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de sa chambre à coucher y par nne créature que Ton nommait Théroigne de Méricourt.
Bailly après avoir supporté de son mieux la bourrasque royale, était revenu chez lui souffrant et de mauvaise humeur , et il avait envoyé cheiv cher cette fille publique, car ce n'était que cela* Déjà depuis l'année précédente , les meneurs avaient jeté leur dévolu sur elle et mis à profit sa beauté , qui était vraiment surprenante , et la vivacité de ses passions , qui dégénéra enfin en une folie complète. J'étais chez Bailly lorsqu'elle lui fut amenée, et je demandai en grâce à lui et à Manuel de me permettre d'assister à l'interroga» toire de cette fille. « Dans ce cas, me dit lèpre- » mier en riant , vous prendrez la plume et vous M nous tiendrez lieu de secrétaire de la com>* M mune. — Très volontiers , lui dis-je , à la » signature près , car je ne veux pas me faire de » querelle avec la justice. »
Peu après , un des agents de la police mtmicipale, dont Manuel était l'un des conseillersadmi» nistrateurs, vint pré venir le maire que Théroigne était arrivée, Bailly ordonna qu'on la fît entrer> et nous passâmes avec Manuel dans la salle où le maire donnait ses audiences particulières.
Je ne sais quel âge avait précisément à cette
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époque Théroigne de Méricoart^ elle [Msiraissait entrer dans sa vingt-quatrième année; c'était une femme petite , plutôt svelte que forte y et faite supérieurement ; elle avait de longs et magnifiques cheveux blonds^ une tnain admirable , un pied petit , long y effilé y de grands yeux bleus > mais une voix dure^ une démarche hàr»die et un air passablement ^fironté ; elle pottoit pour vêtement une sorte d'âmazone en dtap rouge, brodé en or, une jupe dé soie bleue, brodée en noir et à festons , un chapeau d'hom* me garni d'une ganse tricolore et d'une énorme cocarde.
Sa taille était pressée par une ceinture aux trois couleurs, dans laquelle elle avait placé deux paires de pistolets à deux coups; elle était chaussée avec des espèces de brodequins noirs , brodés d'or, et ayant un gland qui pendait sur le cou-de^ pied , elle tenait une badine d'ébëne , garnie en or, et une manière de cravatte ou de fichu roulé serrait négligemment son cou ; cette femme était belle, il faut en convenir, mais elle n'avait point cette beauté qui plaît aux âmes délicates , et ne pouvait enflammer que des libertins. Elle entra fort cavalièrement , tira son chapeau avec grâce, salua Bailly et Mai;iuel , et me prenant pour ce
que je n'étais pas^ se contenta de me regarder avec une sorte d'intérêt», comme si elle eût cru nécessaire de se ressouvenir de mes traits et de l'ensemble de ma personne.
(( Yous m'avez fait appeler, M. le maire , dit- » elle, sans montrer le moindre embarras y » puis-je savoir ce que vous me voulez, tftut » me porte à croire que c'est par erreur que >» l'on est venu me chercher de votre part.
— - ») Mademoiselle , répondit BaiUy, vous »> êtes accusée d'avoir indécemment insulté, » ce matin, une personne que nos respects de- » vraient environner. — Ah ! c'est pour cela M que vous. m'avez faijt appeler, j'ai dit la vé- » rite , j'ai dit ce que je pense, et si on se £âche, » qu'on me fasse un procës , je donnerai mes » raisons et; fournirai mes témoins , il n'y a » plus de bastille , j'ai eu l'honneur de danser » sur les ruines avec monsieur ( et elle désigna » Manuel).
