‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 29 sur 47 · MONSIEUR A PARIS · texte numérisé non relu

MONSIEUR A PARIS

La surprise et la joie du duc de Dalberg me dirent bien toutes les craintes qu'il avait eues à mon endroit. Il savait par le comte de Nesselrode les principaux résultats de mon voyage ; je lui dis sommairement le reste ; mais les événements s'étaient tellement pressés que tout ce que je savais et tout ce que j'avais fait était à reprendre en sous-œuvre, et je me trouvai sur un terrain tout nouveau.

Retraçant les événements depuis mon départ, M. de Dalberg me raconta ce qui s'était passé à Bordeaux. M. le duc d'Angoulême avait été appelé et reçu en triomphe par la population. Les succès de l'opinion dans le midi avaient dépassé toutes les espérances ; Paris même s'en était ressenti; les partisans de la royauté en avaient été encouragés, ceux de Bonaparte intimidés et refroidis. Tous les efforts pour soulever la population de la capitale à l'approche des armées étrangères étaient restés à peu près infructueux; il y

ENTRETIEN DE M. DE DALBERG. — S Avril 1814. 311

aurait eu danger pour la sûreté publique à donner des armes à l'espèce de gens qui en demandaient... M. de Talleyrand avait été appelé au conseil de la régence et avait soutenu Tavis de rester à Paris. Ce n'était ni pour la servir ni pour la perdre, mais uniquement pour s'éviter l'embarras ou de la suivre, ce qu'il ne voulait pas, ou de demeurer seul ; ce qui pouvait le compromettre. Lorsque la régence et tout son conseil partirent pour Blois, M. de Talleyrand fut invité à les suivre. Il fit semblant de se mettre en route, mais il fut arrêté à la barrière par des hommes apostés par ses ordres.

— L'empereur Alexandre, disait Dalberg, a exprimé les sentiments les plus généreux. Il appelle la France à décider elle-même de son sort. Malgré l'élan de tout ce qui s'est porté au-devant de lui, et la plus vive' expression des vœux publics, il n'a pas encore formellement prononcé le nom des Bourbons, et M. de Talleyrand s'est tenu dans la même réserve ... Des cocardes blanches ont paru en assez grand nombre dans les rues; elles ont été souvent applaudies, quelquefois insultées... Faute de toute autre expression légale de l'opinion, on s'est adressé au Sénat. Il a été réuni à la convocation et sous la présidence de M. de Talleyrand, et a nommé hier un gouvernement provisoire; vous en connaissez les membres. Il nous a délégués pour l'administration des affaires, et pour lui présenter une constitution dont il a déterminé les bases principales... Le Corps législatif est dispersé; il compte peu de membres à Paris ; on pense cependant à les réunir... Bonaparte est à Fontainebleau; il y rassemble les débris de son armée, non dans l'espoir de reprendre

la guerre, mais pour négocier sa paix à lui. On a parlé de son fils et d'une régence.

— Tout cela est bien froid, lui dis-je, mais il me semble qu'heureusement l'esprit public marche plus vite que vous; on ne saurait taire longtemps ce qui est dans la pensée de tout le monde. Le corps municipal de la ville de Paris n'a-t-il pas délibéré hier en même temps que votre Sénat? n'a-t-il pas exprimé le vœu le plus ardent pour que le gouvetmement monarchique soit rétabli dans la personne de Sa Majesté le roi Louis XVI II et de ses successeurs?

— C'est vrai, dit Dalberg, mais c'est peut-être une imprudence, et nous n'avons pas osé insérer cette déclaration dans le Moniteur; nous avons même fait désavouer une proclamation attribuée à Louis XVIII, qu'on avait affichée dans les rues de Paris : nous ne voulons pas être débordés.

— Le seul moyen de ne pas l'être, lui répondis-je, c'est de vous mettre à la tête de l'opinion et de marcher plus vite qu'elle.

