différents motifs. — M. d'Alopéus me mit seulement en relation avec le baron de Weissemberg, aide de camp du prince Paul de Wurtemberg, qui commandait à cette époque une division de l'armée de réserve russe. Cet officier ih'offrit une place dans un gros et vieux cabriolet, tel qu'on n'en voit plus. Toutes les voitures furent atte-
lées, assez lentement, de chevaux de poste ; elles en employaient bien dix-huit ou vingt. Nous eûmes une escorte de cavalerie assez nombreuse. Elle devait être relevée de poste en poste jusqu'au terme de notre voyage.
Je me plaçai à côté du compagnon auquel on m avait donné, et qui m'acceptait de bonne grâce. Son domestique était entre nous deux, sur un strapontin, et j'avais fait attacher ma petite malle sur le devant, presque sur les bras du cabriolet. Le baron de Weissemberg ne savait pas trop à qui il avait affaire ; mais la bienveillance, ou la politesse qui en est Timage, abrégèrent le temps de la connaissance ; et je lui laissai entendre que le but de mon voyage touchait au service de la cause royale.
Nous voyagions ainsi, assez lentement, d'abord à cause de notre escorte; puis bientôt après, sans escorte ; car nous n'en trouvâmes plus à peu de distance de Nancy. Nous arrivâmes vers les trois ou quatre heures à Neufchâteau. Là, les personnes importantes de la caravane décidèrent qu'on s'arrêterait pour dîner. Les hommes du Nord tiennent plus que les autres à la régularité de leurs repas. J'enrageais de cette imperturbabilité allemande qui nous faisait perdre plusieurs heures. Mais ce fut bien autre chose lorsque le diner fut un peu avancé ; on se mit fort gravement à délibérer s'il ne conviendrait pas de s'arrêter et de coucher à Neufchâteau, pour éviter les périls d'un voyage de nuit. Je rongeais le frein qui m'était imposé ; et comme on parlait des dangers de la route, auxquels je ne croyais pas du tout, je me permis quelques mots piquants
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sur les retards inutiles et les timidités déplacées. Malgré cela, on résolut de s'arrêter, et, à la fin du dîner, on fit venir Tofficier commandant la place. C'était un Bavarois; il n'avait pour toute garnison qu'un hôpital et des convalescents de sa nation. Il lui fut enjoint de prendre toutes les précautions nécessaires pour la sûreté de nos personnes. Les plus jeunes, parmi lesquels il y avait un M. de Markoff et un Tolstoï, étaient comme moi disposés à se moquer de ces précautions. Après le dîner, nous fîmes bande à part; on fuma, on but du punch, enfin on causa fort gaiement jusqu'à une heure du matin; puis, on se partagea les lits et les matelas par terre.
Le lendemain nous fûmes réveillés assez tard pour des voyageurs; il était près de huit heures quand nous nous mîmes en route. Mais quel ne fut pas mon étonnement, quand on me dit que nous avions couru des dangers pendant la nuit I Un poste bavarois qui avait bivouaqué sur une hauteur, près de la ville, avait été salué de quelques balles au feu de son bivouac. Ces nouvelles allongeaient les figures déjà sérieuses de nos compagnons; mais j'avais tant de peine à prendre part à ces craintes, que j'accusais ces bons Allemands d'avoir rêvé les balles. Enfin, je dois l'avouer, ma confiance était un peu exagérée ; j'aurais dû m'éclairer en cherchant quelques informations auprès des personnes du pays. Mais lorsque l'on court, les yeux fixés vers un but qui captive la pensée et l'âme entière, on ne prend pas garde à la pierre cachée sous vos pas, et sur laquelle on va trébucher.
Nous partîmes donc avec une escorte de nos Bavarois à peine convalescents. Ils furent placés sur de
charrette attelées de chevaux de poste. Lorsque nous eûmes fait quelques lieues, nous remarquâmes le long des bois, à notre gauche, des groupes d'hommes dont quelques-uns étaient armés. Ils venaient regarder à la lisière, et rentraient ensuite dans le fourré ; quelquefois on les voyait traverser d'un bois à Tautre. Ceci donna Talarme. Nous nous arrêtâmes, et Ton envoya une escouade de nos pauvres soldats fouiller les parties de bois les plus voisines ; mais les paysans se retiraient à leur approche; nos gens ne voyaient rien. Nous nous remimes en marche, non sans prendre de nouvelles précautions. Nous étions tous descendus, et, nous armant comme nous pouvions de pistolets, de sabres,, d'épées, nous marchions en nous couvrant de nos voitures, du côté où le danger nous menaçait. Bientôt la route s'éloignait de ces repaires; et, ne voyant plus rien, nous remontâmes en voiture.
Au moment où nous arrivions au premier relai, à Saint-Thiébaud, la cloche de Téglise se faisait entendre sans interruption. Je voulais encore me persuader qu'elle sonnait la messe du dimanche, et j'attribuais à la curiosité de voir notre nombreux et singulier équipage le mouvement de la foule qui descendait en courant la pente rapide de la colline, et arrivait du haut du village, où l'église est située, à la partie d'en bas où se trouve la poste. — Mais non; c'était bien le tocsin qui sonnait à toute volée. Le maître de poste s'était approché des voitures, et comme on lui demandait de donner de suite des chevaux, il se mit à ricaner.
— Oui, disait-il,vous aurez des chevaux, des chevaux
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tout de suite pour aller à Chaumont oui à Chau-
mont et vous y trouverez Tempereur oui, monsieur, l'empereur I J'étais descendu de voiture pendant ce colloque.
— Que dites-vous? m'écriai-je en m'approchant de lui.
— Je dis que l'empereur est à Chaumont, qu'il y a des ordres de fournir des vivres pour dix mille hommes, et des fourrages pour deux mille che-
' vaux.
— Mon Dieul lui dis-je, comment vous laissezvous abuser par de pareils contes ? Ne trouvez-vous pas les maux de la guerre assez pesants ? croyez-vous les adoucir en inquiétant les ennemis?
A ce moment, un de mes compagnons de voyage, s'approcha de moi.
— Parlez donc à cette dame, me dit-il, vous la comprendrez mieux que nous.
Je me retournai, et je vis une personne fort simplement habillée, mais distinguée par ses manières. Elle passait à côté de moi et me poussait* le bras sans s'arrêter, et sans me regarder.
— Vous êtes perdus I disait-elle à mi-voix, vous
allez être arrêtés le peuple est soulevé vous
êtes perdus ! et elle marchait toujours vers sa maison.
En effet, en tournant la tête, je vis quarante ou cinquante paysans qui arrivaient de tous côtés assez en désordre. Plusieurs étaient armés de fusils, les autres de fourches, de haches, et de bâtons. Les pauvres Bavarois furent désarmés sur le champ, sans aucune résistance. Pendant que je regardais cette manœuvre
avec indignation, le nombre des agresseurs augmentait sans cesse. Des cris affreux et quelques coups de fusil portèrent Teffroi parmi nos voyageurs sans défense. Nous nous jetâmes tous dans la maison de la poste, dont la porte cochère fut immédiatement fermée et barricadée. Le maître de poste, qui jusque là avait paru partager les sentiments des assaillants, rentra bientôt après nous, inquiet et troublé. Sa femme et le reste de sa famille étaient en larmes. Nous nous retirâmes tous dans une salle qui donnait sur la rue. Nous entendions les hurlements de ces furieux ; ils voulaient enfoncer les portes et menaçaient de ne point faire de quartier si on ne les ouvrait pas. Le maître de poste parlementait avec eux, et nous passâmes près d'un quart d'heure dans cette situation perplexe.
Ce fut pendant ce temps que je m'approchai du baron de Weissemberg.
— La position, luidis-je, est difficile et dangereuse. Mais elle Test pour moi encore plus que pour tout autre.
— Oui, me répondit-il, je m'en suis bien douté.
— Serait-ce trop présumer de votre bonté, repris-je, que de vous demander un abri en me permettant de passer pour attaché à votre personne ?
— Je le veux bien, dit-il avec cordialité ; mais à condition que vous n'aurez aucun de vos papiers. Ils me compromettraient et m'empêcheraient de vous sauver.
— Pour des papiers, lui dis-je, j'en ai beaucoup ; mais je vais travailler à les détruire ; et dès que j'en serai venu à bout, je vous le ferai connaître par tel
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signe ; et alors, si vous le voulez bien, il restera convenu que je suis un de vos gens; par exemple, votre valet de chambre-secrétaire. Je parle assez bien Tallemand pour ne pas être pris en défaut de ce côté. Au milieu de l'inquiétude qui était peinte sur tous les visages, je n'étais occupé qu'à me débarrasser de la charge de papiers que j'avais sur moi. Je me défis d'abord de mes passeports, le français sous mon nom, l'autrichien et le russe sous celui de Saint- Vincent. Je les jetai sous des armoires à linge. J'allais déchirer quelques autres pièces, lorsque des cris redoublés nous apprirent que le maitre de poste avait capitulé, et obtenu qu'il ne serait exercé sur nous aucune violence ; les insurgés devaient nous conduirent eux-mêmes à Chaumont; et là, ils partageraient nos dépouilles sans que la moindre parcelle leur en fût enlevée. Si j'avais pu attribuer les violences dont j'allais être la victime, à un sentiment de patriotisme ou au moins à un juste ressentiment des maux soufferts, je leur aurais pardonné; bien plus, j'aurais applaudi dans mon cœur. Mais on ne pouvait pas se faire illusion ; c'était le pillage et non l'honneur qui leur avait mis les armes à la main. Ils s'étaient soulevés pour s'emparer d'un butin conquis sans danger sur des voyageurs sans défense. Sous ce rapport, la capture était bonne; ils avaient déjà préludé en pillant, daiis les voitures, tout ce qui n'était pas attaché, nécessaires, cassettes, armes, chapeaux, etc.
960 MÉMOIRES DU BARON DE VITROl^LES.
Les portes leur ayant été ouvertes en vertu du traité, ils entrèrent en foule dans la maison et remplirent la salle où nous étions au point que, mêlés avec eux, on ne pouvait plus se remuer. On voyait dans cette foule de bien mauvaises figures. Il y en avait un auprès de moi, qui me regardait avec de gros yeux étincelaiits, hors de la tête ; il était rouge et haletant, et paraissait disposé aux plus sanglantes exécutions. Je me disais que c'était un boucher, ou un poltron ; Thabitude du sang ou la peur excitent également à la cruauté ; mais nous étions tellement mêlés, pressés et confondus avec eux qu'il était difficile de nous frapper.
Au milieu de ce tumulte, une voix s'éleva; probablement celle d'un des chefs du mouvement. Il dit que, d'après les ordres de l'empereur, nos dépouilles appartenaient à la troupe qui nous avait. arrêtés; mais qu'avant tout nous allions lui remettre nos papiers. Cet ordre m'inquiétait plus que tout ce qui s'était passé jusque-là ; mais, au milieu de cette cohue, la perquisition était difficile, et deux grands paniers pleins de vin et de provisions de toute espèce, trouvés sur les voitures, leur firent bien vite oublier la recherche des papiers. Pendant ce temps, on attelait fort lentement, et plus de chevaux de paysans que de chevaux de poste. On nous fit rentrer chacun dans nos voitures, et Ton nous mit sur une route de tra-
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verse qui conduit à Chaumont. Je pense qu'ils abandonnèrent la grande route, soit pour arriver plus vite, soit pour éviter la rencontre de partis ennemis ou même français. Les uns leur auraient enlevé leur capture, et avec les autres il aurait fallu partager leur butin.
