‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 35 sur 47 · ENTRETIEN AVEC LA DUCHESSE DE COURLANDE · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC LA DUCHESSE DE COURLANDE

services rendus par le général et toute la reconnaissance qui lui était due. Je me serais reproché de partir sans porter au prince les témoignages d'un dévouement aussi touchant et aussi méritoire.

Le général prit la parole, et m'expliqua beaucoup plus tranquillement que ne le comportaient le temps et la situation que le Roi et les princes ne lui devaient aucune reconnaissance ; qu'il ne les connaissait point et ne faisait rien pour eux. Appelé à servir son pays, dans des circonstances difficiles, il n'avait en vue que de remplir ce devoir, dont il acceptait tout le péril. Si les princes de la maison de Bourbon entraient, comme on pouvait le prévoir, dans les combinaisons de l'avenir, il n'aurait aucun éloignement à les servir, mais jusque-là ils n'étaient pour rien dans les déterminations de sa conduite. L'indépendance de ce langage m'étonna, et il aurait surpris, je pense, de plus exercés que moi.

A troî^ heures, les chevaux de poste étaient attelés à ma voiture, et je n'attendais plus que la lettre de M. de Talleyrand, mais elle n'était pas prête et il me remit au soir.

Parmi les personnes les plus attachées à l'ancien évêque d'Autun, j'avais retrouvé la gracieuse duchesse de Courlande. Je m*^étais trouvé avec elle dans une sorte d'intimité, pendant une année de notre émigration à Altembourg, en Saxe. Les relations formées par le mariage de sa fille, la comtesse Edmond de

Périgord, étaient devenues de son côté du goût, du sentiment, de l'enthousiasme. C'était pour M. de Talleyrand seul qu'elle s'était fixée à Paris. Aussi la comptait-on au premier rang des femmes qui étaient sous le charme de son esprit et de sa célébrité. On les appelait les dévotes de M. de Talleyrand».

La bonne duchesse m'avait attendu chez le prince, elle me prit à part dans un cabinet.

— Il m'est heureux, me dit-elle, avec une expression tout affectueuse, au moment où je vous ai retrouvé avec tant de plaisir, d'avoir à vous transmettre les paroles les plus favorables que vous puissiez entendre. L'empereur Alexandre m'a chargé de vous faire connaître qu'aucun obstacle ne s'opposerait à la demande que M. le duc de Berry ferait de la main de la grande duchesse de Russie, sa sœur. Il me semble que cette nouvelle ne sera pas la moins agréable de celles que vous allez porter à M. le comte d'Artois.

Une telle proposition dans les circonstances encore perplexes où nous étions, flattait nos plus .chères espérances. Je ne le cachai pas à la duchesse. Elle me répéta les paroles très expressives de l'empereur, et me dit tout ce qu'elle savait de la grande duchesse Anne; on aurait pu désirer cette alliance, même en mettant à parties intérêts politiques.

1. Les plus remarquables étaient la vicomtesse de Laval, madame de Jaucourt, sëparëe du comte de la Châtre; la princesse de Baufiremont et sa sœur, la princesse de Carignan, la princesse ***, sœur du prince Poniatowski; celle-ci était une conquête que M. de Talleyrand avait attachée à son char pendant son séjour k Varsovie» et elle l'avait suivi à Faris,

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Enfin, il était huit heures du soir, j'étais avec M. de Talleyrand, dans un premier salon; nous étions visà-vis l'un de l'autre, et tous deux accoudés sur la cheminée ; je tournais le dos à la porte. Le prince me donnait la lettre qu'il adressait à Monsieur; j'avançais la main pour la prendre, et j'écoutais les phrases qu'il me chargeait de porter, lorsque, derrière moi, j'entendis la porte s'ouvrir, et des talons ferrés retentir* sur le parquet. Mon interlocuteur retira promptement sa lettre, et alla au devant de l'officier. C'était un aide de camp du prince de Schwartzemberg. Il annonçait que les maréchaux Ney et Macdonald et le duc de Vicence s'étaient présentés aux avant- postes et demandaient à être admis auprès de l'empereur de Russie. Ils étaient, ajoutait-on,* chargés de propositions de la part de Napoléon.

Le prince de Talleyrand remit aussitôt au fond de sa plus grande poche, la lettre destinée à M. le comte d'Artois; et, me prenant le bras, il me conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Ceci est un incident, me dit-il, en appuyant sur le mot, pour exprimer qu'il était grave ; il faut voir comment ceci se dénouera, vous ne sauriez partir en ce moment... L'empereur Alexandre a de l'inattendu, on n'est pas impunément fils de Paul P'. . Je me faisais un tort de n'avoir pas quitté Paris plus tôt, comme si mon départ eût dépendu de moi.

L'empereur avait donné l'ordre de recevoir les maréchaux, et l'on crut qu'ils allaient arriver de suite. J'attendais avec les autres, et particulièrement en causant avec le comte de Nesselrode ; nous parlions de tout, excepté de ce qui nous occupait le plus tous

les deux. Cependant il était près de minuit, on commençait à douter de Tarrivée des négociateurs, dans ces dernières heures de la nuit, et Ton croyait qu'ils s'étaient arrêtés jusqu'au matin. J'étais, depuis quinze jours, à peu près sans sommeil et sans repos; j'allai me jeter tout habillé, sur mon lit. En rentrant chez moi, je trouvai les chevaux de poste qui m'attendaient depuis trois heures après-midi, et je les demandai pour six heures du matin.

Il était déjà sept heures, lorsque j'arrivai chez M. de Talleyrand. Il venait de se coucher et avait laissé ordre de me dire qu'il m'attendait à dix heures. Je sus que les envoyés de Fontainebleau étaient arrivés dans la nuit. Je regrettais certainement de n'avoir pas assisté à cette conférence, mais j'étais loin d'y attacher l'importance qu'elle avait eue, ou plutôt qu'elle aurait pu avoir. Ma confiance était si pleine, si naïve que je m*étonnai beaucoup, lorsque j'appris par quelles alternatives nous avions passé, pendant que je dor* mais si tranquillement. Je dirai en peu de mots ce qui me fut raconté.

L'empereur était seul, lorsqu'on introduisit les maréchaux Ney et Macdonald, et le duc de Vicence. Le désordre de ces moments suffit à expliquer comment le gouvernement provisoire, n'étant pas admis à cette conférence, le général Dessolles y fut introduit. Il y a lieu de croire qu'il entra sans permission expresse, du droit que lui donnait sa position gravement compromise et qu'il voulait défendre.

Le maréchal Macdonald donna lecture de l'abdication conditionnelle. Il prit ensuite la parole, parla peu de Napoléon, mais beaucoup de l'armée : « sa

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gloire brillait d'un nouvel éclat par sa constance et sa fidélité dans les revers ; il présenta le règne du fils de Napoléon, comme le vœu de cette armée, et la garantie de l'avenir qu'elle avait mérité. Elle ne pouvait voir qu'avec efi^roi, le retour de l'ancienne famille, étrangère à ses services, étrangère à sa gloire. Enfin dans le plus simple langage, le maréchal avait trouvé ce qu'aurait dicté l'éloquence la mieux étudiée, et ce qui devait produire la plus forte impression sur l'empereur. Les autres négociateurs firent valoir le mérite de cette abdication, au moment où le dévouement de l'armée permettait encore à Napoléon de tenter les chances de la guerre, ou, au moins, de vendre chèrement ce qu'il offrait aujourd'hui de son plein gré.

Le duc de Vicence réclama les assurances données en plusieurs occasions, et par l'empereur Alexandre lui-même, de ne point intervenir dans les questions du gouvernement intérieur. Il toucha toutes les cordes qu'il espérait faire le mieux vibrer dans l'âme duczar et il les connaissait par une longue expérience.

Ofl ne saurait s'étonner que l'empereur se soit trouvé un moment ébranlé ; il éprouvait cette émotion, dont nous sommes tous atteints, en face des grandes catastrophes de la nature ou de la fortune, quand les montagnes ou les maîtres du monde s'écroulent tout à coup à nos yeux. Il voyait à ses pieds le redoutable vainqueur qu'il avait tour à tour aimé, craint, haï, admiré ; il était aujourd'hui l'arbitre de son sort ; et, soit générosité, soit orgueil, il lui aurait volontiers tendu la main pour le relever. Mais il savait bien qu'il n'était pas le maître; il avait beau se poser seul, il ne pouvait pas se séparer de. ses alliés, des peuples sou-

levés à leurs voix, et des sentiments qui avaient formé la coalition. On ne voulait pas trembler encore une fois devant celui qu'oii avait abattu, à travers tant de hasards. Et comment aurait-il arrêté le mouvement imprimé à la France, rassuré ou sacrifié tous ceux qui s'étaient déjà compromis à son instigation, et sur la foi qu'il avait donnée? Le général Dessolles s'exprima avec un vif sentiment de sa position personnelle. 11 réclama hautement la parole de l'empereur et toutes les garanties promises à ceux qui s'étaient prononcés et dévoués à lui solennellement. Le danger lui prêta des paroles vigoureuses, mais il ne sut pas les mesurer; dans le désordre de son discours, trahi par son émotion, il lui échappa de ces expressions que les habitudes militaires ne suffisent pas à justifier, et l'empereur en fut blessé.

On a prétendu, et les récits intéressés des négociateurs ont aidé à faire croire, que les maréchaux avaient à peu près gagné leur cause auprès de l'empereur lorsqu'un aide de camp lui apporta une dépêche du prince de Schwartzemberg. 11 annonçait, suivant eux, que le corps du maréchal Marmont avait opéré son mouvement et s'était placé dans les lignes de la neutralité. On a voulu attribuer à cet incident le changement total et subit des dispositions d'Alexandre et l'arrêt prononcé par lui : « qu'il ne restait plus désormais à Napoléon d'autre parti qu'une abdication pure et simple. »

Mais il n'en fut pas ainsi. La réponse de l'empereur fut évasive. « 11 devait consulter ses alliés* » Et ce ne fut en efi'et que le lendemain, après avoir conféré avec le roi de Prusse, et consulté le prince de Schwartzem-

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berg, que Tempereur fit connaître aux envoyés de Fontainebleau la réponse définitive des cours alliées.

