Le 26 mars 1803r
2. La conclasioa du traité, signé le 11 avril 1805 à Saint-Pétersbourg, donna lieu à un échange de notes bien remarquable entre M. Pitt et le cumte de Worouzoïr, ambassadeur de Russie en Angleterre. Le but actuel et avoué était de reprendre le Hanovre, de soustraire la Hollande et la Suisse à l'influence de Napoléon, d'obtenir pour l'Autriche une frontière qui garantit son indépendance et en même temps le rétablissement du roi de Sardaigne et la délivrance du royaume de Naples.
Le cabinet de Vienne, anquel on avait fait d'avance une place dans ce traité, se trouva partagé sur cette question de paix ou de guerre ; il hésita longtemps, mais le dernier parti prévalut, et il accéda au traité (9 août 1805).
puissance. LModilTérence de Napoléon qui se jetait sur l'Autriche, sans tenir compte des déterminations de la Prusse, et en portant le mépris jusqu'à Tioler la neutralité de son territoire dans les margraviats, trompa tous les calculs des Prussiens et irrita leurs amours-propres. L'empereur Alexandre sut en profiter, n se rendit en personne à Berlin exposa les dangers de l'ambition effrénée du dominateur de la France et la générosité des motifs qui réunissaient l'Europe pour le salut de son indépendance ^
L'excitation des esprits fut telle que la défaite de la grande armée autrichienne à Ulm* précipita la décision au lieu de l'arrêter. Les deux souverains réunis au pied du tombeau de Frédéric Il> et à la lueur des torches qui l'éclairaient, jurèrent sur ses illustres cendres d'unir leurs efforts pour assurer le repos des peuples et l'intégrité des couronnes. Le traité d'accession fut signé à Postdam*.
Le génie de la guerre et la rapidité de l'attaque avaient surpris partout les armées de l'Autriche ; elles portèrent seules des coups si rudement frappés. Les Russes n'avaient pas encore atteint Vienne, lorsqu'ils partagèrent la défaite d'Austerlitz. L'armée prussienne dont la diversion pouvait tout sauver, avait à peine paradé sur ses frontières ; au pointque le roi crut pouvoir désavouer la guerre qu'il n'avait pas faite. Le traité de Presl)ourg enleva à l'Autriche les États de Venise, avec la Dalmatie; le Tyrol, ancien patrimoine de la maison de Habsbourg, et toutes ses possessions de Souabe: c'était le droit de la victoire exercé dans toute sa rigueur.
Mais ces sacrifices de la guerre ne sont rien en comparaison de ce que Napoléon enleva dans la paix : le royaume de Naples donné à son frère Joseph ; celui de Hollande à son frère Louis ; les duchés de Clèves et de Berg à Murât ; l'empire d'Allemagne détruit après mille ans
f . Dans la séance dn Sénat du 23 septembre, Bonaparte annonce que r Aatriche et la Russie se sont unies à l'Angleterre; qu'il ta se mettre à la tète de
tes armées pour «ecouiv tes alliés «La méchanceté des ennemis du oonti'
netit s'est déToilée...., ils craignaient encore la manifestation de mon profond amonr pour la paix ! I ! •
S. Dn 17 au 20 oclobre 1805.
3« Le SO octobre 1805.
d'existence et ses princes courbés en vassaux sous un mattre étranger.