— » Vous êtes coupable , lui dit Bailly, je » vous engage à être plus circonspecte. — Et » nK)i je vous engage , répliqua-t-elle, à vous » souvenir davantage que vous devez au peu- » pie votre nomination , et que cette femme là » vous ferait pendre si elle le pouvait. »
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Quand j'ai commencé le récit de cette scène ^ je n'en avais pas calculé toutes les difficultés^ mais à mesure que ma mémoire m'en a rappelé Jes détails, j'ai frémi d'horreur au souvenir des infemies que cette malheureuses: osa vomir, et que je ne répéterai pas ici. fiailly n'osa pas * la faire arrêter, il la congédia après lui avoir faiti une semonce «dont die ne . profita nulles ment,^ et à laquelle «elle répondk par ides propo^ aussi audacieux que celui* que j'ai rapporté^Dës que Théroigne fut 'Sortie j je ne pus m'empêôher de-dire au maire qu'il avait agi bien mollement.
<f' Poovais-je foire autrement? Avant ce soir y n elle serait' sortie de prison plus furieuse que » jamais, elle compte parmi ses protectelimsrdeâi m gens puissants y elle règne isur des députés , il »i y^en aun.de Votre . conmaissance intime qui » ;lH*ule pour elle;^.vous eu saves^ quelque chosey i> monsieur MatiueU » Celui -^ ci ih'a[iprit que Robespierre était don amant caché; u;^^^ de ses i> amants 9 ajoutai-je, car certainement un' ne » lui suffit pas, toutefois il ne m'a point pris » pour coofidentidecette honorablepassion.— r ». Ah ! il ne vous dit pas tout œ qu'il foit en n amour et en politique , répliqua Manuel etve^ I» vivacité. » ' • . -
Je quittai ces deux administrateurs., en me demandant à moi-même si l'intëgre , le savant Bailly était à.ia hauteur des circonstances^ et si sou caractère avait assez de force pour les maitrii* ser; je me rappelai en même temps que je devais une visite à Mirabeau , je fus la lui faire ; il jne questionna sur ce que faisait mon ondey^èfifme demanda pourquoi ni lui ni moi ne nous mâions plus de ce qui se passait au château des:Tuileiies. <c Mon oncle est en pleine disgrâce , lui dii»^ y M et par conséquent on né m'emploie pltts^ . — » Gela ne m'étonne pas^ me. réponditril^ » il a un ennemi acharné dans un homme qu'il » servait naguère avec autant de chaleur qne de » fidélité. Monsieur le voulait pour lui ^TOtre » parent a voulu être au. roi, et le prince n'aura » pas manqué de lui servir un plat de son métier ; » celui-là ne m'aime guère etje suis assuré qu'il » travaille de son mieux à détourner le roi de A m'employer ostensiblement; mais patienea^ M il n'est pas oùil croit être ^ et nous poumons » bien lui faire oublier son projet favori de ré-
D gence 9 par la nécessité de prendre la fuite. >»
Mirabeau comme tous ceux qui s'imaginent qu'on leur en veut ^ et qui détestent cenx qu'ils soupçonnent leur être opposés , supposait à
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Monsieur des desseins, qae sans doute il n'eut jamais^ la colère fe* rendait injuste; il plaçait ce prince , biéu à tort certainement ^ à la tête d'un parti ayant 4es mêmes pians que celui d'Orléans et tendant au môme but ^ cdtui d'enlever la cov^m ronne au malheureux Louis XVI. a Savez-^vocis, n me disait-il à ce sujet ^ que votre Robespierre » travaille dans oesens, ou plutôt qu^Vjoœ M S; À. R. en lui promettant, cbisame dit le n proverbe y plus de beurre que de pain ; je m® » méfie singulièrement de ce chafoin y non que M je le craigne à la tribune > mais il serait daup* A gëreux la nuit au coin d'une rue ou à table j » si on buvait à càté delizi..)i .
Je me récriai contre une telle inçinoationi a Laissez-le faire, ajouta Mirabeau.
Lui-même prendra soin de me justifier.