L'empereur Alexandre pouvait bien se complaire à tenir les esprits en suspens et à faire accroire qu'il avait en ses mains les destinées du monde, peut-être le croyait-il lui-même, mais il n'était pas en son pouvoir de changer l'arrêt de la Providence ; cet arrêt était prononcé par la victoire au nom du salut des nations, et scellé par le sentiment universel de la France.

Il n'y avait plus d'obstacles à mon départ. M. de Talleyrand me [remit sa lettre, qu'il avait gardée en réserve. Elle était courte, gracieuse, vague, et finissait par ces mots : « Nous avons assez de gloire. Monseigneur, mais venez; venez nous rendre l'honneur. » Les articles arrêtés la veille au sujet de l'arrivée du prince furent confirmés sans aucune modification, et nos adieux furent pleins de cordialité.

— ^ Allez vite, mais n'allez pas trop fort, ménagezvous et ménagez nous, me disait-il avec cette expression de finesse qui souvent donnait seule un sens à ses paroles.

Je sortis enfin de Paris; je mesurais avec impatience l'espace qui me séparait de Nancy, et j'aurais volontiers donné quelques jours de ma vie pour racheter le temps de ce voyage* " -

Nous suivions les boulevards, et il passait sî peu de voitures dans Paris que mon simple équipage faisait

événement; on sortait aux portes, on se mettait aux fenêtres; le postillon heureux de se retrouver à cheval, et tout fier des regards qu'il attirait, faisait claquer son fouet plus fort que de coutume. Le cheval d'un officier russe auprès de qui nous passions s'en effraya, et le cavalier à moitié désarçonné tourna sur nous un visage qui aurait pu faire peur, lors même que ses yeux n'eussent pas été flamboyants de colère. C'était le grand duc Constantin. Nous allions grand train, et il me fut permis de respecter l'incognito ; car l'héritier présomptif du trône de Russie était seul, sans écuyer, sans ordonnance, sans aucune personne à sa suite, tant il était rassuré sur la bienveillance du peuple parisien.

Ma calèche avait été remplie par les ordres du prince de Talleyrand, de toutes* les publications du gouvernement provisoire : les moniteurs, les proclamations, les éphémérides, les articles de journaux imprimés à part, etc., C'était avec cette artillerie qu'ils prétendaient assurer leur triomphe ; mais leurs débiles mains étaient impuissantes pour lancer ces faibles éclairs, et pas un n'était parvenu à cinq lieues de la ville. J'étais le premier, le seul voyageur sorti de la capitale, sur les routes du Nord et de l'Est. Les malles-postes et les diligences n'y passaient plus depuis longtemps, à peine pouvait-on trouver à chaque relai trois chevaux à atteler, et le plus souvent, il fallait avoir recours à l'autorité du maille, et les obtenir par réquisition. Le passeport du prince Wolkonski, chef d'état-major de l'armée alliée, me servait mieux que celui du gouvernement provisoire, que personne ne connaissait.

LA ROUTK DE NANCY. — Avril 18U. 353

Les lieux où je passais étaient à moitié déserts, les maisons ouvertes semblaient abandonnées; personne ne travaillait ni aux champs, ni aux ateliers; les habitants les plus aisés étaient en vestes déchirées, en mauvais sarraus de toile, la tête couverte de mouchoirs, faute de chapeaux; ils erraient comme des ombres autour de leurs habitations. L'arrivée d'une voiture en attirait quelques-uns, et, à peine à huit ou dix lieues de Paris, ils me demandaient si la ville existait encore ; si elle n'avait pas été pillée, saccagée, brûlée ; j'avais beau les rassurer, leur annoncer une paix certaine, un meilleur avenir, personne ne voulait y croire.

— L'empereur est-il mort? me disait l'un d'entre eux.

— Non, répondais-je, il est à Fontainebleau.

— Eh bien alors, répondaient-ils, cherchez la paix ! Je partis en leur laissant les feuilles et papiers dont

j'étais entouré ; mais ils en étaient à ce degré de malheur et de découragement, qui ferme le cœur à toute curiosité, parce qu'il est fermé à toute espérance. Les traces de la guerre se montraient partout affreuses; la route était embarrassée d'arbres renversés, de chariots brisés, de chevaux morts, et le cœur se soulevait à la vue des cadavres dépouillés. On les voyait à la place même ou la mort les avait arrêtés, quelquefois on les trouvait en rangs de dix à douze hommes, tombés en conservant l'alignement militaire ; d'autres épars çà et là, quelques uns sur la route même, au point que les roues de la voiture les évitaient à peine. La mort avait tout confondu, on ne pouvait distinguer le Français de l'étranger ; la boue des chemins

détrempés de sang marquait leurs places et les cadavres mêmes en avaient été souillés en se débattant dans les angoisses de Tagonie. Personne ne pensait à les enterrer; ils servaient de pâture aux chiens et aux oiseaux de proie, et Tair qu'on respirait en était infecté. La désolation était partout, sous les formes les plus hideuses.

C'est à travers cet épouvantable spectacle et les difficultés continuelles de la route que j'arrivai à Châlons-sur-Marne, à la pointe du jour. Dès le faubourg, les fenêtres et les portes s'ouvraient au bruit d'une voiture venant de Paris. Tous les regards semblaient m'interroger avec anxiété ; ne pouvant leur répondre, je leur jetai mes feuilles volantes, mais, comme ils n'y trouvaient pas tout de suite ce qu'ils voulaient savoir, ils se mirent à courir à la suite de ma voiture. Au moment où le postillon avait un peu ralenti le trot de ses chevaux et que je vis une grande foule autour de moi, je m'assis sur le devant de ma calèche.

— La paix ! La paix 1 mes amis, la paix ! » leur criaije de toutes mes forces. Les mains et les yeux élevés au ciel, la foule répéta avec un accent de joie indicible : « Oh I la paix, la paix ! »

— Oui mes amis, repris-je, la paix et les Bourbons.

Je ne saurais rendre quelle impression fit ce dernier mot : silence, étonnement, stupéfaction; tous les visages changèrent d'expression. On se tromperait Sur l'efi'et produit par cette dernière parole, si on l'attribuait à quelque éloignement pour le nom que j'avais prononcé : il n*y en avait aucun; mais ces pau-

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vres gens ne comprenaient que la paix faite par Bonaparte et avec lui ; ils ne pouvaient concevoir une paix véritable faite sans lui et cpntre lui. Le nom de Bourbon ne fut autre chose pour eux qu'une contradiction à l'idée de la paix. Il faut avouer que je fus moi-même étonné, faute de me rendre compte de ce qui avait glacé ces bonnes gens.

Le peuple qui me suivait encore, mais moins nombreux, criait au postillon de me conduire à l'hôtel de ville, ou les autorités municipales étaient en permanence. J'y entrai, au milieu de la foule, portant la proclamation du gouvernement provisoire et les autres pièces qui servaient à faire connaître l'état des affaires; la salle était pleine de monde, et une grande foule me suivait. Je remis aux plus apparents des municipaux, qui s'étaient portés au-devant de moi, ces différents écrits, en leur expliquant, en peu de mots, les événements de Paris, et mon voyage à Nancy.

Je lisais sur tous les visages plus de surprise que d'entraînement. L'heureux dénouement que j'annonçais était nouveau, inattendu et leur paraissait incertain. Personne n'osait se livrer à ses impressions naturelles ; on craignait de se tromper : funeste résultat de cette révolution qui avait appris au peuple le plus franc et le plus expansif, à dissimuler ses sentiments, et même à les conformer à l'opinion dominante 1 C^était réducation de la terreur et du despotisme. Le maire m'accompagna au moment où je sortais de l'hôtel de ville. A mesure que nous nous séparions de la foule, il s'abandonnait à toute l'expression de sa joie, et me serrait les mains ; des larmes roulaient dans ses yeux ; je ne pus refuser à ses ins*

tances de m' arrêter un moment chez lui. Il me conduisit tout droit dans la chambre où sa femme était couchée. A peine lui eut-il expliqué les événements et le motif de mon voyage que, se levant sur son lit elle m'embrassa avec efiFusion et de touchantes larmes. On me servit à déjeuner auprès d'elle ; et je passai un quart d'heure à partager ces sentiments et de ces émotions qui laissent des traces profondes dans le souvenir.

Je continuai ma route avec les mêmes difficultés, et bientôt, avec de nouvelles inquiétudes. Du côté de Bar-le-Duc et de Vitry, des populations entières étaient dans les bois, et traitaient en ennemis ceux qui passaient sur la grande route. Le postillon nous mit en garde en nous racontant que la veille, un de leurs chevaux avait été atteint d'un coup de fusil tiré par ces malheureux fugitifs. Nous nous mimes en défense, mon valet de chambre etmoi, en nous armant de nos pistolets.

Nous arrivâmes cependant de grand matin à Toul, sans aucun événement ; et après avoir secoué la poussière du voyage, nous primes la route de Nancy, où j'arrivai vers neuf heures du matin.

On me conduisit tout de suite à l'hôtel du gouvernement, que Monsieur venait d'occuper. Je montais les escaliers quatre à quatre lorsque je rencontrai d'abord le bon Basset, valet de chambre ordinaire du

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prince. Il me regardait avec de grands yeux fixes et une sorte d'efi'roi, tant il était persuadé que je n'étais plus de ce monde. Dans son étonnement et sa naïveté il me disait tout ce qu'il y avait de plus touchant des inquiétudes et des regrets de Monsieur à mon sujet. Je l'interrompis pour savoir où je trouverais le prince: il était à l'église où l'on chantait le Te Deum pour les grandes nouvelles qu'un courrier avait apportées dans la nuit. Ce courrier, expédié par le prince Wolkonski, avait été chargé des dépêches qu'on devait me remettre, avant que mon départ eût été retardé par les négociations de Fontainebleau. Les circonstances m'avaient trahi ; le ciel me devait, ce me semble, le bonheur d'apporter à Monsieur les premières nouvelles de la Restauration, confirmées par les événements de Paris. Il les avait apprises indirectement par le gouverneur russe, M. d'Alopéus.