— Oui, me dit-il, mais nous ne voulons pas marcher seuls ; si vous aviez assisté avant-hier à notre conférence avec l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, vous auriez vu quelle incertitude règne encore dans les desseins; vous auriez entendu poser ces trois questions: convient-il de traiter avec Napoléon? Faut-il accepter son fils et une régence? Ou bien, enfin, peuton penser au rétablissement d'une ancienne monarchie royale? On a parlé longtemps sans rien décider. Tout le monde se tenait sur la réserve et M. de Talleyrand plus que les autres. Personne n'avait encore osé aborder la dernière question lorsqu'on a fait entrer

ENTRETIEN DE M. DE DALBERG. — 3 Avril 1814. 313

M. Tabbé de Pradt et M. Louis qui étaient dans la piîîce voisine. Ils n'ont pas hésité, Tabbé avec sa vive parole, Louis avec ses phrases brusques et saccadées, à déclarer que le retour de la maison royale était le vœu de la France. Le prince de Schwartzemberg a fait observer qu'à la manière dont les armées alliées avaient été reçues en France, on ne pouvait guère croire à ce vœu de la nation ; cependant après avoir obtenu son assentiment comme seul représentant de Tempereur d'Autriche, les souverains ont décidé qu'ils ne traiteraient plus à aucune condition avec Napoléon. On a ajouté -dans la rédaction qui a été faite, séance tenante : ni avec aucun membre de sa famille, ce dernier point n'avait pas été autrement discuté, l'empereur Alexandre hésitait... il a jeté un coup d'œil sur le prince de Schwartzemberg qui a adhéré par un signe de tête ainsi que le roi de Prusse, et la déclaration a été signée par l'empereur de Russie seul. Car dans cette réunion de rois, il se pose volontiers comme l'Agamemnon.

— Fort bie.rt, lui dis-je, mais il devrait savoir, et le comte de Nesselrode n'a pu manquer de vous dire que tout ce que vous mettez ici en délibération, et bien plus encore, était décidé, accepté, reconnu par les ministres des quatre cours. Les protocoles de Barsur-Seine en feraient foi, et le comte de Nesselrode y avait formellement engagé son maître.

— Vous avez raison, reprit Dalberg, faites un procès à l'empereur de Russie, et les protocoles de Bar-sur- Seine seront une très bonne pièce dans votre sac. En attendant, il est fort heureux que nous puissions nous en passer, et arriver à notre but. Une autorité française, celle du Sénat, est reconnue par les puissances

victorieuses; elle nous garantit contre les abus de la victoire, et aussi contre les variations de l'empereur Alexandre ; elle sera acceptée par la France comme devant protéger ses intérêts et la garantir contre une conquête. D'un autre côté ce corps n'est pas accoutumé à tant d'indépendance qu'on ne puisse l'amener facilement à tout ce qui serait utile et raisonnable. Nous obtiendrons probablement demain qu'il prononce la déchéance de Napoléon et qu'il délie la France et l'armée du serment de fidélité. Un peu plus tard, il sera conduit, par la force des conséquences, à rappeler les Bourbons, mais avec toutes les garanties que la France doit obtenir pour ses droits et ses libertés. — Au reste, vous êtes ici, et en bonne mesure de servir votre cause ; vous y trouverez de l'appui. Mais croyez-moi, mon ami, calmez l'expression trop vive et trop franche de vos sentiments; assouplissez un peu ce que vos idées ont de péremptoire et de cassant; les affaires ne se font pas avec le cœur, et on les brise par des volontés absolues... et à présent, allez chez M. de Talleyrand, je sais qu'il mettra un grand prix à vous voir de suite.

Le duc de Dalberg pouvait avoir raison dans son sens; mais ce n'était pas le mien. J'étais convaincu qu'en pareille circonstance, c'est plutôt le sentiment que la raison qui entraîne ; et puis, ces garanties, ces concessions, cette constitution improvisée dont il par-

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