La Prusse, réduite par la lâcheté de ses conseils à renier ses propres actes, ses alliances, tomba dans le mépris de tous. Napoléon cachait sa vengeance et ses projets de destruction, sous les humiliations toujours croissantes de traités successifs, toujours acceptés par le cabinet prussien comme les derniers sacrifices auxquels il pût souscrire. C'est ainsi que, vaincu sans combats, il céda au vainqueur les margraviats d'Anspach et de Bayreuth, les principautés de Clèves et de Neuchàtel, et se soumit à occuper le Hanovre, compensation honteuse, puisqu'elle était au dépens de l'Angleterre son alliée; bientôt il lui fut enjoint de lui fermer ses ports et de rompre toute communication avec elle. Mais la cour, l'armée et la population prussiennes n'avaient pas été complices de ces bassesses principalement attribuées à M. de Haugwitz; aussi fut-il facile à Napoléon de les pousser à bout par les menaces, les insultes et les injures dont il les abreuvait : elles indignèrent les cœurs et exaltèrent les esprits jusqu'à ce degré qui n'admet plus les conseils de la raison. Pendant ce temps, l'empereur Alexandre, découragé par des revers si inattendus, accusant la prompte soumission de l'Autriche et le traité de Presbourg, et aussi entraîné par la mobilité de son caractère, abandonna les grands intérêts qui lui avaient fait prendre les armes. Il prêta l'oreille aux conseils pacifiques; mais bientôt, pénétrant les projets destructeurs du conquérant qui attaquait tout le Nord en menaçant la Prusse, il refusa de ratifier le traité que M. d'Oubril avait conclu à Paris. Il s'unit à la défense commune.
Mais tout ce qu'il y avait de démesuré, de violent et d'odieux dans l'abus que Napoléon faisait de ses succès, fut couvert par le miracle de cette campagne, ou plutôt de cette seule bataille, où la monarchie prussienne fut enlevée comme un piquet de hussards surpris aux avant-postes. L'armée russe n'avait pas alors dépassé Varsovie ; elle recueillit les faibles débris des vaincus, obtint des succès à Eylau et essuya des revers à Friedland. L'empereur de Russie qui avait reproché à l'Autriche d'avoir précipitam-
ment demaoclé la paix quaad ses provinces étaient envahies et ses armées dispersées, se hâta de la conclure avec le vainqueur de Friediand, alors que ses frontières n'étaient pas encore entamées et que ses forces étaient encore entières. A Tilsitt, Alexandre se laissa enivrer d'une ambition qui n'était pas la sienne. Au lieu d'un vainqueur avec lequel il avait un compte difficile à régler, le czar trouva l'apparence d'un allié, d'un ami qui lui tendait la main et prétendait l'associer aux nouvelles et grandes destinées dont il lui ouvrait la brillante perspective La séduction fut complète, et l'entratnement sans bornes. Le czar sacrifia toutes ses alliances, celle de TAutriche, de l'Angleterre, de la Suède, à laquelle il prit la Finlande. Enfin il abandonna la Prusse à toute la vengeance et aux odieuses spoliations de l'oppresseur. Elle perdit la moitié de son territoire, la moitié de sa population ; elle s'obligea à réduire son armée à quarante mille hommes, et, ce qui était pire, elle se vit en butte à une humiliation sans terme et à des avances sans mesure ^
Le mystère des stipulations machiavéliques de 1806 a été caché sous les divers actes signés à Tilsitt. Outre le traité de paix qui fut publié, l'empereur de Russie et Napoléon conclurent un traité d'alliance ofl'ensive et défensive qui devait rester secret pour un temps. Il y eut en outre d'autres
1. Le calcul des manx qae le vainqueur d'Iéna fit peser sur la monarchie prussienne est effrayant. Les contributions de guerre, les réquisitions à la charge des Tilles et des campagnes ; les déprédations des armées envahissantes dans la guerre, leur entretien pendant plusieurs années, dans ce qu'on appelait la paix, s'élevèrent à pins de dix fois l'ensemble des revenus de l'État dans sa plus grande prospérité. Bonaparte, dans sa colère du mouvement patriotique qui avait animé les Prussiens, avait dit qn'il réduirait cette noblesse à mendier son pain. 11 fit mieux qu'il n'avait promis, il réduisit la nation entière à la plus affreuse misère. Mais les violences exercées contre le malheureux roi après les traités qui l'avaient si cruellement dépouillé, furent plus odieuses encore. Une convention signée entre les maréchaux Berthier et Kalkreuth, en exécution des stipulations du traité de paix, portait expressément que les États conservés au roi seraient entièrement évacués au premier octobre de la même année par les armées françaises, sauf la ville de Stettin, qui conserverait une garnison de 6,000 hommes. Malgré ces stipulations précises, 150,000 hommes continuèrent à occuper ce pays et à vivre au dépens de ces contrées désolées, pendant plus d'une aunée ; le prétexte était de retirer encore d'énormes contributions dont l'oppresseur éleva le montant à sa volonté et au delà du possible.