Basset avait voulu, malgré moi, aller sur-le-champ à la cathédrale, pour faire savoir à Monsieur que j'étais vivant et que j'arrivais de Paris. Il avertit le comte F/d'Escars qui se leva au milieu de la cérémonie pour en instruire le prince. Ces témoignages d'intérêt étaient d'autant plus touchants qu'ils étaient inopinés. — Pendant ce temps, la garnison de Nancy se rassemblait sur la place au nombre de cinq ou six mille hommes. Monsieur vint les passer en revue. J'étais sur le balcon de l'hôtel, jouissant de ces premiers hommages rendus au frère du Roi. Mais que n'aurais-je pas donné pour métamorphoser ces automates russes en soldats français qui se seraient associés par le cœur au vivant souvenir de notre ancienne France I Au moment où Monsieur arrivait au

milieu du carré formé par les troupes, ses yeux se portèrent sur moi, et il salua ma bienvenue de la tête et de la main. Le comte d'Artois remonta bientôt, suivi de tout le cortège de l'état-major et des autorités du pays. Je m'étais retiré dans une pièce voisine du salon, pour ne pas embarrasser Monsieur de ma présence au milieu de ce public officiel ; mais il vint aussitôt à moi. Sa joie de me revoir se confondait avec celle de son heureuse fortune ; mais c'était moi qu'il embrassait ; je représentais à ses yeux cette espèce de miracle qui tout à coup lui ouvrait si larges les portes de la France, et lui rendait une couronne.

Je lui exposai rapidement l'état des affaires et la nécessité de sa présence à Paris. Les raisonnements le touchaient moins que les faits ; de tous les documents que je remis entre ses mains, depuis la lettre de M. de Talleyrand jusqu'à l'écrit de Chateaubriand : La France et les Bourbons^ il fut surtout frappé de la délibération du Conseil général de la Seine. Dans sa hâte de communiquer ces grandes nouvelles à ceux qui remplissaient encore la salle de réception, le prince m'entraîna par la main ; il leur dit en bons termes, les faits principaux, et la lecture de la délibération produisit une impression profonde. Tous les esprit s'inclinaient devant la cause victorieuse.

Je revins ensuite avec Monsieur dans son cabinet. Là, je repris avec plus de détails la situation politique, telle que je l'avais observée, les prétentions et la fausse position de l'empereur Alexandre, qui affectait le pouvoir suprême et ne savait qu'en faire, le nonchaloir de M. de Talleyrand et la débilité de son gouvernement provisoire, traîné à Ist remorque de l'opi-

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nion qui de jour en jour nous était plus favorable ; je déniontrais ainsi par le simple exposé des faits de quelle importance était la prompte intervention d'une personne royale, et je cachais le conseil sous la forme du récit. Cependant, Monsieur ne se rendait pas immédiatement. L'empereur d'Autriche, rejeté à Langres par les accidents de la guerre, n'avait pas plutôt appris les événements de Paris, qu'il avait envoyé au frère du Roi le comte de Bombelles. Il invitait le prince, par une lettre autographe, à se rendre au quartier général de Langres, et il lui avait envoyé en même temps la cocarde blanche que Monsieur avait attachée à son chapeau. M. de Bombelles appuyait sa mission de plusieurs motifs plausibles, et, au moment de mon arrivée. Monsieur était décidé à se rendre à l'invitation de lempereur. — Je dis successivement toutes les raisons opposées à une semblable détermination.

Monsieur fit appeler le comte de Bombelles, et posa la question de manière à s'éclairer par une discussion contradictoire. — L'envoyé autrichien expliqua les intentions de son maître par les plus honorables motifs : « il devait convenir au prince d'arriver à Paris entouré de l'appui de l'Europe ; il serait environné de force et de conseils ; il prendrait avec plus d'indépendance et de maturité les déterminations convenables à l'avenir; oiï pourrait mettre à son service les Français engagés au service étranger ; ils formeraient le noyau et les cadres d'une armée royale...» Je reconnaissais à ces dispositions les vues que j'avais fait adopter à Bar-sur-Seine. La mort avait plané plusieurs Jours sur nia tête ; elle avait failli m'atteindre, et les

idt^es que j*avais émises restaient entières. Il était facile de concevoir que M. de Metternich recherchait la personne du prince pour en augmenter l'influence de TAutriche, diminuer celle de Tempereur Alexandre, et réprimer au besoin les écarts de son imagination.

Je répondis par les raisons que j'avais déjà exposées à Monsieur: le danger de laisser trop longtemps les esprits divaguer, faute de régulateur, et compromettre ainsi l'avenir de la royauté, seul espoir de la France. Bonaparte était encore à Fontainebleau ; la présence du Roi ou de son frère pouvait seule achever la ruine de ses espérances. J'opposai à la solennité de la marche proposée les inconvénients de sa lenteur. Que ne pouvait-on pas faire, pendant ce temps, sans nous et contre nous? Combien de difficultés nouvelles n'avions-nous pas à craindre? Au lieu d'un sol balayé par les événements, nous pouvions le trouver, d'un jour à l'autre, encombré de matériaux informes qui embarrasseraient toutes les dispositions de l'édifice à construire. D'ailleurs, la meilleure politique de l'héritier de la couronne n'était-elle pas de se confier sans réserve à la France, au moment où elle lui tendait les bras, de s'y jeter seul de sa personne, sans suite, sans garde, sans armée? Son premier sentiment devait être de s'élancer entre la France et les vainqueurs ; d'effacer ainsi les apparences de la défaite par le triomphe d'une cause française ; et, suivant les inspirations de son cœur, de se placer au milieu des Français, pour les défendre des maux de la guerre ?

Après quelques autres paroles, échangées des deux

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parts, Monsieur décida qu'il partirait pour Paris. On avait toujours raison auprès de ce prince, quand on pouvait toucher ce qu'il y avait dans son âme de généreux et de chevaleresque ; mais on n'était pas toujours sûr de l'atteindre. Bombellesfut réexpédié avec la réponse de Monsieur à l'empereur d'Autriche ; elle expliquait une partie des motifs qui nous entraînaient, et l'envoyé put rendre compte de tous ceux qui nous avaient déterminé. Cependant, je portais seul l'inquiétude du parti que seul j'avais fait adopter. Nous étions dans les moments où ces premiers pas tracent une route tout entière. Le départ de Monsieur pour Langres, l'influence monarchique de l'Autriche, l'indépendance où nous serions restés de tout engagement auraient changé ce premier acte de la Restauration, et produit d'autres conséquences. Auraientelles été plus favorables? Je ne le pense pas; mais mon intime conviction, et même la persuasion du prince, ne me rassurait pas assez. J'aurais mieux aimé, pour lui et pour moi, qu'il se fût décidé à lui tout seul.

Monsieur retarda son départ d'un jour. Au lieu du jeudi, il remit au Vendredi-Saint, contre mon gré. Il était dans son caractère de croire qu'il y gagnerait quelquechose. Le prince avait accepté sans réserve les articles qui avaient réglé son entrée à Paris; nous fîmes faire en hâte des habits de gardes nationauxmais il n'y en eut que trois, celui de Monsieur, celui

de son capitaine des gardes, et le mien. Les autres n'en eurent pas, soit que le temps leur manquât, soit qu'ils préférassent leurs habits bleus à boutons fleurdelisés. La suite de Monsieur, d'ailleurs, s'était augmentée à proportion de sa fortune ; à ceux qui l'avaient d'abord accompagné à Nancy, s'était joints le comte Roger de Damas, le chevalier de La Salle et cent autres qui portaient les mêmes couleurs, et remplissaient les salons.

Dans ces premiers moments, tous les témoignages de la considération et de la faveur la plus grande m'étaient prodigués. A table, la droite du prince, dans la maison, le plus bel appartement, la parole dans le salon, la confiance dans le cabinet, m'étaient accordés. Il faut dire à l'éloge de tous que ces témoignages n'excitaient la jalousie de personne, pas même de ceux qui avaient les plus anciens droits à l'affection du prince. L'intervention des intérêts personnels ne s'était pas encore produite. Tous se réunissaient dans le succès, encore incertain, de la cause générale, et ils rendaient témoignage à celui qui avait eu le bonheur de la servir.

Le duc de Laval et son cousin, le vicomte Mathieu de Montmorency, arrivèrent de Paris. Le premier apportait une lettre fort gracieuse que l'empereur Alexandre avait voulu adresser à Monsieur. L'ancien émigré et le célèbre député de la Constituante furent également bien reçus. Le passé s'effaçait sans efforts devant les nouvelles espérances ; on leur tenait compte d'un zèle égal pour l'œuvre à accomplir; même, la faveur de porter la réponse du prince au czar fut accordée à l'ancien élève de Sieyès,

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Le duc de Laval m'appelait « le plus heureux gentilhomme de France. » Le mouvement grandissait autour de nous, nous ne trouvions plus le temps des longues conversations de mon premier séjour; c'était le passage des idées à l'action. J'entrais vingt fois par jour dans le cabinet du prince pour résoudre vingt questions importantes ou faciles, et souvent les plus considérables étaient celles qu'on pesait le moins. Lorsque j'avais rendu compte au père du duc de Berry des avances de l'empereur Alexandre pour former des liens qui uniraient les deux couronnes, il m'avait assez légèrement répondu.

— Bah ! mon cher, vous verrez. A présent, ils en voudront tous, de Berry

Cependant, nous ne manquâmes pas de pourvoir au plus essentiel des affaires. C'était d'informer le Roi, et de prendre possession par quelques actes publics de la qualité de lieutenant général du royaume. Nous expédiâmes en Angleterre, le cadet des trois Polignac, le comte Melchior. Il était chargé de tout ce qui pouvait éclairer le Roi sur l'état des affaires, sur nos déterminations et nos projets, mais notre envoyé ayant été retardé dans son voyage à travers la Hollande, le Roi apprit ce que nous avions fait avant de savoir ce que nous voulions faire.