J'éprouvai un premier moment de calme, quand je fus rentré dans ce malheureux cabriolet à coté de mon excellent compagnon de voyage. Nous marchions par de mauvais chemins, entre deux haies bien serrées de paysans. Ils nous gardaient comme les vautours gardent leur proie. Mais, pour moi, il s'agissait, avant tout, de me débarrasser des papiers dont j'étais encombré. J'appelai M. de Weissemberg à mon secours, en lui faisant une confidence complète. Les lettres de Monsieur aux souverains et autres, les lettres patentes, les notes, les pouvoirs, tout ce que j'avais sur moi fut déchiré en petits morceaux imperceptibles, et pour ne pas nous rendre suspects, nous en remplissions nos poches, nous en fs^isions couler dans les doublures du cabriolet que nous avions fendues; enfin, même nous en mangions. Au bout d'une heure et demie ou deux heures d'un travail acharné, nous étions fort avancés. Je n'avais gardé sur moi que les écrits de Monsieur en encre sympathique, et je les cachai soigneusement.
Notre escorte avait un grand attrait pour les cabarets ; c'est ainsi qu'elle nous fit arrêter dans un village dont j'ai oublié le nom ; et, sous prétexte de donner l'avoine aux chevaux, ils se donnèrent à eux-mêmes un ample rafraîchissement aux dépens des vaincus. Nous étions gardés dans l'auberge où on nous 'avait
fait descendre, mais sans empêcher les communications entre nous. J'eus toute facilité de dire à M. de Weissemberg que j'étais venu à bout de me défaire de mes papiers, et qu'ainsi, comme il avait bien voulu le permettre, je serais Anton Mayer, natif d'Aarau, en Suisse, et son valet de chambre-secrétaire, depuis qu'il était parti pour l'Angleterre. Il donna un plein consentement à ce petit roman, et fit plus encore, en me permettant de changer mon manteau contre la redingote de livrée d'un de ses gens. Ce travestissement se fit sans que nos gardiens s'en aperçussent. J'eus soin, en même temps, devant eux et devant leurs chefs, de rendre quelques services au baron de Weissemberg : par exemple, d'ouvrir et de refermer la portière de sa voiture lorsque nous nous remimes en route. Il'pleuvait un peu en ce moment, et j'eus le chagrin de voir le pauvre domestique qui m'avait cédé sa redingote dépouillé du manteau que je lui avais donné en échange : le chef de la bande le lui arracha pour s'en affubler lui-mêmcr II ne s'aperçut pas, alors du moins, que la poche de ce carrick était pleine des parcelles des papiers que j'avais déchirés. Ce général de l'insurrection de Saint-Thiébaud était, d'après ce qu'on m'apprit, un employé inférieur de l'administration des Forêts. J'ai eu soin d'oublier son nom. Il ne se doutait guère qu'il portait sur lui les témoins muets de ma culpabilité, et pour ainsi dire le corps du délit, réduit, il est vrai, en bien petits morceaux.
Cependant, je me sentais allégé de tout le poids de ces preuves de conviction, et je me félicitais d'avoir ainsi abrité des secrets importants, et peut-être des
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têtes précieuses, lorsqu'en remontant dans le cabriolet de M. de Weissemberg, mes yeux se portent tout à coup sur ma valise, et les deux gros paquets de lettres que j'y avais renfermés me sautent à la pensée. Je ne voyais plus aucun moyen dé salut; mais quels que fussent les dangers que je courais personnellement, ce n'étaient pas ceux-là qui m'inquiétaient le plus. Monsieur pouvait être surpris à Nancy; cette correspondance dévoilait de reste les motifs de son séjour; et lors même qu'on n'atteindrait pas sa personne, qu'allait-il arriver des lettres de Monsieur au Roi ? Nos plans, nos projets, le secret des cours et de nos négociations allaient être divulgués et tombaient entre les mains de Bonaparte, car je commençais à croire que nous allions en effet le trouver à Chaumont. — J'étais dans un abattement complet, lorsque nous entendîmes derrière nous le bruit d'une troupe de cavalerie et leurs cris dans l'éloignement. L'imagination va vite dans ces moments de perplexité, elle passe rapidement aux extrêmes de la crainte ou de l'espérance , et dans l'inquiétude mortelle où j'étais, j'imaginais que c'était un secours du ciel. Mais bien loin de là. Nous reconnûmes bientôt aux cris de «Vive l'empereur 1 » une compagnie de chasseurs à cheval français. Ils avaient appris notre arrestation et notre départ de Saint-Thiébaud, et ils étaient venus nous ramasser pour prendre leur part, non de la gloire, il n'y en avait pas, mais du butin.
Au moment où ils nous rejoignirent, les paysans se montrèrent de très mauvaise humeur. Ils ne voulaient point que les soldats partageassent leur service, de crainte qu'ils né voulussent aussi partager nos dé-
pouilles. L'altercation devint sérieuse. Les paysans se retirèrent tout à coup d'un côté de nos voitures, et les chasseurs se rangèrent de Tautre, en se menaçant mutuellement. Quelques coups de fusil avaient été tirés derrière nous, et notre position, entre deux lignes de combattants, n'avait rien de rassurant. On avait tout à craindre, même de leur maladresse; cependant les chefs parvinrent à les calmer, et ils firent entre eux une espèce d'accord. Il est toujours facile de s'entendre, lorsqu'il se trouve un pauvre tiers à dépouiller. Les deux lignes entre lesquelles on nous traînait furent ainsi redoublées. Les paysans, à pied, marchaient à côté de nous, et les chasseurs formaient en dehors une seconde ligne, toutes les deux trop serrées pour qu'il fût possible de s'échapper ; et il semblait qu'il n'y avait plus qu'à plier la tète et à s'abandonner au sort.
Cependant mes yeux et ma pensée étaient fixés sur cette malle qui renfermait un dépôt si dangereux. Je cherchais dans mon esprit les moyens de m'en débarrasser. J'en consultai avec M. de Weissemberg. La brûler? c'était impossible; la faire tomber au milieu du chemin? c'était inutile ; nos effets étaient surveillés avec plus de soin que nos personnes. Si un coffre se détachait d'une voiture, il était aussitôt forcé; on portait au chef dont j'ai parlé tous les papiers qu'on pouvait y trouver, et on le rechargeait sur une voiture quelconque. Je n'entrevoyais qu'un moyen de salut : c'était de retirer un moment la malle dans notre cabriolet, pendant lo peu de temps qu'il fallait pour en retirer les deux enveloppes, et ensuite abandonner tout le reste au sort. Mais, d'après les dispositions de
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nos surveillants,, ce tour d'escamotage paraissait impossible.
Nous allions fort lentement; les chemins étaient mouillés et fort tirants ; on nous faisait descendre aux montées pour soulager les chevaux. Les chasseurs, en plus grand nombre, mettaient ausçi pied à terre. Nous nous trouvions ainsi faire route ensemble. Je me liai de conversation avec l'un d'entre eux, jeune homme d'environ vingt ans, d'une jolie et fraîche figure, à l'air bon enfant et sans souci. Il me dit qu'il était de Gand, et au service depuis deux ans. Je lui demandai si l'empereur était à Chaumont; il me répondit qu'on le leur avait dit ainsi. Au bout de quelque temps et d'un long bavardage, je lui parlai du profit qu'il pourrait tirer de notre capture. 11 prenait son parti d'en avoir sa part, sans en demander davantage.
— Pour moi, lui dis-je, je n'ai pas beaucoup d'etfets ; ils sont tous contenus dans cette petite malle. Mais ils sont très bons; partagés, ils ne profiteront à personne ; il n'y aurait pas une manche de chemise pour chacun; et, pris pour pris, j'aimerais mieux qu'ils appartinssent à un seul, surtout à u^ brave garçon comme vous.
^La proposition lui plaisait assez ; mais il y avait dans son remerciement quelque doute de ma bonne intention, sans compter celui qui naissait de la difficulté de l'exécution. Je le rassurai par une promesse formelle, et en lui indiquant les moyens à prendre; je lui dis que nous ne pouvions pas arriver à Chaumont avant la nuit close. Lorsque le jour commencerait à baisser, il devait s'approcher de la voiture, couper adroitement les cordes de la malle, nous la reprendrions
dans le cabriolet, et je promettais de la lui remettre à la faveur de Tobscurité. — Nous remontâmes en voiture, et je ne perdais pas de vue mon chasseur belge, qui lui-même avait souvent les yeux sur moi.
Lorsque le ciel commença à s'obscurcir, mon jeune homme profita du désordre de la marche pour se débarrasser de son cheval, et vint assez négligemment marcher à côté de notre voiture ; puis, sautant lestement sur les brancards, il s'assit sur la petite malle, et tout en ayant Tair de regarder ailleurs, il se mit à couper par dessous les cordes qui la tenaient attachée. Jusque-là, tout allait bien ; mais, quand il descendit et annonça lui-même que le porte-manteau se détachait, les paysans se jetèrent dessus. Lui de dire qu'il fallait le mettre dans la voiture, puisque tout devait se partager à Chaumont. Le domestique de Weissemberg, aidé par le chasseur, fut le plus fort, et tira le malheureux porte-manteau dans le cabriolet. Nous y étions fort serrés, de manière que j'<ms toutes les peines du monde à loger ce nouveau venu. J'eus aussi beaucoup de difficulté à l'ouvrir, et ce ne fut pas sans m'ensanglanter les mains que je parvins à en retirer les deux énormes enveloppes. Nous voilà donc encore une fois, le bon Weissemberg, son domestique et moi, occupés à détruire ces papiers par les mêmes moyens que nous avions déjà employés, même celui de les manger, car nous ne savions plus que faire des fragments ; ils nous inondaient. J'essayai bien d'en semer par terre, à travers le tablier de cuir qui fermait le devant du cabriolet ; mais un sous-officier de chasseurs s'tn aperçut et vint à nous.
— On déchire des papiers dans cette voiture, dit-il
ARRIVÉE A CHAUMONT. — Mars 1814. 267
avec humeur, vous ne savez pas à quel point cela peut vous compromettre.
— Et toi, répondais-je en moi-même, tu ne sais pas à quel point je me compromettrais de ne pas les déchirer.
Enfin, nous étions en vue de Chaumont comme nous terminions ce travail, bien autrement difficile qu'on ne pourrait le croire. J'avais aussi retiré de la malle un nécessaire en maroquin, grand comme un volume in-quarto. Il me servait aussi d'écritoire et de portefeuille ; et, en fouillant dans les derniers recoins, j'y trouvai... des cartes de visite I Elles y étaient depuis plus de dix ans, et devenaient en ce moment les accusateurs les plus accablants I — Ainsi débarrassé de tout ce qui pouvait me faire reconnaître, je tins parole à mon jeune chasseur, et, à la nuit close, je lui remis, par dessous le tablier de cuir du cabriolet, ma valise et tout ce qu'elle contenait d'effets. Ce ne fut pas sans quelque peine; j'étais attaché à quelques-uns à cause de leur valeur; à d'autres par l'habitude, et à tous par le besoin que j'en avais en ce moment. Mais ces petits regrets disparaissaient devant mes inquiétudes. Nous arrivions à Chaumont; là était Bonaparte en personne, environné des inquisiteurs de sa police et de sa gendarmerie d'élite. Me serait-il possible d'échapper à leurs questions? Je me rappelais ce qu'on m'avait dit de leur habileté à fouiller les personnes et les pensées, et, comme les malheureux que l'orage menace d'engloutir cherchent leur salut en jetant par-dessus bord tout ce qu'ils possèdent, je me décidai à détruire ce qui me restait : les pouvoirs de Monsieur et les autres pièces en encre sympathique. Enfin, dans u
dernière et rigoureuse perquisition sur moi-même, je ne trouvai plus rien que la cornaline sur laquelle était gravé le nom du duc de Dalberg. Je fis ce dernier sacrifice à la porte môme de Chaumont.