» Je connais lés horiimés, et je devine de quoi » îîs-'à)nt' ca^àbleé; si je voulais bien vous » étonner, je tracerais sous vos yeàx l'h'oroé- » copé d'une trentaine de gens quï s^agiteut an^ tt' tour de nous, et je vous épouvanterais à vo^ttsf » montrer leurs cœurs à nu. » La conversation finit là ; une jeune fei^me très spirituelle , très agréafblè, qu'il avait fait sortir d'un couvent oà
la retenaient: un peu malgré elle ^ sa famille , de mauvaise hiimeur^ et son mari presque Blché, venaitle remercier des soins qu'il s'était donnés pour elle ; je crus convenable de ëae retirer , ignorant quelle étendue pouvait avoir la reconnaissance de la jeune femme.
Robespierre , de son côté^ détestait cordiale* ment Mirabeau^ il le calomniait quand il était las d'en (médire ^ et certes si j'eusse voulu Mes contraindre à s'égorger l'un l'autre > .mal^é leur pdttronnërie.^ cela m'aurait été facile :en leur rapportant l'opinion qu'ils avaient aréciproquement sur leur compte. Cependant Mirabeau, au demeurant , criait beaucoup et-:ne mordait point. Robespierre faisait . moins^.de bruit et nuisait davantage.
Cette année fut fertile en grands événements^ la France cessa d'être divisée en provinces, les départements furent sous - divisés en «districts et en cantons communaux, ce fiit une grande faute , on y gagna sous le rapport f^e la centralisation, mais on y perdit sous celui de l'esprit patriotique. L'habitant de Nantes ^t de Rennes était breton , celui de Montpellier.e^.de Toulouse , languedocien ; de Dijon etd'Auxerre; bourguignon ; d'Aix et de Marseille, proyettiçal;
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€t par conséquent tenait à sa province , qui était comme une patrie dans la patrie et dont Kmportance était d'ailleurs assez grande pour le prot^er; mais dès que les noms de riviëre ou de montagne eurent été adoptés y il n'y eut plus de citoyens de la Touraine , de FAuvergne ; mais seulement des habitants du Cher, du Yar , de TAude , du Puy - de - Dôme , du Cantal. Les Français perdus dans l'immensité de la France , devinrent en quelque sorte cosmopolites^ et n'eurent pour ainsi dire plus de patrie. La cen» tralisation favorisa singulièrement ie.despotisme en détruisant l'esprit de municipalité , si propre à soutenir l'indépendance d'un peuple.
Les vœux monastiques furent supprimés , et avec raison, on ne doit pas souffrir qu'un homme fasse à perpétuité l'abandon * de sa liberté ; des vœux annuels sont plus que suffisants.
Le droit de faire la paix et la guerre fut enlevé à la couronne, c'était la déconsidérer au dedans , au dehors c'était la dépouiller de son dernier prestige de majesté.
Au milieu de ces importantes innovations , la fédération eut lieu le i4 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille , et époque Tome ii. 9
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véritable de la fondation de la république; ce fut une cérémonie grande et solennelle^ on put croire ce jour là que ia révolution était terminée et qu'il n'y avait plus qu'à jouir de ses bienfaits. Des députations de tous les dépare" ment^ ^ de toutes les villes , de tdutes les ^rdes nationales ^ vinrent se lier par un serment tina» nime que le roi prêta lui-même en ces termes : « Moi 5 roi des Français , je jure à U nation » d'employer tout le pouvoir qui m'est délé-> » gué par la loi constitutionnelle de l'état, à D maintenir la constitution et à faire exécuter » les lois. >)
La messe fut célébrée par Charles-Maurice Talleyrand Périgord, évêqùe d'Autun, assisté de l'abbé Louis et de plusieurs autres , tous en habits sacerdotaux et ceints de rubans ttieolores, ainsi que deux cents prêtres qui les accom» pagnaient. On ne peut maintenant s'imaginer à quel point était porté l'enthousiasme po^t* le nouveau régime, avec quelle joie on accueillait la régénératifOiï de la patrie , comme on jouis* sait de ne plus être sous k régime tyran^ique du bon plaisir; aujourd'hui des esprits cihagrins représentent les choses autrement qu'elles n'étaient vues universellement , la preuve de
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l'adhésion générale c'est que nulle des villes du royaume ne repoussa la constitution^ quepar^ tout au contraire elle fut accueillie avec trans* port ; elle avait des défauts majeurs sans doute , elle limitait trop le pouvoir royal ^ elle avait éloigné le principe modérateur de deux cham« bres^ mais l'expérience y aurait amené des améliorations , et si de part et d'autre on l'eût bien observée , nous ne serions pas tombés dans l'abîme où nous ne tardâmes pas à nous précipiter .
