‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 33 sur 47 · L'OPINION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L'OPINION PUBLIQUE

pour secouer le joug de la mère patrie? Appelez-vous criminels ceux qui, à diverses époques, ont sollicité Tappui de la France pour conquérir la liberté de leur pays ? n'est-ce pas à l'intervention de nos armes que la Grèce a dû la conquête de son indépendance? Et les patriotes polonais, moins heureux, trahissaient-ils leur patrie, quand ils nous tendaient les bras pour leur délivrance ? Encore , dans ces faits historiques, s'agissait-il le plus souvent, de faire triompher un des partis qui divisaient la nation, tandis qu'en France, en 1814, tous étaient unis pour recouvrer, à tout prix, la liberté et l'indépendance. ^ Enfin, peut-on croire qu'il y ait eu une époque où la France entière se soit trahie elle-même, au point de réunir tous ses vœux contre ses plus précieux intérêts et contre son honneur ? Qu'on .appelle enthousiasme, enivrement, ce que nous avons vu, ce que tout ce qui vivait en France a vu, il n'en est pas moins vrai que ces sentiments étaient universels et tels que jamais il n'en éclata de semblables; on peut l'avoir oublié, mais le nier, non. Ceux dont les intérêts se trouvaient blessés, les espérances renversées, les fortunes compromises, auraient eu honte d'exprimer un regret, de mêler une plainte à la joie publique. Les faits sont incontestables, les témoins existent, irrécusables. On ne saurait les contredire. Quelle serait donc cette opposition dont on ne pourrait citer une voix, un écrit, la moindre expression? on ne dira pas que c'était la liberté de se plaindre qui manquait; les pouvoirs du moment lui étaient favorables, et lorsque l'opposition s'élève dans les esprits, ne se fait-elle pas aussitôt jour dans les dis-

cours, si ce n'est dans les écrits? Comment dirait-on devant Tabsence complète de récriminations que le rétablissement de la famille royale fut imposé, de quelle manière qu'on puisse Tentendre ?

Qu'ensuite la Restauration ait rencontré, dans le premier usage de cette liberté qu'elle avait donnée à pleines mains, une divergence des esprits qui forma successivement les nuances de l'opinion, les tendances diverses, ensuite les oppositions et les partis politiques, les passions ennemies, enfin les haines qui en résultent, on ne saurait le nier; soit qu'on les attribue aux fautes du gouvernement, aux prétentions de ceux dont il relevait les espérances, ou aux instincts passionnés des intérêts populaires, peu importe ,* mais on n'a pas pour cela le droit de faire remonter ces sentiments hostiles à une époque où ils n'existaient pas, ce serait un anachronisme incontestable, un démenti donné à tous les faits contemporains.

Le 4 avril, je préparai mon départ pour Nancy. Je me rendis chez M. de Talleyrand, il était encore dans son lit, à dix heures du matin. Nous réglâmes tout ce qui concernait l'arrivée de Monsieur à Paris, à peu près de la manière suivante.

1® Le conseil provisoire promettait d'exercer toute son influence pour éviter que le Sénat délibérât une constitution ou tout autre acte qui pourrait compromettre l'autorité du Roi.

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