Il importait, avant notre départ, de rattacher à l'autorité royale ces provinces de l'est que nous allions quitter; mais le temps nous manquait, aussi bien que les éléments d'une telle œuvre. Nous nous entendîmes donc avec M. d'Alopéus, qui continuait ses fonctions de gouverneur de la Lorraine pour les coalisés, et lé lieutenant général du royaume nomma le comte

Roger de Damas Gouverneur de la province de Lorraine et des rroiS'Évêchés. Cette rédaction paraissait si naturelle qu'elle ne fut seulement pas discutée. Les noms anciens revenaient spontanément avec les princes anciens. J'y attachais une autre espérance : celle de rendre aux provinces leur existence propre ; c'était un premier pas dans cette voie, et le plus cher de mes rêves était de leur voir restituer leur indépendance et la libre administration de leurs intérêts. Le comte de Damas n'acceptait qu'à regret des honneurs qui le séparaient de la personne de Monsieur.

— J'avais toujours pensé, au milieu des vicissitudes du sort, me disait ce loyal gentilhomme, que la récompense de vingt-cinq années de dévouement et de souffrances serait de rentrer à Paris à cheval, à côté de M. le comte d'Artois ; mon imagination n'avait jamais rien conçu de plus beau, et voilà que vous me détruisez ce rêve de bonheur au moment où il se réalisait comme par miracle !

Ce brave langage allait à merveille au caractère chevaleresque du comte Roger. Personne ne rappelait mieux les hommes des temps anciens. Il y avait peut-être du don Quichotte dans sa tournure ; mais il y avait du Rayard dans son noble courage. Cherchant les dangers et la gloire que la paix lui refusait, il fut le premier de nos jeunes Français qui allèrent les demander aux armées étrangères. La protection du prince de Ligne le fit accepter, en 1787, comme volontaire dans l'armée russe, commandée par le prince Potemkin. Il se signala d'abord sur la flotte de la mer Noire, sous les ordres du célèbre et aventureux

LE COMTE DE DAMAS. — Avril 1814. 365

prince de Nassau, puis, au siège d'Oczakoff. 11 fut le premier à planter le drapeau de la victoire sur les remparts de la ville prise d'assaut. L'armée russe admira cet éclatant fait d'armes, et Potemkin voulut le signaler en chargeant le comte de Damas de porter à sa souveraine les drapeaux de Tennemi, et les autres insignes de la conquête. Élevé aux grades supérieurs dans l'armée Russe, avec toutes les réserves nécessaires pour conserver sa qualité de Français, il commandait un corps au siège d'Ismaïl, en 1790. Deux ans après, il était venu à Coblentz faire hommage de son dévouement à M. le comte d'Artois, qui se l'attacha comme aide de camp. Lorsque cette carrière lui fut fermée à son tour, il chercha les champs de bataille partout où il croyait en trouver. C'est ainsi que, commandant l'armée napolitaine, il la conduisit à Rome, au milieu de succès auxquels elle n'était pas accoutumée. Il couvrit ensuite la retraite du roi et de la reine de Naples en Sicile, par d'habiles manœuvres. Les généraux de la République sentirent la présence d'un général français dans les rangs ennemis. — Tel était le brave Roger de Damas, que nous allions laisser à Nancy.

Nous étions au moment de notre départ, lorsque j'eus une révélation du caractère de Monsieur qui me parut assez curieuse. Le comte de Damas vint se plaindre à moi d'avoir à correspondre avec des ministres qu'il ne connaissait pas, et auxquels il était luimême inconnu. Il me priait de lui écrire pour lui faire savoir plus directement les intentions du prince. Je l'assurai de ma bonne volonté, en lui faisant comprendre cependant qu'une telle correspondance ne

pouvait s'établir sans les ordres de Monsieur. Il en fit immédiatement la demande, et me rapporta aussitôt, sans y attendre malice, ce que le prince lui avait répondu.

— Eh bien ! oui, avait dit Monsieur; mais vous écrirez successivement une fois à M. de Vitrolles, au comte F. d'Escars et à Bruges.

Cette réponse, jetée au milieu des témoignages de confiance sans bornes qu'on me donnait, montrait la crainte d'être soumis à une influence. Ce que Monsieur avait souffert du favoritisme de son frère le mettait en garde contre tout ce qui avait Tapparence d'une intimité exclusive. Ceux qui portent en eux de fortes volontés sont rarement soumis à ce genre de craintes.

Nous montâmes enfin en voiture, dans la soirée du Vendredi-Saint, Monsieur dans sa berline avec le comte d'Escars, le duc de Polignac et le comte de Bruges, les autres remplissaient la voiture de suite et je suivais dans ma calèche, où l'aumônier du prince, alors le petit abbé de Latil, depuis cardinal et archevêque de Reims, vint prendre place.

La satisfaction de chacun était intime, mais sérieuse, c'est le caractère des succès politiques ; la joie en est soucieuse et toujours troublée par une inquiétude prochaine, on n'est jamais assez vainqueur pour que chaque victoire n'annonce pas un nouveau combat. Aussi, la politique est-elle la plus triste des

LETTRE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE. — Avril 1814. 367

passions; les revers y sont complets, et le plus grand bonheur est mêlé d'incertitudes.

.Nous arrivâmes le matin à Vitry-le-François ; là nous trouvâmes les premiers honneurs militaires et les premières acclamations du peuple, ramassé en foule autour de nous. Elles étaient vives et nous parurent exaltées ; nous n'avions pas encore entendu les témoignages d'enthousiasme portés jusqu'à la frénésie. Séparé un moment du prince par le retard de ma voiture, je le rejoignis à travers la foule, dans la principale maison de la ville, où il était descendu. On me cherchait, on m'appelait de tous les côtés. Un courrier expédié par le gouvernement provisoire apportait un paquet à mon adresse. Il me fut remis par le duc de Maillé qui arrivait à l'instant de Paris et reprenait ses fonctions de gentilhomme de la chambre auprès du prince.

Une sorte d'inquiétude se mêlait à ma curiosité. Je me retirai dans un réduit qu'on pouvait à peine appeler un cabinet, auprès de la chambre où Monsieur charmait les flots de cette population pressée autour de sa personne. J'ouvris précipitamment l'enveloppe, et je trouvai une lettre que m'adressait le gouvernement, signée de trois de ses membres, et la délibération du Sénat du 7 avril, qui n'était autre que la fameuse constitution élaborée par ce corps. Je lus rapidement la lettre, et parcourus encore plus vite le document où notre avenir me paraissait compromis.

La lettre était en ces termes :

Monsieur, Nous Vous adressons l'acte constitutionnel tel qu'il a été

conça et publié par le Séaat. S'il y a des points qui, peut-être, admettaient des modifications en faveur d'un système purement monarchique, il faut bien réfléchir que toutes les plaies sont ouvertes , que les passions sont agitées, et que surtout l'amour-propre de chacun est irrité.

Le Roi fera, avec de telles formes, tout ce qui sera nécessaire pour lui et la nation.

Le Corps législatif, qui ne se trouve réuni que pour trois cinquièmes, a voulu en prendre connaissance, et y donner son adhésion; cela se fera dans la journée de demain. La publication sera faite aussi demain par la voie des journaux et par la proclamation des maires.

Les maréchaux Ney, Oudinot et Macdonald ont apporté hier au soir Tacte d'abdication signé par Napoléon. Ils en ont remis une copie à Tempereur Alexandre et ils présenteront l'original au Sénat.

Il renonce aux trônes de France et d'Italie; il accepte rUe d'Elbe et six millions. Le point de l'Ile d'Elbe amène des discussions. La situation morale de l'Italie ne nous parait point admettre cet établissement.

L'esprit public se fortifie beaucoup, et lorsque l'abdication sera bien connue, tout le royaume ne présentera aucun point de résistance.

L'affaire de la cocarde est un objet à méditer. Tout le monde se réunit à désirer que monseigneur le comte d'Artois la porte ; l'armée paraît y tenir beaucoup ; et l'empereur de Russie sent que ce serait un point de réconciliation sur lequel il serait prudent de passer.

Les premiers pas sont les plus importants. La cocarde par elle-même est la cocarde de la nation ; depuis vingt-cinq ans elle la porte ; et le soldat, par souvenir de ses victoires, n'y renonce qu'à regret.

Quant à l'habit de garde national, on pense que c'est chose convenue, et que cet uniforme a été adopté par Monseigneur le comte d'Artois. Tout ce qu'il y a de plus honorable dans Paris se réunit à ce corps.

La plus grande difficulté sera de gagner l'esprit de l'armée;

LA CONSTITUTION DU SÉNAT. -Avril 1814. 369

et c'est à cela qu'il faudra employer tous les moyens. L'arrivée de monseigneur le comte d'Artois est nécessaire, et ^ous vous engageons beaucoup à ne pas la retarder.

Recevez, Monsieur, l'expression de notre plus haute considération.

Paris, le 7 avril 1814.

Le prince de Bénévent.

Le duc de Dalberg.

François de Jaucourt.

Je ne me donnai pas le temps de peser les expressions de cette lettre, et je sautai immédiatement sur l'acte du Sénat ; je parcourus les vingt-neuf articles dont il se composait, d'abord avec inquiétude, puis avec indignation. L'œuvre de malheur était accomplie; les droits de la succession, c'est-à-dire le principe monarchique, la légitimité elle-même étaient ébranlés par le second article, qui appelait librement au trône de France Stanislas Xaviei*, frère du dernier Roi, Tout sentiment de convenance était violé dans l'article 6, où les sénateurs, de leur seule autorité, se constituaient inamovibles, et rendaient leur dignité héréditaire de mâle en mâle, par ordre de primogéniture. Ils s'attribuaient la dotation du Sénat à perpétuité, ainsi que les revenus des sénatoreries qui devaient être partagés entre eux également, et passer à leurs successeurs, à l'exclusion de tous autres membres nommés à l'-avenir. Le reste de cette belle entreprise était la selle à tous chevaux de l'époque ; mais l'article 29 spécifiait les mots sacramentels du serment que le Roi devait jwrer et signer une fois arrivé sur le

territoire de France, avant d'être proclamé Roi des Français I En de pareils moment^} on lit et on comprend bien vite.