La destruction de tant de pièces accusatrices ayant mis à couvert des personnes et des secrets qui ne devaient jamais être compromis, il m'était permis de songer à ma propre sûreté. J'avais bien regardé autour de moi si je pouvais tenter une évasion. Mais, d'abord, elle aurait été bien difficile à travers la double haie de notre escorte ; ensuite, quand, à la faveur de la nuit, j'aurais réussi à m'échapper, où trouver un refuge ? Le pays était inondé de troupes de toute espèce, de toutes nations, et, de plus, soulevé. La guerre était partout. Tous étaient suspects les uns aux autres, et chacun croyait voir un ennemi dans autrui. Où trouver, au milieu de cette conflagration générale, une espérance de salut pour quelqu'un qui n'eût pu dire quel il était, comment il se trouvait là, et se réclamer de personne? Je me laissai donc aller, les yeux fermés et sans résistance, à ma destinée. Nous fûmes conduits tous ensemble dans la cour d'une maison, et l'on en referma soigneusement les portes sur nous. Des officiers d'étatmajor nous environnèrent aussitôt. Ils nous examinèrent de très près. Un d'entre eux s'adressa à moi au moment où je descendais de voiture.
LE GÉNÉRAL DE PIRE. — Mars 1814. 269
— Qui êtes-vous? me dit-il.
— Je suis le valet de chambre-secrétaire de. Son Excellence le'baron de Weissemberg, lui répondis-je en contrefaisant assez bien Taccent allemand. Il passa plus loin, sans autre interrogation.
On nous fit entrer ensuite dans un salon du rez-dechaussée où nous étions mêlés, maîtres et domestiques, avec les officiers de Tétat-major d'un, général qui n'était autre que le comte de Pire. Je les entendis très distinctement répéter plusieurs fois entre eux les mêmes paroles.
— Non, il n'y est pas, disaient-ils, il n'y a personne de son âge, de sa taille, de son signalement... il n'y est pas.
C'était évidemment M. le comte d'Artois qu'ils indiquaient, et je frissonnai de l'idée que notre Prince aurait pu tomber dans un semblable guet-apens. Il était probable que des avertissements partis de Nancy avaient fait connaître le départ d'une suite de voitures, et donné lieu de croire aux généraux qui battaient le pays en partisans, que Monsieur se rendait au quartier général des alliés ou même ailleurs. Bientôt, mes compagnons de voyage furent appelés ensemble dans le cabinet du général ; mais, grâce à mon déguisement, je restai au milieu des domestiques. Je n'étais pas sans inquiétude, et le moindre mouvement autour de moi me faisait croire que j'étais dévoilé; j'eus surtout un moment d'anxiété lorsque le général de Pire lui-même s'avança un moment hors de sa porte pour appeler un de ses aides de camp. Au bout d'une demi-heure, les voyageurs sortirent du cabinet après qu'on se fut bien assuré de l'identité de
chacun. Le baron de Weissemberg s'approcha de moi sans affectation.
— Nous sommes conduits à Saint-Dizier, me dit-il en allemand; c'est là qu'est l'empereur; mais les domestiques restent ici.
En effet, peu de moments après, tous ces messieurs furent embarqués dans deux voitures, sur lesquelles on chargea deux grands sacs, pleins des papiers trouvés dans les équipages. Je les vis partir avec toute satisfaction de ne pas être emmené avec eux ; rester à Ghaumont me paraissait une condition de salut.
A peine les voitures étaient-elles parties, qu'on nous fit sortir de la salle. Je jetai un coup d'oeil de regret sur mon pauvre nécessaire, abandonné tout ouvert sur une console ; et la perte de ce fidèle compagnon qui ne m'avait pas quitté depuis tant d'années m'était plus sensible que la privation de tout ce dont j'étais dépouillé. J'attachai mon mouchoir autour de ma tête pour me tenir lieu de chapeau, et je suivis mes compagnons d'infortune. On nous fit marcher deux à deux, et l'on nous conduisit dans une grande cour, où nous restâmes pendant plus d'une heure exposés à la pluie, et ne sachant ce qu'on voulait faire de nous. Enfin un brigadier et trois chasseurs vinrent nous prendre et nous mirent sur une grande route. Les chemins étaient défoncés au point qu'à chaque pas nos pieds enfonçaient dans la boue.
Nous marchâmes ainsi toute la nuit. Notre escorte nous laissait bien prendre quelques moments de repos ; mais une pluie continuelle nous en ôtait tout le bénéfice; et puis, dans une situation telle que la mienne, l'imagination s'exalte et se préoccupe de
MARCHE DE NUIT. — Mars 1814. Î71
dangers fantastiques ; on rapporte à soi tout ce qui se passe, et Ton y trouve toujours des motifs d'anxiété. Je réprouvai pendant cette nuit. Vers deux ou trois heures du matin, nous étions arrêtés dans un village, mouillés, harassés, et sans qu'il nous fût permis d'entrer dans une maison, réduits, pour nous reposer, à nous asseoir sur quelques pierres qui servaient de bornes le long des maisons, et, par conséquent, sous l'égout des toits de chaume. Tout à coup, un officier arrive au grand trot et demande le maire, dont la maison était en face de nous.
— Monsieur le maire I lui criait-il sans descendre de cheval, sur-le-champ une charrette et deux bottes de paille pour emmener un homme.
Aussitôt, je me persuadai que j'étais l'homme à emmener, et qu'ayant été découvert, on voulait me conduire plus promptement à Saint-Dizier. Mais nous nous remimes bientôt en route sans qu'on pensât à moi.
Cependant, à l'approche du jour, ces fantômes de mon imagination s'évanouirent; mais la situation réelle comportait encore assez de trouble et d'inquiétude. Le soleil se leva, caché par les nuages; à peine quelques faibles rayons venaient-ils, de temps en temps, tomber sur nos vêtements mouillés. L'aspect de la natuBe était triste, les mouvements du terrain plats et monotones ; tout enfin semblait s'accorder à nos tristes impressions. Il m'est arrivé de passer des nuits en voyage, enfermé dans une bonne voiture, entouré de manteaux et de fourrures; et, lorsqu'il m'arrivait de m'éveiller par un temps semblable, dans un pareil pays, je me croyais autorisé à me plaindre. Le pauvre prisonnier ne se plaignait pas, lui I
Lorsque le jour permit de nous reconnaître, je me rapi^rochai de notre brigadier, et, lui parlant dans le mauvais français que je m'étais fait, je m'informai de notre destination. Il me dit que nous étions à la suite de nos maîtres, pour les rejoindre à Saint-Dizier. Je n'étais pas pressé d'arriver là. Continuant ensuite la conversation avec ce bon vieux militaire, j'appris qu'il était frère d'un marchand de chevaux à Paris, dont le nom m'était connu. Il traitait ses prisonniers avec humanité et douceur ; mais il ne pouvait pas empêcher que souvent, en traversant les villages sur la route, nous ne fussions accablés d'injures.
— Ces coquins de Cosaques ! « criaient-ila, — et les femmes plus fort encore que les hommes, — « gueux que vous êtes! pillards!... criez donc encore Parùsef Vous irez à présent, à Partsse, mais pas comme vous l'espériez, coquins de Cosaques !
Plus de la moitié de notre troupe était en effet composée de Russes, qu'on distinguait à leurs costumes. Il n'y en avait pas deux qui comprissent les paroles qu'on leur jetait à la tête ; mais l'accent qui les accompagnait suffisait bien pour les interpréter.
Tout en marchant ainsi, nous arrivâmes à Joinville, vers trois heures de l'après-midi. On nous laissa longtemps sur la place, où nous étions en butte à la curiosité d'un certain public que je ne veux pas autrement définir. Ils venaient nous regarder sous le nez, et quelques-uns passaient devant nous.
ARRIVÉE A JOINVILLE. — Mars 1814. 273
— Tiens, regarde, disaient-ils, sont-ils laids, ces Cosaques ! sont-ils vilains !
Je n'aimais nullement cette exposition publique; elle dura plus d'une heure. Enfin, on nous mit en marche; mais je ne me doutais guère de l'auberge qu'on nous avait préparée. C'était la prison; et, dans la prison, une espèce de chambre aussi infecte et plus sale qu'un cachot. Nous étions là, tout mouillés, morfondus, et entassés sur quelques paillasses, les plus dégoûtantes qu'on puisse imaginer. Je tournais à la tristesse, et presque au découragement, lorsque le concierge vint demander qui de nous était le valet de chambre secrétaire. Je devais à notre brigadier cette distinction si utile en ce moment de détresse. Je lui avais inspiré de l'intérêt, et, ce qui est plus à sa louange, sans l'avoir recherché d'aucune manière.
Je trouvai dans la chambre du concierge le meilleur accueil : c'était la permission de m'asseoir au coin de la cheminée. Je pus y sécher un peu mes vêtements et ma chaussure qui n'avaient pas été calculés pour un pareil service. Quand je fus un peu ranimé, j'adressai quelques remerciements au geôlier et lui demandai son nom « pour le conserver, disais-je, dans mon souvenir. » Il me répondit d'un ton assez brusque qu'il s'appelait Cachot, Je ne sais si c'était réellement son nom, ou s'il me faisait une agréable plaisanterie. Je jetai alors un écude six francs sur la table en demandant s'il serait possible d'avoir quelque chose à manger. II alla à la boucherie; sa femme et lui, me trouvant un peu gauche à la besogne, s'occupèrent de mon pot-au-feu. Quand je me vis si bien établi, je pensai à mes pauvres compagnons d'infortune, et en particu-
lier aux deux domestiques du baron de Weissemberg. Je demandai au concierge de les faire venir, ce qu'il m'accorda. Ces pauvres gens étaient disposés à me traiter avec beaucoup trop de cérémonie; quelques mots en allemand les mirent sur le ton plus familier où je les voulais.
Lorsque notre léger repas fut achevé, j'exprimai à mon protecteur toute la répugnance que j'éprouvais à entrer dans la chambre commune, et lui demandai s'il ne pourrait pas m'accorder un autre réduit pour la nuit. En payant deux bottes de paille fraîche, j'obtins en effet, dans le coin d'un galetas, un peu de paille qui n'avait pas trop servi, et une couverture d'un aspect peu rassurant. Mais la fatigue lève bien des scrupules; je me couchai avec délices, et dormis sans interruption jusqu'au matin, où le concierge vint me réveiller. Il m'est resté dans le souvenir que des rêves assez doux étaient venus bercer mon sommeil, et j'en remerciai dans mon cœur la Providence, si ingénieuse à soulager nos peines.
