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NÉGOCIATIONS POUR L'ARRIVÉE DE MONSIEUR

notre avenir, je dis que si elle n'était ménagée, elle se perdrait par une intervention trop directe et trop prolongée dans nos affaires intérieures; il l'exercerait mieux à travers le représentant de l'autorité royale ; tout ce qu'on ferait sans celui-ci porterait le caractère de l'incertitude, faute de sanction légale. L'empereur pouvait tout en France, excepté affecter la souveraineté, et il en serait ainsi, malgré lui, aussi longtemps que l'autorité royale ne serait pas manifestée par la présence d'un prince. Il était inutile, il serait même dangereux pour lui, de prendre, à lui seul, la responsabilité de notre avenir. Il devait se placer , non dans nos affaires, mais au-dessus. C'était le seul moyen de conserver les sentiments de reconnaissance, d'admiration, qu'il avait si justement inspirés; je me montrais assuré en outre que M. de Talleyrand penserait de môme. — Enfin, à la seconde conversation sur ce sujet, l'empereur me dit que si en effet, le prince de Bénévent partageait mon opinion il cesserait de s'opposer à la mesure que je proposais.

Il y avait cet avantage avec M. de Talleyrand qu'il ne s'étonnait d'aucune question et que les plus inattendues étaient celles qui lui plaisaient le mieux. Je lui disais que son gouvernement provisoire était un être de raison, dont le nom et le pouvoir ne s'étendaient guère au delà des barrières de Paris ; c'était, entre ses mains, un instrument dont il ne pouvait tirer aucun parti ; on ne rattache pas les esprits, on n*en« traîne pas les cœurs, on ne séduit pas les imaginations, avec un gouvernement collectif, et, pour ainsi dire, ' abstrait ; il le faut réel et personnifié, la seule présence de Monsieur à Paris trancherait cent questions, qui

embarrassaient la marche du gouvernement ; elle donnerait aux affaires une sanction, et aux personnes un appui nécessaire. On avait facilement raison avec M. de Talleyrand, lorsqu'on ne blessait en rien la susceptibilité de ses intérêts, et la perspective que je lui ouvrais d'avoir entre ses mains le lieutenant général du royaume ne manqua pas de lui sourire, enfin je pris son silence pour l'assentiment que demandait l'empereur Alexandre.

D'abord on me laissa dire, et bientôt on me laissa faire. Il arrive souvent dans le mouvement des affaires qu'on peut enlever une question en la supposant décidée et en agissant comme si elle l'était. Bien des gens n'empêchent pas ce qu'ils ne voudraient pas accorder. D'ailleurs, je ne me serais pas arrêté à un refus; j'étais décidé à faire arriver le prince à Paris, malgré eux, par quelque moyen que ce fût; bien assuré que, soutenus par l'opinion de la France, nous resterions les maîtres.

Mais il y avait un autre sujet d'inquiétudes; je craignais que le Sénat ne voulût bâcler à lui tout seul, avant l'arrivée du prince, une constitution de toutes pièces. J'y voyais les plus grands embarras pour l'avenir. A la vérité, je cherchais à me rassurer, en calculant le temps absolument nécessaire pour élever un pareil édifice et je n'admettais pas qu'on pût l'accomplir en moins de jours qu'il n'en fallait pour aller en poste à Nancy et revenir; cependant je cherchais des garanties contre cet empiétement de pouvoir, je n'en pouvais attendre ni de l'empereur, ni de Dalberg, pas mênie de l'abbé de Montesquiou. C'était encore ' M. de Talleyrand qui tenait le moins à ces niaiseries

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démocratiques ; mais en même temps, il mettait peu d'importance à les éviter.