J'arrachai un instant Monsieur aux hommages qui Tenvironnaient. Je m'étais assis sur la seule chaise de ce petit cabinet où j'avais entraîné le prince; j'avais posé les fatales pièces sur mes genoux ; il était debout devant moi, et je lui lisais à bâtons rompus, d'une voix altérée, quelques articles d'une constitution dont nous aurions dû être préservés par la parole de M. de Talleyrand.

— C'est donc bien mauvais? dit le prince.

— Si mauvais, repris-je, que le Roi n'est pas roi, que Monsieur n'est pas lieutenant général du royaume; que nous sommes jetés, sans droits reconnus, sans appui, au milieu de gens sans foi et sans honneur, c'est au point que si l'arrivée de Monseigneur n'était pas si positivement annoncée, si ses chevaux n'étaient pas commandés, pour ainsi dire, jusqu'à la porte de Paris, il vaudrait mieux aller àLangres^ Mais à présent nous aurions l'aîr de reculer devant je ne sais quelle crainte, et il faut avant tout que Monsieui* conserve sa réputation de courage, de franchise, et de confiance dans son droit.

C'est en prononçant ces derniers mots que je mé levai, honteux d'être si longtemps resté assis ,* le prince me prit la main et me îâ serra fortement*

ARRIVÉE A CHALONS. — Avril 18U. ;<71

— Oui, mon ami, dit-il avec fermeté ; le sort en est jeté, il faut aller en avant; la France est devant nous, qu'avons nous à craindre ?

J'aimais cette décision prompte, noble et simple. Malgré les immenses difficultés qu'élevait devant nous ce nouvel incident, la détermination de Monsieur était à préférer. Il est rare que les partis faciles soient les meilleurs ; on dirait que la fortune veut qu'on lui fasse quelque violence. Elle ne se rend pas aux faibles lutteurs.

Nous ne tardâmes pas à partir de Vitry, et alors, seul dans ma voiture, je repassais dans mon esprit ce qu'il y avait de léger et d'inconséquent dans la lettre du gouvernement provisoire ; d'essentiel et de grave, dans les conséquences de l'acte du Sénat. Lorsqu'on outre je venais à réfléchir que seul j'avais conseillé et pressé le départ pour Paris, que je conseillais encore de poursuivre cette route, qui conduisait le frère du Roi, le représentant de la royauté, l'héritier du trône, dans lacapitale de ce royaume, sans autorité reconnue, sans pouvoir, sans commandement, et quand je pensais de quels hommes et de combien de pièges il serait environné, j'éprouvais une véritable fièvre, dont je sentais croître en moi le trouble et Tagitation. Je restais accablé sous le poids d'une si grande responsabilité, d'une entière défiance de moi-même, et d'un complet découragement*

C*est dans ce pénible état d'anxiété que j'arrivai à Châlons. Le premier moment de notre réception fut froid ; mais bientôt les salons de la préfecture se remplirent, et la foule encombra les cours et les rues adjacentes. Je laissai Monsieur au milieu des triomphes

de sa bonne grâce ; je demandai un asile moins bruyant et une feuille de papier pour répondre au président du gouvernement. Je le fis en ces termes :

Mon Princb,

J'ai reçu la communication importante que MM. les membres du gouvernement provisoire de France ont bien voulu m'adresser en date du 7 avril dernier. J'ai mis sur-le-cbamp sous les yeux de son Altesse Royale Monsieur, frère du Roi, l'extrait des registres des délibérations du Sénat, en date du 6 avril, et la lettre qui y était jointe.

Le principes généraux qui ont dicté cette délibération sont pour la plupart dans la pensée et le cœur de Monseigneur ; mais on peut craindre de trouver dans cette œuvre un caractère de précipitation. Des articles essentiels, tels que les garanties à donner à la liberté individuelle, y sont à peine effleurés et d'autres semblent plutôt avoir été déterminés par des intérêts particuliers, que par le sentiment du bien de l'État. Mais cet acte important est susceptible de recevoir sa perfection et toute sa valeur, par le concours du Roi et l'acceptation du peuple, si Sa Majesté la juge nécessaire.

Au reste. Monseigneur ne vient point à Paris pour discuter de pareils sujets; des intérêts bien plus pressants ont décidé son arrivée ; Monsieur est en France depuis deux mois. Il a traversé plusieurs provinces au milieu des acclamations du peuple. Mais ces acclamations sont aujourd'hui mêlées de gémissements ; les habitants , réduits aux plus affreuses extrémités, fuyant dans les bois, sans asile, sans secours, sans nourriture, viennent tous les jours déposer aux pieds de Monseigneur le tableau déchirant de leurs maux : «Hélas! » disent-ils, « Paris ne souffre pas et le gouvernement nous « oublie. A Paris on est dans les fêtes, et nous sommes dans o larmes ; on s'occupe de lois et de constitutions, et elles ne « trouveront bientôt que des cendres et des cadavres. » Monsieur, déclaré par le Roi son frère lieutenant général du

RÉPONSE AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE. Avril 1814. 373

royaume, entraîné par son cœur et le devoir que lui imposent de si douloureuses circonstances, se rend à Paris pour remédier à tîuit de malheurs, pour protéger et secourir ces populations désolées. Et quel autre que Monseigneur pouvait concevoir cette espérance et inspirer la confiance qui est la première consolation des malheureux ?

M Monseigneur, dès la première demande que je lui en ai faite, a consenti, avec sa grâce habituelle, à faire son entrée à Paris en habit de la garde nationale et à porter ainsi l'uniforme de la première troupe française qui viendra au-devant de lui. Mais le prince ne quittera pas sa cocarde ; celle qu'il porte est un présent que vient de lui envoyer S. M. l'empereur d'Autriche; elle est déjà acceptée par des populations entières dans les provinces, les plus grandes villes du royaume et à Paris môme. Les troupes alliées l'ont unie à la leur dans les pays que nous venons de traverser. Monsieur manquerait, en la quittant, à tous ceux qui se sont dévoués pour la prendre. D'ailleurs, elle n'est point un signe particulier de sa maison, mais l'ancienne, la véritable cocarde de la France. Si celle de la révolution a accompagné de grands succès militaires, l'autre est couverte d'un honneur sans tache, et nous ne revendiquerons point le souvenir des conquêtes, au moment où nous ep. abjurons et détestons le système K

Arrivé à ce point de ma lettre, je voulus la communiquer à Monsieur. Il l'approuva sans observations et me dit seulement d'ajouter qu'il désirait que le cardinal Maury, alors archevêque de Paris, ne se trouvât

1. Benjamin Constant s'exprimait à ce sujet plus catégoriquement encore que moi dans l'ouvrage intitulé : Ds Veggrit de conquête et cCusurpation, 1816, 4* édition. Il demande franchement « que le roi a ne fasse pas l'immoral abandon de l'oriflamme de ses ancêtres pour « prendre un drapeau tout sanglant de crimes, et dépouillé de tout a succès. »

pas à la tête du clergé qui le recevrait à Notre-Dame On était dégoûté de lui à proportion qu'on Tavait plus aimé ; il subissait la peine de son apostasie. Je terminai donc en ces termes :

Monseigneur fera son entrée à Paris entre onze heures et midi ; il attend qu'il lui soit envoyé des chevaux de selle pour lui et sa suite en avant de la barrière de Bondy. Le prince se rendra à TÉglise de Notre-Dame parles boulevards, la place Vendôme, le Carrousel et le Pont-Royal. Monseigneur désire que M. le cardinal Maury ne soit point dans le clergé qui se rendra à son entrée dans la métropole.

Je suis avec la plus haute considération, etc.

Ma lettre fut expédiée sur-le-champ par un courrier. J'ai su depuis qu'elle n'avait pas été très approuvée. M. de Talleyrand la communiqua à ses collègues.

— C'est peut-être la lettre d'un homme d'esprit, dit-il d'un ton de dénigrement ; mais, ce n'est pas la lettre d'un homme d'affaires.

J'aurais bien accepté ce jugement; mais peutrêtre de plus habiles que moi se seraient-ils trouvés embarrassés en pareille circonstance.

Je fus appelé à me placer à table à côté du prince. Le préfet, M. de Jessaint, adoptant une ancienne et respectueuse étiquette, se tenait debout derrière la chaise de Monsieur, comme pour le servir ; et malgré des instances réitérées, on ne put le décider à se

ARRIVÉE A MEAUX. - AvrH 1814. 875

mettre à table avec nous. Le public avait demandé à grands cris de voir le prince, et il s'était présenté plusieurs fois sur le balcon de Thôtel ; mais Tempressement n'était pas satisfait, et la salle se remplit bientôt de tout un monde qui circulait autour de la table, et se renouvelait sans cesse. Nous partîmes bientôt après le dîner.

La solennité du jour de Pâques ne nous arrêta guère. Nous entendîmes la messe pendant qu'on préparait les chevaux et un déjeuner, fort léger, dans . une mauvaise auberge. Deux fidèles qui nous étaient inconnus, plus empressés que les autres, se présentèrent arrivant de Paris. Je m'étonnais de n'en pas voir bien d'autres. J'avais pris les devants pour faire les logements à Meaux. Monsieur y arriva vers trois heures ; mais la réception fut des plus froides. Nous ne vîmes personne. L'évêque, le préfet, le maire étaient tous absents. La curiosité ne nous fournit même pas le plus petit rassemblement pour nous faire illusion. Les gens de l'auberge ne témoignaient aucun empressement et paraissaient inquiets d'un hôte aussi inattendu. Personne ne nous était arrivé de Paris, sauf un ancien valet de chambre du prince, et M. Alissan de Chazet. Ils se présentèrent mutuellement en se nommant l'un l'autre. Je souris au nom de ce dernier ; on le rencontrait partout, et on l'avait surnommé l'inévitable Chazet *.