On nous annonça que nous allions être transportés sur des chariots ; mais nous n'avions plus les braves chasseurs qui nous conduisaient la veille, et je regrettai fort de ne pas témoigner au brigadier toute ma reconnaissance. Notre escorte se composait de quatre jeunes gens appartenant à un régiment de gardes d'honneur. Nous nous trouvions mêlés avec des bagages, de l'artillerie, et tout le désordre d'un corps de troupes en pleine retraite. Nous étions^ sans nous en douter, sur la principale route par laquelle l'armée française se retirait sur Paris, à tire-d'aile, et au milieu de l'arrière-garde de cette colonne*
BONAPARTE A DOULEVENT. — 28 Mars 1814. 276
Je ne savais comment m'expliquer des contre-marches aussi disparates. J'avais laissé, le 7 ou le 8 mars, rhçtman Platow et ses Cosaques en avant de Sens, et le prince de Lichtenstein à Auxerre. J'avais appris, le 21, qu'on s'était battu à Arcis-sur-Aube, avec des avantages balancés, et le 27 je trouvais le général de Pire à Ghaumont, et Bonaparte à Saint-Dizier, sans que nous eussions rencontré le moindre détachement des troupes qui auraient dû se retirer devant eux en combattant ou en fuyant; enfin, le 28, toutes ces troupes paraissaient battre précipitamment en retraite, sans être attaquées ou poursuivies par personne 1 Je ne devinais pas le parti pris par les alliés de pousser à toute force leur marche sur Paris. L'empereur Alexandre avait emporté cette décision dans le conseil, et l'on ne s'était rangé à son avis que sur une considération : c'est que si cet audacieux coup de main sur la capitale manquait, il serait toujours possible d'opérer la retraite des armées vers le Nord, sans chercher à regagner la ligne du Rhin. Pouvais-je imaginer, d'ailleurs, que cette fois encore Bonaparte s'était enfui devant sa mauvaise fortune, sans essayer de la conjurer, et se dépitait contre la victoire parce qu'elle semblait balancer un moment entre lui et ses ennemis?
Gétait au moment même où j'entrais dans la prison de Joinville que Bonaparte recevait, à Doulevent, les premières nouvelles de Paris. Dix jours entiers s'étaient écoulés sans qu'il lui en fût parvenu aucune^ Enfin un émissaire de M. de La Valette arriva, porteur d'un billet chiff*ré. Le fidèle serviteur pressait son maître de hâter son retour, et, ce qui est remarqua*
ble, ce n'était pas pour qu'il vint s'opposer aux progrès de Tennemi, mais pour arrêter par sa présence le mouvement de l'opinion et les conséquences qu'on en pouvait prévoir * ! Napoléon partait de Doulevent le 29 au matin, se dirigeant vers Troyes, oii-il arriva le soir du même jour ; et c'était aussi le 29 au matin qu'on nous mettait en route dans la même direction ; mais nous n'allions pas aussi vite.
C'est au milieu de ce grand mouvement que nous montâmes sur les charrettes qui nous étaient préparées. Nous n'y étions pas encore assis qu'un officier portant les épaulettes d'un grade supérieur vint se placer sur une de ces voitures. Il avait remarqué, sur les épaules d'un de nos gens, un assez bon manteau ; il le lui arracha, en Tintimidant par toutes sortes de menaces. Mon indignation de voir ainsi dépouiller un pauvre domestique prisonnier fut sur le point de me trahir. J'en aurais moins rougi si cette ignoble action n'eût pas été commise par un officier français. Mais je me contins, et rentrai dans mon rôle.
Les charrettes nous conduisirent jusqu'à la première station. Là, il ne s'en trouva plus, et nous fûmes remisa pied. J'en profitai pour m'approcher de notre escorte. Le brigadier était de Lyon; deux des gardes
1. Voir le texte du billet chiffré de M. de La Valette, tel qu'il est donné par le baron Fain, Manuscrit de 1814^ p. 207.
LA RETRAITE SUR PARIS. — 29 Mars 1814. 277
étaient de Grenoble, et presque mes compatriotes. Nous fûmes, du reste, plus malheureux que la veille. Non seulement les insultes continuaient dans les villages que nous traversions, mais nous étions encore davantage accablés d'injures par les troupes avec lesquelles notre marche parallèle nous mettait sans cesse en contact. Il semblait que nous aurions dû être préservés par nos costumes qui n'avaient rien de militaire ; mais, malgré cela, les vociférations continuaient contre nous.
— Ces gueux de Cosaques!... les scélérats! ce n'est pas ainsi qu'ils nous traitent quand nous sommes prisonniers ; ils nous mettent tout nus ; et en voilà qui sont encore habillés L.. ils ne sont venus ici que pour nous assassiner... nous sommes trop bons de ne pas les fusiller !
Quelques-uns s'amusaient même à nous coucher en joue. Ces menaces et ces invectives, entremêlées de termes qui ne s'écrivent pas, recommençaient à chaque instant, et nous étions plus mal défendus par nos jeunes gardes d'honneur que nous ne l'aurions été par nos vieux chasseurs de la veille. Non seulement ils ne nous protégeaient pas, mais bientôt, encouragés par les outrages qui pleuvaient sur nous, ils se mirent eux-mêmes à arracher quelques misérables dépouilles à nos pauvres gens : des habits, des vestes, des pantalons qu'ils échangeaient, avec les plus indignes traitements, contre ce qu'ils avaient de plus mauvais. Je pus à peine protéger mes deux camarades. Ces jeunes militaires, qui avaient déjà les vices de la guerre avant d'en avoir montré le courage, formèrent même un plus vaste complot, pour nous enlever à lî^
fois tout ce que nous pouvions encore avoir d'argent ou autres objets de quelque valeur. Ils nous dirent qu'à rétape du soir nous serions immanquablement dépouillés, qu'on ne nous laisserait rien sur le corps; mais que si noue voulions leur confier notre argent, nos montres, etc., ils pourraient nous les conserver. Leur conduite avait été trop indigne pour ne m'avoir pas mis en garde contre un piège aussi grossier; -et, chargé comme interprète de faire cette proposition aux autres, je fis leur réponse, en assurant qu'ils s'y refusaient unanimement, et résisteraient de toutes leurs forces à une pareille violence, si Ton voulait l'employer contre nous ; que nous n'étions point des prisonniers de guerre, mais des domestiques, séparés de nos maîtres que nous allions rejoindre au quartier général de l'empereur, et qui sauraient bien obtenir la punition de ceux qui nous feraient du mal. Cette mauvaise nature, prise sur le fait, et de si basses dispositions me faisaient éprouver les plus pénibles impressions. C'étaient cependant des jeunes gens assez bien nés; et si l'on voulait jouer sur le mot, c'étaient des gardes d'honneur.
Au milieu de ces peines morales, et d'une sorte d'inquiétude dont je ne pouvais me défendre, je continuais ma route sans trop savoir où nous étions. Je n'avais jamais voyagé dans cette partie de la France, et je connaissais tout au plus la position des villes principales; aussi me trouvai-je bien étonné lorsque, tout à coup, je reconnus devant moi le château de Vandœuvre, ce même château de Vandœuvre où quelques jours auparavant je m'étais trouvé au milieu des plus éminents personnages de l'Europe, traité
ARRIVÉE A BAR-SUR-AUBE. — 29 Mars 1814. 279
absolument comme Tun d'entre eux, et exerçant sur les événements une influence imprévue. Aujourd'hui, je traversais ce même village, prisonnier, marchant dans la boue, et ne devant mon salut qu'à l'habit d'un domestique étranger. Ce contraste si complet, dans un temps aussi court, et exactement à la même place, me frappa comme une des plus singulières péripéties delà fortune, et cependant j'en riais en moi-même.
Nous parvînmes le soir à Bar-sur-Aube, en doublant les étapes. J'avais craint d'y arriver en plein jour, de de peur de quelque reconnaissance fortuite, résultat du séjour que j'y avais fait chez le prince de Metternich; mais nous arrivâmes à la nuit tombante, si bien que je ne saurais dire si nous nous arrêtâmes dans un faubourg ou dans quelque hameau voisin. Je me rappelle seulement que toutes les maisons étaient abandonnées. Nos gardiens entrèrent dans la première qui se présenta, et rassemblant le troupeau de mes pauvres compagnons harassés de fatigue, épuisés de besoin, ils trouvèrent commode de les renfermer dans une chambre basse, oii les malheureux se couchèrent aussitôt sur la pierre en demandant un peu de pain qu'on ne pouvait leur donner. Ma condition fut meilleure ; nos conducteurs me gardèrent avec eux. Ils fouillèrent cette pauvre habitation dans l'espoir de trouver quelques provisions ; mais leurs découvertes se bornèrent à deux ou trois oignons qui avaient germé depuis longtemps ; on les fit cuire dans un peu d'eau ; mais le sel même nous manquait. Ils humectèrent ainsi le pain qui leur restait, et m'invitèrent fort gracieusement à prendre ma part du repas.
Mes pauvres camarades d'infortune étaient plus
malheureux que moi, et je désespérais de venir à leur secours, lorsque je vis passer devant la maison des marins de la garde impériale. Ils portaient un baquet plein de vin. J'entrai en conversation avec eux, et ils me dirent qu'à quelque distance de là, il y avait une cave assez bien garnie, dont on avait défoncé les tonneaux ; pour avoir plus de renseignements, je leur dis la situation de ces malheureux accablés de fatigue et qui n'avaient rien mangé depuis trois jours. Ces braves gens, émus, me donnèrent tout le vin qu'ils portaient et prirent la peine d'en aller chercher, assez loin, une nouvelle provision. Heureux du secours que j'apportais, j'entrai dans la chambre où mes pauvres gens étaient étendus les uns sur les autres, tellement accablés que j'avais toutes les peines du monde à les réveiller. Cependant, je les secouai l'un après l'autre, et au moyen des débris d'un plat de terre à moitié brisé, seul meuble de la maison, je leur fis boire à chacun assez de vin pour les restaurer un peu. Pendant ce temps, l'escouade avait ramassé quelques planches, et les ayant inclinées sur des morceaux de bois, en avait formé une espèce de lit de camp. J'y trouvai ma place; mais à peine avions-nous reposé deux heures, qu'il fallut se remettre en route, au milieu d'une nuit sombre. Je ne savais pas du tout où conduisait le chemin que nous suivions. Il était seulement évident que nous marchions encore au milieu d'une colonne en pleine retraite. On travaillait continuellement à ne rien laisser en arrière. On ramassait les hommes, les chevaux; lorsqu'on ne pouvait plus transporter les caissons ou les pièces d'artillerie, on faisait sauter les uns, et on enclouait les autres
LA RETRAITE SUR PARIS. - 30 Mars 1814. 281
après en avoir brisé les affûts. Les soldats, qui ont rinstinct de la défaite corilme ils ont celui du succès, marchaient tristes et mécontents. Dès que le jour parut, nous fûmes encore en butte à leurs insultes ; mais nous y faisions moins attention que la veille.