Je m'adressai à lui, et, séparément, aux autres membres de son gouvernement. Je leur dis combien il serait inconvenant, lorsque la France entière allait au-devant de nos princes, de prétendre leur imposer des conditions; c'était blesser la loyauté française, autant que la dignité de la couronne. Une loi fondamentale établie sans le concours du Roi serait une capitulation honteuse à laquelle il ne se soumettrait pas, ou bien à laquelle il s'efforcerait d'échapper s'il était contraint de l'accepter. On en viendrait bientôt à discuter de quel droit le Sénat s'était arrogé un pouvoir constituant; une telle entreprise sur l'autorité royale préparerait des discussions au moment où nous devrions nous montrer plus unis, pour ne laisser aux étrangers aucun motif de se mêler de nos affaires. Chacun me promit de faire ce qu'il pourrait pour retarder, jusqu'à l'arrivée du prince, la rédaction formelle des articles d'une constitution.

Il est difficile de se faire une idée de ce qu'était le gouvernement provisoire ; il tenait tout entier dans la chambre à coucher de M. de Talleyrand, à l'entresol de son hôtel ; quelques expéditionnaires rassemblés sous la direction de Dupont de Nemours, le dernier et le meilleur des économistes, formaient les bureaux, et Roux-Laborie était secrétaire général adjoint. La

chambre de M. de Talleyrand était ouverte à tout ce qu'il connaissait, hommes et femmes, et les conversations de tout ce monde qui entrait et sortait étaient les véritables délibérations sur les affaires de TÉtat. Quelques publications plus ou moins spirituelles à insérer dans les journaux devenaient le grand travail, et cela s'appelait faire l'opinion. Ensuite, s'il arrivait qu'une idée parmi toutes celles qui passaient dans la tète des allants et venants eût séduit le prince de Talleyrand, il en faisait un décret, et les membres du gouvernement le signaient de confiance, lorsqu'ils venaient, à leur tour, faire une visite à leur président. On avait placé à la tête de chaque ministère des commissaires provisoires pour représenter des ministres, et pourvoir à la machine administrative.

La plupart des choix étaient honorables et faits pour rassurer l'opinion. MM. Henrion de Pansey, à la jus* tice ; Lafofest, aux affaires étrangères ; Louis, aux finances ; Beugnot, à l'intérieur; et, à cause de son absence, Benoist par intérim ; Malouet à la marine ; le général Dupont à la guerre ; Angles à la police ; Pasquier était resté à la préfecture de police, et Chabrol au département de Paris ; Bourrienne était aux postes, et l'archevêque de Malines à la chancellerie de la Légion d'honneur. La bizarrerie de ce dernier choix s'expliquait : on croyait devoir une consolation à l'abbé de Pradt, qu'on ne voulait ni au gouvernement provisoire ni ailleurs dans les affaires. L'intrigue n'avait pas eu le temps de s'en mêler; il lui faut plus de vingt-*quatre heures pour ourdir ses trames ; d'ailleurs elle n'est pas à son aise en présence des dangers et on ne pouvait se les dissimuler, Bonaparte étant encore à Fon-

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tainebleau à la tête des débris de son armée, qui s'exaltaient de ses revers, comme ils avaient été exaltés par ses victoires.

En eifet si Ton ne considère que les positions militaires, on aurait droit de s'étonner que le grand capitaine n'eût pas tenté un dernier effort pour rétablir sa fortune. Les armées alliées étaient en partie disloquées par leur marche rapide, et les combats meurtriers supportés sous les murs de Paris ; elles étaient mal assises autour de la capitale ; en cas d'attaque, le soin de la garder leur aurait été un grand embarras, si le sanglier fût revenu sur ses traces ; les chances d'une offensive vigoureuse étaient encore belles. Mais son génie pâlissait à la défaite et le sentiment public éleva immédiatement contre lui, un rempart plus difficile à franchir que toutes les défenses militaires. Ce sentiment décomposa toutes les résolutions et paralysa tous les courages des partisans de Bonapcurte ; il vint au secours des coalisés, et les préserva des dangers qui les menaçaient, en leur donnant un allié plus puissant que leur artillerie et leurs baïonnettes.