Mais j'étais préoccupé de plus sérieuses pensées; et

1. M. de Chazet a d'ailleurs témoigné hantement la loyanté de ses principes pendant tonte la Restauration et jusqu'aux derniers jours par les plus grands et les plus nobles sacrifices.

j'allai prendre les ordres de Monseigneur pour me rendre sur-le-champ à Paris. A mon grand étonnement, il n'approuva pas mon départ.

— Restez encore ce soir, me dit-il ; je suis sûr que nous aurons des nouvelles cette nuit ; il nous arrivera du monde, il nous viendra des courriers; nous saurons mieux ce qui se passe.

J'essayai de faire partager à Monsieur les inquiétudes qui m'agitaient, particulièrement à l'occasion de la constitution du Sénat, où tout était remis en question. Le frère du Roi, l'héritier du trône, arrivait à Paris sans pouvoirs, sans droits, sans autorité. Cette position incertaine pouvait devenir insupportable. C'était à Paris, et seulement à Paris, qu'on pouvait en juger et s'entendre. Les moments étaient précieux, et peut-être ceux que j'employais à lui parler décidaientils de notre sort, sans nous et contre nous. Le prince persista, en répétant que nous aurions des nouvelles pendant la nuit; je le réveillerais chaque fois pour les lui communiquer, et je serais libre de partir le lendemain de très grand matin. Il fallut bien me résigner.

La nuit fut agitée ; je la passai tout entière à recevoir tout ce qui nous arrivait de Paris. Les lettres, les courriers, les visiteurs se succédaient. Parmi ces derniers, le comte Auguste de Juigné m'apportait de judicieuses observations ; d'autres, des conseils plus ou moins acceptables, mais fort divergents; le plus grand nombre venaient, dans leur bonheur, exprimer l'effusion de leurs sentiments. Le courrier du duc de Dalberg m'avait remis une lettre plus intéressante ; elle faisait connaître les positions de chacun sur cette

NOUVELLES DE PARIS. — Avril 1814. 377

scène où nous allions entrer. Mais déjà nous ne marchions plus dans les mêmes voies. La constitution du Sénat lui paraissait aussi bien, si ce n'est mieux, qu'autre chose. Nos jugements différaient comme nos principes.

Fidèle à ma consigne, lorsque j'avais puisé à ces diverses sources des rapports de quelque intérêt, je m'empressais de les porter au prince. Pour arriver à lui, il fallait traverser la chambre, et pour ainsi dire le lit de son capitaine des gardes, placé en travers de la porte. Malgré les ménagements que je prenais pour réveiller Monsieur, il n'en éprouvait pas moins des soubresauts convulsifs qui m'effrayèrent la première fois. Mais il se remettait bien vite et s'intéressait vivement à ce que je lui racontais.

L'empereur de Russie était encore sous le charme de l'œuvre constitutionnelle du Sénat, et celui-ci comptait sur le czar pour la maintenir, même par la force. Le conseil provisoire flottait sans pouvoir et sans volonté, s'appuyant tour à tour du Sénat, de l'empereur Alexandre et de l'opinion, quand il poupouvait la rencontrer. Mais cette reine du monde, autrefois détrônée, se réveillait à peine ; son éducation était à faire. La constitution du Sénat était repoussée, déchirée par l'instinct public, et ne trouvait pour soutiens que ceux qui ne pouvaient en apprécier les inconséquences. Le maréchal Soult arrêtait encore dans le Midi la marche du duc de Wellington, et le sang coulait pour la défense de l'Empire, lorsque déjà l'Empire n'existait plus. Bonaparte était à Fontainebleau; à peine quelques restes de sa garde, quelques généraux, étaient encore autour de lui, comme

pour lui montrer les débris de sa fortune. Le prestige était passé ; l'intérêt s'éteignait, même chez les siens. Il voulut le ranimer par une scène d'empoisonnement; il s'en donna l'apparence et évita le danger. Ce que le chaton d'une bague pouvait contenir de poison avait suffi à Gondorcet et à l'archevêque de Sens pour sortir de la vie ; Bonaparte en prit moins, et il avertit à temps. Chez les anciens, le suicide était une action virile ; mais le faux semblant n'en est qu'une pitoyable comédie.

A ces traits principaux de la situation se mêlaient de moindres détails; aujourd'hui insignifiants; alors ils caractérisaient l'époque.

Il était cinq heures du matin, lorsque je réveillai Monsieur pour la dernière fois ; et, après lui avoir communiqué ce qu'il y avait de plus intéressant dans les rapports de cette nuit, je lui annonçai mon départ pour Paris. Les chevaux étaient à ma voiture.

— Attendez encore un peu, me dit le prince ; vous m'accompagnerez à la messe, et vous partirez après le déjeuner.

L'arrêt était prononcé, et, malgré mon insistance, je fus contraint d'y souscrire. Je ne savais que penser des motifs de ce retard. Monsieur se plaisait-il à ce petit exercice de son autorité? Voulait-il modérer, par le sentiment de sa dépendance, l'élan d'un serviteur qui avait assez fait, par lui-même, pour se croire le droit de prendre beaucoup sur lui, ou bien craignait-il de rester seul dans des moments d'incertitudes et de perplexité, et de manquer, au besoin, de conseils et d'appui?

Depuis, avec une étude approfondie du caractère

INACTION DE MONSIEUR. ^ Avril 1814. 379

de ce prince, je me suis mieux rendu compte de cette disposition à ne pas faire. Par caractère et par éducation, les princes de la maison royale, en général, et Monsieur en particulier, ne sentaient pas le besoin de porter leur action dans le cours des événements. Ils ne pensaient pas qu'elle fût essentielle ou même utile.

L'impuissance de tous les efforté que les princes avaient faits pendant vingt-cinq ans, au dedans et au dehors, contre la Révolution, tant de» mesures déconcertées, de plans déjoués, de projets avortés, les avaient amenés très naturellement à compter pour bien peu l'intervention des hommes dans la marche des affaires, et ils s'étaient accoutumés à croire les événements tracés par la Providence ou par un enchaînement de causes et d'effets qu'ils regardaient comme des arrêts immuables du destin. Ils croyaient, dans leur pensée ou plutôt dans leur instinct, que l'action qu'on y porte est presque toujours inutile, et souvent dangereuse; c'est ainsi qu'on peut expliquer Téloignement naturel de Monsieur à créer, par une action directe, de nouveaux incidents dans le cours naturel des choses.

J'étais, par caractère, dans une disposition toute différente, et la part que j'avais prise aux derniers événements l'avait confirmée, et peut-être exaltée. Je croyais que la puissance de la volonté et de l'action qu'elle produit domine les destinées humaines. Cette différence essentielle s'est retrouvée sans cesse dans mes rapports avec les princes de la maison régnante et les a souvent éloignés de moi. La conformité des caractères est la première et la plus solide base de

crédit auprès des princes. La simuler quand on ne Ta pas est la plus habile flatterie ; mais n'est pas flatteur qui veut.

Cependant, après la messe, après le déjeuner j'obtins de partir do Meaux. Mes instructions furent très larges.

— Allez, voyez et faites, me dit le prince.

Je rencontrai sur la route un grand nombre de voitures, où je reconnaissais ce qu'il y avait à Paris, de plus considérable et de plus dévoué ; ils allaient por- , ter à Monsieur des hommages qui ne s'adressaient pas seulement à son heureuse fortune.

Je descendis de voiture chez M. de Talleyrand. Je m'inquiétais de savoir les nouvelles dispositions qu'il aurait adoptées d'après les incidents nouveaux et quel parti il avait pris au sujet de l'arrivée et de l'établissement de Monsieur. Je ne doutais pas qu'il eût résolu ce problème politique pour moi si difficile, mais qui devait être aisé pour sa grande habileté. Plus j'avais le désir de connaître la solution trouvée par son génie, moins j'osais le questionner.

Je lui parlai d'abord de la lettre dont il m'avait chargé. Elle avait été reçue avec toute faveur, mais je laissais au prince à lui en donner les témoignages, ils seraient plus touchants de sa part. M. de Talleyrand ne répondit rien à ce qui lui était personnel, me demanda des nouvelles de M. le comte d'Artois et de

PRÉPARATIFS POUR L'ARRIVÉE DE MONSIEUR. Avril 1814. 381

son voyage, rien de ses dispositions. Il me parla ensuite des arrangements qu'il avait pris pour que M. le comte d'Artois se rapprochât le jour même. Il avait fait préparer à Livry la maison de campagne de M. le comte de Damas. C'était Ouvrard, sorti en dernier lieu des prisons de l'empire, qu'on avait chargé des magnificences de cette réception, et le financier n'y avait rien épargné, comme s'il eût compté en être remboursé, ce qui n'arriva pas. Un détachement considérable de la garde nationale de Paris s'y était rendu, pour former la garde du prince.

— Et alors, dis-je à M. de Talleyrand, en continuant la conversation sur le même ton, Monsieur fera demain son entrée solennelle à Paris ?

— Certainement, me dit-il.

— Vous avez pris soin de faire trouver à une demilieue en avant de la barrière des chevaux pour le Prince et sa suite?

— Oui, assurément, me répondit-il.

— Nous sommes de notre côté, observateurs exacts de ce qui a été convenu, et lui montrant mon uniforme de garde national, « l'habit que Monsieur porte est semblable au mien,» ajoutai-je. Je n'appuyai pas sur la cocarde, mais je tenais sous ses yeux celle qui était à mon chapeau. Je continuai ensuite avec une sorte de négligence.

— Monsieur se rendra à Notre-Dame où toutes les autorités publiques seront réunies pour assister au Te Deum ?

— C'est ainsi réglé, dit M. de Talleyrand.

— De là le prince viendra aux Tuileries, qu'il occupera?

— Eh oui ! reprit mon interlocuteur, tout y est préparé pour le recevoir.

— Il sortira ensuite, dis-je,'pour visiter le roi de Prusse et Tempereur Alexandre?

— C'est cela, me répondit-il.

Ici le cœur me battait bien fort, et je le regardais fixement dans les yeux, en dissimulant mon émotion.

