‹ Mémoires et relations politiques du Baron de VitrollesChapitre 38 sur 47 · ATTITUDE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE · texte numérisé non relu

ATTITUDE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE

ministre à Berlin et son ambassadeur à Madrid. Il porta dans ces diverses fonctions sa grande droiture, son caractère plein d'honneur. Il était difficile de comprendre comment son jugement très sain, et un sens remarquable ne le préservaient pas des naïvetés de ses paroles : elles ont été célèbres, et il ne perdit pas de temps, pour en donner un échantillon au prince, dès cette première audience.

— Monseigneur, lui-dit-il, à présent que vous voilà ici, tenez-vous y bien ; nous ne pouvons en ce moment rien faire pour votre service ; mais si une fois vous êtes bien établi, d*une manière inébranlable, vous ne trouverez pas de serviteur plus fidèle, plus dévoué que moi.

Tout le monde au reste sortait enchanté de ces communications publiques ou particulières. L'arrogance du pouvoir de TEmpire faisait ressortir la bonne grâce de Tancien temps. La parfaite politesse de Monsieur était Texpression de la bienveillance de son cœur ; son esprit, toujours présent, toujours plein d'à-propos : se portait j)lus naturellement aux choses légères, mais était suffisant aux plus sérieuses, dès qu'on l'y ramenait. De ce côté, nous avions toute satisfaction; l'impression qu'il produisait allait jusqu'à l'enthousiasme, et elle était plus grande, à mesure qu'on avait approché plus près de sa personne.

Mais ces hommages, ces triomphes faciles, attributs du pouvoir souverain, n'en étaient pour nous que les apparences. Tout le monde se jetait aux pieds du prince, depuis les plus hautes ambitions, jusqu'aux dernières misères, et cependant, il n'avait ni puissance, ni autorité, et, séduit par ses succès, il ne s'in-

in MÉMOIRES DU BARON DE YITROLLES.

quiétait pas assez de cette position incertaine, indéfinie.

Placé à l'autre aile du château, au rez-de-chaussée du pavillon Marsan, le gouvernement provisoire gardait la souveraineté, ne sachant ni l'exercer ni s'en démettre. Aussi avais-je sans cesse l'esprit tendu sur le s moyens de faire cesser une telle anomalie : les uns revêtus de l'autorité légale, n'avaient pas la moindre influence, et l'autre, salué comme représentant de la souveraine puissance par la France entière, n'avait pas le moindre pouvoir. J'allais continuellement chez M. de Talleyrand ou dans le salon du gouvernement; on y causait, mais on n'y délibérait jamais. Je proposais successivement toutes les idées admissibles, toutes les formes qu'on pouvait prendre pour investir Monsieur de l'autorité qui lui appartenait. Ces messieurs n'avaient point de réponse sur le droit, mais les objections sur la forme et les moyens étaient sans nombre. Nous n'en étions plus à nous arrêter à l'impertinente délibération qui aurait placé le lieutenant général du royaume mesquinement, et, pour ainsi dire, furtivement à la place de M. de Talleyrand ; le mouvement de l'opinion était trop favorable pour qu'on renouvelât de pareilles propositions ; mais on nous opposait toujours l'impossibilité de faire reconnaître au Sénat et aux députés des pouvoirs qui étaient en contradiction avec leurs dernières délibérations. On nous serrait ainsi dans un cercle de conséquences si étroit, qu'on ne pouvait en sortir qu'en le brisant, et l'on s'y refusait plutôt par timidité que par ambition du pouvoir. Ils s'exagéraient les obstacles. J'essayai de les lever sans eux.

ENTREVUE AVEC LES DÉPUTÉS. — Avril 1814. 423

Je fis appeler un jour deux ou trois membres du Corps législatif, avec qui j'avais des relations personnelles. J'aurais voulu décomposer la résistance du Sénat en lui opposant un acte de cette autre assemblée, moins impopulaire. Dalberg se trouvait chez moi lorsqu'ils y vinrent; j'aurais voulu un autre témoin et un meilleur secours. Je leur proposai de reconnaître, les premiers, les pouvoirs du lieutenant général du royaume, et, après leur avoir exposé les raisons les plus persuasives en faveur de cette détermination, je cherchai à exciter leur jalousie contre le Sénat, qui avait usurpé à leur détriment un pouvoir si contestable. Les assemblées sont plus accessibles que les individus à ces sentiments humains. Je les trouvai cependant incertains, embarrassés, non qu'ils fussent arrêtés par aucune résistance d'opinion ou de principes : ils étaient tout à nous. Mais, à cette époque, personne n'était préparé à prendre un parti politique* Ce qui paraissait de plus audacieux dans les actes du Sénat n'était au fond qu'obéissance et servilité. Mes bons députés n'étaient guère plus hardis. Us n'étaient pas, disaient-ils, en nombre suffisant à Paris. Euxmêmes n'étaient pas des plus influents. Nous devrions les convoquer.

— Vous convoquer 1 repris-je, c'est un mois, au moins trois semaines, et alors à quoi pouvez-vous nous servir ? Et, qui êtes-vous, ajoutai-je en élevant la voix, pour résister aux volontés du Roi I Les restes d'un corps de représentants, qui ne représente plus rien, ni la France, ni l'opinion publique. Si Monsieur veut vous casser, cet acte de son autorité se fera aux applaudissements de la population entière.

Il en serait de même du Sénat, et nous n'aurons pas autre chose à faire, si, au lieu de Tappui que nous devons attendre de vous, vous ne nous présentez que faiblesse et mauvaise volonté.

Ce langage emportait bien plus de conviction que tout autre raisonnement ; mais j'étais seul à le tenir. Ils me promirent de sonder et de préparer les dispositions de leurs collègues, et de me rendre compte de leur succès. — Dalberg frémissait de ce qu'il appelait mon audace; et quand ils furent partis, il me demanda avec inquiétude où je prenais Tautorité de ce discours. Je ne pouvais pas lui dire que Monsieur Teût approuvé ou même qu'il fût disposé à le soutenir.

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