Cependant toute la politique du gouvernement improvisé fut le laisser aller et le laisser faire de M. de Talleyrand ; son bel esprit était au-dessus de toutes tes intrigues, et au-dessous de toutes les affaires. Il ne pensait pas seulement qu'il eût quelque chose à faire du pouvoir que le sort lui remettait entre les mains. Il ne comprit jamais qu'il dût tracer les grandes lignes de l'établissement monarchique, indiquer de l'ancien régime, ce qui pouvait servir; choisir ce qu'on pouvait employer des débris de l'édifice impérial; remettre en honneur les principes, les axiomes et les

lois fondamentales de l'ancienne monarchie, encore vivants dans les esprits, au point que tout le monde, excepté lui, allait au-devant des conséquences immédiates d'une restauration. Il aurait dû surtout relever la France aux yeux du monde et aux siens propres, en la montrant indépendante et victorieuse, par la défaite même de Bonaparte. -^ Loin de là, le gouvernement s'occupait à peine de quelques mesures jde police, que le temps exigeait. Les conscrits des dernières levées étaient rendus à leurs familles, les prisonniers de guerre à leur patrie, les détenus politiques à la liberté. Les entraves au retour du pape à Rome, de Ferdinand à Madrid, étaient levées. Les insignes du gouvernement impérial étaient supprimés; les fonctionnaires qui l'avaient suivi et ceux qui persistaient à le reconnaître, étaient exclus de leurs fonctions : mesure inutile du reste, car personne ne songeait à commettre ce délit. La circulation des lettres et des courriers avait été interceptée sur quelques points; le gouvernement menaça les délinquants de peines sévères. Enfin, il ordonnait d'arrêter partout et de faire rentrer les fonds de l'État, des propriétés publiques ou de la couronne, qui auraient pu être enlevés.

Les ministres, ne recevant point d'autre direction, se contentaient d'expédier ces affaires courantes de l'administration. Quant à M. de Talleyrand, il se posait en nageur qui n'a d'autre intention que de se maintenir sur l'eau en se laissant aller au courant. Il se fit l'entremetteur officieux et timide des idées incertaines de l'empereur Alexandre, et des ridicules prétentions élevées dans le Sénat, travaillant à conci-

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lier les unes avec les autres. L'œuvre était facile ; le czar cherchait de bonne foi l'opinion de la France, pour s'y conformer et la servir de toutes ses forces. Il ne savait où la prendre ; on lui fit facilement croire que le Sénat en était le véritable organe. Il voulut dès lors aller au-devant de ses désirs; et, de son côté, le Sénat obéissait au moindre signe du monarque étranger. Heureux accord de complaisance et de bassesse !

Cependant, l'opinion de la France se formait, indépendante de ces lisières officielles. D^s que la barr rière avait été abaissée, tout le monde s'était jeté, à Tenvi, du côté d'une restauration que les politiques s'étaient bien gardés de prévoir. L'empereur Alexandre, le Sénat et le gouvernement cherchaient à retenir le mouvement général qui les débordait : c'était en vain. Le Sénat, qui aurait dû tomber le premier, sous les ruines du gouvernement impérial, pouvait s'étonner à bon droit de se voir tout à coup le seul pouvoir constituant, et le régulateur du rétablissement de la royauté. Il fut comme enivré, et il exprima son admiration et sa reconnaissance pour la générosité de l'empereur Alexandre, tout en le suivant à contre-cœur, et comme entraîné à la remorque.

Loin de favoriser l'expression des sentiments publics, le gouvernement provisoire s'efforçait d'en étouffer la voix. Les publications, ardentes contre le gouvernement qui tombait, étaient froides pour celui qu'il

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fallait rétablir. Les colonnes du journal officiel s'ouvraient avec peine aux témoignages de Félan général. Ces gouvernants indécis se refusèrent à publier les appels des royalistes qui, dès le 30 et le 31 mars, étaient descendus sur la place publique, et se mêlaient au peuple pour encourager Texpression de ses vœux* Leur réunion spontanée à Thôtel de Morfontaine, et l'adresse portée par les députés de cette assemblée à Tempereur Alexandre dans la nuit du 31 mars, furent passées sous silence. Le Moniteur ne publia jamais la courageuse délibération du conseil général de la Seine, qui dès le premier jour, au 2 avril, réclamait le rétablissement du prince et de Tordre légitimes ^ Enfin, la proclamation du Roi, datée d'Hartwell, avait été arrachée par les ordres du gouvernement.