Les parlements dont la cour n'avait jamais pu attaquer l'inviolabilité sans ébranler le repos du royaume y furent détruits avec une Ëicilité extrême , nulle voix ne s'éleva en leur &veur > ils ne songèrent à aucune résistance, et toute leur colère s'exhala en de vaines protestations que dans la suite on leur fit payer bien cher.
La constitution civile du clergé, le serment que l'on exigea de chacun de ses membres, amenèrent des résultats funestes : le pouvoir de l'assemblée nationale expira dès qu'il s'attaqua aux consciences, la religion parut menacée, on voulut la défendre , de là naquit un schisme qui divisa l'église de France en deux partis ennemis ; celui qui se soumit à la loi fiit déconsidéré, l'autre prit l'attitude que donne la persécution ,
et de fort mauvais prêtres se donnèrent des airs <ie martyrs, la majorité des évêques resta de ce côté ; Talleyrand Périgord , Brienne^ les évêques de Bethléem et de Lyda , in partibus, furent les seuls qui prêtèrent le serment exigée , et comme leur conduite après ne fut pas meilleure qu'avant , ils flétrirent la cause qu'ils venaient d'embrasser , tandis que , par une CHmséquence naturelle de la proscription, des prélats peu réguliers devinrent tout à coup d'excellents évêques*
Je pourrais grossir indéfiniment ces Mémoires, si je voulais raconter toutes les anecdotes , tous les feits curieux qui sont veouà i iaà connaissance sur cette époque célèbre, mais ce récit me conduirait au-delà des bornes que je me suis imposées ; je ne puis cependant m'empêcher de rapporter ici un mot de l'abbé Maury ; à la suite d'une séance où il s'était montré orateur dans la force du terme , il vint dîner chez mon oncle , qui, enthousiasmé de son beau talent, le complimenta avec chaleur. « Ma foi, » dit Maury , je crois que je viens aujourd'hui » de conquérir le chapeau rouge , et je serai » peut-être le seul jusqu'à présent qui l'aurai » obtenu par la bonne voie , c'est-à-dire sans
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» trahir la France directement ou indirecte- » ment. »
Ce propos me frappa , je me rappelai tes sou» vemrs de l'histoire , je comptai sur mes doigts , et je dis à Tabbé, «Vous pourriez avoir raison, » car je ne connais pas un seul cardinal deprës » Où de loin ayant touché à la cour ou au minis* » tfere , qui n'eut pu être coadamoé sur fortes rt preuves, coinme coupable de Ifeze-Majesté au » premier chef. — Moa enfant, répliqua Maury, » en se penchant à laon oreille, si j'étais roi ou » chef du gouvernement , je . ne souffi:irais pas » de cardinaux dans mes états , mais ne répé- » tez point ce propos, parce que je me sens dit n bois dont op fait les- ministres* » '
Les fumées de quelques vins «xcelleâts lui inspiraient cet aveu plein de franchise , il n'aurait pas été sans doute aussi sincère , s'il eût été à jeun; cependant en général il dissimulait mal sa fougue provençale Feipportait sur toute retenue. L'abbé Maury , malgré la force de sa résistance , neidéplaisait point au peuple , et cela parce qu'il jouait franc jeu ; il y a dans la sincérité quelque chose qui impose, même à ceux qu'elle blesse ou à qui die déplaît.