articles secrets et même des articles qu'on pourrait dire occultes, dont la rédaction n'a jamais été connue : mais les les mesures immédiatement ordonnées par l'active pensée de Napoléon a permis de les connaître ^. En attendant, les deux souverains, se plaçant comme
1. Le traité ayaut été signé le 9 juillet, dès le lendemain, tout à coup, Napoléon, avec la rapidité de ses calcTuls et de ses passions, et par les mêmes courriers qui faisaient connaître la pacifîcation du Nord, envoyait partout des ordres dont les détails révélaient les nouveaux projets de sou ambition. Il écrit à sou frère Joseph, roi de Naples, de réunir des troupes à Otrante et à Tarente. Il désigne les régiments français et italiens, les compagnies d'artillerie, de sapeurs qui doivent s'y trouver. Le général César Berthier doit en prendre le commandement. Au prince Eugène, son vice-roi d*Italie, il ordonne de faire passer immédiatement en Dalmatie un corps d'armée sous les ordres du général Clausel. Le général Marmont, commandant en ctief en Dalmatie, reçoit l'ordre de s'emparer des bonches de Cattaro, de conserver et fortifier Raguse, et de former une armée qui, avec les nombreux renforts qu'il lui annonce, suffirait pour s'emparer de toutes les possessions de l'empire Ottoman, en Europe. Il dévoile ensuite ses intentions ultérieures, en lui demandant des rapports détaillés, sur la situation géographique et administrative de la Bosnie, de la >racédoine» de la Tb race, de TAlbanie, etc? Quelle population turque? Quelle population grecque? Quelles ressources ces pays offrent en habillements, vivres, argent, pour une puissance européenne qui les posséderait? Enfin, quels revenus on en pourrait tirer immédiatement au moment de l'occupation?
Si deux armées entraient à la fois, l'uue par Cattaro, la Dalmatie et la Bosnie, l'autre par Corfou, quelles devraient être les forces de toutes armes pour assurer un succès certain ? quelle serait la plus avantageuse? Comment passerait l'artillerie? Comment pourrait-on la remonter? Gomment se recruterait-on ? Quel serait le meilleur temps pour agir?
Le lendemain, 9 juillet, l'adjudant général Guillemot est expédié de Tilsitt ostensiblement pour arrêter les hostilités entre l'armée russe et l'armée turque commandée parle grand visir. Il fera connaître à celui-ci les articles 21, 22, 23 du traité concernant, la porte ottomane.
Ces articles prohibent l'occupation de la Yalachie et de la Moldavie par les troupes de Sa Hantesse ; ils annoncent que l'empereur do Russie a accepté la médiation de la France, pour conclure la paix avec la Sublime Porte. Les instructions données h M.Guillemot dévoilent de sinistres projets contre l'empire ottoman : on parait plutôt désirer que craindre le refus dn sultan d'adhérer aux articles du traité qui ie concernent et l'on charge l'officier français de déclarer que l'intention de son emperenr est de ménager extrêmement la Russie, tant dans les choses que dans les formes. Elles se terminent par ces mois*: « Un des buts « importants de votre mission est de prendre soit à Gonstantinople, soit dans les « pays que vous parcourres, tont ce qui peut vous mettre à même de rapporter une fl bonne statistique, populations, richesses, etc., etc., enfin, sur la configuration I topographique des pays que vous parcourrez : c'est à quoi vous emploierez l'in- I génieur-géographe qui marchera avec vous, etc...* — La correspondance de Napoléon avec son ambassadeur est encore plus explicite sur les dispositions secrètes du traité de Tilsitt.
* Pricit des événements militaires^ vol. XXX.