1. On ne saurait effacer ce document, véritable expression des sentiments publics, affirmés par l'organe de la ville de Paris. En voici les principaux passages :

a Habitants de Paris, vos magistrats seraient traîtres envers vous et la patrie, si par de viles considérations personnelles, ils comprimaient plus longtemps la voix de leur conscience.

<r Elle leur crie que vous devez tous les maux qui vous accablent ^ un seul homme .

a C'est lui qui, chaque année, par la consci;[ption, décime nos familles. Qui de nous n'a perdu un fils, un frère, des parents, des amis ? Pour qui ces braves sont-ils morts ? Pour lui seul et non pour le pays. Pour quelle cause ? Ils ont été immolés, uniquement immolés à la démence de laisser après lui le souvenir des plus épouvantables oppressions qui aient pesé sur l'espèce humaine... »

Après une longue et vive énumération des crimes de son ambition le conseil général termine cette courageuse manifestation de la haine publique vouée à Napoléon en ces termes :

<r n n'est pas un de nous qui, dans le secret de son cœur, ne le déteste comme un ennemi public, pas un qui, dans les plus intimes

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Mais bientôt le mouvement des esprits devint si général qu'on fut bien forcé d'en constater l'expression. Comment étouffer la voix des grands corps de la magistrature, la Cour de cassation',

communications ^ a'ait formé le vœu de voir arriver un terme à tant d'inutiles cruautés.

ce Ce vœu de nos cœurs et des vôtres, nous serions les déserteurs de la cause publique si nous tardions à Texprîmer...

a En conséquence :

a: Le conseil général du département de la Seine, conseil municipal de Paris, spontanément réuni, déclare à l'unanimité de ses membres présents,

(K Qu'il renonce formellement à toute obéissance envers Napoléon Bonaparte.

a Exprime le vœu le plus ardent pour que le gouvernement mo< narchique soit rétabli dans la personne de Louis XVIII et de ses successeurs légitimes.

a. Arrête que la présente déclaration et la proclamation qui l'expliquo seront imprimées, distribuées et affichées dans Paris, notifiées à toutes les autorités restées dans Paris et dans le département et envoyées à tous les conseils généraux des départements. »

M. Bellart, connu au barreau par son talent, l'énergie et la noblesse de son caractère, eut le courage et l'honneur de la rédaction. M. Le Beau, président du conseil, MM, Pérignon, d'Haroourt, Barthélémy (le firère du sénateur), Lamoignon, et quelques autres s'unirent pour ce grand acte de dévouement, qui, si l'on calcule les dangers de la situation, ne peut se comparer qu'aux plus héroïques de notre histoire.

M. de Chabrol, préfet de la Seine, approuva cette courageuse détermination ; et le respect de son serment, dont il ne se croyait pas encore délié, l'empêcha seul de s'y associer.

M. de Talleyrand reçut avec froideur la députation du conseil général de la Seine chargée de lui faire connaître cette grande manifestation des magistrats de Paris. 11 fit tout pour les en détourner. Il ne comprenait pas ces nobles exaltations de l'âme, et il s'en moquait, en disant que c'était ce faire du zèle, d

1. La Cour de cassation disait le 3 avril: oc Fidèles aux lois fondamentales du royaume, nous invoquons de tous nos moyens le rétablissement de la maison de Bourbon au trône héréditaire 49 saint Inouïs, i^

la Cour impériale \ la Cour des comptes», r[nstitut'?— Les grands dignitaires de TÉtat se réunissaient dans la manifestation des mêmes sentiments. Cambacérès, rarchichancelier du conseil de Marie- Louise, adressait de Blois, en date du 6 avril, une formelle et complète adhésion ; celle de son frère, cardinal et archevêque de Rouen, arrivait le lendemain. Lebrun, Tarchitrésorier, envoyait sa soumission « au prince qui allait régner pour le bonheur de la France. »

