L'EMPEREUR ALEXANDRE ET M. DE TALLEYRAND
lait, n'étaient à mes yeux qu'une capitulation imposée à la royauté. — J'étais préoccupé de ces diverses pensées lorsque j'arrivai chez M. de Talleyrand.
La réception qu'il me fit fut des plus aimables, aisée, gracieuse, simple. Sa parole était prévenante, son sourire et son regard caressants ; on aurait pu s'y tromper. Point de phrases, mais des mots dont le sous-entendu faisait toute la valeur.
— Vous avez bien inquiété vos amis, et ceux qui ne l'étaient pas encore, me dit-il. On sera heureux de vous revoir.
Ici, il tira le cordon de la sonnette, pour faire prévenir le comte de Nesselrode. Puis il continua :
— Le courage du champ de bataille est chose commune; mais celui que vous avez montré ne l'est pas... Les ouvriers vraiment habiles sont ceux qui font beaucoup avec peu de chose.
— Je ne sais si j'ai fait beaucoup, lui dis-je, ne sachant que répondre à de telles flatteries; mais il y a un nom auquel j'ai dû beaucoup.
J'aurais voulu voir la conversation sur un autre terrain ; celui-là n'était pas facile ; mais le comte de Nesselrode ne tarda pas à arriver. Sa surprise en me revoyant se changea bientôt en transports d'amitié des plus expressifs. A peine avions nous échangé quelques paroles qu'il voulut me conduire à l'empereur.
— Venez, disait-«il, il a partagé toutes nos inquiétudes sur votre compte.
J'étais à peine habillé convenablement; mais il m'entraîna. L'empereur me tendit la main et m'accueillit par une allusion à la phrase qui avait terminé notre conférence à Troyes.
— Eh bien I M. de Saint-Vincent, trouvez vous que notre conversation ait eu d'assez grands résultats?
— Aussi grands, mais plus prompts qu'on ne pouvait les attendre, Sire, oserai-je, à mon tour réclamer de Votre Majesté un témoignage? N'est-il pas vrai qu'elle a trouvé, à son entrée à Paris, tout ce que je lui avais promis des vœux de la France?
— Bien plus que je ne pouvais le penser, dit l'empereur.
Je fis alors allusion au gage que je lui en avais offert, et je lui dis que ma tête me semblait à présent bien rachetée. Il me comprit à merveille, et répondit avec grâce; la conversation, continua, sans toucher aux affaires, et lorsque je me retirai, il m'invita à dîner le jour même avec lui.
Je revins chez M. de Talleyrand : ce n'était qu'un étage à descendre. Il me parla de la personne de Monsieur avec intérêt, avec goût; c'était toujours pour lui le comte d'Artois, comme il était, lui, l'évêque d'Autun pour le prince. Il m'interrogeait sur les dispositions où je l'avais trouvé, et j'arrangeais mes réponses de manière à lui convenir. Il me donnait bien aussi l'occasion de lui parler des affaires du moment ; mais j'y reculais. Le grand politique m'imposait la réserve ; je croyais encore qu'il y avait dans ces hommes d'État consommés des profondeurs à nous inconnues, et des mystères impénétrables à ceux qui n'y étaient pas initiés.
Le dîner de l'empereur était peu nombreux ; nous étions huit ou dix : le mattre de la maison avait sa place, à côté de son hôte couronné. Il n'y avait point de femmes, pas même madame de Talleyrand, et le
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motif de cette absence n'était certainement aucun de ceux qui auraient dû porter son mari à la cacher à tous les yeux. Le ton et les manières étaient simples. Les attentions de l'empereur furent pour moi, en qualité de nouveau venu; j'étais le' seul. La conversation n'était pas suivie, et l'on ne disait rien de significatif comme il arrive lorsque chacun est préoccupé.