J'étais occupé surtout de mes malheureux compagnons, qui tombaient le long des chemins de lassitude et dlnanition. Ces Russes aux corps endurcis, ces heiduques suédois de six pieds de hauteur, ces gens de toutes nations et de classes habituées à la vie la plus dure, ne pouvaient plus avancer. Ils s'arrêtaient à tout moment, et se couchaient au pied de chaque arbre. Je n'étais occupé qu'à les relever, à les encourager, pour leur épargner les mauvais traitements qu'on ne ménageait pas aux traînards. Nous avions doublé de nuit une étape, à peu près sans nourriture, à pied, sans sommeil, exposés à la pluie au milieu des chemins embourbés, et je n'éprouvais aucune fatigue, je ne souffrais d'aucune privation, tant il est vrai de dire que le sentiment moral prête à l'homme des forces que la nature lui refuse. — Le manque de toutes choses était incroyable. Nous passâmes devant une auberge isolée, auprès de laquelle était un puits. Une servante était à la porte, pour répondre à tous les passants qui demandaient un verre d'eau par charité, qu'il n'y en avait point, et pour avertir ceux qui auraient voulu puiser eux-mêmes de l'eau, qu'elle
était corrompue par des charognes et autres immondices. Refusé comme les autres, j'entrai un moment dans la maison, et Ton m'assura que cette fille était depuis deux jours et deux nuits à ce poste, pour faire la même réponse à tous les passants qui reprenaient tristement leur chemin.
Dans un moment où je suivais un sentier à travers les champs ensemencés, pour profiter d'un raccourci, je me trouvai cheminer à côté d'un grenadier de la garde, vieux guerrier déjà, quoiqu'il n'eût guère plus de trente ans. Sa figure était belle, et ne manquait même pas de douceur, contraste piquant sous le vaste bonnet à poil qui ombrageait son visage. Il ne me fut pas difficile de lier conversation avec lui ; après lui avoir expliqué cette caravane dont je faisais partie, me servant toujours de mon langage défiguré, je lui parlai de la retraite de l'armée, des revers qu'elle faisait présumer, des malheurs de la France envahie; puis, prenant l'air et l'accent un peu nigauds, je lui demandai comment il se faisait qu'on voulût endurer tous ces maux uniquement dans l'intérêt d'un seul homme.
— Enfin, disais-je, j'ai entendu bien souvent dire à mon maître que la paix serait faite avec la France le jour même où l'Empereur n'y serait plus; mais que, tant qu'il y serait, on ferait une guerre terrible, une guerre à mort.
Le grenadier comprenait à merveille que Texistence du pays n'aurait pas dû être sacrifiée à celle d'un seul homme ; et l'Empereur, après tout,, n'était pour lui qu'un homme. Il l'avouait fort simplement; mais aussitôt après, il manifestaitun retour plein d'honneur.
ARRIVÉE A TROYES. — 30 Mars 1814. 283
— Comment voudriez vous, ajoutait-il, qu'on abandonnât un homme qui est toujours au milieu de nous, toujours auplus fort du danger? Encore dernièrement, à Brienne, nous étions mécontents, peut-être niême indisposés contre lui. Eh bien , il est venu se placer à notre tête, au milieu des boulets qui tombaient autour de lui, des obus qui éclataient de toutes parts, enfin quoi!... au plus fort du danger. Après cela, quel serait le lâche qui pourrait l'abandonner?
Je mis bientôt fin à une conversation que j'avais commencée peut-être avec un peu d'imprudence. Au reste, ce brave homme, ne savait pas plus que moi ce qui précipitait la marche de l'armée ; mais il s'en inquiétait moins.
Dans cette journée, nous fûmes accostés, à l'arrièregarde,par quelques Cosaques irréguliers, quLvenaient tirer des coups de pistolet à bonne distance. On les tint facilement en respect; c'étaient des coureurs qui ne paraissaient appuyés d'aucune troupe. Mais ne voiià-t-il pas qu'il me vint à l'imagination de traverser les feux croisés de ce petit champ de bataille ! Je me voyais libre partout ailleurs que là où j'étais. Le désir de retrouver la liberté perdue est l'instinct du prisonnier, tant qu'il peut en conserver l'espoir. C'est ainsi que je fus au moment de confier mon sort à ces méchantes barbes. Je n'aurais pas seulement pu me faire entendre d'eux ; et ils auraient eu toutes les raisons du monde pour me faire un très mauvais parti.
Nous arrivâmes à Troyes de trop bonne heure pour moi, car il faisait grand jour, et j'appréhendais d'y être reconnu, à cause du séjour que j'y avais fait quinze jours auparavant, Aussi,- arrivé sur une place
OÙ Ton nous laissait en panne, je me couchai sous renfoncement du portail gothique d'une église; encore me couvris-je le visage d'un pan de mon manteau. A la tombée de la nuit, un officier supérieurd'état-major vint à nous; c'était précisément [celui qui, la veille, avait volé le manteau d'un de nos gens. Il s'approcha.
— Où est celui qui parle un peu le français ? demanda-t-il.
Et il me donna l'ordre de ranger ma compagnie par deux. Cet officier, plus digne de la police que de l'armée, se mit à notre tête, et annonça qu'il nous conduisait en prison. Les gardes d'honneur marchaient sur les côtés de notre petite colonne, et le brigadier en arrière. J'étais d'abord un des premiers ; peu à peu, j'en avais laissé passer un certain nombre devant moi, et je causais depuis un moment avec le brigadier, lorsque j'aperçus sur ma gauche une petite rue, dans laquelle je me jetai en courant de toutes mes forces. Je fis cinq ou six crochets pour me perdre dans d'autres rues qui me paraissaient toujours moins habitées. Enfin, je me trouvai vis-à-vis des murs de la ville, et je les suivis pendant quelque temps. Je cherchais une issue, croyant que ma liberté ne serait complète que hors de l'enceinte de Troyes. Il me semblait, dans ma précipitation, que j'avais déjà fait plus de chemin qu'il ne fallait pour faire le tour de la ville, et je cherchais en vain une porte. Enfin, je rencontrai précisément celle par laquelle nous étions entrés ; mais elle était gardée par deux sentinelles qui m'inquiétaient beaucoup. Je craignais que mon costume, qu'on avait pu remarquer, ne servit à me faire reconnaître. J'ôtai ma redingote, et la roulant sous mon
L'ÉVASION. — 30 Mars 1814. 285
bras comme un paquet, je traversai fièrement entre les deux soldats, sans qu'ils prissent trop garde à moi. Je quittai immédiatement la route , pour me jeter à droite sur un boulevard extérieur, et je le suivis pendant quelques minutes. Mais tout à coup, je le trouvai coupé par la rivière : le pont qui la traversait avait été détruit.
Je revins sur mes pas, et je frappai à la porte d'une cabane où logeait un pauvre tisserand. Malgré les alarmes qui l'environnaient, il était tranquillement assis devant son métier, éclairé d'un bout de chandelle, et il lançait sa navette, sans crainte et sans inquiétude. Peu lui importaient les destinées du monde, que le sort des armes décidait en ce moment, elles ne pouvaient rien changera son sort. Je demandai à ce brave homme comment je pourrais rejoindre la grande route de Paris. Il m'expliqua qu'il fallait traverser la ville, en faire le tour par l'autre côté, celui-ci n'ayant aucune issue depuis que le pont avait été coupé. Force me fut donc de passer encore devant la porte par laquelle j'étais sorti, et les deux sentinelles qui la gardaient. Je suivis ensuite les boulevards extérieurs. J'arrivais près de l'autre porte de la ville, lorsque j'entendis et distinguai deux hommes à cheval qui en sortaient. Ils s'arrêtèrent, en regardant de tous côtés à la lumière incertaine de la lune. Je ne doutai pas qu'ils ne fussent envoyés à ma poursuite.
— On aura compté les prisonniers, me disais-je; mon absence aura été remarquée ; la consigne a été donnée aux portes, et ces deux hommes sont là pour m'arrêter.
Je cherchai un abri, et au lieu de continuer ma
route, je me jetai à droite, "dans un faubourg qui paraissait dévasté, en partie brûlé, et entièrement inhabité.
J'avais à peine parcouru ia moitié de cette rue, que je trouvai la porte charretière d'une cour ouverte et abandonnée. Je m'y précipitai. Dans cette cour était un grand hangar garni d'une litière foulée par les chevaux; je me blottis dans un coin, assis sur mes talons. Là, d'assez tristes réflexions vinrent m'assaillir; je regrettais cet entourage qui m'avait protégé. On savait qui nous étions, on n'en cherchait pas davantage, et personne ne s'inquiétait de nous. Mais à présent, je me trouvais seul, je ne pouvais manquer d'éveiller partout la curiosité, les soupçons de toute nature. J'étais dans une cruelle alternative. Dire ou cacher qui j'étais, était également dangereux; enfin, je m'étais placé, en cédant à un instinct irréfléchi, hors de la protection de la loi commune. Je me comparais en moi-même à un de ces pauvres cerfs que j'avais souvent vus, relancés par les chiens, épuisés par la course, haletants, aux abois, cherchant au milieu du hallier un moment de repos, puis poursuivis jusque-là par les sons du cor, les aboiements des chiens et les cris des chasseurs, reprendre encore leur fuite désespérée. La comparaison devin* au moment même, bien plus frappante, car j'entendis tout à coup le galop d'un cheval. Le cavalier s'arrêta devant
L'ÉVASION. - 30 Mars 1814. 287
la maison attenante à la cour où j'étais; il parla, et de cette habitation que je croyais déserte, comme tout le reste du faubourg, des voix lui répondirent. Le bruit des paroles m' arrivait seul. Évidemment, un des gens mis à ma poursuite m'avait suivi des yeux et avait dépisté ma retraite. Il gardait la porte et demandait du secours pour m'arrêter. Un moment après, un homme entra dans la cour.
— C'est cela... c'est cela, dit-il au cavalier.
Il jeta.les yeux du côté du hangar où j'étais caché, puis, se tournant vers la porte de la maison située en face, il l'ouvre, bat le briquet, et allume une lumière. Je me crois découvert, et me glissant le long du hangar, je pénètre dans une écurie, par une large brèche faite au mur de terre qui la séparait du hangar. Placé derrière la porte entr'ouverte, je regardais avec inquiétude, et j'expliquais tout conformément à mes craintes. Quelques effets qu'on jeta devant la porte de la maison me parurent un paquet de cordes qu'on préparait pour me garrotter. Tout à coup, mon homme, que je ne perdais pas de vue, traverse la cour en diagonale et marche droit vers la porte derrière laquelle je me tenais blotti. Je respirais à peine ; mais, bien décidé à me défendre, je tirai à moitié la lame d'une canne à épée qu'on n'avait pas pensé à m'enlever. Le pauvre diable, fort innocent des intentions que je lui supposais, s'était arrêté précisément contre la porte ; nous «'étions séparés que par l'épaisseur d'une planche, et il se mit en devoir de satisfaire des besoins naturels* Je restai immobile, et il s'éloigna bientôt fort tranquillement, après avoir chargé sur ses épaules le paquet, objet de mon effroi^ et qui ne me parut aloi*s
autre chose que quelque couverture. J'étais tenté de me moquer de moi-même. J'aurais dû plutôt remercier la Providence de m'avoir évité le malheur affreux qui serait probablement arrivé si ce pauvre homme était entré dans l'écurie au lieu de s'arrêter à la porte.
