PRÉFACE DE L'AUTEUR
Qui voudra se servir de moi, selon moi, qu'il me donne des affaires où il fasse besoing de vigueur et de liberté, qui aient une conduite droite et courte et encores hasardeuses, j'y pourrai quelque chose : s'il la faut longue, subtile , laborieuse , artificielle et tortue , il fera mieux de s'adresser à quelqu'autre.
Michel db Montaigne.
(Livre III,chap. x, %er8 la fin.)
Paris, le i mars 1847.
J'écrivais, il y a vingt ans, les principales circonstances qui avaient préparé la Restauration, sans autre intention que de laisser àma famille la trace des événements auxquels j'avais pris part, et dont Téclat avait rejailli sur notre nom : juste fierté des enfants, qui trouvent dans de tels souvenirs les motifs d'un grand respect pour leur père et pour eux-mêmes. Le roi Charles X, dans la faveur d'intimité qu'il n'avait cessé de m'accorder, voulut prendre connaissance de ces récits, et je les lui communiquai sans changer un mot à ce qui aurait pu blesser un prince moins ami de la vérité et plus I. 1
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accessible à la flatterie. Il fit plus, et témoigna le désir que ces documents fussent connus du public et transmis à Thistoire.
J'éprouvais quelque éloignement à occuper l'attention publique, surtout sous cette forme oùles événements les plus importants sont réduits à Tétroite proposition de faits personnels. Il répugnait d'ailleurs à ma délicatesse de constater par, lapubliqté des services, qu'il était plus facile d'oublier que de récompenser. Il y a pour ceux qui ont paru sur la scène des affaires politiques, une sorte de pudeur de parler d'eux-mêmes avant la fin de leur carrière. Il semble que la mort donne seule le droit de parler de sa vie.
J'avais tracé avec cœur, avec entraînement, les faits particuliers de cette Restauration qui devait marquer dans les siècles comme le dénouement de tant de guerres et de tant de révolutions. Je ne doutais pas de l'intérêt qui s'attacherait aux moindres détails de ce grand événement. Mais, lorsqu'en 1830, la révolte de Paris eut ébranlé le principe de l'ordre légitime, la Restauration ne me parut plus qu'une scène du drame révolutionnaire dont les incidents perdaient toute importance.
Il n'en était pas ainsi : les factions subversives avaient passé d'abord, comme les hordes barbares, sans laisser d'autres traces que ruines et destructions. L'Empire avait ramassé ces débris et, par un bizarre assemblage, il en avait créé un despotisme sans bornes, mais sans avenir, au profit d'un seul. La Restauration, au con^ tt^ire, avait entrepris de relever l'édifice social ; c'était son droit. A elle seule était donné de rétablir sur de nouvelles bases l'alliance du pouvoir et de la liberté, et elle avait réussi au point que, même en ébranlant
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son principe, on a été obligé de conserver les grandes lignes qu'elle avait tracées. On a continué Tappui qu'elle prétait à rétablissement religieux : sa politique et ses traités avec l'Europe ont été maintenus et confirmés; les institutions, à peine modifiées, n'ont point changé la distribution des pouvoirs ; les libertés qui nous restent sont de faibles rejetons de celles que la Restauration avait données à pleines mains, et la prospérité matérielle, dont on se vante, n'est autre chose que le développement naturel de celle que l'administration des deux rois avait créée. Enfin, elle avait seule ouvert les portes de la France au prince qui en a dénaturé le principe. L'État actuel existe de la vie de la Restauration. On ne saurait donc refuser à cette époque mémorable tout l'intéréthistorique qui lui appartient ; d'ailleurs, on peut briser un règne, mais non pas l'effacer.
Les rois Louis XVIII et Charles X laisseront l'impérissable mémoire d'une ère nouvelle créée par de nobles et volontaires sacrifices, aux dépens de leur couronne, quelquefois même de leurs convictions. C'est la dernière raison de leurs actes, depuis la charte de Louis XVIII, jusqu'à l'abdication de Charles X. Le principe de la légitimité a été par deux fois le salut de la France. Les princes qui le représentaient, sont venus deux fois au nom de droits que les vainqueurs ne pouvaient méconnaître, s'interposer entre l'Europe victorieuse, et la France, livrée sans autre défense a de terribles représailles; et, deux fois, ils ont maintenu son honneur et son intégrité si sérieusement menacés. Ce sont des titres que Timpartialité de l'histoire transmettra à la postérité, et lorsqu'elle aura dissipé les nuages des pré-