L'empereur me prit à part, après le dîner, plutôt pour montrer l'intention de m'entretenir que pour ce qu'il avait à me dire, car il y paraissait embarrassé. Je me jetai sur l'éloge du comte d'Artois : ses nobles sentiments, le bonheur que promettait à la France ce renoiïVellement d'alliance avec des princes; je n'admettais aucun doute sur les intentions de mon puissant interlocuteur. Il approuvait plutôt du geste que de la voix ; sa réserve tenait au vague et aux incertitudes de son esprit : rien n'était arrêté dans sa pensée : il cherchait. — Fatale disposition de celui qui se trouvait, par le concours des circonstances, le principal régulateur de si grandes destinées. Séparé de l'empereur d'Autriche par les hasards de la guerre, aflfranchi de ce contrôle perpétuel des cours alliées, dont l'autorité l'avait contenu et même gêné, il était seul à Paris, puisque le roi de Prusse ne voulait pas s'y faire compter. L'Europe et la Victoire semblaient personnifiées dans le czar. Il se croyait le roi des rois. Il s'enivrait des applaudissements de Paris qui ont le privilège de séduire mieux que tous les autres, parce qu'ils retentissent plus loin et plus fort. Victorieux et populaire à la fois, c'était plus qu'il n'avait jamais espéré; aussi, au nom de cette popularité aurait-on
obtenu de lui k)ut, même la République 1 Heureusement Topinion ne tournait pas de ce côté, elle marchait à nous à grands pas.
Ce n'était pas assez pour me rassurer ; ce navire qui portait toutes nos fortunes, semblait abandonné au hasard, personne ne pensait à le diriger. Je cherchais, parmi les déterminations à prendre, celle qui amènerait des conséquences plus positives, plus fécondes, et je vins à penser que la prompte arrivée de Monsieur à Paris et son intervention personnelle étaient, dans cette conjecture, le point capital. Amener tout à coup dans la capitale le frère du Roi, Théritier du trône, le lieutenant général du royaume avec ses droits et ses pouvoirs, c'était, dans ma pensée, briser les dangereuses prétentions du Sénat, enlever à l'empereur de Russie la suprématie qu'il affectait, subordonner la commission provisoire du gouvernement, et surtout, ruiner les dernières espérances du général qui se débattait encore à Fontainebleau ; d'ailleurs cet abandon, cette noble confiance dans la générosité de la France, que notre prince «^montrerait, ne pouvait manquer de rattacher, raffermir et fixer l'opinion.
Je trouvai donc une force réelle à poursuivre imperturbablement cette seule détermination l'arrivée prochaine de Monsieur.
La faveur de l'opinion qui grandissait pour nous avait cependant besoin d'un régulateur.. A mesure
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qu'un plus grand nombre s'attachait à la pensée de la restauration, chacun la concevait à sa manière, suivant ses penchants et ses intérêts, et faisait pour ainsi dire, avec elle, son traité particulier et ses conditions secrètes.
Les royalistes d'origine ne demandaient que le retour des personnes royales. C'était le triomphe de la cause pour laquelle ils avaient souffert ou combattu ; ils ne voyaient rien au delà ; les intérêts de l'État leur paraissaient bien garantis et les leurs ne pouvaient manquer d'être satisfaits, par le rétablissement de Tordre ancien, autant qu'il était possible; à la vérité, chacun comprenait différemment ce qui était possible.
Les révolutionnaires qui n'avaient pas été ramassés par l'empire, tels que les Tallien, les Barras, les Merlin de Thionville, et leurs consorts, souriaient à leur vengeance contre l'oppresseur, et envisageaient sans crainte une restauration qui leur donnerait sinon des garanties de liberté, au moins de sûreté personnelle ; ils allaient jusqu'à vouloir la servir. Merlin de Thionville avait même obtenu de former un corps franc, sous prétexte de la défense du territoire, mais au fond pour soutenir les projets de restauration. Il s'en était ouvert à M. deTalleyrand, qui l'avait placé à Amiens, sous les auspices d'un préfet dévoué à cette cause, M. de la Tour du Pin Gouvernet (voyez le Moniteur du 7 avril). Qu'on dise après cela que la restauration n'avait point de partisans et qu'elle était imposée par des étrangers !
Les hommes de l'empîre, civils et militaires, étonnés dans le premier moment, se rattachaient bien vite à l'idée d'un pouvoir plus stable qui leur garanti-
rait mieux la jouissance tranquille de tout ce quils avaient acquis ; ils ne demandaient que cela dans ces premiers moments ; et, à ce prix, ils remettaient volontiers entre les mains du Roi, le sceptre de fer de leur empereur.