454 MÉMOIRES DU BARON DE ViTROLLES.
arbitres suprêmes du monde, semblent en disposer à leur gré. La Russie poussera ses conquêtes jusqu'aux dernières limites delà Finlande, et en Asie, aussi loin qu'elle le voudra. Elle occupera immédiatement les deux provinces de la Valachie et de la Moldavie. Napoléon s'emparera des bouches de Gattaro, qui avaient été le motif apparent de la rupture, et des sept tles Ioniennes. La possession de la Sicile est assurée à celui qui occupe le trône de Naples. Le roi Ferdinand sera indemnisé par rile de Candie, ou (^'autres territoires de Vempire ottoman sur le littoral africain^ et c'est aussi là que le roi de Sardaigne trouvera égalementla compensation de ses possessions continentales. Bonaparte se charge de ces conquêtes. Les princes de Bourbon et de Bragance seront remplacés en Espagne et en Portugal par ceux de la famille de Napoléon. La domination temporelle du pape sera effacée.
La Russie s'unira à la France pour la conquête de Malte et de Gibraltar; ces importantes positions, ainsi que l'Egypte, demeureront à Napoléon. La navigation de la Méditerranéene sera permise qu'aux navires rrançais,russes, espagnols et italiens !
Que dire de ce délire d'ambition ? Il y a des succès tels qu'ils brisent l'équilibre de la raison humaine. Bonaparte pousse les conséquences de la victoire jusqu'au sophisme. Il lui suffit de l'invasion instantanée de la monarchie prussienne pour se faire un droit de possession légale ; il s'en empare, en dispose à son gré. C'est le droit public d'Attila ou deTamerlan, mais il ne s'arrête pas là; il voudra trouver dans la victoire d'Iéna, la conquête de l'Espagne, du Portugal, et le partage de l'empire. ottoman ! Gela s'appelle, je crois, profiter d'une victoire. Voilà ce que Napoléon voulait à Tilsitt; mais bientôt il ambitionna d'avantage. Ce fut l'objet des conférences auxquelles il invitait Alexandre à Erfurth, sous le prétexte de s'entendre pour l'exécution des articles secrets de Tilsitt. L'Autriche pouvait encore résister, il fallait donc la comprendre dans le grand système de destruction préparc aux autres États européens. A cet effet, il offrait à la Russie l'occupation de la Gaîîcie, de la Hongrie, de la Transylvanie, et d'un autre côté, delà Pologne et des
États prussiens du Dord. Il se chargeait du reste de rKurope.
Mais l'empereur Alexandre était alors en garde contre les séductions qui l'avaient entraîné à Tilsitt, il savait à quoi s'en tenir sur les promesses fallacieuses du sycophante politique. Le czar avait fidèlement accompli les stipulations de Tilsitt dans leur teneur et dans leur esprit. Mais lorsqu'ea vertu de ces engagements il veut occuper les deux provinces de Valachie et de Moldavie, l'empereur Napoléon oppose aux articles secrets les articles patents qui portaient que les deux provinces seraient également évacuées par les deux armées russe et turque. Toujours même système de tout prendre.
Pendant ce temps, la Russie avait consommé tous les sacrifices qui lui avaient été imposés : la rupture des alliances les plus nécessaires à sa politique ; la ruine de son pays, par l'exécution du système continental ; enfin par son assentiment à tous les envahissements de Napoléon lesquels ne trouvant plus de résistance n'avaient plus de bornes.
Il avait réuni à son empire toute la basse Allemagne, les bouches de l'Elbe et du Weser. II. avait rassemblé les pièces éparses d'un grand territoire enlevé aux princes d'Allemagne, même à ceux qui s'étaient le plus humblement soumis, et en avait formé, en faveur de son frère Jérôme, le royaume de Westphalie, sur la rivedroite du Rhin, En même temps il réunissait à l'empire Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue K Mais il fait plus. Sous le prétexte et avec le mot de système continental, il constitue une véritable suzeraineté sur toutes les puissances de l'Europe, même la Russie. Elles obéiront désormais et jusqu'à leur ruine complète à l'interdit commercial. Il en règle seul la législation et ses agents en surveillent et en exigent la plus rigoureuse exécution.
Après avoir si rudement pesé sur le nord, de manière à ce qu'il fût bien assuré qu'il ne pouvait plus s'opposer à ses plus violentes entreprises, Bonaparte ne garda plus de