Les maréchaux de TEmpire, officiers généraux et subalternes, les conseillers d'État, les préfets, jusqu'aux maires, tous exprimaient les mêmes vœux par des délibérations, des adresses, des discours, des adhésions. C'est dans ces adresses et ces adhésions des corps et des officiers généraux de l'armée, qu'il faut lire les plus fortes expressions de soumission et de dévouement. Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel, venait de recevoir de Napoléon le commande-

1. La Cour impériale se prononçait en ces termes le 4 avril : « Puissions-nous, après vingt ans d'orages et de malheurs, trouver le repos à l'ombre de ce sceptre antique et révéré, qui pendant huit siècles a si glorieusement gouverné la France ! d

2. La Cour des comptes, dans sa délibération du 5 avril, s'exprimait ainsi : a Partout le nom des Bourbons se fait entendre... Ils approchent... Nous sommes libres enfin d'exprimer les sentiments qui nous animent pour cette famille que tant de titres ont rendue chère îi la France. »

3. La députation de l'Instit^ut, dont M. Ch. de Lacretelle était l'organe, disait à l'empereur de Russie : a Notre bonheur est votre bienfait, votre conquête, vous apprenez aux héros une nouvelle manière de triompher ; l'admiration n'est légitime que lorsqu'elle est mêlée d'amour. La nôtre est bien pure ; nous ne louons pas. Sire, nous bénissons. »

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ment de Tarmée qui couvrait Fontainebleau, il adressa sa soumission et celle de l'armée, en -ces termes : « Fidèle à ses serments, l'armée sera fidèle au prince « que la nation française appelle au trône de ses 0 ancêtres*. » Rien ne manquait à l'unanimité : l'abbé Sieyès, Barras, Carnot, Grégoire, Merlin de Thionville, Garât et tant d'autres s'abandonnaient sans réserve à l'entraînement général.

Les provinces retentissaient encore plus fort de la joie publique; dans les populations animées de rduest et du Midi, plusieurs n'avaient pas attendu la nouvelle de la délivrance pour faire éclater leurs sentiments. L'enthousiasme avait gagné les plus froids ; elle les poussait jusqu'à l'exaltation.

1. Le maréchal Ondinot promettait l'obéissance de son corps d'armée principalement composé de la garde impériale, et demandait à participer à l'organisation et au commandement des troupes à former, au nom de Louis- Stanislas-Xavier. Le maréchal Jonrdan et tous les officiers de son corps d'armée annonçaient dans leur adresse, datée du quartier général de Rouen, le 7 avril : « qu'ils serviraient avec fidélité le monarque que le vœu de la nation appellerait au trône, » et dans l'ordre du jour, le maréchal «youte ; « Jurons obéissance à Louis- Stanislas- Xavier et arborons la cocarde blanche en signe d'adhésion à un événement qui arrête l'effusion du sang, nous donne la paix et sauve notre patrie. :i>

On ne saurait citer toutes ces adresses qui arrivaient par milliers ; elles exprimaient toutes, avec franchise, la soumission au gouvernement du Roi. Les bureaux du gouvernement provisoire en choisissaient un petit nombre pour les insérer au Moniteur; ce n'étaient pas les plus énergiques.