Mais l'opinion, indépendante dans la ville, de ceux qui se prétendaient plus éclairés était, il faut bien le dire, le retour aux idées modérées du commencement de la Constituante. J'en citerai un exemple : Le Brun, duc de Plaisance, le prince architrésorier de l'empire, fut appelé à la commission, chargée d'improviser en deux jours la constitution du Sénat. On avait demandé, la veille, que chacun apportât le lendemain, le fruit de ses méditations sur ce grand œuvre. Dès qu'on fut réuni, on donna à ce grand personnage le témoignage de déférence de lui demander, avant tout autre, s'il s'était occupé du travail qu'on devait soumettre aux délibérations du Sénat; il répondit avec modestie et avec l'espèce de balbutiement qui lui était ordinaire.
— Mais non... le temps était bien court... et puis il y a à ce sujet des choses déjà faites et qui me paraissent les meilleures.
Et il sortit de sa grande poche, et posa sur le bureau, un volume en maroquin rouge à tranches dorées; c'était la constitution de 1791. Ces hommes qui se réveillaient avec des idées vieilles de vingt ans voulaient la restauration autant que les autres, mais ils la voulaient avec des constitutions, des chambres indépendantes, le vote annuel de l'impôt, la liberté de la presse, la consolidation des ventes des biens nationaux. Dans la diversité et le vague de ces opi-
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nions, on retrouvait des hommes zélés pour la restauration, qui demandaient des garanties contre les abus d'un pouvoir que Tempire avait rendu odieux. Ils les demandaient sans mesure et ne s'inquiétaient pas de savoir si le gouvernement qui les accorderait pourrait les supporter. L'esprit humain verse toujours dans les contraires. Il était difficile de ne rien accorder à cet entraînement, au moment où l'on attaquait, où l'on renversait le despotisme de Bonaparte, au nom de la liberté publique outrageusement violée.
Il n'en était pas de même dans les provinces. Partout, excepté dans les pays dévastés par la guerre, toutes les espérances s'épanouissaient au retour de la royauté, on ne lui demandait que de se régler ellemême. En effet il n'appartient qu'à l'autorité royale d'accommoder ces opinions disparates ; de les réunir dans les intérêts communs, de les soumettre par son droit. Il importait surtout que personne ne vint engager sans elle un avenir dont elle avait toute la responsabilité.
Ému de ces grands intérêts, je cherchais autour de moi ceux qui pouvaient les comprendre, et aplanir la route qui ramènerait le Prince au milieu de nous. Dalberg aurait pu s'en effrayer, dans ses instincts de libéralisme. Je crus trouver mieux auprès de l'abbé de Montesquiou ; il était, pour ainsi dire, la cocarde blanche du gouvernement provisoire. Nos premières communications furent un rendez-vous que je lui demandai chez madame la comtesse de Durfort. Je lui parlai de mon voyage, du séjour que j'avais fait à Nancy; de ce que le Roi lui conservait de confiance et Monsieur, d'affection ; et bientôt, je me hâtai d'abor-
der la question qui me préoccupait : le danger de marcher plus longtemps sans guide dans des voies incertaines. Je lui montrai comment l'arrivée de Monsieur devait seule les fixer, et je l'appelai à concourir à un événement aussi décisif. — Après avoir reçu avec une modestie assez vaniteuse, les témoignages flatteurs que je lui rapportais, Tabbé de Montesquiou me dit qu'il voyait bien des obstacles à cette intervention de la personne du prince; suivant lui, il fallait encore débrouiller bien des questions ; il ne savait pas si le frère du Roi arriverait à propos dans ces conjonctures. « C'était chose à examiner, à peser; d'ailleurs personne n'y paraissait préparé, et il ne pensait pas qu'on pût l'obtenir; quant à lui, il avait bien peu d'influence dans ce gouvernement, où il avait été appelé sans trop savoir pourquoi...» Enfin je ne trouvai en lui qu'un de ces esprits impuissants, tels que le philosophisme raisonneur de notre siècle les a faits. Il se perdait dans la multiplicité des petites considérations et ne produisait que des pensées infirmes et étiolées.
Je vis bien qu'il fallait m'adresser ailleurs et plus haut* L'empereur Alexandre fut surpris de mes premières ouvertures : il les repoussa d'abord formellement.
— Ce serait, disait-il. Une complication aux nombreux embarras de ce moment...
Je soutenais au contraire que la présence de Monsieur aplanirait toutes les difficultés ; et choisissant les raisons qui devaient mieux le persuader, parce qu'elles touchaient de plus près à sa personne^ je parlai de son influence si puissante et si utile dans