Ce qu'il y avait d'imagination dans les craintes que je venais d'éprouver ne m'empêchait pas d'envisager ce qu'il y avait de réellement dangereux dans ma position. Il me semblait que je ne serais libre qu'en pleine campagne. Je n'osais pas traverser la rue ; je me jetai donc dans les jardins qui bordaient tout ce côté du faubourg. Une soif ardente me dévorait ; je passais d'un jardin à l'autre, quelquefois difficilement, à travers de fortes haies d'épines ou par-dessus de petites murailles. Je cherchais avec la même passion la liberté et un peu d'eau. Partout il y avait des puits, mais pas un seul oii l'on trouvât un seau ou une corde. Le temps était à moitié couvert; de moment en moment, la pluie tombait par légères ondées. La lune était tantôt cachée derrière les nuages ; tantôt, au contraire, elle se montrait assez brillante.
En passant de jardin en jardin, toujours avec l'espérance d'être parvenu au dernier, et de me trouver en rase campagne, j'arrivai dans une espèce de parterre assez soigné. Les carrés en étaient entourés de lavandes, et, au milieu, un petit bassin me promettait de trouver enfin un peu d'eau. Je me jetai à terre sur le bord, et, étendant le bras, nia main arriva jusqu'au fond sans en rencontrer une goutte. Je me relevai bien triste, et, ramassant quelques fleurs de ces lavandes qui couvrent mes montagnesde Provence j'en respirai l'odeur pour me réconforter. Puis je
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cherchai une issue à ce labyrinthe. Les jardins paraissaient tous fermés par des murailles du côté de la campagne; mais dans un de ceux que je traversais j'aperçus une petite allée fort étroite au bout de laquelle je voyais une porte. Ne doutant pas que ce ne fût une sortie sur les champs, je me mis à courir de toutes mes forces ; mais la porte était celle d'une maisonnette et je me trouvai tout à coup dans une petite cour en face de trois personnes : un homme, une femme et une jeune fille de quinze ans. Ils étaient occupés à enterrer quelques grandes caisses. L'effroi fut général et mon étonnement aussi grand que la peur que je leur faisais. La jeune fille se jeta dans les bras de son père, en poussant un cri de terreur; le mari et la femme restaient stupéfaits, et moi, pour sortir d'embarras, je leur demandai si ce n'était pas là que logeait un officier du 9» chasseurs à cheval. Ils me répondirent avec empressement en m'indiquant le côté des maisons où je m'étais d'abord réfugié, comme les seules où quelqu'un pût être logé.
Je me retirai dans la direction de la maison indiquée ; mais bientôt je pris un chemin différent, et par de nouveaux efforts j'arrivai, à travers les jardins, vers la dernière maison du faubourg. Il fallait traverser la rue pour gagner le côté de la grande route de Paris, mais je pensais que c'était là qu'on m'attendait, et je prenais mes précautions. En effet, en avançant la tête au coin d'un mur je vis deux soldats en faction, et d'après leur taille, c'étaient des grenadiers. J'avançais pourvoir, et je reculais pour n'être pas vu. Enfin, je trouvai mes grenadiers tellement immobiles que je finis par découvrir en eux deux grands poteaux placés
à l'extrémité de cette rue. Je la traversai à la course, et me trouvai dans les champs. Lorsque j'eus fait quelques pas, j'aperçus, en face de moi, toute la pente d'une montagne couverte des feux d'un camp ou plutôt d'un immense bivouac. C'était une partie de l'armée, en retraite sur Paris. — Paris était aussi le but où tous mes instincts me rappelaient ; mais comment y parvenir? Je cherchais Joigny dans ma mémoire géographique. Cauchois et les débris de mon passeport me serviraient à rentrer à Paris sans éveiller trop de soupçons; mais j'ignorais entièrement à quelle distance était Joigny, et quelle route ou quel vent pouvaient m'y conduire.
Je suivis une petite traverse qui montait entre deux haies, et je passai tout près d'une petite chapelle. Si la porte en eût été ouverte, j'aurais volontiers passé la nuit sous la protection de la Vierge ou du saint qu'on y vénérait, et à qui je dus, peut-être, de trouver dans les ornières de ce chemin un peu d'eau, dont je me désaltérai avec délices, quoiqu'elle fût bourbeuse et de mauvais goût. Je rencontrai bientôt après quelques maisons, mais elles étaient dévastées et abandonnées* J'en dépassai ensuite une autre qui était encore habitée* Le fils de la maison rentrait lentement en portant une bêche sur l'épaule ; malgré l'heure avancée (il étaitplusde dix heures), il venait de bêcher aux faibles rayons d'une lune vacillante, un coin du petit jardin
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placé devant la maison. Le père était sur la porte, leurs figures étaient tristes et résignées et portaient rempreinte des malheurs du temps. Je m'adressai à ce brave homme et lui demandai s'il pourrait m'indiquer la route qui me conduirait le plus promptement à Joigny.
— A Joigny I me dit-il avec étonnement, Joigny est bien loin et la route bien difficile à indiquer. Venez, ajouta-t-il, je vais tâcher de vous la montrer.
Il fit avec moi quelques centaines de pas; et, quand nous fûmes arrivés sur un tertre, il me désigna le mieuxjpossible la direction que je devais prendre : il fallait d'abord traverser le bivouac éclairé de tant de feux, et se perdre ensuite dans des chemins expliqués par les étoiles. Tout cela, et surtout le premier pas, était fort inquiétant; comme j'hésitais, ce brave homme me tira d'embarras.
— La lune' va se coucher dans une heure, dit-il, comment allez-vous faire au milieu des chemins et des sentiers que vous ne connaissez pas? Il vaudrait mieux attendre le jour.
— Mon Dieu, lui dis-je, saisissant avec empressement, cette bonne inspiration, si vous voulez me donner un abri pour cette nuit, je partirai demain, de grand matin, et je serai d'autant plus heureux de m'arrêter chez vous, que je meurs de soif.
— Venez, me dit^il, mais nous n'avons point de vin à vous offrir, pas même de pain. Je l'assurai qu'un peu d'eau et sa bonne hospitalité me suffiraient parfaitement*
J'entrai dans la maison de ce pauvre cultivateur. La femme et son fils allèrent chercher du bois et allumé-
rentun feu brillant dans le foyer. Jamais de telle attentions ne vinrent plus à propos. Mon bon hôte paraissait âgé d*environ soixante ans. Il fit placer la table entre nous deux près de la cheminée. Quand la porte fut fermée, et lui-même rassuré peut-être sur Finconnu qu'il avait accueilli avec plus de bonté de cœur que de prudence, il me dit qu'en effet il n'avait pas de vin, mais qu'il lui restait encore un peu de piquette. Il alla chercher un pot de cette boisson aigrelette. Je sortis le reste d'un petit morceau de pain sec que j'avais dans ma poche ; il m'offrit du sien, qu'il tenait soigneusement caché et me voilà très bien établi mangeant, buvant et causant avec le plus brave homme du monde.
J'avais rassuré mon hôte en lui expliquant que j'étais employé dans l'administration des vivres de l'armée ; que j'avais des affaires personnelles à Joigny, et que, n'ayant pas la permission de mes chefs, j'avais voulu m'y rendre pendant la nuit, dans l'intention de rejoindre ensuite l'armée à Sens. Nous parlâmes des malheurs du temps et du pays foulé par ces flots de soldats, tour à tour vainqueurs et vaincus, aussi destructeurs dans leurs succès que dans leurs revers. La femme et le fils, debout derrière nous, nous écoutaient attentivement. Je m'étonnais à chaque instant du calme réfléchi de ses pensées et de ses expressions singulières, supérieures au langage commun. Il ordonna à sa femme de préparer le lit pour moi. C'était le seul qu'il y eût dans la maison; aussi refusai-je absolument, en demandant un peu de paille près de la cheminée. La conversation continuait, lorsque tout à coup on frappa rudement à la porte, personne ne
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répondit d'abord; mais les coups redoublèrent et Ton alla ouvrir. Je vis entrer avec inquiétude trois ou quatre soldats en armes. Ma première pensée fut encore que c'était moi qu'ils cherchaient; mais je fus bientôt rassuré. Ils demandèrent du pain, en offrant de le payer; on leur assura qu'il n'y en avait point, et je fus même appelé en témoignage. Les soldats insistèrent encore et finirent par se retirer avec humeur, mais sans violences.
La femme et le garçon allèrent se coucher, et nous restâmes à causer au coin du feu. Je cherchais à m'expliquer les singulières locutions de mon hôte; et tout en lui parlant d'agriculture et de différents sujets, j'appris que, depuis longtemps, il ne lisait qu'un livre ; les Évangiles, jusqu'à l'Apocalypse, inclusivement. Cette circonstance, et l'air recueilli du vieillard, me rappelèrent un homme fort extraordinaire de mon pays ; on attribuait à la constante lecture qu'il faisait de TApocalypse, sa piété singulière et sa vie contemplative. Je racontai au bon paysan quelque chose de mon solitaire.
— Ah I monsieur, finit-il par me dire, cet homme avait un caractère bien élégant 1
Nous avions ainsi veillé jusqu'à près d'une heure du matin, quand je pensai à prendre quelque repos. Je voulus auparavant satisfaire ma reconnaissance pour mon hôte, et je tirai une pièce de vingt francs de ma cravate, oii j'en avais caché quelques-unes. J'aurais bien voulu la lui donner, ainsi que quelques autres encore, mais je craignais que ma générosité ne lui parût excessive, et n'éveillât ses soupçons. Je lui demandai donc de me rendre quinze francs.
Il regarda la pièce d*or de tous côtés avec embarras.
— Vous voulez que je vous rende quinze francs ? me dit-il enfin ; mais est-il bien sûr que cette pièce vaille davantage? Vous n'êtes pas pour me tromper?
Je croyais la confiance si bien établie entre nous que je restai tout étonné de ce langage, et stupéfait en même temps qu'il y eût en France un homme qui n'avait jamais vu de monnaie d'or.
Avant de m'étendre sur la paille fraîche qu'on m'avait préparée auprès de la cheminée, je dis à mon hôte que je désirais me mettre en route à trois heures du matin, pour éviter d'être reconnu par mes chefs, et je le priai de m'accompagner un peu sur le chemin. Il me réveilla en effet à l'heure convenue ; je n'eus qu'à secouer la poussière de ma couche, et je partis avec mon guide qui était affublé d'une blouse de toile blanche. La route qu'il me fit prendre nous conduisait directement au milieu du bivouac dont les feux s'éteignaient à peine. Mon inquiétude augmentait à mesure que nous approchions. Les sentinelles ne cessaient de crier qui vive! à tous ceux qui passaient à leur portée. Comment leur répondre? Mon costume était extraordinaire, il aurait pu même être reconnu; et la blouse blanche de mon guide était faite pour nous faire remarquer. Aussi, au moment où nous allions pénétrer dans cette dangereuse enceinte qu'il nous fallaittraverser, je demandai àmon conduc-
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leur de passer quelques vingt pas avant moi, toujours sous le prétexte de n'être pas reconnu par mes chefs. Mais cette fois ma proposition, et peut-être l'altération de ma voix effarouchèrent mon homme. Le peu de mots qu'il me dit me firent voir que je lui devenais très suspect.
— Soyez bien assuré que vous servez un honnête homme, lui dis-je.