Les témoins des violentes expressions du sentiment public pensaient que Fauteur de tant de maux serait à jamais voué à Texécration des siècles. Cependant il n'en a pas été ainsi ; la mémoire de Bonaparte est encore balancée dans les oscillations des opinions diverses, et la postérité n'a pas encore prononcé son jugement définitif. Le dernier mot sur les grandes renommées n'est prononcé que par les générations nouvelles, il y faut au moins un siècle. C'est aussi le temps exigé pour la canonisation des saints. Sans prétendre anticiper sur ce jugement définitif de la postérité, on peut prévoir que Bonaparte restera grand par Taudace de son caractère, de ses conceptions, de ses entreprises, par le génie de la domination, et surtout celui des batailles. Mais quelle sera alors dans l'appréciation des hommes, la valeur de cette gloire des armes acquise au prix de plus de sang qu'il n'en fut jamais versé ? et lorsque ces sacrifices n'étaient justifiés par aucun intérêt de la patrie? Ne jettera-t-on pas dans la balance, la désolation des familles au dedans, des peuples au dehors, les exactions, la misère publique, la liberté détruite en principe, violée chaque jour dans l'application; l'intelligence comprimée, garrottée ? Ne lui sera-t-il

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pas démandé compte de TÉgypte abandonnée, de Malte livrée aux Anglais, de nos colonies perdues, Saint-Domingue évacuée, la Louisiane vendue, nos armées détruites en Russie, à Leipzig, à Waterloo, et toujours désertées par leur chef après ces grands désastres, le sang de cinq cent mille Français inutilement et indignement versé en Espagne ? Enfin que dira-t-on de ces défaites si grandes qu'elles Vont toujours emporté sur ses plus étonnantes victoires, en ont effacé les traces, et n'ont laissé d'autre héritage que nos frontières plus resserrées, et l'honneur national compromis par deux invasions dont la honte appartient à lui seul? Il diffère en cela des grands vainqueurs de l'antiquité auxquels on se plait quelquefois à le comparer. Alexandre laissa de ses conquêtes, de quoi former quatre empires à ses successeurs. César ne livra pas deux fois Rome sans défense à l'invasion des Barbares et Gharlemagne partagea entre ses fils l'empire du monde.

Enfin, en reconnaissant au grand capitaine la puissance de conception qu'on ne saurait lui refuser, n'est-il pas juste d'accorder à l'indomptable bravoure de nos armées, à ce courage que les plus grands revers ne pouvaient abattre, et surtout à la supériorité de l'intelligence de nos soldats une plus large part dans les glorieuses aventures de cette époque ? Moreau, Masséna, et tant d'autres, sont là pour la réclamer.

Si après avoir jugé l'homme de guerre, par tes résultats de sa vie militaire, on vient à comparer son caractère moral à celui des grands hommes que l'histoire nous recommande, n'est-il pas à craindre

qu*on cherche inutilement dan.s une vie dont le mouvement a multiplié les actes, une seule inspiration de ces cœurs généreux, un seul de ces élans de grandeur d'âme, de clémence, de désintéressement qui ont honoré les grands personnages historiques et avec eux, rhumanité dont ils sont les représentants exceptionnels? C'est en donnant à leurs victoires des fins providentielles, le salut, la grandeur, l'indépendance de leur patrie, la civilisation des peuples, la délivrance de* ceux qui gémissent dans l'esclavage, qu'ils obtiennent l'absolution du sang humain versé par la main des hommes.

Si les guerres incessantes auxquelles Bonaparte était voué par la fatalité de son génie ne sont pas justifiées par la grandeur des motifs qui les lui faisaient entreprendre, sera-t-il au moins trouvé irréprochable par la grandeur des moyens qu'il a mis en œuvre ? A-t-il eu la franchise de sa force ? Le sentiment de sa propre dignité lui a-t-il fait éviter les menées ténébreuses, les artifices, la duplicité ? faudra-t-il l'excuser sur le caractère indélébile du pays de sa naissance, et sur l'exemple de la fourbe italienne ?

Qu'on ne s'imagine pas qu'en posant ces questions soumises à la postérité, et qu'elle seule décidera, je sois poussé par la haine d'un homme qui m'était resté étranger jusqu'en 1815, et dont je n'avais reçu ni bienfaits, ni injures personnelles. — Aux époques où la haine publique s'exhalait avec le plus de violence contre ce personnage fatal, en 1814, et l'année suivante, j'étais seul chargé de l'expression de la pensée d'état dans le journal officiel ; je ne permis jamais

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