DÉLIBÉRATION DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE
vait sa chambre à coucher, qui était le Saint des Saints du gouvernement provisoire. Pendant ce trajet, il cherchait à pénétrer quel avait été le sens de ma conférence avec Tempereur Alexandre.
— Il est bien, l'empereur... et vous avez dû être content de lui?... Et puis voyez-vous, pour un roi, il a beaucoup d'esprit, ne trouvez-vous pas?
Gomment être en garde contre tant de bonhomie? Cependant, je devinai le vieil axiome des courtisans : bien ou maltraité, il fauf toujours sortir deTaudience des princes avec un visage satisfait, la tête haute, rœll ouvert, le sourire sur les lèvres et l'éloge à la bouche, soit pour en imposer aux observateurs malins et jaloux, soit pour dérouter leurs rapports malveillants. Je n'épargnai pas les louanges d'Alexandre ; je me vantai même de ses bonnes dispositions pour nous et particulièrement pour Monsieur. — Pendant ce temps, on avait cherché dans les salons, dans les chambres, dans toute la maison, les membres du gouvernement. Il s'en trouva deux : MM. de Dalberg et de Jaucourt. M. de Fontanes était venu faire une visite; on l'engagea à s'asseoir avec les autres. Moi, plus modeste, je me tenais debout, en arrière, appuyé sur le dossier d'une chaise.
M. de Talleyrand exposa le sujet en peu de mots. M. le comte d'Artois arrivait revêtu des pouvoirs du Roi ; il ne pouvait être reconnu par le Sénat en cette qualité. M. de Vitrolles représentait avec raison que le frère du Roi, héritier du trône ne pouvait pas être en France, à Paris, sans dignité, sans autorité, et c'était sur les moyens d'accommoder cette difficulté que les assistants étaient consultés. — Ils
se regardèrent les uns les autres, fort embarrassés. Personne ne prenait la parole ; à peine articulait-on quelques mots, pour dire ce qu'on ne pouvait pas; mais non ce qu'on pouvait faire.
Cet embarras commençait à être ridicule ; le bel esprit n'y servait à rien; d'ailleurs, le bel esprit est une bouffée de gaz qu'on ne produit pas à volonté, quand même on est M. de Talleyrand. Dans cette perplexité, on laissait entrer tous ceux qui se présentaient, et parmi eux M. Beugnot, qui faisait les fonctions de ministre de l'intérieur. Son apparition fut accueillie comme un secours du ciel.
— Asseyez-vous, M. Beugnot, lui dit le président; nous sommes occupés d'une grande question, d'une question immense ; celles-là vous conviennent.
Le grand Beugnot s'assit modestement au bord d'une petite chaise; et, repliant sous lui ses longues jambes tellement qu'il paraissait n'en point avoir, l'œil fixé sur le prince, il écoutait l'exposition du sujet, répétée en phrases courtes et entrecoupées. Puis, le haut du corps penché en avant, le bras droit étendu, le pouce et l'index réunis comme pour mieux préciser ce qu'il allait dire, il reprit d'un ton plus oratoire.
— Monseigneur, votre Altesse Sérénissime me fait l'honneur de me dire...
Et il répéta, dans une longue paraphrase, ce que M. de Talleyrand venait d'exposer; puis il entra dans des raisonnements si vagues, si étrangers à la question qu'évidemment il parlait pour se donner le temps de penser à ce qu'il pouvait dire, et qui ne venait pas. Enfin, il accoucha avec une véritable satisfaction.