L'expression que je mis dans ces paroles le décida, et il passa devant moi. Les sentinelles fatiguées ne prirent pas garde à nous ; les soldats se préparaient au départ ; les fantassins prenaient leurs sacs, les cavaliers bridaient leurs chevaux. Nous passâmes à travers les lignes de cette arme, de manière à coudoyer les hommes, à entendre tous leurs propos, et à nous embarrasser au milieu des chevaux. J'avoue que je n'ai jamais éprouvé une telle anxiété, et on le comprendra. Il était impossible de ressembler davantage à un espion qu'onjuge sommairement et qu'on fusille sur place. Si j'eusse été arrêté en ce moment, je n'avais pas un mot à dire, pas une preuve à donner qui pût me sauver; il y eut en vérité quelque chose de miraculeux à l'éviter.
Nous sortîmes enfin de ce guêpier et nous arrivâmes sur une hauteur d'où l'on découvrait le pays au loin. Mais l'obscurité nous cachait encore cet horizon, Nous nous assîmes à terre, et, reprenant les causeries de la veille ; j'expliquai au vieux laboureur la théorie des assolements, la méthode et les avantages des prairies artificielles. Bientôt le ciel se colora des premières clartés de l'aurore ; le soleil allait se lever, paisible et radieux, sur cette pauvre terre obscure et
agitée. Mon compagnon me traça la route en me montrant deux ou trois clochers sur lesquels je devais me diriger. Il reçut avec une poignée de main, les écus qu'il m'avait rendus, et nos adieux furent pleins de cordialité. Je traversai d'abord un village qu'on appelle, je crois, Saint-Germain. Au suivant, dont le nom m'échappe, je pris courage, et j'entrai dans un cabaret. Je m'approchai de la cheminée ; on y était occupé à faire une omelette au lard; elle était destinée au notaire et au garde forestier ; et, comme je demandais quelque chose à manger, ils me proposèrent de me mettre à table avec eux. Je m'étonnais de cette obligeance que n'effrayaient pas un extérieur assez repoussant, mon accoutrement bizarre, la boue dont j'étais couvert et une barbe qui grandissait depuis cinq jours. Je cherchai l'occasion de l'expliquer, et, lorsque j'eus apaisé ma faim, je racontai comment, en voyageant, j'avais rencontré un parti de Cosaques qui m'avaient complètement dépouillé ; je dis que j'allais à Joigny, chez un de mes amis, et de là, à Paris.
Les convives ne perdirent pas cette occasion de jurer et tempêter contre la race des Cosaques. Ils avaient eux-mêmes été visités par ces mauvais hôtes, et je m'étonnais de ne pas leur trouver l'accent d'une indignation plus profonde contre les violences des soldats étrangers. Il faut bien le dire, dans ces va-etvient, où les flots des troupes françaises et ennemies s'entrechoquaient, les étrangers n'étaient pas les seuls à dévaliser les habitants : nos soldats faisaient un peu comme le chien portant à son cou le diner de son maître.
ARRIVÉE A BRINON. - 31 Mars 1814. 297
Uaubergiste n'avait pas conservé dans toute sa maison un rasoir. Le notaire, moins maltraité, me conduisit chez lui, et me fournit, dans sa parfaite obligeance, ce qui m'était nécessaire pour me débarrasser de cette longue barbe, insigne le plus évident de la prison et du malheur. Le garde-chasse me chargea d'une lettre pour son maître à Paris ; il y avait deux mois que toute correspondance était interrompue.
Ainsi restauré et rafraîchi, je continuai ma route. Bientôt je rencontrai une charrette arrangée avec une espèce de banc; le conducteur me dit qu'il se rendait à Tonnerre ; je lui proposai de passer par Saint-Florentin, et il accepta, « pour le plaisir de voyager avec moi. » — Je descendis à la poste, où il y avait des chevaux et point de voiture; force me fut de voyager en courrier accompagné d'un guide. Je galopais plein de confiance, et me promettais d'arriver à Joigny de bonne heure; je traversais une jolie petite ville, nommée Brinon ; le postillon faisait claquer son fouet, tout le monde se mettait aux fenêtres, lorsque tout à coup, au détour d'une rue, j'arrive sur une place pleine de monde, deux ou trois personnes s'avancent à la tête de mon cheval, m'ordonnent de descendre, et me font entrer à la municipalité. Je me crus encore une fois bien et dûment arrêté; mais je payai de bonne contenance et l'interrogatoire fut court. Je leur dis mon nom et mon histoire en peu de mots : employé dans l'administration de l'armée, je l'avais quittée à Troyes pour la rejoindre à Sens en passant par Joigny.
— Ainsi, me dit un des municipaux, vous n'êtes porteur d'aucuns papiers?
— Absolument aucun.
Je fus très étonné d'être sauvé par ce qui devait me perdre. Ils n'avaient d'autres ordres, d'autre préoccupation que d'intercepter les correspondances des généraux ennemis.
J'arrivai à Esnon vers le soir. J'y obtins un cabriolet, qu'on alla chercher au château voisin. Le nouveau seigneur qui l'habitait, acquéreur national, ne dédaignait pas, me dit le maître de poste, le petit revenu qu'il retirait de cette complaisance. Je n'arrivai à la grille qui sert de porte à la ville de Joigny, qu'après minuit. Je croyais bien avoir atteint le port de salut, et la fin de toutes mes misères ; mais l'officier qui commandait le poste de garde nationale vint me demander mon passeport. Je lui dis que je n'en avais point, que j'avais été arrêté et complètement dépouillé par un parti ennemi, et que je retournais à Paris. Il répondit « que cela ne suffisait pas; les ordres étaient positifs ; il était à regret, forcé de me faire conduire en prison. » Je me débattais de mon mieux, mais le barbare ne voulait rien entendre, lorsque je vins à lui dire, que je n'étais pas inconnu à Joigny, et que je pouvais me réclamer de M. le commissaire de police Cauchois; il voulut m'y conduire lui-même. Tout dormait dans la maison, mais nous frappâmes à la porte à coups si redoublés, que mon ami Cauchois se réveilla et vint lui-même nous ouvrir. Il était en chemise, sauf une redingote jetée sur ses épaules; à peine m'eût-il reconnu qu'il me tendit les bras; sa redingote tomba, et l'officier très satisfait, nous laissa dans l'effusion de notre reconnaissance.
La bonne madame Cauchois et toute la maison s'é-
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talent levées ; malgré l'heure avancée on voulut me faire souper, et Ton me prépara un bon lit. C'était le premier qui s'offrait à moi depuis mon départ de Nancy; j'en retrouvais l'usage avec plaisir. Madame Cauchois considérait mon costume avecétonnement; je lui racontai l'histoire des cosaques.
— Je vous l'avais bien dit, reprit-elle ; si vous m'aviez écoutée, vous auriez laissé ici votre malle, et rien n'aurait été perdu.
Le mari me fit donner une chemise en échange de la mienne, qui avait supporté toutes les fatigues du voyage.
Revenant ainsi au monde, je m'informai des nouvelles avec une apparente indifférence, mais on ne savait rien. Les correspondances étaient interrompues de tous côtés ; la marche des armées paraissait si confuse qu'on ne pouvait y rien comprendre. On croyait par habitude aux succès de Napoléon ; mais on ne s'expliquait pas des retraites évidentes, sans batailles perdues. Des bruits avaient couru de l'occupation de Lyon ; on avait de la peine à y croire ; personne ne pensait à celle de Paris, et c'était le 31 mars! Cauchois me remit une pièce fort en règle ; il certifiait qu'il avait enregistré, tel jour, un passeport en bonne forme; et, comme s'il l'avait vu lui-même, que j'en avais été dépouillé, ainsi que de mes effets par la la rencontre d'un parti ennemi. Ce brave homme m'accompagna jusqu'à une charrette, seul moyen de communication entre Joigny et Sens : simple et véritable charrette où je pris ma place, au milieu de quelques femmes du peuple,
Le corps d'armée, que je ne me souciais pas de retrouver, avait continué sa retraite, et il était à Sens. Je m'arrêtai aux premières maisons du faubourg, et m'informai du chemin qui pouvait me conduire à Fontainebleau. Je cherchais une route autre que celle des troupes ; mon voyage en devait être plus commode, et mon arrivée à Paris moins suspecte. On m'indiqua un chemin de traverse qui conduisait à Nemours. Bien me prit de ne m'être pas dirigé sur Fontainebleau, l'empereur y couchait ce jour même! Je croyais arrivera Nemours dans la soirée; mais, vers quatre heures je me trouvais à un gros village nommé Chevoy. Fatigué de ma marche dans des chemins embourbés, j'entrai dans une auberge, et, en attendant le dîner, l'hôtesse se mit à causer de ses petits intérêts : elle était inquiète de son mari absent depuis quatre jours; il était allé à des foires de bestiaux, il devrait être de retour; elle était seule à la maison, c'était trop d'inquiétudes en de pareils temps.
— Dans des moments comme ceux-ci où les ennemis sont entrés dans Paris ! continua-t-elle sur le mênie ton et comme si elle se parlait à elle-même.
— Croyez-vous? lui dis-je sans paraître très ému, la nouvelle est-elle certaine? en sait-on quelques détails?
DÉPART POUR PARIS. - 1" Avril 1814. 301
On rassurait et elle ne savait rien de plus. C'était le jour même et presque l'heure où les alliés occupaient la capitale! Mais il est des nouvelles qui volent par les airs. J'aurais voulu moi-même avoir des ailes, mais il fallait me calmer.
Pendant que je dînais en hâte, assis auprès du feu de la cuisine, le maître de la maison arriva. Sa mauvaise humeur refroidit l'expression de la joie que sa femme éprouvait de son retour. Il parla de ses affaires, questionna sur celles du logis; et, au bout d'un moment, elle lui raconta fort tranquillement la nouvelle de la prise de Paris ; mais il ne la reçut pas de même ; il entra en fureur.
— Ces scélérats de Parisiens! disait-il, sont-ils lâches ! ils sont là huit cent mille hommes réunis, qui est-ce qui aurait pu les prendre s'ils avaient voulu se défendre? Ces misérables! c'est toujours eux qui ont fait tout le mal, pendant la Révolution et depuis I
Il ne tarissait pas d'invectives contre les Parisiens, sans dire un mot de l'empereur, ou s'en informer. Sa femme lui poussait du coude et lui disait tout bas, en me montrant :
— Tais-toi donc! ce monsieur est peut-être Parisien.
— Eh bien! criait-il plus haut, Parisien ou non, qu'est-ce que cela me fait? Ils seraient tous là, que je leur dirais encore qu'ils sont des gueux, des... et il recommençait de plus belle.
Je voulais partir immédiatement; mais pour traverser pendant la nuit des chemins incertains, il me fallait un guide et un cheval, s'il était possible. L'au-
bergiste alla chercher Tun et Fautre. Ils ne pouvaient être prêts qu'à minuit. Je voulus me jeter sur un lit, en attendant, mais le sommeil me fuyait; je n'y pouvais rester ; le mouvement s'accordait mieux que le repos à la fermentation de mes pensées. Enfin, il était une heure quand je montai à cheval.