— Le lendemain, dis-je, vous porterez au Sénat les lettres patentes du lieutenant général du royaume pour qu'elles y soient solennellement enregistrées ?. .» Mon anxiété ne m'aurait pas permis d'en dire davantage.

M. de Talleyrand me répondit avec le plus grand calme.

— Certainement, dit-il, c'est parfaitement convenu. J'avoue qu'à ces mots, je restai stupéfait, et je ne

m'occupai qu'à cacher mon étonnement. Je me disais à part moi : « Il est évident que je n'entends rien aux « affaires ; mais comment se fait-il, qu'ici, les prin- « cipes n'aient pas leurs conséquences ; qu'on recon- « naisse la plus grande, la plus complète délégation « des pouvoirs du Roi qui n'est pas encore reconnu.» Et je me mis à regretter mes craintes, mes inquiétudes et la fièvre qui avait couru la poste avec moi, depuis ce maudit courrier qui m'avait atteint à Vitry. M. de Talleyrand, en continuant sa conversation, quitta le cabinet où il m'avait reçu. Il prit mon bras ; c'était pour lui un appui, et pour ceux qu'il traitait ainsi, une faveur. Il me conduisit dans son grand salon, où était M. Louis, qui se prit à causer avec moi. Un instant après, on annonça MM. Barthé-

PRÉPARATIFS POUR L'ARRIVÉE DE MONSIEUR. Avril 1814. 383

lemy et Barbé de Marbois, tous les deux influents au Sénat. Le prince me présenta à eux.

— Voilà M. de Vitrolles, dit-il, qui arrive de Meaux, où il a laissé M. le comte d'Artois, Monseigneur se porte à merveille, il couche ce soir à Livry et demain il fera son entrée à Paris.

Je répondis quelques mots aux questions de ces messieurs. Ils étaient debout, le dos tourné à la cheminée, M. de Talleyrand devant eux. M. Louis tenait à continuer la conversation. Il me tira à lui.

— Vous êtes dans la position de rendre les plus grands services aux princes, me dit-il avec la volubilité et la rudesse de sa parole, il faut leur expliquer leur situation, leur faire comprendre qu'ils ne peuvent s'établir qu'en formant un ministère fort, qui soit un, compact et solidaire ; comprenez-vous ? » — . Et il me répétait à satiété ce peu de phrases et ce peu d'idées.

— Mais, lui répondis-je enfin, assez ennuyé, je ne sais s'ils entendent ainsi leurs aflfaires; et, si je leur parle de Pouché, d'un ministère solidaire, ils iroiU peut-être s'imaginer que je leur propose un ministère solidaire contre eux.

M. Louis entra alors dans une fureur risible.

— Vous ne me comprenez pas, disait-il, vous ne comprenez rien. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un ministère constitutionnel !... » Etil s'apprêtait à m'en faire la théorie à son profit.

Mais il y avait déjà un moment que je ne l'écoutais plus du tout. Mon attention s'était tournée vers la conversation de la cheminée* M* de Talleyrand avait continué à répéter aux deux sénateurs le thème de l'en-

trée de Monsieur, lorsque, sans prévision, sans préparation, il arriva au dernier article^ c'est-à-dire aux lettres patentesde lieutenant général du royaume, qui devaient être portées au Sénat pour y être vérifiées et enregistrées. J'entendis M. de Marbois avec sa figure sévère et magistrale, et sa tête de bois, interrompre le prince d'une voix tremblante.

— Mais, mon prince, vous n'y pensez pas ; la constitution déclare formellement que le Roi, appelé au trône par le Sénat, ne sera reconnu que lorsque, rendu sur le territoire français, il aura juré et signé cette constitution. Il est donc évident que le Sénat ne peut vérifier, enregistrer, ni même reconnaître des lettres patentes du Roi, antérieures à l'acte qui l'appelle au trône, et à l'exécution des clauses qui sont imposées à l'exercice de ses pouvoirs.

J'avais l'oreille tendue de ce côté. — Voilà bien, disais-je en moi-même, la difficulté telle que je l'avais prévue; mais cela ne prouve rien, sinon que ce brave homme n'entend pas ,les affaires mieux que moi. M, de Talleyrand va sans doute lui fermer la bouche. Il n'en fut rien. Sans dire un seul mot, sans embarras, sans étonnement, le prince de Bénévent s'achemina vers moi, et prit un bouton de mon habit.

— Voyez-vous, M. de Vitrolles, me dit-il, vous vous trompez ; les lettres patentes de monseigneur le comte d'Artois ne sauraient être reconnues par le Sénat. » Là-dessus, il me répéta mot pour mot, ce que M. de Marbois venait de lui dire.

Je ne voulais pas élever une discussion dans un moment aussi inopportun, et avec la crainte de n'être pas soutenu. Je me contentai de dire avec fermeté.

M. DE TALLEYRAND. - Avril 1814. 385

et peut-être avec un peu d'impatience qu'il était impossible qu'on eût appelé Monsieui* à Paris, et qu'il n'y trouvât pas la position qui convenait au frère du Roi, revêtu de ses pouvoirs.

Je me trouvai bientôt seul avec le fameux diplomate, qui me paraissait moins grand, et qui pouvait désormais, à mes yeux, manquer de sens commun. Je le trouvais mieux à ma taille, et je lui parlai, avec plus d'autorité.

— La dignité de la couronne, lui disais-je, et celle du prince seraient compromises si, dès son arrivée à Paris, il n'était pas à la tête des affaires, et reconnu, suivant son droit, comme chef de l'État en l'absence du Roi. » — Je lui représentai en outre que c'était lui qui avait appelé Monsieur; il ne pouvait pas lui avoir tendu un piège. C'était donc à lui de savoir par quels moyens et sous quelles formes il résoudrait cette question. Toute tergiversation à ce sujet inquiéterait la France. Il fallait, pour faire disparaître à ses yeux la trace des revers, repousser toute influence politique des étrangers, et lui montrer cette royauté française qui devait accomplir ses destinées»

Les principes et les sentiments n'embarrassaient jamais le président du gouvernement provisoire ; et ici, ses intérêts n'étaient pas opposés à l'établissement de Monsieur. Il sentait son autorité si précaire, si impuissante, qu'il pouvait en espérer davantage de la position et du crédit qu'il obtiendrait auprès du

lieutenant général du royaume. Il me dit d'être tranquille, que tout s'arrangerait au mieux. Je ne prenais pas confiance, cependant, parce qu'il était trop évident qu'il ne savait pas lui-même comment il parviendrait à cette fin.

L'empereur Alexandre s'établissait ce jour là à l'Élysée-Bourbon, mais il dînait, pour la dernière fois, chez M. de Talleyrand, et c'était à quatre heures. Le salon se remplissait déjà; huit ou dix personnes invitées étaient présentes, et j'étais du nombre. Au moment où l'empereur parut, les assistants formaient un demi-cercle devant lui. Il vint droit à moi, me demanda des nouvelles de Monsieur, et me parla du voyage, de l'arrivée du prince. Après que j'eus satisfait à ses questions, il s'informa si je devais retourner bientôt auprès de M. le comte d'Artois; je lui dis que je comptais m'y rendre après le dîner ; alors, d'un ton sérieux, presque sévère, il me dit qu'il voulait me parler avant mon départ. — Nous nous mîmes à table et je me trouvai à côté du comte de Nesselrode. Il me dit avec quelle bonté l'empereur avait parlé de moi, et en termes que je ne saurais répéter.

— L'empereur, continua le comte, a l'intention de vous donner un grand témoignage de son estime. Il veut perpétuer le souvenir de la part que vous avez prise aux grands événements de cette époque. Vous pouvez vous attendre au cordon d'un de nos premiers ordres.

Je lui répondis combien j'étais heureux que son magnanime souverain eût bien voulu apprécier les sentiments qui m'avaient guidé dans le grand mouvement où se décidait le sort de la France et de

l'Europe. Le témoignage que dans sa bonté il voulait bien me rendre me suffisait entièrement. C'était mon pays seul que j'avais voulu servir, et c'était de lui seul que j'attendais ma récompense.

— Si je juge bien la position de nos affaires et la mienne, ajoutai-je, j'ai lieu de craindre que l'entretien que l'empereur a bien voulu m'indiquerpour ce soir ne lui soit pas entièrement agréable, et qu'il me fasse perdre quelque chose de ses bienveillantes dispositions.

Le comte de Nesselrode m'assura qu'il ne le croyait pas possible ; mais , soit discrétion , soit ignorance, il ne me dit rien de ce que me préparait l'entretien du soir avec son maître. La conversation devint générale et insignifiante.

Après le diner, nous étions tous rangés avec la réserve qu'impose la présence d'un souverain , lorsque l'empereur m'appela, et, me conduisant à un bout du salon, se mit à causer avec moi. II évitait les questions importantes , et les réservait pour l'entretien du soir. Il me parla avec générosité de Bonaparte ; des derniers combats avec orgueil , et de moi, avec obligeance. Son aparté n'avait d'autre intention que de m'en donner un témoignage public. Je détournais quelquefois le cours de ses paroles , pour ramener son intérêt sur notre prince. Je disais ses heureuses inspirations, sa franchise, son amour pour le bien et aussi les palmes qu'on avait jetées sur notre route, l'élan des cœurs qui se portaient vers lui. — Pendant que nous discutions ainsi, les yeux des spectateurs étaient fixés sur nous; à peine échangaient-ils quelques mots à voix basse ;

ils cherchaient à deviner sur le mouvement de nos physionomies ce qu'ils ne pouvaient entendre, et qu'ils supposaient d'une plus grande importance. M. de Talleyrand trouva bientôt que ce moment de confiance et de faveur se prolongeait trop pour moi, et surtout pour lui. Il n'aimait pas le second rôle, et était habile à l'éviter. Il se détacha lentement du groupe des observateurs, et, par un grand circuit, se rapprocha de notre entretien, pas assez pour l'interrompre, mais assez pour témoigner le désir d'y prendre part. Je lui en donnai l'occasion en reculant de deux pas, et en me tournant légèrement vers lui. Il arriva alors tout à fait à nous; et posa la main sur mon épaule en s' adressant à l'empereur.

