CONVENTION POUR L'ARRIVÉE DE MONSIEUR
2® M. le comte d'Artois arriverait à Meaux, le lendemain ; il ferait son entrée à Paris, à cheval, en habit de la garde nationale et avec la cocarde blanche. Des chevaux pour lui et sa suite seraient envoyés à une demi-lieue hors de la barrière de Saint-Denis avec une escorte de garde nationale ou autres troupes françaises.
3* Les clefs de la ville lui seraient présentées à la barrière par le préfet de la Seine, à la tête du corps de ville.
4® M. le comte d'Artois se rendrait directement à réglise de Notre-Dame où le Sénat, le Corps législatif et toutes les autorités civiles et judiciaires seraient réunis pour assister au Te Deum.
5® 11 prendrait sa résidence aux Tuileries.
6* Le jour même il sortirait convenablement escorté, et visiterait les puissances alliées.
7^ Les lettres patentes du Roi qui nommaient M. le comte d'Artois lieutenant général du royaume seraient portées le lendemain au Sénat par le Président et les membres du gouvernement provisoire, pour y être vérifiées et enregistrées en séance extraordinaire.
Tout fut ainsi convenu avec M. de Talleyrand, sans aucune discussion ni aucune opposition de sa part, pendant que je l'écrivais à côté de son Ht. On s'engage facilement quand on ne met pas grande importance à tenir ses engagements.
Je fis deux copies de ces articles, et j'en laissai une entre ses mains. J'aurais fini là, et je serais parti tout de suite, si le prince ne m'eût annoncé l'intention de me remettre une lettre pour Monsieur. C/ était une
raison suffisante d'attendre ; et .cette lettre, il ne pourrait me la donner que vers trois ou quatre heures.
Je m'apprivoisais ainsi avec le fameux homme d*Ëtat; sa réputation était plus imposante que sa personne, il se montrait facile à tout; les fantômes disparaissent à mesure qu'on s'approche d'eux.
C'était dans la plus simple conversation que M. de Talleyrand jetait négligemment les paroles auxquelles il mettait le plus d'importance, elles avaient toujours une intention; il les semait à tous les hasards, comme les graines que répand la nature, et comme dans la nature, le plus grand nombre se perdait sans produire.
C'est ainsi qu'il me racontait, avec une apparente indifférence, ses derniers rapports avec M. le comte d'Artois, en 1789. Il parlait avec l'accent qui devait faire remarquer ses paroles, et le sourire qui leur ôtait toute prétention .
— demandez à M. le comte d'Artois, me dit-il, s'il se t^appelle le rendez-vous de Marly.
Et il me raconta, qu'après la séance du 24 juin 1789, les membres des deux minorités de la noblesse et du clergé, qui, en se réunissant au tiers État, avaient fait pencher la balance du côté populaire, commencèrent à s'effrayer de l'entraînement à une révolution complète et violente. Quelques-uns, soit par conscience, soit par ambition^ pensèrent à se rapprocher de la cour.
M. de Talleyrand, le vicomte de Noailles, M. d'Agoult et quelques autres qu'il me nomma, demandèrent à voir le Roi, mais dans le plus grand secret. IjOuis XVI se trouvait alors à Marly; c'était &6i\
PRÉPARATIFS DE DÉPART POUR NANCY. — 4 Avril 1814. 343
dernier voyage dans cette résidence, toute pleine des souvenirs et de la grandeur de Louis XIV. Il refusa cet entretien mais en autorisant M. le comte d'Artois à les recevoir. Ils arrivèrent très mystérieusement à minuit, et là, ils exposèrent au prince tous les dangers de la situation, et la perspective d'une révolution incalculable dans ses résultats ; mais, suivant eux, il était encore temps d'en arrêter le cours; les seuls moyens étaient ceux de la force et d'un grand développement de la puissance royale. Ils en indiquèrent assez pour montrer qu'ils en avaient le secret, pas assez pour qu'on les employât sans eux. A ce prix, ils devaient s'attacher à la défense de la couronne ; ils y mettraient tout ce qu'ils avaient d'influence et de popularité, et accepteraient toutes les chances et les dangers d'une telle entreprise. Ils déclarèrent en même temps, que si le Roi refusait d'adopter ces derniers moyens de salut et de résistance au torrent qui était prêt à tout envahir, ils s'y jetteraient eux-mêmes, et iraient aussi loin qu il pourraient les entraîner. — C'était en peu de mots la plus complète justification de la conduite révolutionnaire de M. de Talleyrand. Tous les plaidoyers du monde n'auraient pas mieux servi à l'excuser, d'autant que le fait allégué me fut confirmé par le comte d'Artois, qui en avait conservé l'entier souvenir. N'est-ce pas ainsi que les araignées retrouvent pour tisser leurs toiles, les fils qu'elles avaient jetés au vent ?
J'employai le temps qui me restait, bien malgré moi, à chercher les personnes dont j'aurais voulu porter à Monsieur les paroles et les engagements ; et, avant tout autre, l'umpereur Alexandre, mais son acti-
vite ne me laissa pas roccasion de le voir, et il en témoigna lui même le regret.
Le peu d'instants qui m'étaient donnés ne me permirent d'autres visites que celles à M. Tabbé de Montesquiou et au général Dessolles, qui venait d'accepter le commandement de la garde nationale de Paris.
Je me pris assez maladroitement avec le premier. Dans le désir d'être très bien pour lui, je lui parlai de ce qu'il avait droit d'attendre de la faveur du Roi, et je fus assez mal avisé pour désigner, comme terme de son ambition, l'archevêché de Paris et le cardinalat. J'ignorais que l'ancien agent du clergé eût autant d'éloignement pour les fonctions ecclésiastiques, qu'il avait d'attrait pour la politique active. Mais, à la sécheresse de ses réponses, il me fut bien facile de m'apercevoir de ma bévue. Outre cela il était visiblement .mécontent que j'eusse décidé si promptement un parti qu'il n'avait pas approuvé, et une question qu'il avait cru plus difficile à résoudre.
Je trouvai le général Dessolles à son état-major improvisé, et dans le feu de l'organisation. Il était dans une mauvaise salle, meublée de quelques tables et de quelques écrivains, ce fut à peine si je pus parvenir à lui ; il ne me connaissait point, je ne lui étais présenté par personne, il n'y avait de jîhances ni pour lui ni pour moi, et tout ce que je pus faire, pour avoir un aparté, fut de. le pousser vers un coin de la chambre. Là il fallut lui expliquer, en peu de mots, qui j'étais, et le motif de mon départ pour Nancy. Je lui dis que je serais probablement le premier qui apprendrait à M. le comte d'Artois, les importants