La grande nouvelle ne me laissait pas un moment de distraction. Par quel événement avaient-ils pu arriver à Paris? ils en étaient si éloignés lorsque je les avais quittés I Tout ce que j'avais vu à Chaumont et partout, ne semblait annoncer que des revers aux alliés... Paris les avait-il appelés?... S'ils y étaient entrés par la force, que s'était-il passé dans ce terrible conflit?... La mort de Bonaparte pouvait seule expliquer un tel événement... peut-être encore rien de tout cela n'était-il vrail... J'y croyais, cependant; et j'en éprouvais plus d'inquiétude que de joie, il me semblait que j'y manquais ; je me faisais un crime de n'y être pas ! Les alliés se maintiendraient-ils, après un tel succès, dans la modération si solennellement promise, lorsqu'ils avaient à briser une forte résistance? Si j'avais été là, j'aurais invoqué leurs paroles. L'empereur Alexandre aurait-il pu démentir les promesses formelles qu'il m'avait faites quinze jours auparavant!
Ne m'avait-il pas dit : « Au moment où je serai à Paris, je ne reconnaîtrai d'autre alliée que la nation française ! » Enfin quels sentiments les alliés avaientils trouvé dans la population de Paris? avait-elle hautement exprimé des vœux en faveur de notre royale famille? Ces vœux que j'avais annoncés et promis, j'en doutaisi Ma présence y aurait été utile^ j'aurais
ARRIVÉE A NEMOURS. - 2 Avril 1814. 303
fait connaître les paroles du frère du Roi .j'aurais dit ses nobles sentiments, ses intentions si droites et si pures; mais je n'y étais pas l... Je ne pense pas qu'on ait jamais plus vivement ressenti l'impatience de ne pouvoir se transporter où l'on voudrait être ; il me semblait que le ciel m'aurait dû ce miracle.
A mesure que mon imagination s'exaltait, je pressais davantage les flancs de mon cheval; il n'en répondait pas mieux à mon impatience. J'arrivai à Nemours, à cinq heures du matin. Je congédiai mon guide avant d'entrer dans la ville ; bientôt je passai sans m'en apercevoir, devant un corps de garde de citoyens. La sentinelle était un grand niais, ayant pour toute arme une lance de cosaque des plus longues ; il s'avançait vers moi en se dandinant, et me demandait mon passeport. Je me mis à lui rire au nez, sans m'arrêter.
— Parbleu, lui dis-je, tu as une bonne figure^ toi» avec ta lance ; tu as l'air bien nigaud 1
Il crut que je le connaissais et me laissa passer. Je me dirigeai vers l'auberge où nous étions descendus, lorsque le général Alix nous avait barré les chemins ; elle était fermée. Cependant, à force de frapper, je parvins à réveiller le maître du logis. Avant tout je demandai des nouvelles, et je l'engageai à venir au café le plus voisin; là, en déjeunant^ il me raconta tout ce qu'il savait^ Bonaparte^ ramenant
en toute hâte son armée vers Paris, avait été surpris par l'occupation de la ville. Depuis la veille, il était à Fontainebleau où il concentrait toutes ses forces. On avait proclamé à Paris un gouvernement provisoire ; il ne sut me nommer que M. de Talleyrand et Dupont de Nemours. Sauf cette gloire de son compatriote, rien ne le touchait beaucoup dans ces événements. Le meilleur gouvernement pour lui était celui qui ferait la paix, et il était très indifférent à la situation critique de Tempereur. Il ne savait rien de la défense de Paris et comment on s'en était rendu maître, toute communication était tellement interceptée, qu'on n'était pas plus informé à Nemours qu'à deux cents lieues de la capitale. Tant d'incertitude sur ce qu'il m'importait le plus de connaître excitait encore ma passion d'arriver à Paris. J'aurais voulu franchir la route directe ; mais l'obstacle était l'empereur en personne, et toute son armée ; et je continuai ces marches obliques qui m'avaient conduit de Troyes à Nemours. Mon convive se chargea de me trouver une voiture pour me mener à Étampes ou Arpajon; le dernier me rapprochait davantage de Paris. On me la fit payer cher.
Nous n'éprouvâmes d'autres difficultés que celles des chemins de traverse fort mauvais, et nous ne fîmes d'autre rencontre que celle d'un détachement d'infanterie qui se retirait sur Fontainebleau. Je rencontrai les officiers à l'auberge où nous descendîmes; ils étaient sérieux et peu disposés à la conversation ; sur ce point, comme on pense, je ne les contrariai pas. Nous arrivâmes à Arpajon vers quatre heures du soir.
LES ENVIRONS DE PARIS. - 2 Avril 1814. 305
Ce fut en vain que je demandai, à tout prix une voiture pour me rendre aussitôt à Paris ; Taubergiste me dit que je n'en trouverais ni pour or ni pour argent, les cosaques étaient à la porte de la ville ; je pouvais voir leurs vedettes; personne ne se déciderait à traverser leurs postes; et, pour ma propre sûreté, j'aurais bien tort d'y penser.
Passer la nuit à ArpajonI Je voulais partir à cheval, à pied, malgré la nuit qui approchait et le& dangers qu'on me signalait, lorsque, delà porte de l'auberge, j'aperçus un cabriolet de place de Paris. Je courus à lui, et lui demandai s'il se rendait à Paris.
— Mon dieu I Monsieur, je le voudrais bien, me dit-il, et je vais le tenter; mais je ne sais si j'y arriverai.
— Voulez-vous m'y conduire? lui dis-je.
— Ma foi I si vous voulez bien le hasarder avec moi, j'en serai bien content. •
L'hôte s'étonnait de ma témérité.
Les deux vedettes qui gardaient la porte nous laissèrent passer; mais plus tard, lorsque nous n'étions plus éclairés que par les faibles rayons de la lune, quelques-unes de ces vilaines barbes s'approchèrent de la voiture et demandèrent de l'argent, plutôt eit mendiants qu'en maraudeurs. Le cocher proposait de nous racheter avec quelques pièces ; mais je n'y voulais pas entendre. Je leur disais en allemand que j'étais officier autrichien; que leur conduite était honteuse, que je les ferais punir. Ils ne comprenaient pas un mot ; mais l'accent et la physionomie de l'autorité sont de toutes les langues, et nous réussirent à merveille. Ils se retirèrent sans beaucoup de murmures,
et mon conducteur se félicitait d'avoir ramassé un si bon compagnon de voyage.
Je le questionnai en vain sur les événements ; il ne savait guère que sa propre histoire ; mais, dans les grandes circonstances, Thistoire de chacun devient pour ainsi dire un épisode : les corps de Tarmée française retirés sous les murs de Paris en avaient vigoureusement défendu l'approche ; on s'était battu bien fort. Les hauteurs de Montmartre n'avaient été emportées que par la grande supériorité du nombre et en coûtant beaucoup de monde à l'ennemi. On était venu prendre son cabriolet sur la place, et plutôt de force que de gré, il avait conduit un officier blessé et l'avait ramené à son corps, en retraite sur Fontainebleau. Il n'avait jamais pu obtenir de retourner à Paris par la route directe ; les ponts étaient coupés, les passages gardés, et il avait alors essayé de retourner par la route d'Orléans. .
Nous avancions ainsi sans encombres, et tout allait bien, excepté le pauvre cheval, qui n'en pouvait plus. Le cocher voulut s'arrêter à Longjumeau; et, sous prétexte de lui donner l'avoine, il prit un repos de plusieurs heures. J'entrai avec lui dans la salle basse d'un mauvais cabaret, pleine de monde. Je ne pus m'y asseoir qu'en me mettant à table avec quinze ou vingt personnes de la campagne. Ces gens ne paraissaient nullement émus, pas même préoccupés des grands événements qui se passaient autour d'eux. Le pays était cependant rempli de soldats étrangers, maîtres par la victoire ; les collines, qui environnaient Longjumeau étaient couronnées des feux de leurs bivouacs, aussi loin que s'étendait l'horizon. On ne savait ce
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que ces armées ennemies allaient décider de la France. Ils ignoraient même ce que le lendemain on pourrait exiger d'eux, et cependant, rien ne décelait la moindre inquiétude, le moindre ressentiment; ils buvaient, ils chantaient et caressaient leurs voisines, comme ils auraient pu faire aux meilleurs jours de fête. N'était-ce pas le despotisme qui avait éteint, à ce point, le sentiment de la patrie ? ou bien dormaitil au fond des cœurs, faute des voix puissantes qui auraient pu le réveiller?
Il était onze heures du soir quand nous partîmes de Longjumeau. Nous étions seuls sur la route, et nous atteignîmes enfin les barrières de Paris. Elles étaient ouvertes et abandonnées; on n'y voyait ni soldats, ni douaniers. — Le cocher, qui demeurait dans les quartiers par lesquels nous arrivions, me demanda où je voulais descendre ? J'étais embarrassé de lui répondre; je ne savais ce qui se passait, où était le gouvernement, j'en étais encore aux précautions. Était-il prudent d'arriver à mon logement d'hôtel garni? Faudrait-il me montrer ou me cacher? L'heure ajoutait encore à mon embarras. Enfin, je me décidai à descendre chez le comte de Durfort; mais, lorsque je lui dis de me conduire au faubourg Saint-Honoré, mon homme me demanda grâce pour son cheval, et me mena à la place de fiacres la plus voisine. A peine étaisje dans une nouvelle voiture, que je me vis à la discrétion du coquin le plus saoul de son espèce ; il ne partait pas; il ne savait où il allait; il accrochait les voitures et les bornes. Je sautai à bas,- décidé à faire ce long trajet à pied. Heureusement je trouvai, à quelques pas plus loin, un cabriolet de place qui se chargea de moi.
Il était près de deux heures du matin ; le cocher était de ceux qui savent tout et disent bien ; il m'apprit que l'empereur Alexandre était logé chez M. de Talleyrand ; le duc de Dalberg faisait partie du gouvernement provisoire ; la population de Paris avait pris peu de part à la défense ; elle ne montrait aucun attachement à la personne de Bonaparte; c'était déjà ainsi qu'il le nommait; le nom des Bourbons était prononcé; on avait même vu des cocardes blanches.
J'arrivai ainsi à la rue d'Anjou. Le comte deDurfort y logeait seulement depuis mon départ. J'eus de la peine à réveiller le concierge ; il ne me connaissait pas ; j'avais fort mauvaise mine et il ne me fut permis d'entrer que lorsque des gens de la maison m'eurent reconnu. J'arrivai dans la chambre du comte ; madame de Durfort vint bientôt nous y joindre. Leur inquiétude sur mon sort avait été au comble; personne n'avait pu leur donner la moindre nouvelle de moi. Le comte de Nesselrode avait dit à Dalberg : « Nous ne savons ce qu'il est devenu, mais si nous sommes ici, c'est à lui que nous le devons. » Ce que j'avais à dire, ce que j'avais à apprendre prolongea notre conversation jusqu'à quatre heures du matin. Je sus les noms que le Sénat avait portés, la veille, au gouvernement provisoire : MM. de Talleyrand, Beurnonville, Jaucourt, Dalberg, et l'abbé de Montesquiou; ce dernier était seul regardé comme représentant de la légitimité. On ne savait guère plus, sauf les détails des derniers jours, et Ton se perdait en conjectures, pleines de vagues espérances. Enfin, on s'étonnait que le conseil général de la Seine eût été le premier et le
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seul à demander hautement le retour du Roi, et c'était le jour même.
Lorsque je n'eus plus rien à apprendre, je me reposai un moment sur un matelas jeté dans le salon ; et, le matin de bonne heure, m'étant levé à petit bruit, je me rendis chez moi. Moii costume' de revenant ajoutait à Fétonnement de me revoir. Dès que je m'en fus débarrassé, je me rendis chez le duc de Dalberg.