— Voilà, Sire, dit-il, le héros de la Restauration! Jamais personne n'a entrepris une si grande chose, et ne l'a conduite avec autant de courage et de succès. Il n'a cherché d'appui qu'en lui-même, en se traçant tout seul le but, les voies et les moyens.

Je ne répéterais pas ces paroles, si elles n'étaient pas un trait du caractère de celui qui les prononçait sans y croire et sans vouloir persuader. Peut-être même espérait-il blesser, par cette exagération, les prétentions d'Alexandre, qui se posait volontiers luimême comme le héros de la Restauration. — Quoi qu'il en soit, je ne m'attendais pas à cet éloge à brûle-pourpoint. Je ne sus ni le détourner, ni le voiler par une phrase modeste. J'aurais peut-être mieux réussi contre une épigramme. La conversation continua encore quelques moments ; mais avec si peu d'importance, que je ne saurais en retrouver la trace dans mes souvenirs.

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L'empereur se retira bientôt après ; alors m'adressant sérieusement à M. de Talleyrand, je lui demandai ce que je devais rapporter à Monsieur, sur le point le plus important, celui qui attirerait toute son attention, savoir : de quelle manière le lieutenant général du royaume, serait placé à son arrivée à Paris. Ce n'était pas seulement de la déférence et des marques extérieures de respect qui pouvaient nous suffire ; il fallait que son autorité fût reconnue.

— Cette autorité tutélaire, disais-je,est encore plus essentielle à la France qu'elle ne l'est au prince luimême ; il y a de plus des convenances d'un tel ordre et tellement impérieuses qu'on ne peut pas les négliger envers Monsieur.

M. de Talleyrand n'avait ni réponse, ni défense contre une aussi pressante injonction ; mais il aurait voulu du temps. Le temps est d'un merveilleux secours pour ceux qui ne savent pas, ou ne veulent pas maîtriser les événements ; il apporte tout seul et par son cours naturel des solutions quelconques. Mais je pressais, je demandais une réponse prompte et catégorique; je l'attendais pour aller rejoindre Monsieur à Livry, et j'avais promis au prince de lui en rendre compte avant son coucher. — Le président du gouvernement i)rovisoire ne demandait pas mieux que de nous satisfaire ; il savait que l'avenir nous appartenait, mais il était fort embarrassé ; il cherchait le secours de quelqu'un de ses collègues, ou de quelque inspiration soudaine. Voilà où en était réduit cet homme d'état si renommé ; au lieu de diriger les événements en traçant sa route vers la fin qu'il vou-

lait atteindre, il trouvait plus commode de se laisser aller au hasard des circonstances. Sa politique flasque, nonchalante, et toute personnelle ne voulait du pouvoir que Tapparence et les avantages. Il aurait craint de les compromettre par le moindre acte de sa volonté. C'est ainsi qu'il avait laissé tout aller au gré de toutes les influences. Il cédait à Tempereur Alexandre le premier rôle et la popularité ; au Sénat, l'usurpation des pouvoirs et l'avidité de ses intérêts; à moi-même les principes monarchiques et les conséquences rigoureuses que j'en voulais tirer, mais le moment arrivait où il n'était plus possible de concilier des principes et des intérêts si opposés. Quel parti allait-il prendre? — Toujours le même; s'abandonner au courant, en préservant sa barque de tout ce qui pouvait l'atteindre ou l'effleurer.

Nous en étions là, lorsque M. de Narischkin, grand chambellan de l'empereur, vint m'annoncer que Sa Majesté m'attendait dans son cabinet. Je prévoyais tout ce qu'il y aurait de difficile dans cet entretien ; mais fort de ïiotre droit et de mes convictions, j'entrai sans le plus léger embarras. L'empereur, debout devant moi, prît aussitôt la parole avec le ton de l'autorité et dit, en substance, que j'étais dans la position la plus favorable pour servir mon pays et les princes auxquels je m'étais dévoué, qu'il fallait faire comprendre à M. le comte d'Artois la nécessité de

sacrifier aux idées du temps, que les souvenirs de l'ancienne monarchie ne pouvaient plus convenir à Tétat actuel de la nation. On tenterait en vain d'en rétablir les principes et les formes, il y aurait de graves dangers à l'essayer ; la constitution décrétée par le Sénat était aujourd'hui la règle à laquelle il fallait se soumettre franchement, elle était d'accord avec les besoins de la France; l'autorité royale trouverait sa force dans les concessions qu'elle ferait à la liberté publique. Les services que j'avais rendus devaient me donner une grande influence sur l'esprit de M. le comte d'Artois et sur celui du Roi ; il n'y avait de sûreté pour nous que dans la direction tracée par la constitution. Enfin, c'était à ces conditions que nous trouverions le concours et l'appui de ce qu'il y avait de plus éclairé en France et de plus puissant en Europe 1

J'écoutai avec le plus intrépide sang-froid l'allocution que je résume ici. Je laissai un intervalle de silence avant de prendre la parole, ce que je fis très froidement.

— Je suis heureux , Sire , dis-je , de pouvoir aujourd'hui assurer à Votre Majesté que les sentiments de Monsieur et ceux du Roi son frère, sont grandement conformes aux intentions que Votre Majesté a la bonté de m'exprimer. Les vrais intérêts de notre pays.trouveront toujours dans les princes de la race royale une protection réelle et efficace. Ils ne concevront jamais qu'ils puissent avoir des intérêts non pas opposés, mais seulement distincts ; ils savent que leur grandeur et leur gloire , sont inséparables de la gloire et de la grandeur de leur

patrie ; enfin, il n*y a point de sacrifice qui leur coûte pour assurer le bonheur de la France. Mais, s'il m'était permis d'exprimer mon opinion personnelle, j'avouerais que je ne saurais comprendre pourquoi les grands succès de l'Europe, armée pour la défense commune et la délivrance de la France, n'aboutiraient qu'à renverser les bases mêmes de la monarchie, au moment où l'on prétend coopérer à son rétablissement.

— Et comment cela? dit l'empereur d'un air contraint et en relevant la tête.

Alors je repris avec plus de force et me laissai aller à mon indignation.

— Oui, Sire, n'est-ce pas renverser tous les principes de la monarchie que de rendre élective cette couronne transmise d'âge en âge par la succession de cent rois? Et la rendre élective par qui? par ce Sénat qui, pendant vingt ans, n'a servi qu'à river sur nos bras les fers que Bonaparte nous forgeait ! Et de quel droit choisiraient-ils leur maître et le souverain de la France? Si c'est une véritable .monarchie qui nous revient avec nos Bourbons, c'est le droit de leur naissance qui les rappelle. Si c'est une démocratie pour laquelle on cherche un président, sous le nom de roi, l'héritier des Bourbons ne l'accepterait pas ; mais encore ne serait-ce pas le Sénat qui serait appelé à faire une telle élection. Mieux vaudrait le suffrage populaire, car celui-là confirmerait les droits héréditaires au lieu de les ébranler. Que le Sénat luimême et sa prétendue constitution soient soumis à la même épreuve, on verra quelle sévère justice sera faite I Non , Sire , il n'en sera pas ainsi ; Votre

Majesté elle-même ne voudra point ternir Téclat qui l'environne, comme vengeur de TEurope et libérateur de la France. Elle ne souflfrira pas que la race royale de France en soit réduite au point de tenir sa couronne des vils instruments de la tyrannie !

J'avais été obligé d'élever le ton de ma voix et de m'animer moi-même pour trouver la force nécessaire à ce que j'avais à dire. Je ne fus ni aidé ni intimidé par le mécontentement que je lisais sur les traits de l'empereur Alexandre. Sa contrainte et l'altération de sa voix montraient assez l'eflfort qu'il faisait sur lui-même pour reprendre la parole avec une sorte de tranquillité. II revint aux choses déjà dites, à la nécessité des temps, sans me répondre. Alors, je discutai plus froidement les vices de l'acte du Sénat; les stipulations d'intérêts personnels étaient partout, les principes monarchiques et les garanties d'une sage liberté nulle part. L'empereur répondait peu, et avec une aflfectation d'indifférence. J'aurais mieux aimé être plus vivement combattu ; trompé par la confiance de nos succès précédents, j'avais manqué l'efifet que je voulais produire, et j'avais eu le tort d'avoir trop raison. — Le czar termina la conversation au bout d'une demi-heure, sans la résumer, cette fois, suivant sa coutume.

En sortant du cabinet de l'empereur, je trouvai le comte deNesselrode.

— Vous saurez bientôt, lui dis-je à l'oreille, que j'ai perdu je ne sais lequel de vos grands cordons. Pourvu qu'il n'y ait que cela de perdu dans tout ce que nous faisons ;

Cependant, il était neuf heures, et il fallait me hâter pour aller retrouver Monsieur. Ce que j'avais à lui rapporter n'était favorable d'aucun côté; je ne pouvais me dispenser, pourtant de lui fournir les éléments d'une solution quelconque en ce qui concernait son établissement. Dans cette intention, je demandai que les propositions du gouvernement me fussent données par écrit.

M. de Talleyrand était dans son salon ; c'était le théâtre où brillait ce grand comédien. Il avait élevé la simple conversation à la hauteur des affaires; ou plutôt, il faisait descendre les affaires au niveau de la simple conversation. Il n'admettait que ce qui se traduit dans cette langue. Son travail était de parler, et c'était en parlant qu'il cherchait ses idées; elles lui venaient par les mots. Mes exigences positives et pressantes le gênaient fort.

— Sous quelle forme la délégation des pouvoirs royaux sera-t-elle reconnue? demandais-je avec insistance. De quelle manière le prince sera-t-il investi de l'autorité souveraine? Il n'y a pas de temps à perdre pour éclaircir ces divers points.

— C'est précisément cela dont il faut conférer, me dit le prince de Bénévent en prenant mon bras.

Nous descendîmes au fameux entresol, où se trou-

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